Positions – L'architecture a-t-elle encore un prix ?


Jusqu’en 2012, le prix d’architecture de l’Équerre d’argent a mis sur le devant de la scène des œuvres à l’originalité affirmée mais dont la notoriété n’était pas avérée, notamment auprès du grand public. Rompant avec cette tradition, la précieuse Équerre a été décernée en 2013 au musée du Louvre à Lens des Japonais Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa (agence Sanaa). Tant qu’à célébrer une réalisation emblématique de cette année-là, le MuCem de Rudy Ricciotti à Marseille, pour la force de son concept et sa puissance à défrayer la chronique, aurait mieux convenu.

Mais, pas plus que pour son homologue nordiste, sa reconnaissance n’aurait apporté une once de plus-value en termes de médiation de l’architecture : les deux grands musées appartiennent à la catégorie des réalisations « extra-ordinaires » qui bénéficient de facto d’une aura et entrent immédiatement dans le patrimoine contemporain. Aussi importantes, novatrices ou visionnaires puissent-elles être, les encenser un peu plus n’apporte pas grand-chose au débat architectural. Un salut hors concours par un prix spécial est judicieux. Mais, eu égard à la philosophie qui doit être celle d’un prix, son attribution à un bâtiment qui ne parle pas des enjeux courants de l’architecture est une erreur politique. Comment en est-on arrivé là ?

L’Équerre d’argent fut créée en 1960 par la revue L’Architecture française et vécut quatorze années durant. Puis silence jusqu’en 1983, quand Le Moniteur – hebdomadaire de la construction – relança ce prix en tant qu’exercice critique et soutien à la création. Par leur éclectisme, les palmarès des trente années qui suivirent témoignent du rôle de tête chercheuse joué par le prix.

Une controverse s’instaura en 2007 qui mit en lumière une prétendue « divergence de pratiques prêtant à une mise en confrontation d’une architecture dite modeste face à sa supposée antonyme artistique », ainsi que l’a décrite Typhaine Moogin1. En fait, le jury comprenait cette année-là douze membres, dont le critique britannique William Curtis qui s’opposa avec véhémence à la désignation comme lauréat du Pavillon noir – œuvre de Ricciotti à Aix-en-Provence. De nombreux tours de scrutin donnèrent tous une égalité de suffrages pour cette œuvre et un groupe scolaire à Nuyens signé par Nathalie Franck et Yves Ballot… jusqu’au moment où un juré, s’avisant que l’horaire de son avion approchait, s’abstint, faisant basculer la décision pour l’école. En soi, ce n’était pas un mauvais choix. Il renseignait sur les difficultés rencontrées par des architectes inventifs et combatifs pour réussir un travail plus qu’honorable du quotidien. Ils furent salués comme tels.

Cependant, l’audace du centre de danse conçu pour Angelin Preljocaj par Ricciotti – lequel n’avait pas encore atteint la notoriété qui fut la sienne ensuite – correspondait mieux à l’esprit de l’Équerre. Sa non-désignation mit le feu aux poudres. Le prix fut contesté et mis en question, des noms d’oiseau furent échangés, une pétition circula, différents boycotts furent programmés. Aucun ne devint effectif, mais Ricciotti conserva une dent définitive contre ce prix, exigeant par la suite qu’aucun des bâtiments signés par lui ne figure dans les sélections du Moniteur. Sinon, probablement, le MuCem aurait obtenu l’Équerre en 2013, ce qui, comme expliqué ci-avant, n’aurait, pas plus qu’avec le Louvre-Lens, permis de prendre « toute la mesure de la vitalité de la création architecturale en France », qualité que la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a alors imprudemment attribuée à l’Équerre.

Dans une approche sans rapport intellectuel avec ce qui prévalait jusqu’alors, l’Équerre est désormais caractérisée par un souci promotionnel de la marque Moniteur et par une recherche de rentabilité commerciale. Singeant les messages publicitaires précédant la météo, on a ainsi pu lire : « Acteur des métiers de l’architecture et partenaire officiel de l’Équerre d’argent, Kawneer a le plaisir de partager avec vous quelques temps forts de la cérémonie de remise des prix du 21 janvier 2014. » Certains n’y verront pas malice. Cependant, quand l’Équerre prétend être le Goncourt de l’architecture, une telle ingérence est-elle admissible ?

Au terme d’un quatrième rachat, Le Moniteur, exsangue, est passé sous le contrôle d’Infopro Digital, qui rentabilise toute parcelle de ses activités. Mise au placard des accessoires, la marque Équerre d’argent cède la place aux Prix d’architecture du Moniteur ! Des prix qui deviennent multiples avec l’apparition de catégories : habitat, culture, jeunesse et sport… L’objet n’est donc plus de désigner une réalisation emblématique de l’année mais bien plusieurs. Le temps n’est pas loin où les nouveaux prix par catégories seront sponsorisés et les sponsors invités au jury. Comment, dans ces conditions, penser que les distinctions auront une valeur intrinsèque autre que celle de réaliser une opération de communication au seul profit de ses organisateurs ? Ce ne sont plus les intérêts de l’architecture qui seront recherchés mais ceux du propriétaire du prix qui seront servis sur un plateau d’argent comme le métal de feu l’Équerre. Les architectes, leurs instances et leur ministère de tutelle tomberont-ils dans le panneau ? C’est à redouter pour des raisons telles que la satisfaction des ego, même noyés dans un palmarès-fleuve, ou la crainte de la puissance résiduelle de l’organisateur éditeur de presse.

Sur la mauvaise pente, l’Équerre d’argent n’est plus en situation de jouer un rôle critique et pédagogique. Or l’existence d’un prix indépendant, fondé sur des bases éthiques solides, est une nécessité induite par l’exercice critique et la médiation dont il est l’instrument et le porteur. Une mise à distance de toute influence (des institutions, des groupes de presse, des marchands du temple…) est indispensable. Elle n’évitera pas les controverses – pourvu qu’elles aient un réel intérêt, elles sont bénéfiques ! – mais garantira l’existence d’un jury indépendant et rigoureux. Pour nombre de raisons – provoquer l’appétit architectural des Français, les informer sur la création contemporaine, mettre en valeur aux yeux du monde les réalisations de l’Hexagone, renouveler l’exercice critique, soutenir les architectes, donner un coup de pouce aux jeunes générations… –, il est temps de créer un vrai prix national pour les œuvres d’architecture. Avis aux bonnes volontés !

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    Journaliste, il a dirigé la revue Amc (Architecture Mouvement Continuité).

  • 1.

    Dans un mémoire de fin d’études consacré, sous la houlette de Jean-Didier Bergilez, aux Éléments pour une pensée critique en architecture, Université libre de Bruxelles, faculté d’architecture La Cambre-Horta, 2011.