Le barde au ton juste. Poèmes présentés par Jacques Darras


Le barde au ton juste

Yvon Le Men (1953) est un poète breton, à l’image des deux prédécesseurs qu’il admire le plus, quoique aux antipodes l’un de l’autre, tant dans l’écriture que dans l’engagement politique : Eugène Guillevic le communiste, Xavier Grall le nationaliste. La synthèse s’est faite chez Le Men dans la douleur mais aussi sans stigmates. Il s’agit, chez lui, d’une poésie souvent lapidaire, comme celle de Guillevic mais beaucoup moins retenue ou pudique, moins froide pour tout dire. Le Men est un poète de l’émotion, sensible aux autres – les pauvres, les humbles en particulier – qui se livre quelquefois à de longs voyages dans l’espace (Mali, Haïti, etc.) en accompagnement du festival des Étonnants Voyageurs de son ami Michel Le Bris. Vivant exclusivement de sa poésie, ses lectures publiques, ses collaborations à Ouest-France, les rencontres qu’il provoque à Lannion, sa ville, Yvon le Men est la figure renouvelée du barde au chevet de sa communauté. Comme tel, il dit ses poèmes par cœur devant des auditoires captivés. Par ailleurs nouvelliste et romancier, il excelle dans la prose ironique (le Petit Tailleur de shorts, Paris, Flammarion, 1996). C’est, de manière plus générale, son aptitude à la maxime, l’image brève et juste qui fait l’originalité de son art (le Jardin des tempêtes. Choix de poèmes, 1971-1996, Paris, Flammarion, 2000).

Jacques Darras

temps gris
le ciel
se rapproche de l’estuaire
jusqu’à l’éteindre
temps bleu
la mer
se rapproche de la rivière
jusqu’à l’ouvrir
(Le Chemin de halage, Rennes, Éditions Ubacs, 1991)

*

une joie bleue s’envole
le martin-pêcheur
soudain
le héron m’indiffère
sur le chemin
rien de mieux n’arrivera
déjà
dans le ciel
un avion cherche d’autres mondes
(Ibidem)

*

Caché derrière ses sept ans
l’enfant se souvient
de ce qu’il sera
(Une rose des vents, Vénissieux, Paroles d’Aube, 1994)

pour Penti Holappa

Je viens de recevoir un poème d’un ami
un ami étranger
un poème de voyage sous l’Arctique
un voyage immobile
bien qu’il vive en Finlande
Immobile
peut-être à cause de la tristesse, de la peur
de la force aussi
peut-être à cause des loups, des chevaux
du froid
des rivières qui tombent de mes yeux
quand je le lis
Immobile
car pour écrire un long poème
il faut être longtemps
immobile
Je t’imagine dans ta maison
au bord du lac et de la nuit
qui commence à ne pas finir
quand le Nord, pour toi
est plus près du Pôle que pour moi
quand le Nord, pour toi
est chez toi
Je t’imagine qui t’appuies sur le silence
et sur la page
pour que tes mots aient plus de sons
ton encre, plus de noir
Je viens de recevoir un poème d’un ami
un ami étranger
un poème étrange d’un ami étrange
comme tous les poèmes, comme tous les amis
qui ne sont plus, alors
des étrangers
Il a fallu la feuille, la pâte à papier
l’arbre
l’homme qui l’a planté
il a fallu l’avion, le train
les pas de l’homme qui l’ont porté
pour que ma vie découvre d’autres mondes
pour mieux m’ouvrir au monde
pour que ma vie ait plus de vie
que celle que j’attendais de ce matin
Immobile, ton voyage
plus près du Nord que le mien
en éclaireur vers le pôle qui arrondit la terre
en éclaireur vers la lune, le soleil, l’univers
en éclaireur vers l’enfance
J’ai reçu un poème d’un ami
un ami étranger
qui raconte notre origine
quand il n’y avait pas
d’étrangers
Helsinki-Lannion, 1981-1987