Quel dialogue islamo-chrétien dans le contexte de l’élargissement de l’Europe à la Turquie ?


Le voyage du pape en Turquie dissipera-t-il les malentendus de son discours de Ratisbonne et le soupçon selon lequel le catholicisme constituerait une force d’opposition ouverte à l’adhésion de la Turquie à l’Europe ? Pour dépasser les querelles de l’actualité, il faut rappeler où en est le dialogue islamo-chrétien et ce que les théologiens nous permettent d’en attendre.

Dans le processus actuel d’élargissement de l’Europe à la Turquie, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, le facteur religieux pèsera beaucoup plus lourd qu’il y a trente ans. Entre-temps, pour des raisons connues de tous, le rapport entre religion et politique est devenu plus problématique. La responsabilité éthique des responsables religieux s’en trouve certainement accrue.

Quelle qu’en soit l’issue, les négociations en cours susciteront, personne n’en doute, des tensions, et même des passions, pouvant menacer la compréhension entre les peuples concernés et leurs religions. Des stéréotypes retrouveront vigueur : on se référera à des mémoires d’historiques, qu’on ne manquera pas de qualifier, quel que soit leur rapport à l’histoire des historiens. En Europe, on évoquera l’anéantissement de l’Empire byzantin, symbolisé par la transformation de Sainte-Sophie en mosquée, au terme d’une guerre de conquête ; on fera référence au sultan et calife qui, à chaque printemps, partait à la conquête des territoires chrétiens des Balkans, assiégeant Vienne par deux fois, et à bien d’autres événements encore1. De tels souvenirs seront inévitablement évoqués plus souvent que l’alliance de François Ier avec la Sublime Porte, alliance qui durera pourtant jusqu’au milieu du xixe siècle.

À côté de l’histoire, on ne manquera pas d’évoquer un présent dérangeant : dans l’imaginaire européen, l’islam turc se verra amalgamé, bien à tort, à l’image de l’islamisme véhiculée par les informations télévisées, qui rapportent des meurtres d’innocents perpétrés pour venger l’insulte faite à Muhammad, sans que les autorités religieuses islamiques des pays concernés ne disent, avec la plus expresse clarté, que ces crimes déshonorent le Prophète. S’y ajoutera encore l’image que donne d’elle-même une partie, certes minoritaire, de l’islam de nos pays à travers, par exemple, les mariages forcés de nombre de jeunes musulmanes, que nos lois ont du mal à protéger, ou les manifestations sporadiques d’intolérance, qui vont se multipliant comme celle de ces quelques musulmans de France et de Suisse, dont les pressions ont réussi, pendant des années, à empêcher qu’on ne joue une pièce de Voltaire, près de Genève.

S’il devait en être ainsi, si les stéréotypes l’emportaient sur les analyses, dans ce cas les religions auraient certainement un rôle positif à jouer, en faisant valoir que leur présent n’en est pas justiciable et que leurs relations mutuelles sont aujourd’hui bien différentes. La Turquie actuelle n’est pas simplement l’héritière de l’Empire ottoman et son islam ne saurait être réifié. Elle s’affirme comme un État laïc, le seul de tout le monde musulman, et de surcroît la société s’y est démocratisée, et de vigoureux débats la traversent2. Des secteurs de l’islam lui-même se sont ralliés aux libertés auxquelles les religions adhèrent à l’époque contemporaine en Europe3. De même, les attitudes chrétiennes vis-à-vis de l’islam se sont considérablement approfondies.

Parler d’une contribution des religions au débat relatif à l’adhésion de la Turquie à l’Europe exige pourtant de dépasser ce niveau de généralités, pour cerner ce qu’elle pourrait avoir de spécifique. Sans cela, le risque est grand de parler politiquement de la religion ou religieusement de la politique, posture aussi dommageable à l’une qu’à l’autre.

Le propos qui suit est d’un théologien catholique, appartenant donc à une forme de christianisme minoritaire en Europe, même s’il est vrai que dans le monde les catholiques sont, à eux seuls, aussi nombreux, sinon plus nombreux, que les musulmans. Mais, dans l’Europe politique, ils ne sont que 48 % de la population. Un catholique ne saurait donc refléter la sensibilité de la majorité des chrétiens. Ces derniers comportent une forte minorité d’orthodoxes, désormais inclus dans l’Europe politique : ils n’expriment guère de position théorique sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’islam, mais leur identité nationale, souvent très proche de leur identité religieuse, s’est construite dans la cohabitation et le vis-à-vis avec l’islam turc. Qu’ils soient chypriotes ou grecs, bulgares, macédoniens ou roumains, ils perçoivent généralement la Turquie actuelle dans la continuité de son héritage ottoman. Un catholique ne saurait non plus refléter la sensibilité des protestants : leur théologie, qui souligne très fortement l’unique médiation du Christ, les rend souvent réservés vis-à-vis d’un dialogue avec d’autres religions. Néanmoins, ils se sont exprimés sur leurs relations avec l’islam dans le cadre du Conseil œcuménique des Églises, et sur l’adhésion de la Turquie à l’Europe dans le cadre de la Kek, instances où, au demeurant, les orthodoxes sont également représentés4.

Sans vouloir refléter la sensibilité spécifique des autres chrétiens, on se concentrera donc sur ce que pourrait être la contribution des catholiques en ces circonstances : la supputer se trouve facilité par le fait que, depuis quarante ans, l’Église catholique a exprimé son désir d’un rapport positif et constructif avec les musulmans, en des textes officiels, qui l’engagent, elle et ses membres. De ces textes qui proviennent de Vatican II, son dernier concile général, et des papes qui ont suivi, il ressort que le dialogue proposé aux musulmans est un dialogue religieux, et pas seulement culturel. Pour le moment, il s’exprime essentiellement dans l’ordre éthique, un registre qui pourrait être plus commun qu’on ne l’imagine. Parler d’un apport catholique dans le cadre de l’élargissement de l’Europe à la Turquie ne devrait donc avoir rien d’incongru. Car, parmi les très nombreux paramètres de cette adhésion, le fait que la Turquie soit un pays massivement musulman, certes dans le cadre d’un État laïc, constitue une donnée essentielle pour de larges secteurs des opinions publiques européennes, comme on l’a rappelé. Dans ce cadre, d’importantes questions de justice, de vérité, de respect, de coexistence pacifique entre peuples, cultures et religions sont en jeu. La responsabilité de l’Église catholique comme institution5, et celle des catholiques eux-mêmes, y sont engagées.

Dissipons cependant un malentendu : il ne saurait y avoir de position catholique de principe sur la question de l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Peser le pour et le contre de cette adhésion relève de la politique. Bien des Européens s’inquiètent d’une adhésion qui, à leurs yeux, renforcera l’hétérogénéité d’une Europe, condamnée de ce fait à demeurer un nain politique : en se réduisant à une vaste zone de libre-échange, elle ne saurait prendre en main son destin, face aux géants réels ou potentiels que sont les États-Unis, la Russie, l’Inde et la Chine. D’autres Européens, sachant combien les questions de bon voisinage sont essentielles, pour les États comme pour les individus, s’inquiètent d’acquérir des voisins comme l’Iran, l’Irak et la Syrie, pays dont nous recevons, fréquemment, d’inquiétantes nouvelles. Autre question, encore d’ordre politique : pour sa sécurité face aux menaces terroristes qui se déploient sous pavillon islamique, et qui n’ont rien de fantasmes, l’Europe n’aurait-elle pas intérêt à intégrer un pays dont la population est quasi unanimement musulmane ? On démontrerait ainsi à l’islam mondial que l’Europe lui est amicale, en principe, et que les musulmans peuvent s’épanouir au sein d’un État de droit. Pertinent ou non, car les Turcs ne sont pas plus de 8 % de l’islam mondial, cet argument sera évoqué.

Toutes les questions qui précèdent relèvent d’un jugement politique. La foi chrétienne ne donne pas de lumière à leur sujet. En revanche, l’Église en tant qu’institution, et les croyants eux-mêmes, ont dans ces circonstances une responsabilité fondée religieusement qui engage l’ethos de leur communauté et leur éthique. Sans relever directement de la politique, l’ethos et l’éthique à fondement religieux n’en ont pas moins de considérables retombées pour la qualité du débat public, donc pour la politique. On peut préciser le type de responsabilité que l’Église catholique se reconnaît, grâce à ses textes officiels, déjà évoqués.

Entamer la conversation

Vatican II (1962-1965)

Rechercher le dialogue et la collaboration avec l’islam est une attitude neuve dont on doit créditer Vatican II. Cette initiative est surtout éthique, et dans une moindre mesure doctrinale.

Au plan doctrinal, on constate néanmoins un double progrès. D’une part, le concile reconnaît que l’islam est porteur de vérités religieuses, dans les termes suivants :

Les musulmans adorent le Dieu un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa mère virginale, et parfois même l’invoquent avec piété6.

D’autre part, Vatican II reconnaît que, selon le plan de Dieu, les musulmans peuvent atteindre le salut, ce qui désamorce probablement un élan missionnaire qu’ils craignent, même s’il n’a jamais obtenu auprès d’eux de fruits significatifs :

Le dessein du salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour […] Ceux-là peuvent arriver au salut éternel, qui, sans faute de leur part, ne connaissent pas l’Évangile du Christ […] mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère et mus par sa grâce, s’efforcent par leurs actes d’agir pour accomplir sa volonté, comme ils la connaissent par la manière dont leur conscience la leur révèle et la leur dicte7.

Toutefois, l’accent principal de Vatican II n’est pas doctrinal mais porte sur la collaboration éthique :

L’Église regarde avec estime les musulmans […] Ils attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, le jeûne et l’aumône.

Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté8.

On peut s’interroger sur l’exhortation à « oublier le passé », qui n’est peut-être pas des plus heureuses. Mais l’intention du texte est claire, et ses exigences pour aujourd’hui le sont tout autant : le passé a été ce qu’il a été et l’on serait bien avisé, au lieu de l’oublier, de l’analyser pour s’en libérer dans le présent afin d’ouvrir l’histoire sur de nouvelles bases. Ainsi donc les catholiques n’ont pas à oublier la conquête de Byzance ou l’occupation pluriséculaire des Balkans, mais ils sont, sans le moindre doute, exhortés à ne pas ressasser le passé, à ne pas laisser le débat public s’enliser dans ce genre d’évocation mais à tout faire, dans le cadre des discussions politiques, quelle qu’en soit l’issue, pour ne pas rester prisonniers du passé, à s’efforcer sincèrement, selon les recommandations conciliaires, à la compréhension mutuelle, à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté.

Jean-Paul II : Assise 1986

Depuis quarante ans, les papes successifs ont confirmé cette orientation de Vatican II. Dans une initiative sans aucun précédent, comme on le sait, Jean-Paul II a invité des représentants de toutes les religions du monde à Assise, à la fois pour prier simultanément – et non pas ensemble, ce qui eût été du syncrétisme – et pour renforcer leur collaboration en faveur de la justice et de la paix. Les musulmans ont largement répondu à cette initiative. Jean-Paul II y a repris l’héritage de Vatican II, en termes essentiellement éthiques :

Les religions du monde, malgré les divergences fondamentales qui les séparent, sont toutes appelées à donner leur contribution à la naissance d’un monde plus humain, plus juste, plus fraternel. Après avoir été souvent causes de divisions, elles voudraient maintenant remplir un rôle décisif dans la construction de la paix mondiale. Et nous voulons faire cela ensemble […] Nous voulons avec elles promouvoir et défendre les idéaux qui peuvent être communs dans le domaine de la liberté religieuse, de la fraternité humaine, de la véritable culture, de la bienveillance sociale et de l’ordre civil9.

Jean-Paul II a encore été plus spécifique en s’adressant à 80 000 jeunes musulmans dans le stade de Casablanca, à l’invitation du roi du Maroc, commandeur des Croyants :

Chrétiens et musulmans, nous nous sommes généralement mal compris et, quelquefois, dans le passé, nous nous sommes opposés et même épuisés en polémiques et en guerres. Je crois que Dieu nous invite, aujourd’hui, à changer nos vieilles habitudes. Nous avons à nous respecter, et aussi à nous stimuler les uns et les autres dans les œuvres de bien sur le chemin de Dieu10.

Benoît XVI

Dès son entrée en charge, le nouveau pape a repris les orientations de son prédécesseur vis-à-vis des musulmans :

Particulièrement reconnaissant de la présence parmi nous de la communauté musulmane, j’exprime mon appréciation de l’évolution du dialogue entre musulmans et chrétiens, à la fois au niveau local et régional […] L’Église veut continuer à bâtir des ponts de l’amitié avec les fidèles de toutes les religions, afin de pouvoir trouver le bien véritable de chaque personne et de la société dans son ensemble… (dans un) monde souvent marqué par les conflits, la violence et la guerre […] Au début de mon pontificat, je vous adresse à tous […] une invitation forte à devenir ensemble artisans de paix, dans un engagement réciproque de compréhension, de respect et d’amour11.

Tous ces textes montrent que le dialogue proposé aux musulmans, sans exclure la doctrine, se concentre essentiellement sur l’éthique. Selon toute vraisemblance Benoît XVI privilégiera cet aspect12, plus que le dialogue théologique13. La crise mondiale de l’éthique favorise un retour, certes ambigu, vers les religions14, mais déjà au plan des relations bilatérales, les migrations créent aux deux partenaires des problèmes analogues, comme bâtir des lieux de culte nouveaux ou accompagner les mariages mixtes15. De même, l’information immédiate, avec ses inévitables simplifications, ternit l’image positive des religions dans l’opinion publique. L’écho de la partition de l’Inde, avec ses millions de morts, se répercute encore en ce pays dans les émeutes entre hindous et musulmans16 ; le conflit palestinien est souvent compris comme un conflit entre juifs et musulmans ; l’antagonisme entre chiites et sunnites aurait été un facteur de la guerre entre l’Iran et l’Irak et déterminerait aussi la guerre civile actuelle en ce pays ; dans l’ex-Yougoslavie, Croates catholiques, Serbes orthodoxes et Kosovars musulmans se sont opposés ; l’interminable décolonisation de l’Irlande du Nord oppose catholiques et protestants. Cette mauvaise réputation des religions a été couronnée par les attentats du 11 septembre, car sous le pavillon de la religion, trop de marchandises voyagent en fraude. À cet égard, les rectifications que des universitaires peuvent opposer aux amalgames médiatiques ne pèsent pas lourd. L’accent mis sur l’éthique est donc pleinement justifié, tant Dieu est déshonoré quand les religions ne luttent que mollement contre la violence, notamment.

Approfondir l’éthique du dialogue

Tout ce qui précède montre combien une collaboration entre musulmans et catholiques dans le domaine éthique serait souhaitable, car les deux religions désirent améliorer la vie d’un monde en proie aux injustices, aux discriminations, aux violences et même aux fanatismes17.

Il ne s’agit d’ailleurs plus seulement de dialoguer sur l’éthique ; il est plus urgent d’approfondir une éthique du dialogue. Sans aller au fond des choses, voici quelques suggestions en ce sens qui relèveraient d’un cahier des charges des responsables religieux.

Dialoguer en vérité

Le dialogue ne requiert évidemment ni motivations identiques ni motivations désintéressées. En fait, on ne s’y engage véritablement que si l’on espère y trouver le bien et son bien. Dialoguer de façon désintéressée n’aurait pas grande valeur morale.

Il est habituel d’entrer en dialogue avec des motivations complexes. Dialoguer, chacun le sait, fait à la fois envie et peur, peur d’être déçu ou d’être perdant, peur de devoir changer et, sans doute plus souvent encore, il nous laisse sceptique. Faute de développer de telles analyses, donnons quelques exemples.

En Occident, il y a un grand scepticisme sur la possibilité même de dialoguer avec les musulmans. En mai 2005, on pouvait lire dans les pages culturelles du Figaro :

Les chrétiens sont, la plupart du temps, les seuls à s’intéresser à ce dialogue, qui aboutit donc très vite à un monologue. Pour qu’il y ait dialogue il faut envisager la possibilité que l’autre puisse avoir raison, ce qui est difficile pour un musulman qui considère l’islam comme la religion ultime, et estime dépassées les autres religions18.

De façon analogue, l’appel des chrétiens au dialogue peut susciter une réelle méfiance en Turquie. Citons les interrogations d’un professeur de théologie musulmane d’Ankara à ce sujet :

En cette période où un pays musulman, tel que la Turquie, demande, avec une insistance croissante, son acceptation dans la Communauté européenne, voulez-vous profiter de cette situation de faiblesse pour arracher quelques avantages en faveur du christianisme ? De même dans l’espoir que le dialogue va provoquer chez les musulmans une atmosphère psychologique plus favorable à l’égard des chrétiens, cherchez-vous à profiter de cette situation pour continuer, secrètement ou ouvertement, les activités missionnaires à l’intérieur19 ?

Attendre, pour se parler, d’être assuré du désintéressement de l’autre et de la pureté de ses intentions, c’est vouloir ne jamais se rencontrer. Pour se rencontrer, il faut être intéressé à connaître l’autre, même si l’on s’en méfie au premier abord. Seule l’expérience réelle des échanges pourra faire évoluer cette méfiance, ne serait-ce qu’en confiance relative. Mais cela demande un réel travail de connaissance mutuelle.

Comprendre l’autre comme il se comprend lui-même

Pour parler religieusement de leur religion, tout en étant attentifs à ses retombées politiques, les croyants ne devraient-ils pas se fixer comme idéal moral au moins l’équivalent de ce que les commissions bilatérales d’historiens allemands et français, purement séculières, se donnent comme obligation en révisant ensemble les manuels d’histoire de leurs pays respectifs20 ?

Entre chrétiens et musulmans, il y a, de fait, un problème récurrent lié à la lecture de l’histoire, une simple question de méthode sur laquelle on devrait pouvoir progresser, sans poser immédiatement les questions relatives à l’exégèse du Coran, selon les méthodes historico-critiques21. L’exemple classique s’en trouve dans la description coranique des nasara. Dans l’enseignement habituel que reçoivent les musulmans actuels, on les identifie aux chrétiens, avec pour ainsi dire la caution de la Parole de Dieu. Ces nasara se réfèrent à une triade de dieux, composée de Dieu, de Marie et de Jésus (Coran 4, 171 ; 5, 7322 et 11623), qui n’a rien à voir avec la Trinité des chrétiens. Leur doctrine de Jésus, fils de Dieu par génération charnelle (Coran 9, 3024 ; 19, 34/3525) n’est pas non plus le dogme de la filiation divine du Verbe incarné de la théologie chrétienne. De même, la version du chemin de croix de Jésus (Coran 4, 15626), selon laquelle il n’aurait pas été crucifié – Simon de Cyrène lui ayant été substitué –, est sans rapport avec les Évangiles. Tout historien, croyant ou non, compétent dans sa discipline, sait qu’on ne peut confondre les croyances de ces nasara avec la foi des chrétiens d’alors ou d’aujourd’hui. Pour corriger ce point, nul besoin de nier l’inerrance du Coran nous rapportant leurs doctrines, bien qu’elles ne nous soient pas connues par ailleurs. Le Coran peut être parfaitement véridique dans sa description des nasara. En revanche, ses interprètes actuels méconnaissent l’histoire en confondant la foi des nasara et celle des chrétiens27. Ils se montrent donc injustes à leur égard. Se conformer aux données de l’histoire dans l’enseignement religieux islamique améliorerait certainement les relations mutuelles. Plus largement : pourquoi les chrétiens et les musulmans, écrivant sur la religion de l’autre, ne prendraientils pas l’habitude de consulter un ami musulman ou chrétien compétent sur l’exactitude de leurs énoncés ? Que ce ne soit pas encore le cas, on le constate, par exemple, sous la plume d’un professeur de théologie de l’université de Marmara (Istanbul), critiquant le terrorisme et soucieux, en même temps, de gagner la sympathie du lecteur chrétien28.

Sans souci d’historiographie, comme on le voit, tout comparatisme sera biaisé. On comparera encore le christianisme idéal à l’islam réel, ou inversement ; ou on se laissera aller à des généralisations abusives, suivant lesquelles les catholiques sont ceci ou les musulmans sont cela (chaque fois sous-entendu : tous). L’histoire réelle montrera en revanche que chacun a changé, peu ou prou, selon l’époque, les contextes géographique, culturel ou politique et qu’il y a eu des exceptions aux lois générales. Par exemple, que les rapports entre la religion, l’État et la nation, qui semblent typiques aujourd’hui de la plupart des pays musulmans, étaient équivalents naguère dans les pays chrétiens, mutatis mutandis.

Les intellectuels chrétiens d’aujourd’hui peuvent certes critiquer l’islam pour son indistinction « du temporel et du spirituel », à condition de ne pas méconnaître que le christianisme a connu un régime analogue sur la plus longue période de son histoire : du début du ve siècle à la fin du xviiie siècle, il a usé, lui aussi, en faveur de l’orthodoxie, de contraintes légales dont le livre XVI du Code de Théodose a fourni la matrice29. De même, il leur est loisible de critiquer l’intolérance islamique, encore qu’elle ait été historiquement probablement moindre que l’intolérance chrétienne, en se rappelant, s’ils sont catholiques, qu’il a fallu, par exemple, attendre 1980 pour que soient abolies les discriminations religieuses introduites dans la constitution espagnole à la suite du concordat de 1953 entre Franco et Pie XII.

Autre exemple : l’usage de la violence en matière religieuse est attesté historiquement dans les deux religions, même si les formes n’en sont pas équivalentes. Si l’on critique la guerre sainte, on se rappellera aussi que la guerre a été sacralisée dans l’Occident chrétien à partir du xie siècle, sous la forme des croisades, en miroir de la sacralisation de la guerre en Islam. Le djihad a été mené par les musulmans pour étendre le territoire de la foi à partir des sanctuaires qui sont en son cœur : La Mecque, Médine, Jérusalem. Ce djihad a abouti à ce que les trois lieux saints de la chrétienté que sont Jérusalem, Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle furent envahis ou occupés par les musulmans : Saint-Pierre de Rome est pillée en 846 par les Arabes30, Saint-Jacques-de-Compostelle est conquise en 997, à Jérusalem le tombeau du Christ est détruit par le calife Al Hakim en 1009. La croisade pour libérer le tombeau du Christ n’a-t-elle pas été l’équivalent de la guerre sainte que les musulmans mèneraient pour reconquérir La Mecque, tombée aux mains de non-musulmans ? Que Jérusalem fût aux mains des musulmans depuis trois siècles n’y change rien31. Toutefois la sacralisation chrétienne de la guerre alla si loin, à cette occasion, qu’elle s’accompagna de la fondation d’ordres religieux militaires32.

Nombreux sont les autres sujets où chrétiens et musulmans sont prompts à user de deux poids deux mesures ; citons la mise à mort des hérétiques et des apostats, la mission et la da’wa, l’acceptation de l’esclavage et le statut subordonné des femmes33, etc. Seuls des apologètes peu soucieux d’histoire et de sociologie s’aventurent à de hâtives comparaisons en ces domaines.

Quoi qu’il en soit de part et d’autre, le souci d’une connaissance objective des autres religions caractérise aussi l’islam officiel en Turquie. On peut en trouver une manifestation dans les Résolutions du deuxième conseil religieux de Turquie de 1998 :

Les adeptes de religions différentes doivent, en particulier dans les cours des institutions éducatives et dans les livres scolaires, ainsi que dans les moyens de communication, fournir des informations objectives et claires au sujet des religions (n. 31).

Au sujet des relations actuelles, en particulier avec le judaïsme et le christianisme, il faut former des gens qui connaissent les langues des sources de ces religions et, dans ce but, assurer des bourses pour des études de spécialisation (n. 33).

Il faut faire des efforts pour que le dialogue interreligieux ne reste pas limité aux spécialistes mais s’étende à des bases plus larges (n. 3534).

Une telle prise en compte, du domaine particulièrement sensible de l’éducation religieuse, est évidemment de première importance. Lors d’un colloque qu’il présidait comme maire d’Istanbul, l’actuel Premier ministre turc, R. T. Erdogan, a appelé au développement de la compréhension mutuelle comme à une nécessité35. En Turquie, répétons-le, il y a désormais une volonté institutionnalisée de connaissance mutuelle.

Échanger l’expérience religieuse et pas seulement des idées à son sujet

Pour que des échanges vivants s’instaurent entre responsables religieux chrétiens et musulmans, il faudrait prendre l’habitude d’aller les uns chez les autres pour s’y instruire en toute confiance. C’est dans un tel état d’esprit que l’université d’Ankara et la faculté de théologie de la Grégorienne (Rome) ont signé un contrat de coopération en 198636. De ce fait, une initiation à la théologie chrétienne est proposée officiellement, en Turquie, à des étudiants en théologie musulmane, certains venant même étudier à Rome. Cela pourrait en rester au registre des idées37, mais lorsque l’on met au programme des échanges sur des thèmes comme l’expérience religieuse des jeunes38, la justice sociale39, et, l’année suivante, la mystique40, ou encore la formation des cadres religieux respectifs41, excellent sujet débordant le cadre de la Turquie, on fait la preuve que l’on est sur le meilleur chemin, celui tracé, dès 1986, par la signature de l’accord de coopération académique entre l’université d’Ankara et l’université grégorienne de Rome, déjà signalé. L’échange de l’expérience religieuse devient possible ainsi, parce que fondée sur la connaissance la plus objective et, en même temps, la plus cordiale possible des autres, rencontrés personnellement, dans leur milieu.

La nécessaire confiance mutuelle

Les temps ne sont pas encore mûrs pour aborder toutes les questions. Certaines restent délicates. Ainsi, alors que conformément au Coran, les musulmans reconnaissent Jésus comme un prophète, ils constatent avec regret que les chrétiens se posent diverses questions au sujet du statut de la prophétie de Muhammad. De même, dans le cadre de l’élargissement de l’Europe à la Turquie, un catholique rêverait d’un colloque sur le rapport que le Coran et l’Évangile entretiennent, respectivement, avec la morale et avec les lois civiles. Un tel thème demanderait bien des éclaircissements de part et d’autre, tant au sujet des doctrines classiques respectives, que des positions actuelles. Sans clarté sur cette articulation, beaucoup de chrétiens exprimeront des réticences à la perspective d’accueillir des dizaines de millions de nouveaux concitoyens dont ils se demandent s’ils ont bien intégré, comme une réelle valeur, la laïcité qui leur a été imposée par l’État turc. Des catholiques ne peuvent vouloir mettre cette question à l’ordre du jour, sans se souvenir eux-mêmes, surtout s’ils sont français, du chemin qu’ils ont dû parcourir depuis que la laïcité leur fut imposée, il y a un siècle.

La question est celle-ci : d’exogène qu’elle était, cette valeur de laïcité est-elle devenue véritablement endogène pour la conscience religieuse musulmane de Turquie ? Autrement dit, dans sa pensée théologique elle-même, l’islam turc promeut-il toujours un idéal holistique : celui d’une coïncidence de la loi islamique avec la loi morale et avec la loi de l’État ? Dans sa représentation officielle actuelle – mais qu’en est-il des divers courants qui le traversent42 ? –, comment l’islam turc se situerait-il face à la possibilité de rétablir un ministère du « commandement de la vertu et de la répression du vice », sur le fondement du Coran ? Cette question n’est pas illégitime, lorsque l’on observe les sociétés politiques musulmanes actuelles. Elle ne conduit pas nécessairement à user de deux poids, deux mesures. En effet, bien qu’ayant généralement accepté la laïcité, tous les catholiques n’en ont pas encore fini avec une question analogue : certaines voix actuelles ne distinguent pas trop bien entre l’Évangile et la loi morale, identifiée à la loi naturelle, et réclament plus d’une fois que la législation des États se conforme à la loi morale. Certes, bien des théologiens pensent que la confusion entre ces trois instances que sont l’Évangile, la morale et la législation civile se fait au détriment de chacune d’elles, mais est-il certain qu’ils fassent l’unanimité ?

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Dans les débats qui entourent l’adhésion de la Turquie à l’Europe, la responsabilité des différents leaders religieux est considérable, le facteur religieux sera de fait présent des deux côtés. Leur rôle n’est pas directement politique, mais il est certainement de favoriser l’éthique du dialogue. Essentiel est le devoir de parler religieusement de la religion, en évitant de parler religieusement de la politique et politiquement de la religion. Identique est le devoir d’éviter d’user de deux poids, deux mesures, selon que l’on parle de soi ou des autres, tout comme de promouvoir des valeurs éthiques universelles, ou ayant des traits communs, si le mot universel paraissait trop idéaliste. Et cela s’impose aux catholiques, quelle que soit l’issue finale des négociations, particulièrement pendant leur déroulement. C’est peu de chose, face à la misère de l’éthique journellement bafouée, dans des situations que tous connaissent. C’est pourquoi cultiver la plante fragile du dialogue islamo-chrétien ne sauvera pas seulement l’honneur de croyants, cela préparera aussi un avenir de juste fraternité, tâche commune autant qu’espérance partagée.

Post-scriptum – Après le discours de Benoît XVI à Ratisbonne

Depuis la rédaction de cet essai, le monde musulman s’est embrasé en écho au discours de Benoît XVI à Ratisbonne. Comme D. Schneidermann l’a noté avec acuité, ce fut

une démonstration en direct de la manière dont un système médiatique, surpuissant et aveugle, peut, en toute bonne conscience, suivant son implacable logique, provoquer l’étincelle du choc des civilisations43.

Le pape mérite-t-il de recevoir la première pierre ? Dans son ancienne université, il a parlé de l’importance de la raison dans la foi chrétienne. S’adressant en universitaire à d’autres universitaires, étranger lui-même à la vidéosphère, il n’avait pas imaginé que, d’un discours qui n’avait en rien l’islam pour objet, les médias ne retiendraient que des citations très marginales d’un dialogue médiéval, qualifiées par lui-même d’« étonnamment abruptes pour nous ».

On a parlé d’heureuse faute. N’est-ce pas ignorer les lois de la communication de masse ? Parmi les protestataires des premiers jours, aucun probablement n’avait lu le discours, et très peu parmi eux étaient en mesure de le situer et s’en seront préoccupés depuis. Ce qui s’est passé relève du registre émotionnel et symbolique. Les mises au point verbales, même répétées, du pape et du Saint-Siège ne pourront pas facilement remédier à ce malheur.

En revanche, toutes les réactions romaines montrent que l’intensification du dialogue avec l’islam devient une priorité pour tous. Officiellement, on a déjà assuré que l’unification entre les conseils pour le dialogue interreligieux et pour la culture ne signifiait en rien la mise en veilleuse du premier.

Pour sa part, Benoît XVI maintiendra sa difficile visite en Turquie. L’étape, initialement protocolaire, prévue à Ankara, revêtira une importance capitale, le pape ne pouvant manquer d’y dessiner sa vision du dialogue avec l’islam. Le voyage à Constantinople deviendra bien un voyage à Istanbul, où Benoît XVI devrait s’exprimer sur le dialogue entre catholiques et orthodoxes, l’une des priorités de son pontificat. Voilà qui illustre, avec force, l’importance du rôle du dialogue interreligieux, et aussi œcuménique, dans les relations bilatérales entre l’Europe et la Turquie, et, plus largement, le monde musulman.

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    Professeur à l’Institut catholique de Paris. Ce texte reprend un bref exposé en anglais, fait à Moscou le 8 juin 2005, dans le cadre du symposium eurasien organisé par la plateforme d’Abant, qui regroupe des journalistes, hommes d’affaires et intellectuels turcs désireux de stimuler les débats en Turquie même et au-delà de ses frontières.

  • 1.

    Un exemple, sur la couverture du no 16 de la Nouvelle Revue d’histoire (janvier-février 2005), sous le titre global la Turquie et l’Europe, on lit en gros caractères « Cinq siècles de guerre contre l’Europe ».

  • 2.

    On trouvera une excellente documentation à ce sujet dans l’ouvrage de J.-F. Pérouse, chercheur à l’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, la Turquie en marche, Paris, La Martinière, 2004. Sa laïcité, notons-le, n’a pas empêché l’État turc d’adhérer, dès sa fondation (1969), à l’organisation de la conférence islamique, et d’en tenir le secrétariat général ; ce qui affaiblit le grief fréquent fait à l’Europe d’être un « club chrétien ».

  • 3.

    Le régime de liberté religieuse de la Turquie laïque est bien analysé par Otmar Oehring, la Situation des droits de l’homme en Turquie. Où en est la liberté religieuse ?, Aachen, 2004. Assurée sans réserve aux individus, cette liberté ne connaît de limitations, pour tous, qu’en matière de propriété des lieux de culte ou de formation du clergé, à la différence du régime français. On est loin des pays où l’islam est la religion officielle, légalisant de sévères atteintes à la liberté religieuse, malgré le verset du Coran, familier aux apologètes, stipulant : « Pas de contrainte en la religion » (Coran 2, 256 : 257). Ainsi une musulmane ne peut en aucun cas épouser un non-musulman ; les enfants issus de mariages mixtes ne peuvent pas opter pour la religion de leur mère ; changer de religion est passible pour un musulman d’une peine de mort, dont on tire toujours les conséquences civiles, même si elle n’est plus exécutée. Sur ces questions on verra les travaux du juriste palestinien Abu Sahlieh S. A. Aldeeb, les Musulmans face aux droits de l’homme (religion, droit et politique : études et documents), Bochum, Verlag D. Winkler, 1994 ; Mariages mixtes entre Suisses et étrangers musulmans, Lausanne, Institut de droit comparé, 1996 ; id. et A. Bonomi, le Droit musulman de la famille et des successions à l’épreuve des ordres juridiques occidentaux, Zurich, Schulthess Polygraphischer Verlag, 1999. Généralement la censure est vigilante contre les publications ne respectant pas l’orthodoxie religieuse. Les conditions culturelles de ces législations sont analysées par le Marocain Abdesselam Cheddadi, « La question de la tolérance dans les sociétés islamiques », Esprit, novembre 2005, p. 167-184.

  • 4.

    Pour une première approche, voir J. Sperber, Christians and Muslims. The Dialogue Activities of the World Council of Churches and their Theological Foundation, Berlin/New York, Walter de Gruyter, 2000. (Le Conseil œcuménique des Églises rassemble la majorité des Églises protestantes et les principales Églises orthodoxes ; l’Église catholique en est absente.) De façon plus spécifique, la Conférence des Églises européennes (Kek), qui représente les Églises non catholiques d’Europe, s’est exprimée par la voix de sa commission Église et société : elle n’a pas d’objections de principe mais s’interroge sur le respect effectif des droits de l’homme en Turquie, sur le statut des minorités en ce pays et renvoie les citoyens européens à leur responsabilité, Documentation catholique, 101, 2004, p. 1082-1084.

  • 5.

    En 2004, la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece) a indiqué que l’adhésion « n’est pas une question d’ordre religieux mais politique […] qui mérite une discussion approfondie au sein de toute la société civile européenne », tout en s’interrogeant sur l’opportunité d’ouvrir des négociations alors que les droits fondamentaux, et y compris la liberté religieuse, ne sont pas entièrement respectés dans cet État », Documentation catholique, 101, 2004, p. 1084-1086. Le président de la Conférence des évêques de France a écrit au président de la République dans la même tonalité, d’après le résumé qui, seul, en a été publié, voir ibid., p. 1087. Peu de temps avant de devenir Benoît XVI, le cardinal Ratzinger avait déclaré : « L’intégration de la Turquie dans l’Union européenne serait une grande erreur », interview au journal tessinois Il Giornale del Popolo du 20 septembre 2004, reprise le lendemain par l’agence vaticane Zenit. La presse scrutera de près ses discours, lors de sa visite à Ankara, à l’invitation des autorités turques, en novembre 2006 ; son objectif premier étant une visite au patriarcat oecuménique, qui, lui, s’est montré constamment favorable à l’entrée de la Turquie en Europe.

  • 6.

    Vatican II, Nostra Aetate, n. 3.

  • 7.

    Vatican II, Lumen Gentium, n. 16.

  • 8.

    Vatican II, Nostra Aetate, n. 3.

  • 9.

    La Documentation catholique, 83, 1986, p. 1066.

  • 10.

    La Documentation catholique, 82, 1985, p. 942-946.

  • 11.

    La Croix, 26 avril 2005, p. 18.

  • 12.

    Des signes clairs ont été donnés en ce sens. Au consistoire de mars 2006, Benoît XVI a consulté le collège des cardinaux sur les relations avec l’islam. On les poursuivra (lui-même a voulu rencontrer les leaders musulmans lors de son voyage à Cologne en août 2005), mais on y introduira comme élément nouveau la recherche de réciprocité, les pays islamiques devraient assurer à leurs citoyens et résidents chrétiens un traitement légal équivalent à celui accordé aux musulmans dans les législations occidentales. Ainsi l’Islampolitik de Jean-Paul II (qui avait programmé plus de soixante rencontres avec des leaders musulmans, sans rien obtenir) sera infléchie, comme lui-même avait corrigé l’Ostpolitik de Paul VI. Une telle évolution, dans le contexte actuel, ne suscitera-t-elle pas une méfiance accrue vis-à-vis du christianisme dans des opinions publiques qui l’identifient facilement avec l’Occident ? On remarque un ton nouveau à la curie. Le conseil pontifical pour le dialogue interreligieux a été regroupé avec celui de la culture : le président de ce dernier (Mgr Fitzgerald) a été éloigné comme nonce au Caire. Le cardinal Kasper (président du conseil pontifical pour l’unité des chrétiens) a exprimé son hostilité à l’adhésion de la Turquie à l’Europe, à la suite des trois attentats en quelques mois dans ce pays contre des prêtres catholiques, dont un mortel.

  • 13.

    Cela peut se déduire de la déclaration Dominus Iesus (2000) de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qu’il présidait.

  • 14.

    On en trouve une illustration dans le succès du projet de H. Küng, Projet d’éthique planétaire. La paix mondiale par la paix entre les religions, Paris, Le Seuil, 1991 ; original : Projekt Weltethos, München, 1990.

  • 15.

    Le conseil pontifical pour les migrants, dont la compétence est mondiale, a consacré sa réunion plénière de mai 2006 aux « Migrations et déplacements depuis et vers les pays musulmans », insistant sur le principe de réciprocité entre chrétiens et musulmans, notamment en ce qui concerne la liberté religieuse.

  • 16.

    Au sujet d’une présentation simplificatrice de certains conflits, que les médias appellent « religieux », on verra Steven I. Wilkinson, « Froids calculs et foules déchaînées. Les émeutes intercommunautaires en Inde », Critique internationale, no 6, hiver 2000 : « Les émeutes entre hindous et musulmans, à l’occasion de processions traditionnelles, représentent un instrument et un atout en faveur du combat politique des nationalistes : elles sont d’autant plus “nécessaires ” et d’autant plus nombreuses que l’issue de la lutte électorale est incertaine. »

  • 17.

    On lira avec profit le point de vue de M. Borrmans sur ce point : « Chrétiens et musulmans ont-ils quelque chose à dire ou à faire ensemble dans le monde d’aujourd’hui ? », Islamochristiana, 4, 1978, p. 27-46.

  • 18.

    A. Besançon dans Le Figaro littéraire du 19 mai 2005, p. 5.

  • 19.

    Dr Mehmet Bayraktar, Dis politika, juillet 1988 ; trad. par X. Jacob, Islamochristiana 15, 1989, p. 237-239, ici p. 239.

  • 20.

    Excellente introduction à ce travail accompli par des instances séculières dans R. Riemenschneider,  »Transnationale Konfliktbearbeitung. Die deutsch-französischen und die deutsch-polnischen Schulbuchgespräche in Vergleich, 1935-1997« , Internationale Schulbuchforschung 20, 1998, p. 71-79. On trouvera leurs recommandations pour la rédaction des manuels dans la France et l’Allemagne : espace et histoire contemporaine, Braunschweig, Georg Eckhert Institut/Paris, Association des professeurs d’histoire et de géographie (100, rue Montmartre, 75002 Paris), 1998. En 2006, un manuel commun d’histoire pour les classes terminales des deux pays vient d’être publié. Voir P. Monnet, « Un manuel d’histoire franco-allemand », Revue historique, 130, 2006, p. 409-421.

  • 21.

    Ces méthodes commencent à avoir droit de cité en Turquie. Voir F. Körtner, Revisionist Koran Hermeneutics in Contemporary Turkish University Theology. Rethinking Islam, Würzburg, Ergon Verlag, 2005, qui analyse le travail de quatre universitaires.

  • 22.

    « Impies ont été ceux qui ont dit “Allah est le troisième d’une triade ” » [nous citons le Coran dans la traduction Blachère].

  • 23.

    « Ô Jésus, fils de Marie, est-ce toi qui as dit aux Hommes : “Prenez-moi et ma mère comme divinités en dessous d’Allah ? ” »

  • 24.

    « Les chrétiens ont dit : “Le Messie est fils d’Allah. ” Tel est ce qu’ils disent, de leur bouche. Ils imitent le dire de ceux qui furent infidèles antérieurement. Qu’Allah les tue ! » Ce verset ne dit heureusement rien de l’attitude historique de l’islam vis-à-vis des chrétiens qui ont très généralement bénéficié, en tant que « soumis », de sa tolérance. L’Espagne chrétienne, en revanche, a expulsé tous les musulmans (et tous les juifs, accueillis en grand nombre par l’Empire ottoman) quand elle a mené sa guerre de libération nationale.

  • 25.

    « Celui-ci, Jésus est fils de Marie… Il n’était pas séant à Allah de prendre quelque enfant. »

  • 26.

    « Ils ne l’ont tué ni crucifié, mais son sosie a été substitué à leurs yeux. »

  • 27.

    Voir S. H. Griffiths, “Christians and Christianity ”, dans J. D. McAuliffe (ed.), Encyclopaedia of the Qur’an, t. I, Leiden, Brill, 2001, spéc. p. 310-314 ; en plus succinct R. Caspar, « Témoignage oecuménique en terre d’islam », Parole et mission, no 48, janvier 1970, p. 74.

  • 28.

    Ce lecteur ne pourra manquer d’être froissé par plusieurs informations erronées sur le christianisme, facilement évitables, dans l’ouvrage collectif, recommandable par ailleurs, édité par Ergün Çapan, Islam’a Göre Terror ve Intihar Saldirilari, 2004 [trad. fr. Terrorisme et attentats suicides, Izmir, 2005]. Ainsi lit-on p. 55 de l’édition anglaise : « Qu’à côté de messages d’amour, des messages de guerre occupent une large part du Nouveau Testament » et l’auteur de renvoyer, par méprise et pour seule preuve, au logion de Mt 10, 34-35 (repris en Lc 12, 521-53). Il y ajoute deux renvois à l’Apocalypse 2, 28 (citation du psaume 2) et 8, 12, sans rapport avec la guerre. Signalons aussi que, le même auteur attribue, entre guillemets, à R. Sugranyes de Franch d’avoir écrit que pour Lulle (qualifié à l’occasion de saint, par erreur), il serait légitime « de contraindre les musulmans par la force à accepter le christianisme » (p. 57). Le spécialiste de Lulle a écrit autre chose : « Pour Lulle, l’emploi de la force – non pas pour convertir, mais pour rendre possible les missions – est légitime », Cahiers de Fanjeaux, no 22, Toulouse, Privat 1987, p. 90 [et non 1983, p. 375, comme indiqué]. Cette position, conforme à la mentalité du xiiie siècle, est aussi l’exact miroir de la position musulmane. Sugranyes a aussi traduit en français son De modo convertendi infideles, dont la conclusion plaide pour le dialogue, en termes d’époque : « Ne vaut-il pas mieux l’emporter sur les infidèles dans la discussion, en les convaincant, que de leur faire la guerre en les transperçant de notre glaive et en les dépouillant de leurs terres ? Convertissons-les et laissons-leur ce qu’ils possèdent. Soyons des artisans de concorde et d’amour », voir Raymond Lulle docteur des missions avec un choix de textes traduits et annotés, Nzmw, Supplementa V, Schöneck-Beckenried, 1954, p. 140.

  • 29.

    Le lecteur francophone dispose de deux traductions commentées de cette œuvre, publiées aux Éditions du Cerf, l’une en 2002, le Code Théodosien Livre XVI (Sources canoniques 2) et l’autre en 2005, Code Théodosien XVI (Sources chrétiennes 497).

  • 30.

    La chrétienté reste menacée pendant tout le siècle. Selon J. Flori, un spécialiste de cette période, « c’est une quasi-certitude […] que les menaces qui pesèrent sur Rome ainsi que les appels répétés du pape Jean VIII à Charles le Chauve pour défendre la papauté contre les Sarrasins jouèrent un rôle important dans le développement de l’idée de guerre sainte », Revue d’histoire ecclésiastique, 100, 2005, p. 891. Jusqu’alors, notamment en Espagne, les musulmans étaient considérés avant tout comme des envahisseurs, sans que l’on accorde une grande importance à leur religion.

  • 31.

    On trouvera de bonnes mises au point comparatives, notamment dans J. Flori, Croisade et chevalerie (xie et xiie siècles), Paris/Bruxelles, 1998, p. 195-213 (comparaison entre la croisade et le djihad) ; la Guerre sainte. La formation de l’idée de croisade en Occident, Paris, Aubier, 2001 (aux chapitres 9 et 10).

  • 32.

    Voir à ce sujet A. Demurger, Chevaliers du Christ : les ordres religieux militaires au Moyen Âge (xie-xvie siècles), Paris, Le Seuil, 2002 ; les Templiers. Une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 2005.

  • 33.

    Sur ce sujet actuellement sensible, on peut constater que la théologie chrétienne a difficilement échappé à l’androcentrisme de toutes les cultures traditionnelles, voir par exemple H. Legrand, « Les femmes sont-elles à l’image de Dieu de la même manière que les hommes ? Sondages dans les énoncés de quelques pères grecs », Nouvelle Revue théologique, 128, 2006, p. 214-239.

  • 34.

    Trad. intégrale de ces Résolutions par X. Jacob, « Nouvelles voix pour le dialogue interreligieux en Turquie », Islamochristiana, 25, 1999, p. 151-157.

  • 35.

    Dans sa contribution au Kültürlerasi Diyalog Sempozyumu, Istanbul, 1998, nous l’avons entendu souligner la nécessité du dialogue entre religions et cultures, exigée par la mondialisation et le pluralisme, devenues des réalités incontournables, « si l’on ne veut pas recommencer les guerres de religion » (p. 7-12).

  • 36.

    Islamochristiana, 12, 1986, p. 222-223.

  • 37.

    Premier écho d’un cours de théologie chrétienne, confié à un jésuite, à la faculté de théologie d’Ankara : “At the Ankara University: Christian lessons to Muslims ”, Islamochristiana, 13, 1987, p. 217.

  • 38.

    « Communiquer les valeurs religieuses à la jeunesse d’aujourd’hui », Islamochristiana, 15, 1989, p. 242-243.

  • 39.

    “New conditions in the Changing World, Colloquium to commemorate the 100th Anniversary of Rerum Novarum (Istanbul/Ankara 30 mars-3 avril 1992) ”, Islamochristiana, 18, 1992, p. 311.

  • 40.

    “In Rome Seminar Yunus Emre: Spiritual Experience and Culture (6-9 novembre 1991) ”, Islamochristiana, 18, 1992, p. 309.

  • 41.

    “The colloquium ‘Priests and Imams: Role, Formation and Collaboration’ jointly organised by the Pontifical Council for Interreligious Dialogue and the World Islamic Call Society (8-10 mars 2004) ”, Islamochristiana, 30, 2004, p. 240-241.

  • 42.

    Parmi ces courants, celui d’inspiration soufie, qui se rattache à Fetullah Gülen, ne prône pas l’application de la loi islamique par l’État et, au demeurant, se montre favorable à l’intégration européenne de la Turquie. On trouvera une analyse de ses positions politiques dans Hakan Yavuz et L. Esposito (eds), Turkish Islam and the Secular State. The Gülen Movement, New York, Syracuse University Press, 2003.

  • 43.

    Dans Libération du 22 septembre 2006.