La position de la Pologne


Le nouveau rideau de fer

La crise liée aux réfugiés a révélé en Europe l’existence d’un « nouveau rideau de fer1 ». À l’Ouest de l’Europe, après une période de silence gêné, la majorité des politiques ont commencé à exprimer leur solidarité avec les migrants et se sont déclarés prêts à leur venir en aide. À l’Est, les voix qui se sont fait le plus entendre étaient méfiantes, voire hostiles, à l’égard de l’afflux des migrants qui, disaient-elles, pourraient saper la stabilité des démocraties libérales ou mener au démantèlement de l’Union européenne.

Le rapprochement des pays du « Groupe de Visegrád » face au problème des réfugiés s’est vite avéré factice. La position du gouvernement polonais au cours des dernières semaines est demeurée instable, notamment dans le contexte des élections législatives prévues le 25 octobre 2015. Ayant initialement déclaré une politique de résistance ferme contre la proposition de redistribution centralisée des réfugiés parmi les pays de l’Union, le Premier ministre Ewa Kopacz a assez rapidement revu sa position, prenant avant tout ses distances avec la politique de Viktor Orbán. En conséquence de quoi, le 22 septembre 2015, lors du sommet des ministres de l’Intérieur à Bruxelles, la Pologne n’a pas voté avec Prague, Bratislava et Budapest. Varsovie a non seulement accepté de recevoir plus de 5 000 réfugiés, mais encore 2 500 supplémentaires. Bien évidemment, il ne s’agit là que d’une goutte d’eau dans la mer des besoins.

Dans ce contexte de pragmatisme cynique de la génération de la Table ronde (1989), la position de l’Église catholique polonaise au sujet des réfugiés a été la plus grande surprise. Faisant abstraction des calculs préélectoraux des partis politiques ou de l’ignorance des fidèles en matière de multiculturalisme, la hiérarchie a affiché une solidarité inconditionnelle avec les réfugiés et a donné la consigne à toutes les paroisses de Pologne de se préparer à les accueillir.

L’Ukraine : un voisin déchiré

La crise ukrainienne constitue aujourd’hui pour la Pologne l’indicateur de son propre sentiment de sécurité en Europe. Rappelons que les protestations de Maïdan avaient un caractère profondément pro-européen. S’opposant aux autorités de l’époque, favorables à Moscou, les manifestants protestant au centre de Kiev réclamaient la signature de l’accord d’association avec l’Union. C’est en défendant de telles revendications que plusieurs dizaines de personnes ont été tuées par balles. Depuis l’organisation du sommet de Kiev en février 2014, la politique orientale polonaise essuie des échecs : le ministre des Affaires étrangères polonais n’était présent ni lors de la signature des accords de Minsk, ni lors du rendez-vous avec le président Poutine le 2 octobre 2015 à Paris.

Cet entretien a été accueilli avec méfiance en Pologne, étant donné qu’il était présenté comme une négociation visant à lever les sanctions. À Varsovie, cela donne l’impression que l’agression russe à l’Est pourrait rester impunie, même symboliquement. Qui plus est, l’acceptation de la modification des frontières à l’Est est équivalente aux yeux des Polonais à la violation non seulement des accords d’Helsinki, mais également de l’accord de Budapest de 1994, qui garantit le respect des frontières ukrainiennes accordées, notamment par la France, en contrepartie de la restitution par Kiev de son arsenal nucléaire.

Le manque d’autonomie de la diplomatie polonaise a une influence directe sur les relations avec la Russie. La catastrophe de l’avion du président Lech Kaczyński sur le territoire russe au mois d’avril 2010 a été inscrite par la droite polonaise dans une série de litiges historiques polono-russes. Les négligences des deux parties lors de la détermination des causes de la catastrophe ou encore le fait que Moscou n’a toujours pas restitué l’épave de l’avion polonais ont conduit à l’impasse politique.

Ce sont les États-Unis, pays qui avait imposé des sanctions à la Russie sans hésiter, qui deviennent le repère. Varsovie s’est prononcé en faveur d’une présence de l’armée américaine sur son territoire.

Toujours dans l’Europe

Le vainqueur des prochaines élections du mois d’octobre en Pologne est déjà connu. Les sondages du 5 octobre 2015 affichent un avantage clair du parti de droite Droit et justice de Jarosław Kaczyński sur ses concurrents (34 %). Il est suivi de la Plate-forme civique (centre, 24 %) actuellement au pouvoir et de la Gauche unie (10 %). Le vainqueur le plus probable des élections, Jarosław Kaczyński, a des chances de former une coalition avec l’un des groupements politiques de plus petite taille.

Droit et justice cherche à défendre les intérêts polonais et la souveraineté nationale, jusqu’à taper quelquefois du poing sur la table, mais sans souhaiter quitter le cadre de l’Union européenne. Dans un entretien récent, Kaczyński affirmait : « Nous nous devons d’être actifs au sein de l’Union européenne, afin de faire partie des six pays les plus importants. » Mais, lors d’un débat au Parlement polonais consacré aux réfugiés, Kaczyński a dressé l’image d’une Europe islamisée, semant ainsi, sur un ton populiste, la peur dans un pays où les réfugiés sont quasiment absents, dans le but de s’emparer de la majorité absolue au Parlement.

Il est toutefois peu probable qu’un dirigeant prenne le risque de marginaliser la Pologne au sein de l’Union, où prédomine le souci d’assurer la sécurité tant géopolitique qu’économique de la Pologne. Cela ne change bien sûr rien au fait que, comme le faisait remarquer Montesquieu, toute politique de la peur constitue le ressort de gouvernements plutôt autoritaires que démocratiques.

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    Rédacteur en chef de la revue Kultura Liberalna et historien de l’État et du droit à l’université de Varsovie, associé à l’Institut d’histoire du temps présent (Ihtp, Cnrs).

  • 1.

    Sylvie Kauffmann, « Le nouveau rideau de fer », Le Monde, 29 août 2015.