Les États-Unis dans un monde à l'état de nature
Donald Trump a-t-il une pensée politique véritablement cohérente ? Lors d’un séminaire à l’Ifri en avril 2017, le journaliste conservateur David Frum nous a prévenus : « Les gens intelligents cherchent à mettre de la cohérence là où il n’y en a pas ». De même, dans le New York Times, l’éditorialiste David Brooks évoque « un type dont les pensées ne sont souvent que six lucioles qui clignotent au hasard dans un bocal1 ». À la Maison-Blanche ces temps-ci, chaque journée voit se succéder des déclarations brutales ou saugrenues, sujettes par la suite à une exégèse laborieuse de la part des plus proches conseillers du Président, suivant des lignes idéologiques contradictoires. L’ensemble est obscurci par les incertitudes qu’introduit l’affaire des collusions de sa campagne de 2016 avec des « intérêts » russes. Cet effet de kaléidoscope ne peut qu’entraver l’analyse.
Cependant, la séquence du premier voyage officiel du Président à l’étranger, en mai, établit sans conteste et dans l’action concrète ce que l’on peut appeler pour l’heure la « doctrine » Trump. Pendant toute sa campagne de 2016, le candidat avait clairement affirmé une posture « jacksonienne » de repli nationaliste, ainsi que l’avait analysé à l’époque Walter Russell Mead2. Si les États-Unis sont un pays élu par la divine providence, ils n’ont pas, à l’inverse de ce que prône le projet néoconservateur, à exercer une responsabilité morale dans les affaires du monde. Ils doivent se retirer de toute région ou zone de crise ne les intéressant pas directement. Ainsi, les nombreuses gaffes ou erreurs commises pendant la campagne sur les questions de politique étrangère n’étaient des accidents qu’en apparence. Elles manifestaient en réalité le désintérêt de principe de la future administration pour la grande géostratégie. Il est cependant juste de noter que cette posture de repli sur un intérêt national étroitement défini prend la suite d’une présidence Obama déjà marquée, pour d’autres raisons, par une réticence à intervenir à l’étranger.
En revanche, la démarche jacksonienne annoncée par Trump exigeait une action forte et résolue dès lors que la sécurité des citoyens américains est en jeu. Le terrorisme islamiste sunnite (quatorze morts à Bernardino en décembre 2015, quarante-neuf à Orlando en juin 2016) est pointé comme le danger principal, suivi par le financement de la sécurité d’autres pays par les États-Unis, présenté comme un tribut inadmissible imposé au contribuable américain.
Plusieurs volte-face intervenues dans les premiers mois de sa présidence ont ensuite fait croire à une reprise en main de la politique étrangère de l’administration Trump par quelques conseillers, partisans d’une diplomatie américaine plus traditionnelle : le secrétaire à la Défense James Mattis, le secrétaire d’État Rex Tillerson, l’ambassadrice à l’Onu Nikki Haley, ou encore son gendre et conseiller Jared Kushner, souvent présentés par la presse de la côte Est comme « les adultes responsables » autour de Trump. Citons début avril le changement de ton vis-à-vis de la Chine, qui n’est plus accusée de manipuler sa monnaie au terme de la visite de Xi Jinping à Mar-a-Lago, ou le lancement de frappes punitives contre le régime de Bachar el-Assad à la suite d’attaques chimiques.
Las, il semblerait qu’un retour à la ligne initiale ait eu lieu ces dernières semaines. Au lendemain du voyage présidentiel, le conseiller pour la sécurité nationale H. R. McMaster et le conseiller économique en chef du président Gary Cohn, eux aussi considérés comme raisonnables, ont signé un éditorial éclairant dans le Wall Street Journal3. Ils y expliquent que pour l’administration Trump (qui prend ainsi à rebours l’essentiel de la tradition diplomatique américaine depuis Wilson), le monde n’est pas une communauté, mais une arène hobbesienne dans laquelle les acteurs internationaux sont en compétition. Chacun doit s’y défendre dans un rapport de force permanent.
L’auteur de l’Art du deal (son best-seller de 1987) a donc abordé ce premier voyage non pas en diplomate, mais en négociateur. Il s’agissait pour lui d’obtenir le plus possible de concessions et d’engagements fermes sur ses priorités, c’est-à-dire le terrorisme et les questions budgétaires, et d’en accorder le moins possible sur le commerce international, la Russie, les questions migratoires et le climat. Trump semble avoir déterminé son attitude sur la base de considérations psychologiques assez frustes : avec les Saoudiens virils et despotiques, le Président s’est montré poli et laudateur. Prononçant à Riyad un discours très hostile à l’Iran, il a obtenu en échange l’inauguration d’un centre de lutte contre les idéologies extrémistes et l’annonce de la création d’un autre centre, contre le financement du terrorisme – ainsi que la mise en négociation de fabuleux contrats.
Changement d’attitude avec les Européens qu’il considère comme des faibles, voire des « losers ». Trump s’est ici montré intransigeant et désagréable, exigeant que l’Otan modifie sa mission pour inclure la lutte contre le terrorisme, obtenant du G7 à Taormina la mise en place d’une politique visant à forcer les géants d’Internet à mieux contrôler les contenus de leurs pages, et un meilleur partage du renseignement sur les djihadistes de retour en Occident. Il a également réclamé que les Européens portent leur budget de défense à 2 % de leur Pib : une revendication ancienne de la part des États-Unis, mais exprimée cette fois avec beaucoup de morgue. Au-delà de la fatigue bien naturelle pour un homme de 71 ans, son attitude et son langage corporel à Bruxelles et en Sicile laissaient peu de doute sur le peu de plaisir qu’il trouvait à être là.
L’annonce qu’une décision sur le retrait ou non des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat serait rendue publique à son retour de voyage prend tout son sens dans le cadre d’une diplomatie transactionnelle à la Trump : il était important de laisser en suspens cet élément de négociation pendant les discussions du G7, afin d’obtenir plus de concessions de ses partenaires. Une fois de retour chez lui, Trump n’avait plus aucun intérêt à attendre et a donc dénoncé l’accord de Paris. Du point de vue du Président, le voyage a donc été un grand succès.
Le retour du Président à Washington a également permis au feuilleton judiciaire sur l’affaire russe de reprendre. Diverses enquêtes sont en cours, et au vu de la complexité des procédures, elles ne seront vraisemblablement pas achevées avant deux ou trois ans. Il faut donc à la fois se résoudre à une présidence qui va durer, et prendre en compte les dérèglements supplémentaires que ces enquêtes vont produire sur la conduite de la politique étrangère de l’administration Trump. Ainsi, les difficiles relations avec la Corée du Nord – dont le dirigeant est lui aussi un cas psychologique – pourraient dégénérer si le président Trump cherche à faire diversion par rapport à des rebondissements de l’affaire russe. En revanche, sur le modèle d’un Nixon se retirant à San Clemente pendant le Watergate, un retrait durable du Président à Mar-a-Lago laisserait les mains libres au secrétaire à la Défense James Mattis : ce qui serait, sans aucun doute, plus rassurant pour la communauté internationale.
Note
- 1.
“When the World Is Led by a Child”, The New York Times, 15 mai 2017.
- 2.
Walter Russell Mead, “The Jacksonian Revolt: American Populism and the Liberal Order”, Foreign Affairs, mars-avril 2017. Mead a mis en lumière quatre écoles de pensée dans la politique étrangère des États-Unis, inspirées respectivement par les présidents Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, Andrew Jackson et Woodrow Wilson.
- 3.
“America First Doesn’t Mean America Alone”, The Wall Street Journal, 30 mai 2017.