Égypte, fin d'un cycle électoral et bilan provisoire de la révolution
Depuis le 24 juin 2012, l’Égypte a un nouveau président, Mohamed Morsi, chef du Parti de la liberté et de la justice (Plj), issu de la Confrérie des frères musulmans, fondée en 1928. Il est élu avec 51, 7 % des voix – une « anomalie » bienvenue dans un pays qui plébiscitait son raïs précédent avec plus de 95 % des voix. La transition démocratique est-elle donc en cours en Égypte ? Si la page de l’ère Moubarak semble tournée, la mainmise du Conseil suprême des forces armées (Csfa) sur le pouvoir intérimaire et les coups de théâtre qui se sont succédé au cours du cycle électoral qui vient de s’achever indiquent que la révolution est encore inaboutie.
Des élections sans Constitution, des institutions sans pouvoir (2011-2012)
Contrairement au calendrier qui avait été retenu par exemple en Tunisie, où la priorité de la période de transition avait été donnée à la mise en place d’une Assemblée constituante, la Constitution de l’après-révolution reste encore à écrire en Égypte alors que des élections ont lieu. Cette situation ubuesque résulte du choix du Csfa de ne prendre que de simples amendements (une « Déclaration constitutionnelle ») pour engager le cycle électoral. Cette Déclaration, soumise à référendum en mars 2011, a été vigoureusement soutenue par les Frères musulmans, se sachant potentiellement en position de force dans les urnes et désireux de se compter.
En janvier 2012, un nouveau Parlement égyptien a vu s’installer une confortable majorité de partis islamistes : les Frères ont recueilli 47 % des voix, le parti salafiste al-Nour 24 %. Un personnel politique presque entièrement renouvelé est arrivé aux affaires, venant d’horizons très divers. Certains ont un passé de militants dans des organisations puissantes mais clandestines et tournées vers l’action sociale de terrain (Frères musulmans), d’autres se sont formés dans des partis plus classiques, généralement interdits, d’autres encore ont une expérience d’activistes, d’autres enfin peu ou pas d’expérience politique du tout.
La gageure à laquelle est d’emblée confrontée ce nouveau Parlement est d’arriver à exister alors qu’elle ne dispose que de pouvoirs limités : celui de désigner les membres de la commission chargée de rédiger la nouvelle constitution, un processus qui s’est heurté à des invalidations incessantes – puis, arraché au Csfa, le pouvoir législatif et budgétaire. La réalité du pouvoir est restée dans les mains du Csfa sous l’autorité duquel travaille le gouvernement. La position difficile du Parlement, orchestrée par les militaires, a sans doute contribué à l’affaiblissement électoral des Frères musulmans lors du premier tour de l’élection présidentielle.
Le premier tour de l’élection présidentielle (23-24 mai 2012)
Les militaires ayant été poussés par la rue à anticiper le passage du pouvoir aux civils avant juillet 2012, l’élection présidentielle égyptienne s’est tenue au printemps, rendant compte de nouvelles lignes de fractures politiques dans le pays et donnant lieu à une série de coups de théâtre dans un climat tendu. Treize candidats étaient en lice, en tête desquels figuraient le général Ahmad Chafiq (dernier Premier ministre de Hosni Moubarak, nommé le 29 janvier 2011), Amr Moussa (ancien ministre des Affaires étrangères et secrétaire de la Ligue arabe), Hamdine Sabahi (candidat issu de la gauche nassérienne), Abdel Moneim Aboul Fotouh (candidat dissident des Frères musulmans se situant dans la mouvance libérale) et Mohammed Morsi, le candidat des Frères musulmans, numéro deux de la confrérie et candidat par défaut après que la candidature de Khairat al-Chater, l’homme fort du Plj et personnalité très populaire, a été invalidée par la commission électorale.
Le premier tour a placé en tête Morsi (24, 8 %) et Chafiq (23, 7 %), talonnés par Sabahi (20, 7 %), Aboul Fotouh (17, 5 %), puis Moussa (11, 1 %). Avec 75 % du total des votes en faveur de candidats anti-« ancien régime », les électeurs ont clairement indiqué leur souhait de voir tournée la page de l’ère Moubarak. Deux enseignements sont à tirer de ce résultat : si l’on additionne les votes en faveur de ses deux principaux représentants, Sabahi et Aboul Fotouh, la sensibilité centriste de l’échiquier politique égyptien est arrivée en tête des suffrages, avec près de 40 % des voix1. Son élimination du second tour donnera sans doute à méditer sur les vertus de stratégies d’alliance du camp « libéral » lors des futures échéances électorales. Plus spectaculaire encore est le score somme toute médiocre de Mohammed Morsi qui, avec un quart des votes seulement, enregistre un recul spectaculaire par rapport au résultat réalisé par les Frères musulmans à l’Assemblée du peuple, quatre mois auparavant.
Les militaires, les Frères musulmans, et le pouvoir : les coups de théâtre du second tour
C’est donc un pays divisé qui est parti aux urnes pour le second tour, enjoint de se prononcer sur les deux offres politiques les plus radicales du scrutin et en faveur desquelles moins de la moitié des Égyptiens ont voté au premier tour. Dès lors, pour une majorité d’électeurs, le choix du second tour a moins été un vote d’adhésion à un candidat qu’un vote de défiance à l’égard de l’autre. Ahmad Chafiq, candidat des militaires, a ainsi rallié les suffrages de nombre d’Égyptiens ayant émis au premier tour un vote d’alternance mais nourrissant une méfiance plus profonde encore à l’encontre des Frères musulmans. Pour sa part, Mohammed Morsi a bénéficié du vote de ceux qui, entre deux maux, ont voulu donner le signal de la fin de l’ère Moubarak et du régime des militaires qui avait pris sa succession.
C’est dans ce contexte tendu de confrontation potentielle que, dans les jours précédant le second tour, les militaires ont abattu une série de cartes destinées à préempter le cadre politique et institutionnel immédiat de l’Égypte. Mercredi 13 juin 2012, un décret du Csfa facilitait l’arrestation de citoyens par la police et des services de renseignements militaires, revenant de fait sur l’expiration récente de la loi d’urgence. Jeudi 14, la Haute Cour constitutionnelle jugeait illégale la loi électorale sous laquelle avait été élu le Parlement, en conséquence de quoi, en plein déroulement du scrutin (16-17 juin), le Csfa annonçait la dissolution de celui-ci. Dimanche 17, c’étaient les prérogatives législatives et budgétaires du Parlement que le Csfa annonçait récupérer. C’est donc un président dépouillé d’une grande partie de ses attributions et sans Parlement qui allait être élu. Signe de la tension qui règne entre les deux camps, les résultats officiels ne sont proclamés que le 28 juin, bien que Mohammed Morsi eût annoncé sa victoire dès le 18.
L’élection de Morsi est historique pour l’Égypte, mais fragile. D’une part, avec 51, 73 % de votes, le raz de marée « vert » n’est pas au rendez-vous. Candidat par défaut pour une partie de ses électeurs, cette courte victoire rend également compte de la volatilité de l’électorat égyptien, qui découvre le pouvoir de son vote et qui n’hésite pas à sanctionner les Frères musulmans dont la stratégie opportuniste de conquête du pouvoir, les conduisant à accepter compromis et accords avec les militaires, a déçu une partie de l’opinion. D’autre part, les militaires et les membres de l’ancien régime ont montré qu’ils étaient prêts à faire feu de tout bois pour protéger, bien plus que leur mainmise sur le pouvoir, leur autonomie au sein de l’appareil d’État et leurs énormes intérêts patrimoniaux et économiques. Si des accords sont sans doute négociables entre ces deux forces, le bras de fer public entre Mohammed Morsi et le Csfa n’est pourtant pas fini : après avoir accepté de prêter serment le 30 juin devant la Haute Cour constitutionnelle, et non devant le Parlement (dissous), Mohammed Morsi a ensuite promulgué un décret annulant la dissolution du Parlement et invitant celui-ci à se réunir le 3 juillet. L’application de ce décret a été suspendue par la Haute Cour constitutionnelle le 10 juillet, décision à laquelle le nouveau président déclarait se rendre le 11.
Et pendant la crise politique, toujours pas de nouvelle Constitution…
- 1.
Bloc auquel on pourrait ajouter les voix recueillies par d’autres candidats.