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Dans le même numéro

La mémoire coloniale vue de Fort-de-France

février 2007

#Divers

En partant de l’exemple de plusieurs revendications récentes touchant à la mémoire coloniale en Martinique, les deux historiennes, en dialogue ici, se demandent comment comprendre cet usage de l’histoire. S’agit-il encore d’une affirmation régionaliste, d’une perte de contact avec les combats émancipateurs du passé ou d’une aspiration à voir intégrer dans le récit national la situation des anciennes colonies ?

En France hexagonale, les mobilisations collectives des Antillais, Guyanais et Réunionnais tournent essentiellement autour de la défense de la mémoire de lesclavage et de la revendication de reconnaissance. Aux Antilles en revanche, à partir dautres ressorts, le débat public revêt des enjeux sensiblement différents, même si le besoin de reconnaissance semble constituer le trait dunion entre les Antillais de la migration et ceux des départements français dAmérique (Dfa).

En Martinique, lactualité médiatique récente a été animée par une polémique autour de la dénomination du très vieux et prestigieux lycée Schoelcher de Fort-de-France que lactuelle majorité indépendantiste du conseil régional souhaiterait voir débaptisé. Cette volonté met en lumière la portée politique des discours sur lhistoire régionale et nationale1.

Silyane Larcher – J’ai le sentiment que les interpellations du récit national ont avant tout vocation à légitimer des revendications locales. Les gens, et peut-être en particulier les hommes politiques, semblent adresser une double critique à l’ancienne métropole coloniale. D’une part, je crois percevoir un reproche global adressé à la France de ne pas faire son autocritique quant à son passé colonial, et quant à la place qu’elle accorde aux minorités ethnoculturelles au sein de la société française. D’autre part, lui est corrélativement adressée l’autre critique de ne pas considérer les citoyens antillais comme les autres. Certes, cela témoigne d’un besoin profond de reconnaissance, mais j’y vois surtout la justification d’un choix de se distancier, plus encore la volonté de modifier soi-même le regard porté sur sa propre histoire et, au bout du compte, de prendre à sa charge un récit local. J’ai eu ce sentiment à l’écoute des remarques sur la crise des banlieues françaises. Elles semblaient dire implicitement : « La France est aujourd’hui face aux conséquences de ses actes, elle récolte ce qu’elle a semé, nous avons donc raison de travailler à modifier le regard que nous portons sur notre propre histoire ! » Les réactions allaient du dépit au cynisme mêlé de satisfaction. La critique du récit national opère, selon moi, comme refuge pour conforter le projet d’un récit local. Elle légitime le retour à soi, lui-même en réponse à l’abandon résigné d’attentes déçues à l’égard de la France.

Élisabeth Landi – Les deux aspects coexistent : la revendication d’une écriture historienne décolonisée, à partir des problématiques antillaises voire caribéennes mais aussi l’expression d’une volonté de faire partie d’un discours national qui, certes, ne s’exprime peut-être pas avec force, mais transparaît à des degrés divers. Par exemple, le fait de réclamer l’enseignement de l’histoire des Antilles comme partie intégrante de l’enseignement de l’histoire de France, traduit bien une volonté d’être intégré au discours national.

Certes, j’entends cela plutôt dans le monde enseignant où l’adaptation des programmes d’histoire est mal vécue parce que conçue pour les Antilles et parce qu’elle met en scène une histoire des Antilles qui n’a plus ni continuité ni cohérence. Le reproche le plus récurrent est celui d’une histoire des Antilles à la traîne de l’histoire française, accrochée tel un wagon à l’arrière d’un train. Mais dans le même temps s’exprime, malgré tout, une volonté de faire partie du récit fondateur de la nation française.

Ce paradoxe ne se manifeste peut-être pas sur tous les thèmes. Sans doute. Mais il y a là une ambivalence, quelque chose de très fort, une tension extrême entre ces deux pôles apparemment divergents.

S. Larcher – C’est possible. Mais je ne perçois pas cette deuxième revendication de façon aussi nette. C’est dans le monde enseignant en effet qu’est interrogé le contenu des savoirs. C’est là que l’on débat de la nature des programmes d’histoire, que l’on se demande à qui l’on enseigne : à de petits Martiniquais ? À des citoyens français ? Et comment l’enseigner ? Quand j’écoute les médias, lis la presse locale, je ne repère pas cette demande en tant que telle. Peut-être existe-t-elle sous d’autres formes. Mais je ne la perçois pas.

É. Landi – Toi, tu perçois une écriture à partir de nous-mêmes, une réévaluation de la périodicité, de ce qui fait notre histoire, à partir d’un centre localisé ici ?

S. Larcher – Oui. Mais surtout, je crois cerner, dans la façon dont est évoqué le récit national, une distance entre ce récit et les gens. Ce récit ne les concerne pas. Ils ne s’y sentent ni rattachés ni attachés. Tout se passe comme si cette position d’extériorité permettait de circonscrire un récit propre à la France, comme entité nationale distincte, à laquelle les Martiniquais n’appartiendraient pas – ou pas tout à fait. Du coup, elle invite à se saisir de son propre récit. Cette position et les fragilisations réelles du récit national dans l’Hexagone apportent du crédit à la construction d’un récit régional commun, sans référence au récit national français. Je crois que ce sentiment d’extériorité est très fort, tout comme la fascination pour la France l’est aussi. Peut-être que l’ambivalence que tu notes, s’agissant des programmes d’histoire évoqués par les enseignants, ne fait que relayer cette ambivalence plus générale qui traverse telle une lame de fond toute la société antillaise, c’est-à-dire cette permanente oscillation entre la revendication d’une spécificité locale et le désir d’intégration à la République française. Quoi qu’il en soit, étrangement, ce n’est pas à l’occasion des débats récents sur l’histoire de la Martinique que cette ambivalence m’a semblé ressurgir. Ce qui signifie selon moi que l’histoire régionale constitue aujourd’hui le dernier rempart à partir duquel on investit, ou prétend investir, la revendication identitaire.

É. Landi – Cette ambivalence est une vraie difficulté. Elle pose une question extrêmement difficile à résoudre, techniquement parlant. Pour revenir à l’exemple des programmes scolaires : comment enseigner une histoire qui serait caribéenne sans pénaliser les programmes nationaux ? C’est la quadrature du cercle ! Comment préparer à des examens nationaux en préservant une partie de liberté pédagogique et ainsi concevoir une histoire qui ne serait pas à la remorque, dont les problématiques seraient celles de la Caraïbe, des Grandes Antilles, et en même temps les inscrire dans le programme national ? C’est extrêmement complexe, très difficile, voire impossible. Résoudre cette question demande de faire des choix politiques qui sont difficiles. Ce qui a été décidé pour l’instant ce sont des adaptations. Par exemple, une grande question d’histoire locale relative à la traite, à l’économie d’habitation, jusqu’aux mouvements révolutionnaires et aux abolitions est substituée à une question du programme. Nous sommes vraiment assis entre deux chaises. Centrer l’enseignement de l’histoire sur les questions caribéennes demande de reconsidérer idéologiquement le poids respectif de chacun de ces récits. La polémique qui a eu lieu ici récemment à propos de la dénomination du lycée Schoelcher permet de mieux appréhender ces questions. Comment l’as-tu ressenti en tant qu’ancienne élève du lycée Schoelcher et en tant que Martiniquaise ?

La controverse du lycée Schœlcher

S. Larcher – J’ai d’abord réagi en tant qu’ancienne élève simplement. Je suis opposée au fait de débaptiser le lycée, qu’on le rebaptise de quelque nom que ce soit ! Mon opposition n’est aucunement liée à un quelconque attachement à la figure de Victor Schoelcher, mais à ce que représente le lycée Schoelcher en Martinique : un lieu symbolique – en raison de son histoire comme de sa réputation –, d’éducation et de formation, mais surtout un lieu de renouvellement social ; bref un lieu dans lequel s’est jouée la possibilité d’une promotion sociale pour de nombreuses générations, l’accès à l’ascenseur social, depuis plus d’un siècle. Ce lycée a produit les plus brillantes personnalités de la Martinique. Quasiment tous nos intellectuels y ont été formés. Son nom a symbolisé, en Martinique et en dehors, une certaine idée de la culture et de l’enseignement, une formation d’excellence, en définitive une idée exigeante de la réalisation de soi. Pour moi, changer le nom du lycée c’était donc effacer un symbole culturel et intellectuel fort. Or il me semble que certains symboles interdisent d’être manipulés de façon cavalière. En raison d’abord de ce qu’ils représentent pour des générations, et plus simplement pour les membres d’une société, qui lui sont affectivement attachés. Ensuite – et là c’est ma réaction de Martiniquaise –, parce qu’ils engagent la nature des choix qu’une société fait globalement pour elle. Derrière ce type d’initiatives s’expriment des représentations de ce que devrait être la société martiniquaise. En l’occurrence, faire cela implique que l’on revoie le sens que l’on donne à l’éducation, à la formation, mais plus fondamentalement – et c’est ce qui m’importe le plus – que l’on revoie le sens de ce que l’on propose à sa jeunesse, le type de culture intellectuelle à laquelle on voudrait lui donner accès. En clair, la culture classique, académique, c’est-à-dire la culture savante et lettrée, ici réduite à la culture française, simplement tenue pour assimilationniste, était remise en question derrière la volonté de débaptiser le lycée. Bien sûr, certains répondent qu’il n’en est rien puisque le corps enseignant ne changera pas avec le nom du lycée. Néanmoins, il y a là un message qui nous est adressé, qu’il faut relever et décrypter…

É. Landi – J’ai ressenti cela comme une véritable agression ! D’abord en tant qu’ancienne élève, puis, comme une foyalaise qui se sentait laminée dans toute sa construction intellectuelle. Mais plus encore, j’ai eu le sentiment qu’on voulait raser tout ce qui avait trait à une certaine époque, tout ce qui avait fait le repère, le référent de générations d’étudiants, tout ce qui représentait la culture des élites de l’époque coloniale dite « assimilationniste », celle de l’entre-deux-guerres mais aussi celle des années 1950 et 1960. Pour moi, c’est toute cette mémoire qu’on voulait gommer à travers la suppression du nom de Schoelcher.

Je ne crois pas que les élus veuillent remettre réellement en cause l’homme Schoelcher. Mais j’ai l’impression qu’ils veulent se situer dans une rupture et qu’ils ne veulent pas prendre en compte tout le combat des républicains martiniquais de la fin duxixe siècle qui voyaient dans la mise en place de l’école républicaine française le moyen de la promotion sociale de tous les Martiniquais et de la sortie de la société esclavagiste. Ce sont ces hommes qui ont demandé en 1901 que le lycée soit baptisé « lycée Schoelcher », du nom de l’abolitionniste, mais aussi de celui d’un républicain radical et progressiste, artisan du décret sur l’instruction publique en 1848. J’ai donc eu l’impression qu’on voulait gommer tout ce qui faisait notre lien social. C’était pour moi une forme de violence. D’après les arguments qui ont été avancés, cette nouvelle dénomination serait aussi une manière de reconstruire une identité centrée sur nous-mêmes. C’est ce que j’ai cru entendre en tout cas : il faut qu’il y ait des héros (hérauts ?) martiniquais qui soient proposés à la lecture de la jeunesse. C’est oublier que des Martiniquais ont voulu mettre en place une école publique où toutes les classes sociales seraient à égalité. Ils avaient comme vision les idéaux de la révolution, celle de 1789 et de 1848. Pour eux, l’école était le garant d’une intégration de toutes les couches sociales, et le moyen de sortir toute la Martinique de ce qu’ils considéraient comme l’enfer colonial. Elle était le moyen d’affirmer l’égalité à l’intérieur de cette société et vis-à-vis de la société métropolitaine. Je ne crois pas que l’on puisse reconstruire une société par injonction de mémoire. Ce qui me gêne c’est l’appel permanent au devoir de mémoire, notamment vis-à-vis de l’esclavage. Sur des cas comme celui-ci, nous sommes dans un déni de cette mémoire-là, précisément. Et je trouve que le débat sur la place publique ne l’a pas montré suffisamment.

S. Larcher – Face à cette absence de débat, je t’avoue que je me suis également demandée, peut-être naïvement, si une part importante des Martiniquais n’ignorait pas ce qu’avait été le combat des élites politiques de la fin duxixe siècle et du début duxxe siècle. Leur combat visait à ce renouvellement social, à cette redistribution des cartes entre les différentes classes sociales de la société martiniquaise post-esclavagiste.

É. Landi – Il s’agissait de combattre une ancienne école qui avait aussi été le lieu de la discrimination raciale et sociale. L’école publique apparaissait comme le creuset d’une nouvelle société, où la méritocratie républicaine, où l’égalité enfin, passerait « au-delà de l’épiderme ».

S. Larcher – La faiblesse des réactions m’a aussi amenée à me demander quel regard les intellectuels et les hommes politiques portent aujourd’hui sur l’histoire de la Martinique. Que veulent-ils en retenir ? À travers cette idée d’injonction que tu évoques, il y a essentiellement la notion de norme appliquée à la mémoire. Or il ne s’agit pas là de retenir quelque chose du passé. Semble être posée cette fiction de ne se situer par rapport à rien. Car à travers ce que j’ai entendu, j’ai perçu l’idée de fabriquer de nouvelles représentations, de nouveaux repères, une nouvelle société ; bref l’idée de faire rupture. Ainsi, le passé ne serait qu’errements, voire erreur ; tel qu’il a été (et non tel qu’on l’aurait désespérément voulu…), il n’a pas droit de cité : on efface et on réécrit…

É. Landi – Tout à fait. Il s’agissait presque de fabriquer un homme nouveau. C’est cela : on fait rupture !

S. Larcher – Parmi les réactions, généralement tièdes, les propos n’en restaient pour la plupart qu’à des questions de personne ou à des considérations de tactiques politiciennes. Nul n’interrogeait (ou ne voulait interroger) ce que signifiait le fait de changer le nom du lycée. La dimension de symbole était évacuée.

É. Landi – Ce qui m’a étonnée, c’est que la communauté scientifique, notamment celle des historiens, ne s’est pas manifestée. Il y a eu un grand silence2, que l’on pourrait interpréter comme un consensus, mais je ne le crois pas. C’est comme si ce n’était pas si important, comme si cela n’avait pas de sens, contrairement aux réactions qui ont été très violentes contre la loi du 23 février 2005 sur les « aspects positifs de la colonisation ». J’ai l’impression que lorsqu’il s’agit d’adresser un message à la France la réaction est plus forte que quand il s’agit de nous donner un message à nous-mêmes.

Les réactions à la loi du 23 février 2005

S. Larcher – Certes, je n’étais pas ici au moment des prises de positions contre la loi. Mais je n’interprète pas les réactions à cet égard de la même façon. À mon sens, ce n’est pas tant le fait d’adresser un message à la France qui fait consensus que le sentiment partagé d’un type de rapport avec elle. À propos de la loi du 23 février 2005, se sont jouées à la fois la relation passionnelle, très forte, avec la France et la véritable hostilité à son égard. Les Antillais ont la conviction très profonde que la France les tient en mépris. Je dirais même que ce sentiment de mésestime – on en revient donc à la question de la reconnaissance – fait consensus de manière radicale. Cette loi n’a donc fait que confirmer une conviction, voire une certitude partagée. Les mouvements d’opposition à la loi, l’ampleur de la mobilisation, ont été à la mesure de ce consensus. En revanche, je te rejoins sur le fait que dès lors qu’il s’agit de faire des choix sur ce que nous entendons regarder collectivement, là nous ne sommes plus d’accord, les consensus s’évanouissent. Finalement, nous nous retrouvons davantage sur des blessures ou des émotions que sur des vouloirs. Je trouve cela plutôt triste. Nous faisons encore des lectures politiques, très idéologiques, de ce que les générations précédentes nous ont laissé. Tout cela révèle combien dans le fond nous sommes divisés sur l’interprétation de ce que nous sommes devenus, donc de ce que nous sommes aujourd’hui.

É. Landi – Il est sûr que sur la loi du 23 février 2005 l’enjeu était autrement plus important. Il fallait affirmer plus qu’un désaccord, une condamnation ferme, voire violente. Ce qui est intéressant c’est que j’ai entendu des journalistes ou des scientifiques, des historiens, de métropole dire que l’écho des réactions antillaises avait même permis de faire rebondir le débat en France. Cela m’a surprise. J’avoue que je n’avais pas eu cette perception-là, vu d’ici. J’ai eu l’impression qu’il était plus facile de se saisir d’une cause relativement admise, qui était évidente. J’avais le sentiment aussi que faire entendre sa voix outre-Atlantique avait de l’importance pour nous, que c’était une manière pour nous de montrer qu’on n’était pas des citoyens de seconde zone, que nous pouvions avoir notre mot à dire sur la manière dont la France vit son passé colonial, telle une espèce de sentinelle vigilante. Mais je n’ai pas le sentiment que sur nos problèmes historiques martinico-martiniquais notre vigilance soit aussi aiguisée.

Rompre avec les discours de l’aliénation coloniale

S. Larcher – Une lecture de notre histoire s’est imposée désormais selon laquelle les anciens étaient des assimilés, des colonisés obéissants ; bref, de doux aliénés. Aussi, pour le dire trivialement, s’agit-il aujourd’hui de désaliéner les foules par un lavage des cerveaux ! On efface tout, on recommence afin de rétablir « la » véritable histoire martiniquaise !…

É. Landi – Tout à fait. Grâce à cette génération conscientisée, celle née dans les années 1940 et 1950, nous serions enfin libérés du poids de cette aliénation ! Nous serions lavés du péché originel, de cette volonté de singer le Blanc en permanence. Selon cette lecture, les anciens, les ancêtres des années 1880 à 1946, auraient été aveuglés par la propagande de la métropole, par la propagande assimilationniste et schoelchériste. Ils n’auraient pas eu conscience de leur identité propre. C’est en substance le message qui nous est délivré. Et pourtant, ce sont ces hommes, cette culture qui ont produit « Aimé Césaire » et « Frantz Fanon », dont nous sommes tous les héritiers. Deux conceptions s’affrontent désormais. Celle de l’héritage, de la transmission et de la filiation, avec bien entendu ses limites et ses apories. Et celle de la rupture avec un avant malsain et dès lors la construction d’un homme nouveau, d’un homo martinicus sauvé et purifié des maladies de la période coloniale, en route vers le soleil radieux de la libération et de la re-découverte de ses racines authentiques. Lesquelles ? Je ne sais pas très bien ce que veut dire « racine ».

S. Larcher – Pour être un peu provocatrice, je serais tentée de dire que le malaise antillais est une création. C’est une création idéologique. Bien sûr, il ne s’agit pas de minimiser l’impact de la colonisation en termes de représentations, comme de comportements, c’est-àdire ses effets psychosociaux sur les sociétés coloniales. Peau noire, masques blancs, entre autres, est de ces ouvrages qui nous les rappellent d’une façon éminente et profonde. Mais, ce que je veux dire c’est que le discours éculé sur l’aliénation, sur le larbinisme identitaire, n’a fait à mon sens qu’introduire la confusion la plus totale sur la variété et la complexité des problèmes posés par l’histoire de l’esclavage et de la colonisation pour nos sociétés. De quoi parlons-nous exactement ? Pour le dire clairement, je crois que ce type de discours, simplistes et réducteurs, qui nivellent les problèmes, leur ôtent toute chair contextuelle et toute densité, masquent l’insuffisance des réponses théoriques à des situations et des conduites que nous ne comprenons pas, parce que nous ne cherchons pas à élucider ce qui a pu faire sens pour des acteurs que nous taxons a priori des pires pathologies ataviques. Toute la phraséologie sur l’aliénation identitaire des Martiniquais, sur le « malaise créole » ou le mal-être inexpiable des descendants d’esclaves a fini par devenir une rhétorique creuse, un corpus de slogans vides. Elle brouille tout effort de clarification et donc de complexification. Quand on y réfléchit un peu sérieusement, elle n’éclaircit rien, elle n’explique rien. Au contraire, elle opacifie les problèmes sociaux, culturels, historiques et politiques qu’elle traite en définitive comme des entités monolithiques, comme des réalités unifiées. Ce discours emprunte le plus souvent au vocabulaire de la psychanalyse et de la psychopathologie – et donc engage le domaine de l’inconscient – pour en faire un usage non rigoureux, non technique. Et dès lors qu’il intervient comme explication causale des phénomènes politiques et sociaux, j’ai tendance à penser qu’il signe un refus de penser, de se colleter à la difficulté des questions. En se posant comme explication, il masque dans le fond une fascination désastreuse pour la facilité. Or, cela a certainement au moins pour conséquence de conduire à rester ignorants de bien des souffrances que vivent réellement des Martiniquais aujourd’hui, qu’elles soient sociales, familiales, économiques, ou même psychosociales, de même qu’à rester aveugles aux moyens qu’ils mobilisent peut-être pour donner du sens à l’existence individuelle et collective.

É. Landi – Ce discours est une création des années 1950, de l’après-guerre, de la période de la décolonisation. Les Martiniquais sont dépeints comme des aliénés, des assimilés. Tout le champ lexical de la médecine accompagne la description des symptômes de la maladie et du traitement à prescrire. La société est dit-on krazée3

S. Larcher – Plus récemment on a parlé de société vulnérable

É. Landi – Ces discours prétendent montrer qu’il y aurait une sorte de fusion avec la métropole. Comme s’il n’y avait pas de sursaut, qu’il n’y avait pas de conscience ; comme si les hommes de la fin duxixe et du début duxxe siècle étaient à ce point « abrutis », qu’ils n’avaient pas de capacité à réagir… Ces lectures ont voulu plaquer sur ces sociétés les schémas d’analyse des sociétés du tiers-monde émergeant sans prendre en compte les spécificités de la colonisation dans ces territoires.

Et, même en France métropolitaine, on se trompe. Il y a dans ces sociétés dites des « vieilles colonies », dès la Révolution, l’émergence d’une conscience politique, d’une conscience citoyenne. La Révolution va cristalliser les prises de position. Sinon, on ne peut pas comprendre tout le mouvement des hommes de couleur libres, tout le mouvement des esclaves qui se mobilisent au nom des idéaux de la Révolution, qui vont en devenir les porte-drapeaux, les porte-parole.

C’est quand même dans les Antilles (notamment à Saint-Domingue) que les idéaux de la Révolution ont été portés jusqu’à leur paroxysme logique. Ce n’est ni aux États-Unis, ni en France métropolitaine, qu’ils ont réellement abouti. Ce sont les esclaves qui ont obligé à l’abolition de l’esclavage et fait appliquer la Déclaration des droits de l’homme (« les hommes naissent libres et égaux en droit »). La révolution des esclaves est partie de Saint-Domingue où l’esclavage a été aboli en août 1793, reconnu ensuite par la Convention en février 1794.

En revanche, aux États-Unis, du fait de l’existence de l’esclavage sur le territoire, les Américains ont été plus frileux que les Français. Il y a une contradiction flagrante entre le texte fondateur des Américains qui établit la démocratie et maintient l’esclavage. Aux Antilles françaises, compte tenu justement du nombre d’esclaves et du rapport de force, le projet d’une société démocratique, d’une société égalitaire, avec ses vicissitudes certes, a été mené à son terme.

Or, la France d’aujourd’hui nous renvoie à ce propos une cécité qui nous devient insupportable. Deux possibilités nous sont offertes : soit nous croyons que nous allons pouvoir modifier le regard métropolitain – mais là je crois que nous aurons du mal –, soit nous nous occupons de notre regard à nous. Et nous nous tournons de plus en plus vers ce projet-là : la modification de notre propre regard vis-à-vis de la France et de nous-mêmes.

S. Larcher – La vulgate sur l’assimilation occulte donc selon toi des processus historiques bien plus complexes.

É. Landi – En fait, jusqu’à la Révolution, les autonomistes, voire les indépendantistes, étaient blancs et colons. Et les « hommes de couleur libres », qu’ils soient noirs ou mulâtres d’ailleurs, avaient bien compris que l’égalité des droits civils et civiques, des droits politiques, n’allaient pas venir de la colonie, mais des forces progressistes de la métropole. D’où leur combat pour ce qu’on appelle l’assimilation, c’est-à-dire cette revendication de l’égalité des droits. Selon leur analyse, les Blancs des colonies étaient des réactionnaires et voulaient la sécession pour maintenir la société esclavagiste. Et même si des hommes de couleur libres étaient aussi propriétaires d’esclaves, à un moment donné, ils se heurtaient aux Blancs. La contradiction apparaissait quand ils réclamaient l’égalité des droits civiques et politiques.

C’est donc par une alliance avec les hommes de la métropole, de la gauche métropolitaine qu’ils pouvaient faire avancer leur combat. Quelqu’un comme Victor Schoelcher a fonctionné ainsi. C’est-à-dire qu’après l’abolition de l’esclavage, il est devenu un relais politique. Il a été un intermédiaire à la fois à la Chambre des députés et au Sénat, afin de faire passer les revendications de la gauche guadeloupéenne et martiniquaise. Notamment quand il faisait partie du comité de l’instruction du Sénat, il a pu appuyer des demandes locales.

Le projet républicain s’est forgé dans les « vieilles colonies » en même temps qu’en métropole. Il n’y a pas de décalage. Il n’y a pas une métropole qui amène une République gorgée de lumière, sensée venir nous éclairer. Le projet s’élabore par des allées et venues contradictoires, dynamiques et paradoxales. D’ailleurs, les esclaves se sont emparés très tôt des symboles de la République. Toutes leurs révoltes se font au nom des symboles révolutionnaires, drapeau tricolore en tête ! Que ce soient les esclaves ou que ce soient les hommes de couleur libres, ils avaient bien compris d’où pouvaient venir les avancées démocratiques. Apparaissent ainsi dans les discours deux France : la France réactionnaire et colonialiste et la France révolutionnaire et progressiste. Ces deux France vont rejouer en permanence sur nos oppositions. Aimé Césaire est tout à fait imprégné de cette culture. Et c’est ce qui est remis en cause aujourd’hui à travers la volonté de débaptiser le lycée Schoelcher. C’est cette filiation qui est contestée.

S. Larcher – L’absence de réactions à propos de la dénomination du lycée Schoelcher exprime peut-être que ce double jeu entre les deux France (entre les mouvements politiques d’alors et la construction de l’idée républicaine dans la métropole) est mal compris.

É. Landi – Ce qui est intéressant ce n’est pas tellement le combat que l’on mène pour obtenir une loi mais c’est de voir comment la chose a été rendue possible et pensable dans le temps. Si l’on regarde l’histoire des Antilles, finalement, il a fallu plus d’un siècle et demi pour que la loi dite d’assimilation soit votée sans trop de débat en 1946, portée par les communistes devant une assemblée législative française à majorité communiste et gaulliste.

Ce n’est pas une métropole généreuse qui a donné l’assimilation, mais c’est un combat qui a été mené par des forces politiques de gauche voire d’extrême gauche. Ce sont les communistes auxxe siècle qui réclamaient l’assimilation et avant, auxixe siècle, c’était les socialistes et les républicains « bon teint ». Cette mesure était profondément inadmissible pour la métropole, au sens premier de la relation coloniale. Revendiquer les mêmes droits sociaux, les mêmes droits économiques, une égalité de traitement, une égalité de regard, était une position difficilement acceptable, à la fois par les gouvernements quels qu’ils soient, et par les groupes conservateurs, surtout locaux.

La départementalisation et le passé d’esclavage dans les vieilles colonies

S. Larcher – Penses-tu que l’on puisse vraiment interpréter la loi d’assimilation qui fait des colonies des départements français comme l’aboutissement d’une volonté de maintenir l’empire, quitte à faire quelques concessions ? Le nouveau statut des vieilles colonies aurait alors symbolisé un lien harmonieux entre colonies et métropole.

É. Landi – Alors, pourquoi cette loi n’est-elle pas appliquée dans le reste de l’empire ?

S. Larcher – Parce que dans le reste de l’empire, se posent d’autres problèmes, notamment celui de l’islam et des lois coutumières. Pour certains constitutionnalistes de l’avant-guerre, les Antillais avaient pu être assimilables, et donc devenir citoyens français, parce que les esclaves, selon eux, s’étaient frottés aux mœurs françaises. L’argument selon lequel il y avait une proximité de mœurs, comme une sorte de parenté culturelle, entre les Antilles, la Guyane, la Réunion et la métropole a été mis en avant pour refuser le même statut aux autres colonies de l’empire moderne. La loi d’assimilation n’arrive pas par hasard. Elle marque un tournant dans l’utopie de modifier les relations entre métropole et colonies, me semble-t-il. Pour la métropole, le cas des vieilles colonies se veut alors exemplaire de cela.

É. Landi – Pour les Antilles, le discours du deuxième empire colonial français va se surimposer à notre réalité. Si cela a été ressenti a posteriori comme une possibilité de simple assouplissement du système, il faut observer que ce n’est pas la métropole qui a généreusement octroyé l’assimilation appelée plus tard loi de départementalisation, et dont Aimé Césaire, de façon plus explicite, aime à dire qu’il s’agit d’une « loi d’égalisation ».

S. Larcher – Ce n’est donc pas une concession ?

É. Landi – C’est un arrachement, même si au moment où elle est votée cela peut apparaître comme allant de soi. Il y a eu beaucoup de motions de la part du conseil général, des élus, beaucoup de revendications tout au long duxixe siècle et jusqu’à la première moitié du xxe siècle. Par exemple, il y a des textes qui sont lyriques sur la nécessité de se prendre en main à la fin duxixe siècle, ne serait-ce que dans le projet de construction d’une école en Martinique. Des présidents de conseil général veulent que l’on forme des instituteurs ici en Martinique parce qu’« il faut que l’on parle de notre propre voix », qu’il ne faut pas dépendre de la France pour former la population martiniquaise. Ce sont des positions très modernes. Comment peut-on parler d’aliénation ou de vénération béate vis-à-vis de la France ! Il y a également en 1882 une volonté de construire un pays, non pas en termes de peuple et d’indépendance, mais autour d’une conception de la politique autocentrée, à partir des besoins de la colonie. Il a fallu donner des gages, des preuves tangibles de l’attachement des colonies à leur métropole et de la volonté de s’intégrer à la France (impôt du sang pendant la Première Guerre mondiale). Qu’il y ait eu des théoriciens, dans l’entre-deux-guerres, qui ont réfléchi à la manière dont on pourrait modifier le rapport colonial, que ce vote s’inscrive dans un projet plus global, cela peut alors se comprendre. Mais il n’empêche que du point de vue des « vieilles colonies », il a fallu batailler ferme pendant un siècle et demi. Le chemin a été long pour que la métropole puisse le penser et l’admettre. Elle ne l’a pensé que pour les quatre « vieilles colonies » et elle s’est trouvé des arguments pour justifier cet impensable. Cette étape de la revendication de l’assimilation fait aussi partie de notre histoire, qu’on le veuille ou non.

S. Larcher – Il est de bon ton de présenter la départementalisation des « vieilles colonies » comme une forme de décolonisation. Soit. Cependant, selon moi, l’interpréter seulement en ces termes, c’est s’interdire de comprendre tout ce qui se joue depuis l’abolition et même avant, certainement depuis la Révolution française, sur le plan politique et social. Il me semble que c’est l’esclavage, plus exactement la sortie de l’esclavage, la rupture avec l’ordre juridique et politique en particulier de la société esclavagiste, qui se joue derrière la revendication d’assimilation. Cela opère tel le moteur d’un processus historique et politique. Revendiquer l’égalité totale entre anciens maîtres et anciens esclaves traduit une volonté de se dégager collectivement, sur les plans politique, sociétal, et même pourquoi pas psychologique (mais cela, c’est une autre affaire…), du long passé d’esclavage. Pour ma part, je lie donc l’assimilation, c’est-à-dire la départementalisation, à une ancienne dynamique politique et sociale née dans la société esclavagiste elle-même.

É. Landi – C’est en effet sortir de la marginalité, de l’exceptionnalité dans laquelle les maintenaient la relation coloniale et l’esclavage par rapport à la métropole. Comme s’il fallait faire les comptes et faire l’addition. Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un paradoxe, une inconséquence, à savoir réclamer « l’assimilation » au moment où les autres colonies revendiquent l’autonomie et l’indépendance, doit nous obliger à déplacer le questionnement sous peine d’aboutir à une impasse. On ne peut pas soupçonner Aimé Césaire ni d’ailleurs les communistes des autres colonies du péché d’aliénation. Or, ils ont tous porté cette revendication et cela n’apparaissait pas à leurs yeux comme une aberration. Il faut donc comprendre ce que signifiait cette demande dans le contexte culturel et politique de ces hommes.

S. Larcher – Je pense que l’histoire de l’esclavage travaille les revendications politiques et sociales de ces sociétés jusqu’à la départementalisation. La presse de la période post-esclavagiste rapporte cela de façon très claire. Autre chose m’amène à penser cela : sous le second Empire, c’est le passé esclavagiste qui pour les acteurs, c’est-à-dire les élites martiniquaises, fait la singularité des « vieilles colonies » dans l’empire. Certains parlent de « conquérir la démocratie4 ». Les discours contestent moins le statut colonial en tant que tel que l’aspiration à une pleine égalité des droits politiques. Cette revendication fait écho à la figure de l’esclave comme incarnation absolue de l’inégalité, de la mise au ban de la société et de la non-reconnaissance politique. Derrière toutes les conquêtes sociales importantes que seront l’école gratuite, la laïcité, mais aussi la revendication de la propriété foncière, c’est ainsi la figure de l’esclave qui ressurgit. Jamais elle ne coïncide avec une posture victimaire ni passive – et c’est ce qui est intéressant. Elle fonde plutôt la conscience d’une ancienne condition sociale, du chemin parcouru (d’où l’on est sorti), et d’une volonté d’être autre chose qu’un esclave (qui l’on veut être), sans jamais pour autant renier ce passé.

É. Landi – Il y a une prise de conscience de la construction d’un projet social. Un vrai consensus s’est élaboré même s’il ne s’exprime pas par un vote, des pétitions ou des articles.

Il y a une adhésion profonde des populations et des familles autour du désir d’école. Par exemple, tout le surinvestissement des familles vis-à-vis de l’école est bien traduit dans le roman de Joseph Zobel, la Rue Case-Nègres. Il y a bien un consensus autour du projet de société de sortie de l’esclavage. Avoir accès à cette instruction, à cette éducation, fût-elle française, était le commun dénominateur pour sortir de la nuit de l’esclavage. Cela ne veut pas dire oublier, mais poser les jalons d’une autre société plus égalitaire.

Ceci étant, même dans la période esclavagiste, les esclaves ont toujours eu avec leurs mots, leurs manières de résister, la volonté de faire entendre leur voix. Le système n’a jamais réussi à laminer totalement les esclaves, notamment dans les petites Antilles où la majorité d’entre eux étaient des esclaves créoles (nés sur place), où la taille des habitations était en moyenne plus petite qu’à Saint-Domingue. Les cloisons n’étaient pas complètement étanches entre les groupes socio-ethniques. Il y avait des contacts et de la perméabilité ; les relations n’étaient pas simplement verticales.

S. Larcher – En définitive, tout ceci nous invite à saisir combien l’esclavage est avant tout une réalité politique et sociale complexe, un fait social multiforme.

  • *.

    Respectivement professeur d’histoire en première supérieure au lycée de Bellevue (Fort-de-France), ancienne présidente de l’association des professeurs d’histoire et de géographie de la Martinique (Eghin) de 1991 à 2002 ; et étudiante en doctorat d’études politiques à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess).

  • 1.

    Lors de sa séance plénière du 3 octobre 2006, le conseil régional de la Martinique votait à une large majorité la proposition de son président, Alfred Marie-Jeanne, de faire baptiser l’aéroport du Lamentin « aéroport Frantz Fanon » et le lycée Schoelcher de Fort-de-France, « lycée Aimé Césaire ». Sous couvert, selon ses dires, de refuser d’« entrer dans les polémiques stériles », le président de la région contestait ainsi le projet commun de l’assemblée départementale et de la mairie de Fort-de-France (toutes deux dirigées par des majorités « autonomistes » proches d’Aimé Césaire) de faire baptiser l’aéroport de la Martinique « aéroport Aimé Césaire ». Derrière la simple opposition des deux figures majeures de l’histoire intellectuelle de la Martinique, c’est le sens de ce geste de débaptiser le lycée Schoelcher qui était habilement, voire grossièrement, passé sous silence. Lui n’avait fait l’objet d’aucun débat à l’assemblée ce jour-là.

  • 2.

    Au moment où nous préparions ce texte, deux professeurs d’histoire du lycée Schoelcher, Liliane Delphin et Nadia Adenet-Louvet, ont fait publier dans la presse locale une tribune commune, restituant l’histoire de l’établissement dans l’histoire longue de l’instruction à la Martinique, pour signifier leur désaccord avec le projet régional.

  • 3.

    Traduction créole de l’adjectif « écrasée », « abîmée ».

  • 4.

    Ils font allusion au suffrage universel, acquis à l’abolition, puis supprimé sous le régime de Napoléon III alors que le statut de citoyen n’était pas pour autant remis en cause.