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Dans le même numéro

Un conformisme écolo ?

mai 2011

#Divers

Controverse

Un conformisme écolo ?

« Parodies et caricatures sont les plus pénétrantes des critiques » avait coutume de dire Aldous Huxley, qui en savait quelque chose, en grand critique du monde moderne qu’il était. La caricature a en effet une force et une portée particulières, mêlant à la critique acerbe le grossissement des traits. Et à ce titre, le dernier livre de Iegor Gran, l’Écologie en bas de chez moi, semble être une réussite qui a recueilli les honneurs d’une critique unanime. L’auteur aborde avec humour les tares de l’écologie, la nouvelle religion dont les bobos d’Île-de-France sont les croyants crédules qui trouvent dans Home, le film de Yann-Arthus Bertrand, leur bible et leur dieu. Tout ce petit monde est teinté d’un opportunisme à peine dissimulé, opportunisme des entreprises, qui opèrent un greenwashing indécent, opportunisme des acteurs, en quête de pouvoir et de reconnaissance. Rien de choquant dans le cadre de l’autofiction humoristique à visée dénonciatrice, statut proclamé du livre. Pourtant, ce livre n’est pas seulement une satire de l’écologisme, il va au-delà de la caricature et propose une attaque en règle de l’écologie, moins légère qu’elle ne s’en donne l’air, peu consistante et nourrie de préjugés et d’approximations.

Mélange des genres

Dans la critique du Nouvel Observateur, on peut lire du livre de Iegor Gran qu’il tangue entre le « pamphlet », la « chronique domestique » et le « reportage ». Comment comprendre cet étrange mélange des statuts ? Il est vrai que le livre de Gran est loin d’être toujours dans l’humour. Le texte est parsemé de propos très sérieux et de notes de bas de pages destinées à soutenir son argumentation. Par exemple, lorsqu’il établit un parallèle entre l’écologie et le nazisme – « je me demande s’il n’y a pas davantage qu’une connivence sémantique entre pureté de la nature et pureté de la race » –, il ajoute dans une note de bas de page « pour [se] prouver à [lui-même qu’il] ne délire pas » une illustration de son argument par le fait que le IIIe Reich fut le premier régime à instaurer des lois de protection de la nature. On est alors loin de la caricature, pour entrer de plain-pied dans une critique de fond de l’écologie. Pas d’humour non plus lorsqu’il déclare que l’écologie est « une atteinte à la liberté, à la culture, à l’intelligence » humaine. Ces critiques, qui ne sont pas gênantes en soi, ont en réalité déjà été faites par Luc Ferry dans son essai contre l’écologie1. Rien de neuf donc, sinon ce choix stratégique de l’humour, qui apparaît comme une protection qui permet à l’auteur de dire ce qu’il veut, sans être attaquable sur le plan des idées. Sans doute est-ce pour cette raison que les critiques littéraires en sont restés à une appréciation superficielle du livre. Iegor Gran nous incite à lire son livre avec légèreté, sans nous prévenir du poids politique de certains propos.

À propos de…

Iegor Gran, l’Écologie en bas de chez moi, Paris, pol, 2011.

La liberté de l’ignorant

S’il est une chose qu’Iegor Gran défend chèrement, c’est sa liberté de conscience et d’expression. Celle-ci, selon lui, serait mise à mal par la domination opérée aujourd’hui par l’écologie sur les consciences, domination qu’il compare à celle d’une religion sur ses croyants. À titre indicatif, une idéologie « dominante » qui ne dépasse pas les 17 % aux élections européennes est soit décadente, soit encore très marginale. Mais ce qui surprend à la lecture du livre, c’est l’ignorance de l’écologie dont fait preuve, à certains moments, l’auteur. Si l’écologie politique est tout simplement oubliée, d’autres aspects abordés font l’objet d’approximations ou même d’erreurs graves. Gran nous explique par exemple que l’écologisme incite les pays pauvres à rester dans leur pauvreté, pour éviter qu’ils ne rejettent du CO2 dans l’atmosphère. Si l’on connaît ne serait-ce qu’un peu les modalités d’applications du protocole de Kyoto, on sait que les pays pauvres et en développement ont été exempts de mesures contraignantes pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, et que seuls les pays riches ont dû consentir à faire des efforts, pour montrer l’exemple. Les approximations de ce genre sont nombreuses dans le livre. Penser par exemple que Yann-Arthus Bertrand est le « dieu » de l’écologie, c’est oublier que ce dernier est très critiqué par les écologistes pour ses méthodes et ses sponsors. Il n’est d’ailleurs fait aucun cas de ceux que l’on peut considérer comme les « maîtres à penser » de l’écologisme qui sont aussi nombreux que différents : Jonas, Ellul, Morin, Illich, Gorz…

Si l’on se prête à croire, comme Victor Hugo, que « la liberté commence où l’ignorance finit », il est difficile de voir dans l’Écologie en bas de chez moi un cri pour l’autonomie de la pensée. L’auteur, qui parle de son sujet sans le connaître, en reste à une vision superficielle de ce mouvement qu’il observe dans une posture méprisante et esthétisante.

La vertu que Gran exige du monde

Gran dénonce le caractère manichéen de l’écologie, qui transparaît pour lui dans le discours du documentaire Home. Mais ce qui frappe dans son livre, c’est le continuel procès d’intentions qu’il dresse à l’encontre de l’écologisme. Yann-Arthus Bertrand et Hulot sont opportunistes, les entreprises opérant un greenwashing sont cyniques, les bobos mangeurs de bio sont des névrosés en mal de bonne conscience. Personne dans ce système ne se préoccupe réellement de la protection de la planète. Tous semblent centrés sur leurs petits intérêts. On comprend alors mieux pourquoi le livre oublie le versant politique de l’écologisme, car faire de la politique, c’est notamment abandonner l’idée que les hommes devraient être vertueux sans y trouver un intérêt quelconque. L’écologie politique n’est d’ailleurs pas une critique des intentions, mais des conséquences de nos actions. Iegor Gran déplore le fait que l’on ne mange pas bio pour sauver la planète ou pour la beauté du geste, feignant d’oublier, dans une attitude quelque peu infantilisante pour son lecteur, que personne n’agit totalement vertueusement. Ce manichéisme qu’il dénonçait chez les écologistes, Gran le reprend à son compte en faisant comme s’il était possible que les hommes soient exclusivement beaux dans leurs actes ou bons dans leurs intentions.

J’aurais pu faire la même erreur en dénonçant l’opportunisme du livre de Gran, mais je n’en ferai rien.

Félix Lepers

Coup de sonde

Le patient expert de sa maladie : le cas du diabète

Diabétique insulinodépendant2 depuis l’âge de seize ans, Philippe Barrier reconnaît qu’il n’a pas toujours manifesté la compliance que l’on demande aux personnes dont la vie est perturbée par une carence totale ou quasi totale en insuline (l’hormone produite par le pancréas qui équilibre la glycémie et régule l’énergie de notre corps). Ce défaut de l’organisme, jadis mortel à court terme, s’est mué en une maladie chronique grâce à la découverte au début du siècle dernier de procédés permettant de rendre tolérables par l’organisme humain des insulines d’origine animale (lesquelles ont été remplacées à la fin du xxe siècle par des productions du génie génétique).

Après des années de traitement, ayant parfois si mal vécu son insulino-dépendance qu’il a négligé de se soigner et qu’il en est venu à entretenir des rapports tendus, pouvant aller jusqu’à la rupture, avec certains de ses médecins, ce patient a dû choisir de recevoir une double greffe (un rein et le pancréas). On apprend qu’il n’a pas cessé alors d’être diabétique, comme on pourrait le croire, son diabète est devenu en quelque sorte un diabète de type 2. Mais à ceux qui verraient dans cette intervention un espoir d’échapper à la pesanteur de la maladie chronique et de son incessant contrôle, il faut indiquer que l’opération est lourde, qu’elle reste exceptionnelle et qu’elle est suivie d’un traitement antirejet à vie.

À propos de…

Philippe Barrier, la Blessure et la force, Paris, Puf, coll. « Science, histoire et société », 2010, 198 p., 18 €.

Si son livre était un récit, Philippe Barrier aurait dû jouer au premier chef la carte de la subjectivité radicale pour séduire et retenir le lecteur, cela lui aurait imposé de prendre le parti de l’humour et de la dérision ou bien de porter avec une force rageuse une charge contre un ennemi désigné : les parents, le corps médical, le patient lui-même, la société, Dieu… Ces cas de figure nous renvoient aux livres mémorables d’Hervé Guibert sur le sida, à Mars de Fritz Zorn sur le cancer, ou à Mourir d’Arthur Schnitzler mais aussi à de nombreux autres livres du xixe siècle et de la première moitié du xxe consacrés à la tuberculose ou encore à une multitude de témoignages de la fin du xxe siècle sur le sida.

Le parti qu’a pris l’auteur est tout autre, et, curieusement, l’objet médical de la Blessure et la force n’est pas précisé dans le sous-titre : « La maladie et la relation de soin à l’épreuve de l’auto-normativité. » Celui qui n’est ni médecin ni diabétique doit consulter l’extrait de la préface de Bernard Stiegler reproduit en quatrième de couverture pour apprendre qu’il est question du diabète :

Philippe Barrier qui a passé de longues années à faire du diabète son existence même et sa pensée, sa capacité à s’individuer et à être sa blessure comme disait Joë Bousquet, montre comment la médecine en est venue à détruire la relation de soin. Sa démonstration est implacable, magnifique et terrible.

Ce livre paraît parfois largement distancé, sinon dépersonnalisé, et pourtant il nous introduit dans l’intime de son auteur. Son point de vue de patient, doublé d’une expérience professionnelle, émerge après une longue maturation, sous une forme philosophique. Il faut préciser que Philippe Barrier n’est pas docteur en médecine, mais en sciences de l’éducation, qu’il a enseigné la philosophie et que, dans sa pratique d’éducateur thérapeutique, il tire parti de son vécu de malade en même temps qu’il s’appuie sur des témoignages de diabétiques. On supposera que, dans d’autres composantes de son activité, il représente en quelque sorte les patients auprès des soignants (médecins mais aussi infirmières, diététiciennes…) auxquels il délivre un retour d’information dont ils ont besoin pour mieux prendre en compte tous les comportements possibles des êtres qui sont confrontés aux difficultés multiples et contradictoires de l’insulinothérapie.

On lit et je dirais même qu’on relit – quand on est soi-même diabétique – chacune des scènes qui ponctuent la vie de tout diabétique insulinodépendant. Cela commence par la découverte du diabète à l’adolescence, brutale, avec une glycémie extrêmement élevée : alors que la norme d’une personne indemne de diabète tourne autour de 1 gramme de sucre par litre de sang, alors que des chiffres compris entre 2 et 3 g/l sont déjà très élevés pour un diabétique qui s’autocontrôle et se fait des injections d’insuline, lui se trouvait à 8 grammes. Dans cet état, on risque à tout moment de faire un coma hyperglycémique auquel on peut ne pas survivre. L’auteur analyse ainsi cette découverte :

Si ma jeune vie a basculé, en ce printemps de 1969, ce fut essentiellement en acquérant d’un seul coup le caractère d’une expérience. Car en perdant l’innocence biologique qui jusque-là me permettait d’ignorer superbement les mécanismes de régulation interne qui faisaient fonctionner mon organisme, j’avais en même temps découvert la possibilité d’une certaine prise de recul par rapport à ma vie.

Le lecteur découvre par le menu comment et avec quelles difficultés le sujet prend son parti de ce qui lui arrive. Et c’est moins dans le parcours global d’un diabétique, dans ses étapes somme toute prévisibles que dans les différentes manières de ressentir les accidents expressifs de cette maladie que les singularités du sujet se font sentir. L’expérience sensible atteint sa plus grande vigueur dans ces moments qui ponctuent la vie de tout diabétique : l’hyperglycémie et l’hypoglycémie. Ces deux symptômes sont redoutés parce qu’ils peuvent, dans des circonstances extrêmes, plonger l’individu dans le coma et précipiter sa mort, alors que nous savons que le diabète tue bien davantage par une accumulation d’effets à long terme qui provoquent une augmentation des risques d’infarctus, d’accident vasculaire cérébral…

Si l’hyperglycémie révèle un diabète par des effets plus ou moins directs (fatigue, polyurie, soif, infection), plus tard, lorsque le diabétique contrôle son diabète et tente jour après jour de l’équilibrer avec l’insuline, elle devient le signe d’un résultat insatisfaisant du comportement et du traitement. La « faute » en incombe alors au sujet.

L’hyperglycémie du patient est conscience de l’anomie comme trouble et comme malaise, plus ou moins réfléchie dans ses manifestations : de la somnolence à l’endormissement relatif des facultés intellectuelles, de la fatigue à la lassitude et la lourdeur ontologique généralisée comme une paresse d’être.

En revanche, l’hypoglycémie est toujours liée d’emblée, de façon ponctuelle et néanmoins inévitable, à l’usage d’une insuline par le patient. Barrier montre bien que cet état qui inquiète le patient et son entourage et pose des problèmes pratiques (en société, au travail, au volant…) serait en quelque sorte plus agréable ou plutôt moins obligatoirement déplaisant que l’hyperglycémie.

Il y a un idiotisme de l’hypoglycémie, de son vécu, qui rend obscène et presque monstrueuse toute tentative de description objective de ce qu’il faut bien appeler ses « symptômes » (bien qu’elle ne soit qu’un effet morbide du traitement et non de la maladie), telle qu’on en trouve dans des traités de médecine. C’est que toute objectivation est ici vouée à l’échec, tant l’hypoglycémie est une expérience subjective, une expérience de la subjectivité. Elle est une de ces expériences limites de la conscience, comparable en bien des points aux prises de stupéfiants ou d’hallucinogènes.

Ainsi, l’hypoglycémie tant redoutée par chacun est « à la fois rassurante et dangereuse, souhaitable et à craindre, relativement banale et exceptionnelle ».

La surprise agréable de cette lecture tient en partie au langage conceptuel non dédié au diabète utilisé pour en décrire les phénomènes à l’adresse de personnes auxquelles ils ne sont pas familiers. S’inspirant de la réflexion sur la médecine de Georges Canguilhem et des travaux de Gilbert Simondon sur l’individuation, Philippe Barrier met à distance le pathos de l’autobiographie d’un malade tout en s’appuyant sur sa propre expérience. On a quelquefois l’impression de s’éloigner du corps, de ses humeurs et de leur équilibre alors qu’on n’en est jamais très loin.

L’auteur plaide pour « une revalorisation de soi » avec une « restauration de l’autonomie morale ».

Car parvenir à vivre la maladie comme un état de santé « comme un autre », c’est être guéri de la morbidité ontologique (sinon biologique) de la maladie.

Au-delà des descriptions générales de ces signes cliniques, l’auteur insiste sur le fait que ces réactions prennent des expressions différentes d’un individu à l’autre et que le patient et sa famille doivent apprendre à les reconnaître et pouvoir les détecter. Cette maladie qui n’en est pas vraiment une affine l’expérience sensible de l’instant, elle joue chez le diabétique sur sa présence au monde, parfois lourde et entêtante, parfois chancelante et incertaine, normale la plupart du temps grâce à l’insuline.

Cet essai est porté par une analyse critique de certains effets de la scientificité de la médecine. Il exprime la nostalgie de la relation personnelle privilégiée, du colloque singulier entre le patient et « son » médecin à l’heure où le patient est à son tour de plus en plus sollicité pour tenir un rôle technique. Outre le lecteur de glycémie, les stylos à insuline, beaucoup de patients se dotent d’un tensiomètre, l’hypertension étant souvent associée au diabète, et chacun doit apprendre à lire des informations de plus en plus fines et complexes, mais l’auteur sait bien que ce changement est rendu inévitable par l’avancée des techniques. La visite chez le diabétologue n’en est pas moins nécessaire. Si le malade se pose des questions et peut interroger le praticien, le dialogue en devient d’autant plus bénéfique.

La phénoménologie esquissée de la maladie, l’analyse du rapport au savoir du médecin dépassent de loin le seul cas de cette pathologie (en expansion, surtout pour le type 2) et elles intéresseront toute personne qui s’interroge sur les incidences individuelles des révolutions technologiques que nous voyons s’accomplir tous les jours sous nos yeux. Dans la « gestion » de notre santé, on peut lire une part intrinsèque de la culture de notre époque, comme il y a dans le domaine de la santé un secteur de l’économie contemporaine et pas seulement un poids des malchanceux de la santé et des vieillissants.

Sur le plan humain aussi, cette question évolue. Le niveau moyen de compréhension de la patientèle face à la parole du médecin s’élève. Plaidant pour une éducation toujours plus poussée du public concerné, Philippe Barrier considère que la relation de soin est à l’épreuve de l’autonormativité, autrement dit que la conception ancienne du « colloque singulier » entre le praticien et le patient doit être respectée mais aussi qu’elle doit être dépassée et prolongée. Cela lui semble évident pour le diabète qui deviendrait de ce fait en quelque sorte un modèle et pourrait jouer un rôle précurseur pour d’autres pathologies. L’auteur pense à l’hémophilie et à l’asthme, mais il ne développe pas ces exemples, et puis on notera que leurs manifestations sont épisodiques et critiques plutôt que quotidiennes. La différence est, me semble-t-il, que, dans le cadre du diabète, la crainte dominante est celle de l’effet cumulatif des conséquences d’une hyperglycémie trop fréquente et trop forte, alors que, pour d’autres maladies, on redoute avant tout la survenue d’une crise, et l’on pensera à l’épilepsie.

Concernant l’autocontrôle, on évoquera l’hypertension artérielle, mais le rôle du malade se limite, dans ce cas, au-delà du respect des règles d’hygiène habituelles, à prendre sa tension et tout au plus à réduire pour quelques jours sa dose de médicament en cas de baisse excessive de tension, avant de consulter son médecin. Les traitements au long cours nous renvoient au cholestérol ou aux dérèglements de la thyroïde, mais on n’a là rien de comparable aux variations quantifiables et rapides dont le diabétique doit prendre connaissance (avec en vue l’objectif de la normoglycémie le plus souvent possible que confirmera la « bonne » hémoglobine glycosylée de contrôle tous les trois mois).

Pour beaucoup d’affections, le patient exercera une surveillance de multiples signes de son état afin d’éviter d’être surpris par une aggravation de celui-ci. Mieux comprises, les règles d’hygiène seront mieux observées. Le migraineux devra gérer sur un laps de temps défini une « autorisation » limitée de recours à certains médicaments en tenant compte des niveaux de douleur et des impératifs de son agenda. L’asthmatique essayera de prévenir ses crises. Toutefois, il semble que le patient n’a aujourd’hui dans aucune autre maladie la souplesse d’intervention sur plusieurs facteurs et le contrôle instantané de l’incidence de ses choix comme dans le diabète. Dans aucune autre, il n’est obligé de s’investir de façon aussi continue et active dans la compréhension d’un déficit de son corps. C’est peut-être que, dans ce cas, il gère moins une pathologie que ses conséquences, qui constituent en quelque sorte un handicap, avec l’apport d’une hormone qui, jour après jour, doit pallier une déficience.

La principale interrogation de Philippe Barrier, c’est de se demander comment l’individu, secouru par le corps médical, protégé par la société (et le diabète est jusqu’à ce jour une des maladies les mieux prises en charge par la Sécurité sociale, dans le cadre des affections de longue durée, Ald), peut préserver son individualité et conserver la meilleure maîtrise de son devenir. Le lecteur se pose à son tour bien des questions, par exemple, celles-ci : est-ce que le soin que le patient chronique doit toujours prendre de lui n’a pas tendance à l’enfermer dans un sentiment de solitude et ne risque-t-il pas de renforcer son égoïsme ? On doit aussi reconnaître, et ce livre le dit superbement, que l’épreuve est enrichissante ou qu’elle peut l’être à certains moments.

Cette maladie qui nous impose une approche plus scientifique du monde, de nous-mêmes en tant qu’êtres vivants, nous assène ce que nous savons bien et que nous voulons constamment mettre entre parenthèses, à savoir que nous n’avons pas un corps à la disposition de notre esprit, que nous sommes un corps animé (ou un esprit incarné).

Jacques Goulet

Librairie

John R. McNeill, DU NOUVEAU SOUS LE SOLEIL. Une histoire de l’environnement mondial au xxe siècle. Seyssel, Champ Vallon, coll. « L’environnement a une histoire », 2010, 517 p., 26 €

Nous vivons une époque qui, sur le plan des perturbations de l’environnement, est sans précédents. Pour en prendre la mesure, peu de livres se révèlent aussi instructifs et adoptent une perspective aussi profonde que celui-ci, paru en 2000, et qui vient d’être traduit en français. Les qualités de cet ouvrage le recommandent tant pour des historiens que pour des géographes, des personnes préoccupées d’économie ou de politique de l’environnement, voire des philosophes intéressés par la grandeur et les limites de la condition humaine. C’est que, grâce à un travail de plusieurs années et à de remarquables talents d’écrivain, McNeill est parvenu à combiner de façon élégante des données précises issues des sciences naturelles avec des réflexions de haute volée, le tout relevé par des citations d’auteurs aussi disparates que Shakespeare, Swift, Machiavel, ou encore l’Ecclésiaste d’où est tiré le titre. « Rien de nouveau sous le soleil ? » Et bien si : l’homme a modifié son environnement dans des proportions inédites, avec des conséquences qui continueront à se manifester pour des siècles ou des millénaires.

Le livre est construit en deux parties. La première aborde systématiquement les changements dans la lithosphère et la pédosphère (les sols), l’atmosphère, l’hydrosphère (eaux), puis la biosphère. Les analyses de chaque chapitre sont présentées à travers des cas d’études régionaux choisis dans le monde entier et accompagnées des tableaux de synthèse. Ces cas vont bien au-delà d’études multidisciplinaires au sens environnemental, puisqu’ils incluent également des motivations politiques (le nationalisme par exemple). L’auteur s’attaque ainsi avec méthode aux changements environnementaux sur l’ensemble de la planète durant tout le xxe siècle. Il remonte d’ailleurs souvent à des époques antérieures afin de préciser les spécificités de la période en cours, même si l’on peut discuter de « l’exceptionnalisme » du xxe siècle, qui poursuit et amplifie certaines tendances des âges précédents.

La seconde partie du livre, plus courte, concerne les « moteurs de changements », et compte un chapitre sur les mégapoles, un autre sur les combustibles, l’outillage et l’économie et le dernier sur les idées et la politique. Celui-ci s’ouvre sur le type de sentence que McNeill affectionne :

L’une des raisons pour lesquelles l’environnement a tellement changé au xxe siècle est que – du point de vue de l’écologie – les idées et les politiques dominantes ont quant à elles si peu changé.

Le chapitre n’en présente pas moins les évolutions du dernier tiers du xxe siècle dans la pensée environnementale, période à laquelle la plupart des rapports et ouvrages limitent l’objet des questions environnementales modernes.

On songera peut-être, en matière d’histoire de l’environnement et de ses enseignements, à Jared Diamond, auteur notamment de De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (prix Pulitzer, 1998) qui a bénéficié d’un succès que n’a pas eu McNeill à ce jour, amplifié par son livre Effondrements. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2006). S’il fallait comparer ces deux auteurs, on peut noter que Diamond n’est pas historien, qu’il est plus axé dans le premier livre cité sur les déterminismes biologiques, et dans le second sur les « effondrements » massifs, avec en vue des leçons à tirer (difficilement) pour éviter l’effondrement possible de notre société globale. Pour sa part, l’histoire environnementale du xxe siècle de McNeill recense un grand nombre d’effondrements locaux, mais aussi de dégradations et d’évolutions, dus à des transformations environnementales non intentionnelles. L’un des intérêts du livre est d’aller rechercher quantité de problèmes environnementaux « d’avant l’environnementalisme » (si l’on date celui-ci des années 1960 aux États-Unis, avant de se diffuser dans le reste du monde) : l’extraordinaire pollution des villes américaines, par exemple, ou celle des grands lacs dans les pays industrialisés ou de la région de la Ruhr. Toutes ces formes de pollution ont suscité à leur époque des réactions vigoureuses de différents groupes, notamment des femmes, en particulier contre les pollutions locales. Ces dynamiques de contestation, qui rencontraient souvent, en guise de réponse, l’indifférence ou la surdité avant les années 1960, sont reconstituées de façon vivante, de même que sont analysés les facteurs qui ont fait évoluer, depuis, les pratiques et les mentalités. Ce qui permet alors à l’auteur de justifier dans la dernière page de son épilogue, intitulé « Et alors ? », l’apport que peut avoir l’histoire environnementale.

Si notre durée de vie atteignait 700 ou 7 000 ans, nous pourrions comprendre [notre condition actuelle] sur la base de notre expérience et de notre mémoire. Mais pour des créatures dont l’espérance de vie est de plus ou moins 70 ans seulement, il faut procéder à l’étude du passé, tant lointain que récent, pour savoir quelle est la gamme des possibilités et déterminer ce qui va perdurer.

Edwin Zaccai

Hocine Malti, HISTOIRE SECRÈTE DU PÉTROLE ALGÉRIEN. Paris, La Découverte, 2010, 358 p., 21 €

À l’heure où les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient remettent en cause l’appropriation par une minorité de la rente pétrolière, le livre de l’ancien pionnier du pétrole algérien puis vice-président de la compagnie nationale algérienne des hydrocarbures, la Sonatrach, sous Boumediene, tombe à point nommé pour comprendre comment ce qui aurait pu servir de base à un développement profitable à toute la société a empêché le développement de l’économie, de la société et, au bout du compte, de la démocratie.

Rien n’était pourtant joué au départ. Le Fln, intransigeant dès le début sur la souveraineté de l’Algérie sur l’ensemble de son territoire, y compris le Sahara, se heurta à une France qui fit tout pour garder la mainmise sur le pétrole découvert en 1956. Une fois l’indépendance devenue inévitable, elle tenta de se réserver le Sahara. C’est pourquoi le pétrole fut l’une des raisons fondamentales de la poursuite de la guerre même quand la France eut adopté en 1959 la perspective de l’indépendance de l’Algérie.

Dans l’Algérie indépendante, sous la conduite de Belaïd Abdesselam, fondateur de la Sonatrach sous Ben Bella puis ministre des hydrocarbures de Boumediene, c’est de haute lutte contre les intérêts pétroliers français qui avaient obtenus des assurances, lors des accords d’Évian, que les Algériens obtinrent la maîtrise totale de leur pétrole et de leur gaz : création de la société nationale en 1964, accord gazier franco-algérien de 1967 plus favorable aux Algériens, rapprochement énergétique avec les États-Unis en 1969 et, fait majeur, la nationalisation des hydrocarbures en 1971. Hocine Malti, qui était à l’époque l’un des dirigeants de la Sonatrach, explique que cette décision est issue d’une intervention personnelle de Boumediene. Les dirigeants de la Sonatrach l’apprirent par les ondes en même temps que les autres Algériens. Rien n’avait été préparé jusque-là dans ce sens, même si cette décision s’inscrivait dans la politique de développement socialiste et autocentré qui inspirait le pays. Pour H. Malti qui participa à cette aventure, si le régime était assurément autoritaire, les revenus tirés des hydrocarbures servaient le développement du pays, qui, même si les choix pouvaient être contestables, permit une élévation très conséquente du niveau de vie de la population et à l’Algérie d’être l’un des phares du tiers monde. En effet, le bilan social, sanitaire et scolaire d’une Algérie en pleine transition démographique à la fin des années 1970 est assez remarquable : une population soignée, scolarisée, une classe moyenne émergente. On l’oublie souvent aujourd’hui. Cette période vécue directement par l’auteur au cœur du pouvoir pétrolier est sans doute la plus passionnante de l’ouvrage. Sur la période plus récente, H. Malti n’apporte pas d’informations sur les réseaux de corruption que la presse la plus avertie n’ait déjà révélées. Le basculement du système pétrolier algérien dans l’économie de la corruption n’intervint qu’aux lendemains de la mort de Boumediene, sous Chadli Bendjedid. L’auteur observe cette évolution depuis un poste de cadre dirigeant de l’Opeap. C’est à cette époque que les intérêts privés, progressivement rassemblés autour du clan Belkheir, l’éminence grise du régime, et en relation avec les intérêts pétroliers français et italiens, puis américains, mirent la main sur une partie de la rente pétrolière et gazière. C’est ce qui explique l’assassinat de Mohamed Boudiaf. Après le coup d’État de janvier 1992, celui-ci entendait en effet lutter contre la corruption. Le pire n’arriva toutefois pas. En 2001, deux ans après son arrivée au pouvoir, Bouteflika, soutenu par les États-Unis, entreprit de transformer en profondeur l’accès aux hydrocarbures algériens. Il proposa de revenir au système de concessions de façon à permettre aux compagnies étrangères d’avoir non seulement la propriété du pétrole produit mais aussi de disposer de contrats de recherche et d’exploitation d’une durée de 37 ans…donc de s’établir sur les gisements pour longtemps. C’était revenir dans les faits sur la décision de 1971 quand pourtant Bouteflika était le ministre des Affaires étrangères de Boumediene. Visiblement, Bouteflika avait le soutien de Larbi Belkheir. Le Drs (la sécurité militaire) était contre ainsi que les deux chefs de gouvernement, Benflis et Ouyahia. Le sérail était divisé. Le projet de loi fut adopté en 2005 mais Bouteflika ne signa jamais les décrets d’application. Le Drs sortit donc vainqueur du bras du fer. C’est ce qui explique les nombreux attentats contre des sociétés parapétrolières américaines et les enquêtes conduites en 2010 par le Drs pour décaniller la direction de la Sonatrach trop liée aux pétroliers américains. C’est ce qui explique aussi certainement la disgrâce de Belkheir. Entre Bouteflika et le Drs, les hydrocarbures sont au centre de la partie. Pour l’heure, les revenus tirés des hydrocarbures permettent de faire grossir la cagnotte et de satisfaire certaines revendications économiques. Les Algériens se satisferont-ils longtemps d’un simple redécoupage un peu moins inégal de la rente pétrolière et de la levée de l’état d’urgence ? Les années de guerre interne paralysent la population pour le moment. Sans démocratie réelle, pas de délibération possible sur l’usage de la rente, pas de choix collectif, donc pas de développement à long terme. La question pétrolière et celle de la rente sont politiques nous rappelle excellemment H. Malti.

Jean-Pierre Peyroulou

Christopher R. Browning, À L’INTÉRIEUR D’UN CAMP DE TRAVAIL NAZI.. Récit des survivants : mémoire et histoire. Paris, Les Belles Lettres, 2010, 458 p, 27 €

Il a souvent été reproché à Christopher Browning d’écrire l’histoire de l’Holocauste en ne prêtant guère attention aux récits des survivants. Son dernier livre constitue de ce point de vue une réponse subtile à ces critiques, dans le cadre d’une étude de cas portant sur les Juifs du ghetto de Wierzbnik et les camps-usines de Starachowice.

Dans le sillon de la querelle entre intentionnalistes et fonctionnalistes, Browning contribue depuis trente ans à prolonger et redéfinir les axes de recherche qui permettent de saisir les dynamiques de l’Holocauste.

Ses travaux ont d’abord porté sur les processus de prise de décision qui ont abouti à la Solution finale. Il a ainsi restitué la chronologie des alternatives envisagées (expulsion, ghettoïsation, extermination) et daté les décisions charnières prises au sein du régime nazi. Il s’est interrogé sur la façon dont l’idéologie, les nécessités de la guerre et l’imprévu ont pesé dans ce processus de décision, dans le cadre de la dynamique des initiatives produite par les rivalités et divergences d’intérêts entre les différents appareils du Reich et des territoires occupés, de l’armée et de l’administration civile, des bureaucrates et des planificateurs, des collaborateurs locaux et des auxiliaires de police, qui tous, selon l’expression de Ian Kershaw, « travaillaient en direction du Führer ».

Browning est revenu, deuxièmement, sur le processus de normalisation de l’extermination. Dans le contexte plus large de « brutalisation », décrit par George Mosse dans ses travaux sur la Première Guerre mondiale, Browning a mis en lumière une préférence pour l’élimination physique dans la résolution des problèmes raciaux. Le gazage des handicapés au milieu des années 1930, le meurtre par milliers des élites polonaises en 1939, l’effet de coagulation autour de la violence antisémite – depuis les massacres à coups de massue perpétrés par des Lithuaniens à l’encontre de civils juifs en juin 1941 jusqu’à l’anticipation de la Solution finale par la Wehrmacht en Serbie à l’automne 1941 – ont tracé la voie vers Auschwitz. Browning a aussi montré dans cette perspective comment le « processus de radicalisation cumulative », selon la formule de Hans Mommsen, a été alimenté par le soutien idéologique, stratégique ou simplement passif des Allemands ordinaires et de certains groupes professionnels en particuliers (médecins, juristes, planificateurs).

Il s’est attaché, troisièmement, à reconstituer le processus d’apprentissage de la violence par des « hommes ordinaires », dont la capacité à perpétrer le meurtre reposait avant tout sur la pression des pairs pour la conformité et le conditionnement idéologique (qui n’est pas équivalent à l’endoctrinement décrit par Daniel Goldhagen). Cette première plongée à l’échelle micro-historique lui avait aussi permis de montrer la dynamique du massacre à partir du jeu créé par la dissemblance des personnalités : les meurtriers zélés ont donné aux policiers sur la réserve la possibilité de se soustraire aux ordres, et vice versa.

Browning s’est employé, quatrièmement, à rendre compte de l’utilisation stratégique de leurs victimes par les nazis, au sein d’un environnement multiethnique et dans un contexte de haute concurrence induit par la guerre, les perspectives de mobilité sociale, les différentes formes de répression et le combat pour la survie.

Si les récits de survivants permettent difficilement d’établir les prises de décision ou de saisir la logique d’action des bourreaux, ils se révèlent autrement incontournables lorsqu’on essaie de décrire la dynamique des victimes, et en particulier dans le cadre de situations « stabilisées ». C’est exactement le cas de figure dans lequel Browning a utilisé les récits de survivants. Situées en dehors du système concentrationnaire SS, les usines de Starachowice ont exploité pendant plus de quatre ans la force de travail des Juifs de Wierzbnik – rejoints ensuite par des Lubliners. Tous ces travailleurs esclaves ont survécu à l’Holocauste dans une proportion beaucoup plus élevée que les autres communautés juives de Pologne. Après la guerre, ils ont témoigné en nombre, d’abord au cours des procès contre le personnel allemand du ghetto et du camp, ensuite dans le cadre des entretiens filmés par la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et enfin, pour ceux qui étaient adolescents à l’époque des faits, auprès de Browning.

Par leur nombre, ces récits permettent de comprendre de quelle façon avait été déployée une stratégie de survie par le travail et la corruption des autorités allemandes, d’abord à l’intérieur du ghetto et ensuite dans les camps. Ces récits mettent en lumière l’existence de plusieurs groupes (depuis les Prominenten appartenant au Judenrat puis au Lagerrat, jusqu’aux derniers arrivés qui héritaient des pires tâches), dont certains étaient démunis et d’autres disposaient de ressources hétérogènes (biens cachés auprès de contacts extérieurs avant la liquidation du ghetto, débrouille et trafics à l’intérieur du camp, entraide familiale). Le produit des interactions entre les groupes était « un jeu à somme nulle », mais c’est parce que les travailleurs juifs ne se sont jamais trouvés totalement atomisés qu’ils ont pu contribuer à contrebalancer la terreur par la routine, en concourant à l’instauration de règles précaires suivies par tous les Allemands disposés aux arrangements, pour de là acquérir un savoir-faire dans la survie.

Browning distingue les souvenirs « refoulés », « secrets », « communautaires » (évoqués seulement entre survivants), « publics » et « incorporés » (la présence fantasmée de Mengele lors de la sélection, par exemple, devenue au fil du temps un stéréotype romanesque et cinématographique). Dans une perspective heuristique, il a utilisé les récits en prenant note des glissements qui se sont opérés en cinquante ans entre souvenirs « secrets » et « communautaires », et souvenirs « communautaires » et « publics ». Cette finesse d’analyse permet à Browning à la fois d’identifier des nœuds narratifs, sous-tendus par des événements centraux, et de rester prudent par rapport à des faits que les récits, même nombreux, ne suffisent pas à éclaircir (notamment les tentatives d’évasion avant la fermeture des camps et la déportation à Auschwitz).

Mais par-dessus tout, Browning a pu utiliser ces récits grâce aux explications apportées par ses précédents ouvrages : si le rôle des entreprises privées dans la dynamique de l’Holocauste fait l’objet de nombreuses recherches à l’heure actuelle, cette problématique doit être insérée dans le cadre de compréhension des contraintes que les nazis s’étaient imposées à eux-mêmes. Sécuriser le lebensraum, renforcer la communauté germanique, trouver une solution au problème juif et soutenir l’économie de guerre. C’est à partir du moment où, de complémentaires, les objectifs idéologiques et les objectifs économiques sont devenus antagoniques, que des tendances locales, plus ou moins durables, se sont dessinées. En simplifiant, la volonté de Himmler d’exterminer tous les Juifs de Pologne avant la fin de l’année 1942, et l’accélération du processus à nouveau autour de l’Erntefest en 1943, étaient par moments contrecarrées par l’appareil de Göring et les entreprises privées dont la rentabilité était l’objectif.

Les récits des survivants des camps-usines de Starachowice n’éclairent la dynamique de l’Holocauste que s’ils sont replacés dans ce contexte. Browning n’a pas voulu « redonner la parole aux victimes » et l’approche micro-historique n’est pas non plus une fin en soi chez lui : la description de niches précaires à la marge de l’entreprise génocidaire met en lumière les logiques disparates de la politique anti-juive des nazis et l’effet local sur elle des secousses provoquées par l’évolution de la guerre.

Vincent Bloch

Julien Blanc, AU COMMENCEMENT DE LA RÉSISTANCE. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941. Paris, Le Seuil, La Librairie du xxe siècle, 2010, 511 p., 23, 50 €

C’est à l’occasion de son homologation au sein des Forces françaises combattantes que Germaine Tillion donna, en 1946, le nom de « réseau du musée de l’Homme Hauet-Vildé » à un réseau de résistance beaucoup plus complexe que son nom le laisserait penser. L’historien Julien Blanc fait l’histoire fragile, fragmentaire et difficile, de ce réseau « infiniment plus riche que la poignée d’intellectuels progressistes [auquel] on [le] réduit », à savoir les chercheurs du musée de l’Homme : Paul Rivet, déjà célèbre pour avoir présidé le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Boris Vildé, dont la mémoire a retenu la dernière lettre à sa femme, quelques jours avant son exécution par les Allemands et qui est en cours de patrimonialisation, et bien sûr Germaine Tillion.

L’unité organisationnelle et l’identité du réseau apparaissent en effet bien davantage dans les procédures d’homologation d’après guerre et dans la mémoire de la Résistance que dans son action résistante aux premières heures de l’occupation et sa structuration. Car, ce qui caractérise le réseau du musée de l’Homme, c’est son éclatement, dû à la précocité de l’engagement de ses membres dès l’été 1940, aux dangers et à la clandestinité, mais aussi à la personnalité d’hommes de toute condition qui échappent aux appartenances politiques que l’on a retenues (gaullistes, communistes). Leur ciment est le refus absolu de la défaite et de l’occupation. Aussi, le réseau du musée de l’Homme apparaît comme un réseau de réseaux ou « une toile d’araignée » dont Julien Blanc explore les mailles. Il y a d’abord le « secteur Vildé » regroupant plus ou moins une dizaine de noyaux actifs dans le renseignement militaire et l’évacuation de prisonniers évadés vers la zone Sud, à Paris (Jean Cassou, Paul Rivet, Anatole Lewitsky) mais aussi à Quimper, Brest, Béthune, en Alsace. Il est le fruit des nombreux contacts pris dès l’été 1940 par B. Vildé, jeune homme gai, aventureux et passionné dont Julien Blanc fait un magnifique portrait. Le colonel La Rochère, monarchiste et catholique ultra, fédère plus ou moins des groupes existants dans un deuxième groupe. La jeune Germaine Tillion, à peine revenue des Aurès et le vieil officier de la coloniale, Paul Hauet, organisent une filière d’acheminement vers le sud des prisonniers évadés (Uncc) qui devient une couverture pour faire du renseignement. C’est autour de ces trois noyaux qu’une certaine structuration du réseau s’opère en fonction des personnalités, des contacts avec Londres. Mais l’organisation apparaît bien faible et s’apparente à une « nébuleuse » de groupes, tant l’autonomie de chacun est grande et les connexions difficiles.

Au-delà de l’histoire sinueuse des méandres de ces groupes qui intéressent l’historien, l’histoire du réseau musée de l’Homme, décapité par les Allemands en 1942, conduit Julien Blanc à réévaluer l’importance de la Résistance à ses débuts. Pour corriger le mythe résistancialiste, l’historiographie après Robert Paxton mais aussi les grands témoins de la France libre ont sans doute un peu trop tordu, chacun à leur façon, le bâton dans le sens de la passivité des Français, abattus par la défaite de 1940. Si l’on en juge par le faible nombre de manifestations ouvertes de résistance qu’elle a pu recenser, l’historiographie a sans doute raison. Mais l’histoire est aussi prisonnière de ses archives (archives des grands réseaux de Résistance, archives de Londres, en particulier celles du Bcra) et surtout de la quasi-absence d’archives de nombre de petits groupes de résistance – dont celui du musée de l’Homme – si bien qu’une partie de ce que Julien Blanc appelle de façon juste « la phase pionnière » de la Résistance pour qualifier les années 1940-1941, est « invisible » au plan historique et mémoriel, sans compter que de nombreux actes de désobéissance ne sont pas considérés comme des formes de résistance. En s’intéressant aux petits actes de désobéissance dans la France perdue de 1940-1941 (les manifestations de germanophobie et d’anglophilie en particulier lors des obsèques d’aviateurs anglais ou de français tués par les Allemands) pour situer le contexte de son étude sur le réseau musée de l’Homme et en proposant l’histoire de ces « pionniers de la Résistance », en partant du bas et de la constitution des groupes, puis de réseaux, Julien Blanc nuance le tableau brossé par l’historiographie de cette période qui suit la défaite de 1940. « Ces pionniers », parmi lesquels on compte une grande proportion de pionnières, ont certes représenté une petite minorité en 1940-1941 dans ces années de « balbutiements de refus ». Non seulement leur action fut décisive pour l’avenir de la Résistance, mais elle se développa dans un contexte de refus de l’occupation plus fort que l’on a pu le penser. Faire l’histoire de ces pionniers est difficile. Particulièrement ceux du réseau musée de l’Homme car sa mémoire n’a pas pu être annexée par les gaullistes ou les communistes après la guerre et son inscription dans celle des « intellectuels progressistes » est très éloignée de la réalité. C’est le mérite du livre de Julien Blanc que de restituer la complexité de l’histoire de ce réseau, dont la mémoire ne se rattache pas aux grandes polarisations historico-mémorielles et qui, à ce titre, au moment où disparaissent les derniers témoins, est loin d’être assurée comme il le rappelle.

Jean-Pierre Peyroulou

Guillaume le Blanc, DEDANS, DEHORS. La condition d’étranger. Paris, Le Seuil, 2010, 218 p., 18 €

La question des étrangers est aujourd’hui présente et absente à la fois. Présente comme un « problème » que les autorités politiques et administratives promettent de résoudre avec la fermeté nécessaire, mais absente d’une véritable prise en compte du destin des vies étrangères dans la cité. Le premier mérite de ce livre est d’opérer un pas en retrait : plutôt que d’interroger le « statut » des étrangers sous un angle juridique, il s’attarde sur la « condition » d’étranger. Que signifie vivre hors des paramètres de la reconnaissance nationale ? Quelle place nos sociétés sont-elles encore prêtes à accorder à l’errance ? Comment la figure de l’étranger déplace-t-elle notre perception de la communauté politique ?

Guillaume le Blanc s’attache d’abord à établir que l’on ne naît pas étranger, mais qu’on le devient. Les ontologies de la condition d’étranger peuvent être conservatrices ou progressistes, condamner l’errance ou promouvoir l’ubiquité, mais dans les deux cas elles assignent les étrangers à leur état. Contre les éloges naïfs du nomadisme, ce livre rappelle que le statut d’étranger est le plus souvent subi ou, mieux, « construit ». Se référant aux analyses de Judith Butler, l’auteur insiste sur les processus de désignation des étrangers. L’appareillage juridique et social est partiellement fondé sur une « politique du performatif » qui, en interpellant un individu comme étranger, l’oblige à acquérir cette condition. Les critères de nationalisation, les procédures d’enregistrement en préfecture, l’octroi de papiers le plus souvent provisoires : autant de procédures qui installent les vies singulières dans une taxinomie sociale.

D’une manière générale, l’étranger est moins une personne qu’un qualificatif. Par ce mot, il s’agit de fixer une identité paradoxale puisqu’elle repose sur l’absence d’identité. Le régime de la condition d’étranger est la « précarité » : cette désignation vaut le plus souvent comme exclusion. En ce sens, l’étranger constitue une « altération de l’altérité » : une manière de tenir à distance des vies qui semblent menacer l’entre soi communautaire. L’étranger est perçu comme un individu qui refuse le « texte public » parce qu’il est au préalable contraint de vivre à sa marge. Clandestin, même lorsque ses papiers sont à jour.

Du fait de cet exil forcé, la spatialité et la temporalité des vies étrangères sont « suspendues ». Obligés de fréquenter des lieux que les « autochtones » ignorent, les étrangers sont aussi assujettis à des injonctions récurrentes à justifier leur identité. Au terme de cette phénoménologie de la condition d’étranger vient le moment critique de l’analyse. L’auteur consacre de fortes pages à la manière dont les étrangers ouvrent une brèche dans le récit national, et remettent par là en question sa cohérence. La nation n’est pas envisagée ici comme une réalité historique ou politique, mais comme une « scène d’intelligibilité ». Elle est ce qui confère aux individus qui la peuplent une identité susceptible d’être reconnue et approuvée. Du moins aux individus considérés comme des « nationaux », et donc à l’exclusion des étrangers qui deviennent littéralement inintelligibles à l’aide des critères édictés par la nation.

L’intérêt d’une telle démarche consiste à envisager la réalité nationale à partir des « vies ordinaires » qui l’habitent et, parfois, la contestent. Selon l’auteur, la nation est sans essence, c’est précisément pour cela qu’elle s’invente une généalogie. Dans le récit national, l’étranger apparaît comme celui qui, par différence, réassure l’homogénéité des entités politiques. Subissant le fantasme d’une identité ou d’une intériorité nationales, l’étranger est tenu de vivre dans la nation, mais à sa marge. La précarité de sa condition devient dès lors un moyen pour la nation de se convaincre de sa « pureté ».

S’il ne cède jamais au mythe du nomadisme, l’auteur fait néanmoins sa place à la « puissance positive des vies alternatives ». En vivant à la marge du « texte public », les étrangers font aussi percevoir ce que la nation a de contingent, non seulement dans son histoire et sa géographie, mais encore dans les parcours de vie qu’elle trace. Même si elle est le plus souvent subie, la déterritorialisation propre à la condition d’étranger fait ressortir les limites de la frontière. Elle est une invitation à penser au-delà des catégorisations politiques traditionnelles.

C’est pourquoi le livre propose une nouvelle approche de l’identité comme « hybridation ». En reprenant les analyses de Derrida sur l’hospitalité comme devoir inconditionnel, il envisage la condition d’étranger comme une injonction à prendre en charge notre propre multiplicité. De fait, si la formule « soi-même comme un étranger » a un sens, c’est parce que chacun peut faire l’épreuve de ce qu’« il n’est jamais là où il est désigné ». Non parce que nous serions tous des étrangers d’une certaine manière, mais parce que nous éprouvons tous le désir d’échapper au regard social qui pèse sur nous. Plus que sur une hypothétique xénophilie, c’est sur ce désir qu’il faut parier.

Michaël Fœssel

Robert Darnton, APOLOGIE DU LIVRE. Demain, aujourd’hui, hier. Paris, Gallimard, coll. « Nrf essais », 2011, 218 p., 19 €

Que faire des livres et des bibliothèques ? À quoi bon dépenser des fortunes à emmagasiner des livres plutôt que des fichiers informatiques ? Que penser de l’entreprise de numérisation des livres de Google ? À quoi servent les livres anciens ? Robert Darnton réfléchit à ces questions dans ce recueil de six articles publiés dans la New York Review of Books depuis dix ans.

Historien du livre et de la culture et directeur de la bibliothèque universitaire de Harvard depuis 2007, Darnton a été confronté d’un point de vue pratique aux problèmes qu’il discute.

En tant qu’historien, il a étudié les conditions de création des livres et leur réception au xviie siècle. Il montre ainsi, dans les trois premiers chapitres de l’ouvrage, l’intérêt de l’histoire du livre pour comprendre les problèmes contemporains de la conservation. Après un premier chapitre consacré aux pratiques de la lecture (« La lecture et ses mystères »), il présente un aperçu de l’histoire du livre, depuis les premières études sur les folios de Shakespeare jusqu’aux remises en question historiographique de McKenzie (« Que nous apprend l’histoire du livre ? »), faisant bien saisir l’importance scientifique de la conservation de multiples éditions, au-delà de la fascination du bibliophile.

En tant que directeur des bibliothèques de Harvard, Darnton, tout en acceptant l’accord signé avec Google en 2006, a favorisé la mise en ligne gratuite et indépendante des fonds de l’université. Le livre accorde une place importante au problème de la numérisation massive par l’entreprise privée qu’est Google : c’est alors qu’il devient politique, voire polémique. Car Darnton écrit aussi en tant que citoyen qui voit d’un mauvais œil l’absence de garanties sur les intentions de Google (« Rester les bras croisés comme si l’on pouvait se fier aux forces du marché pour agir dans le sens de l’intérêt général serait une erreur. Nous devons nous impliquer, entrer dans le jeu, et reconquérir les droits légitimes du public » p. 120). La seconde moitié de l’Apologie du livre est ainsi consacrée à des enjeux plus concrets en lien avec Google. La question de la numérisation universelle visée par Google est l’occasion pour l’auteur de mettre en garde contre l’hérésie qui consisterait à se débarrasser des livres une fois numérisés (il rappelle à ce sujet le désastre du microfilmage), et de souligner les différences essentielles qui séparent les objectifs et les pratiques de Google et des bibliothèques (« De l’avenir des bibliothèques »). Ce chapitre central inclut également une critique éclairante du contrat passé entre Google et les éditeurs qui permet d’en comprendre les risques et appelle à une reprise du pouvoir du peuple sur la question du livre. C’est ce contrat que vient d’invalider un juge américain, au motif qu’il introduisait un monopole de fait pour Google…comme si Darnton avait finalement été entendu.

Simon Leplâtre

Ghislain Lafont, QUE NOUS EST-IL PERMIS D’ESPÉRER ?. Paris, Cerf, 2009, 328 p., 35 €

Il est rare qu’un théologien – qui est aussi un philosophe – fasse œuvre d’anthropologue pour tenter de discerner des pistes possibles pour les Occidentaux des décennies à venir. Ghislain Lafont ne peut le faire que parce qu’il partage le diagnostic de plusieurs de nos philosophes – ou le sentiment de l’homme de la rue – selon lequel notre civilisation est à bout de souffle, les attitudes de vie aussi bien que les instruments intellectuels étant insuffisants ou inadéquats pour faire face au nouveau cours déjà en train. Cet ouvrage est d’abord un parcours personnel que l’auteur n’aurait pas entrepris s’il ne partageait pas l’angoisse commune. Pénétré de la culture classique, ayant une vue d’ensemble de sa trajectoire entière, capable de discerner en quoi nous sommes toujours marqués par les manières de penser de Platon ou d’Aristote, Ghislain Lafont, en pionnier, tente de répondre à ce qui est manifestement pour nous un point inquiétant, aveugle : la dimension du symbolique. De plus en plus enveloppés par les activités virtuelles et volontaires, nous sommes désarmés devant les rapports symboliques, c’est-à-dire ceux qui font lien, qui font liaison, avec leurs retentissements passifs autant qu’actifs. Comment s’apprennent-ils ces rapports, comment y être sensibles, alors que le contexte de la vie a été complètement modifié ? Le point de départ de l’auteur ici est ce que Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss ou Philippe Descola nous rappellent : les relations symboliques, la priorité du donner, du recevoir et du rendre.

Dans cette perspective, le « savoir » ou le « connaître » qui domine notre civilisation depuis Platon et Aristote n’est pas dévalué, il est replacé dans un ensemble plus large. Selon G. Lafont notre civilisation est en train de passer d’un paradigme où domine le « logique », au sens de l’intelligible, la recherche du rationnel, à un effort pour restituer les dimensions sensibles, affectives, sensuelles de la figure globale. Cela signifie que les contacts et les activités avec la nature, les images, la poésie, la musique, les arts reprennent leur rôle premier. Ce mouvement va de pair avec les recherches dessinées par Levinas, Merleau-Ponty, Freud, Ricœur, mais plus encore avec ce que les enquêtes des anthropologues nous rappellent des gestes élémentaires de la vie.

Le « savoir » – représenté ici par l’héritage de la civilisation, par les démarches de ceux qui s’inspirent encore sans le savoir de Platon, d’Aristote et de ceux qui, depuis les présocratiques, « ont eu le génie de penser que la conduite de la vie bonne suppose qu’on sache de quoi est fait le réel » – est recentré sur la priorité donnée à la relation, non seulement la relation de l’homme à l’homme, mais aussi celle de l’homme et de l’animal, celle de l’homme à la nature. Mais le primat de la relation, qu’est-ce à dire ? La parole en est le point de départ, la parole, non comme savoir ou communication, mais la parole adressée qui provoque une réponse libre, la parole vive qui fait peur et qu’on évite, car le mensonge, le malentendu, l’incompréhension n’en sont jamais loin ; la parole, puis le récit, ou le mythe, puis l’histoire. C’est comme si l’on refaisait en sens inverse le chemin depuis les présocratiques.

Une longue anamnèse se consacre à évaluer les conséquences de la prédominance de l’Un de Platon, non seulement dans les époques métaphysiques et sur la religion chrétienne, c’est énorme, mais aussi sur les logiques, particulièrement scientifiques, d’aujourd’hui. Une autre anamnèse évalue l’autre logique, celle d’Aristote, celle de l’être, du multiple et donc de la matière, courant considéré historiquement comme secondaire. Ces pages passionnantes ne font que renforcer la thèse du retour au symbolique.

À sa manière, Ghislain Lafont rejoint Michel Serres ou Alain Caillé et la Revue du Mauss. Il rejoint ceux qui mettent les arts et les artistes, les « phares » de Baudelaire, au premier plan. Enfin, on sent chez lui la conviction, après une vie passée au service de la théologie, qu’à défaut de faire avec les autres ce pas en avant, le christianisme risque de se retrouver être sans signification pour les nouvelles générations.

Jean-Claude Eslin

LECTURES DE ROMAIN GARY. Paris, Gallimard/Musée des lettres et manuscrits, 2010, 288 p., 35 €. Myriam Anissimov, ROMAIN GARY, L’ENCHANTEUR. Paris, Textuel, 2010, 192 p., 49 €

« Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » C’est par cette formule faussement désinvolte qu’au printemps 1979 Romain Gary prit congé de ses lecteurs dans un texte destiné à ne paraître qu’après sa mort. Huit mois plus tard, le 2 décembre 1980, après avoir acheté une robe de chambre rouge afin que ceux qui le découvriraient ne fussent pas choqués par la vue du sang, il rentra dans son immense appartement de la rue du Bac, s’allongea sur son lit et se tira une balle dans la tête.

Trente ans déjà que l’auteur des Racines du ciel et de la Vie devant soi s’en est allé. C’est pour marquer cet anniversaire que les éditions Gallimard et le musée des Lettres et Manuscrits (Paris) ont publié un très beau livre intitulé Lectures de Romain Gary composé de deux parties. La première regroupe onze textes d’écrivains contemporains – de Pierre Assouline à Jean-Marie Rouart en passant par Nancy Houston – consacrés, pour la plupart, à un roman de Romain Gary tandis que la seconde présente les principales œuvres de l’auteur – romans ou scénarios – par de brefs textes accompagnés de nombreux fac-similés de manuscrits ou de tapuscrits corrigés ou annotés. Myriam Anissimov, auteur d’une monumentale biographie3 du double lauréat du prix Goncourt, a réalisé, pour sa part, un magnifique livre-album intitulé Romain Gary, l’enchanteur. Abondamment illustré de photos grand format, cet ouvrage retrace, avec un équilibre parfait entre texte et iconographie, la vie personnelle et intellectuelle de l’une des figures les plus attachantes de la littérature française du xxe siècle.

Au fil des pages, se déroule le film d’une vie hors du commun commencée en 1914, à Wilno (Vilnius), sous le nom de Roman Kacew, dans un empire tsariste où les pogroms sont monnaie courante. En 1928, avec sa mère Mina, qui s’est procuré des faux papiers en Italie, le futur Romain Gary arrive à Nice, ville où, durant de nombreuses années, sa mère gérera une petite pension de famille immortalisée dans la Promesse de l’aube. Puis c’est la montée, seul, dans le Paris des années 1930 où il fait la connaissance de Joseph Kessel et publie ses premières nouvelles. C’est aussi la rencontre avec Ilona, son premier grand amour, et la formation à l’École de l’air où il est le seul de sa promotion à ne pas être nommé officier en raison de sa trop récente naturalisation (1935). Le 20 juin 1940, Romain rejoint les Forces françaises libres au sein desquelles il effectuera, en Afrique et en Europe, les missions aériennes les plus périlleuses. Il épouse Lesley Blanch, journaliste londonienne en vue – Lady L. – et rédige Éducation européenne. Démobilisé à la Libération, il entre au Quai d’Orsay qui le nommera d’abord secrétaire d’ambassade à Sofia. Après un bref passage aux Nations unies – l’Homme à la colombe –, il est nommé consul général de France à Los Angeles. C’est le temps des succès sans revers : le prix Goncourt, en 1957, pour les Racines du ciel et la rencontre, à la veille de Noël 1959, avec Jean Seberg, sublime interprète de Jeanne d’Arc dans St. Joan d’Otto Preminger. Mais ce temps des rencontres avec Marilyn Monroe et Ava Gardner, des dîners avec Franck Sinatra, Cecil B. De Mile, John et Jacky Kennedy ne va pas durer. De retour à Paris, en 1968 – Chien blanc – Jean va certes connaître un immense succès, notamment avec À bout de souffle, mais la folie commence à la recouvrir de son ombre4. En 1974, paraît un livre étrange et fascinant : Gros câlin écrit par un certain Émile Ajar. Trois autres romans du même auteur vont suivre, dont la Vie devant soi auquel va être décerné le prix Goncourt 1975. On connaît la suite…

C’est cette extraordinaire existence que nous conte Myriam Anissimov dans son très bel ouvrage. Certaines photos sont bouleversantes. Celle prise en 1939 avec sa mère déjà malade et à laquelle, en décidant de rejoindre la France libre, il sait qu’il va faire des adieux définitifs (p. 59). Celle prise à Venise en 1961 où, sous la fulgurante beauté de Jean Seberg, transparaît comme une sorte de désespoir… (p. 118). Et puis, bien sûr, ce cliché si connu mais toujours aussi touchant de Gary qui, pour les funérailles du général de Gaulle à Colombey, a revêtu son uniforme de la Royal Air Force (p. 153). Saisissante est également cette double page (p. 56-57) où sont reproduites les couvertures d’ouvrages antisémites, écrits par Rebatet, Céline, Drieu La Rochelle, Jouhandeau, Giraudoux, publiés dans les années 1930 par les plus grands éditeurs parisiens. La présence d’anciens vichystes au Quai d’Orsay (où un antisémite revendiqué comme Morand a pu faire carrière), joint à la méfiance de Maurice Couve de Murville, empêchera Gary d’être ambassadeur de France. Quand, bien longtemps après Los Angeles, on lui proposera le poste de conseiller culturel à Rome, il déclinera.

À ce moment-là, écrit-il dans La nuit sera calme, je portais déjà les cheveux très longs, des blue-jeans, et après sept ans d’armée de l’air et quinze ans de carrière, je n’avais plus envie de reprendre le collier5.

Émerge de ces deux beaux livres le portait d’un immense écrivain doublé d’un homme libre, d’un rebelle aux conventions, d’un « minoritaire-né » comme il aimait à se définir. D’un homme qui revenant de mission au-dessus de la France occupée écrivait Éducation européenne, un roman mettant en scène non ses propres exploits mais les souffrances d’un groupe de partisans polonais isolés dans la forêt de Wilno.

Les sept ans que j’ai passés dans l’aviation n’ont pas laissé de trace dans mes livres6.

« Seule l’écriture peut apaiser en moi une sorte d’angoisse d’exister7 » déclarait-il dans un entretien accordé au Figaro en 1967. Onze ans auparavant, dans le Figaro littéraire, il expliquait ne pas raturer, préférer se « replace[r] dans le flot en recopiant toute la page8 ». Cette angoisse et cette technique apparaissent à travers les nombreux fac-similés reproduits dans Lectures de Romain Gary. En s’y plongeant, on ressent de façon presque charnelle le titanesque travail auquel il s’adonnait, des premiers jets à l’écriture haletante aux jeux d’épreuves annotés avec soin et clarté. À Paul Guth qui lui faisait remarquer qu’il avait au moins une vingtaine d’écritures, Gary avait répondu :

Elles correspondent à toutes les personnalités qui se débattent en moi : l’homme d’action, le diplomate, l’écrivain, l’« aventurier » comme a dit un journal9.

Héros sans tache de la France libre faisant l’apologie de la « féminisation10 » du monde, humaniste désespéré appelant à préserver une « marge humaine11 » qui « nous garderait à la fois de nos erreurs et de nos vérités », auteur d’une « œuvre-vie » sans égale, étrangère à tout embrigadement aussi bien politique qu’esthétique, Gary, par ses fulgurances et par ses gouffres, n’a pas fini de nous questionner. Dans la lettre qu’il rédige avant de se donner la mort12, il écrit qu’il faut chercher l’explication de son geste « dans le titre de [son] ouvrage autobiographique : La nuit sera calme ». C’était en effet la formule utilisée avant chaque mission par l’un des pilotes de son escadrille.

Et puis, il n’est pas revenu, lui non plus… Ça a fait dans le ciel une boule orange…Je crois que c’était un type qui rêvait de tranquillité…Ça m’arrive, évidemment, ça m’arrive13

Jean-Paul Maréchal

Brèves

Gaston Berger, LES CONDITIONS DE L’INTELLIGIBILITÉ ET LE PROBLÈME DE LA CONTINGENCE. Paris, L’Harmattan, 2010, 118 p., 13, 50 €

Nicolas Monseu, professeur à l’université de Namur, explique pourquoi ce mémoire de maîtrise soutenu en 1925 par Gaston Berger (1896-1960) mérite d’être édité : on y trouve, écrit-il, ce qui permettra à l’auteur de fonder plus tard la prospective, sachant que celle-ci « se veut d’abord une attitude philosophique engagée, inscrite dans l’épaisseur même du présent et dans sa contingence ». Philippe Durance, professeur au Cnam, décrit les conditions intellectuelles de la rédaction de ce travail sous la direction de Maurice Blondel, alors enseignant à l’université d’Aix-en-Provence. Il s’agit de la suite d’un précédent travail intitulé « Liberté individuelle et solidarité sociale », dans lequel le jeune Gaston Berger souhaitait combiner la réflexion à l’action. Ce dernier thème a fait l’objet d’un ouvrage de Blondel, publié en 1893, qui invitait à lire Maine de Biran, à qui l’on attribue l’aphorisme « je veux donc j’existe », repris et développé dans ce mémoire inédit que le chorégraphe Maurice Béjart, fils du philosophe, souhaitait voir publié. Voilà qui est fait, avec des notes éclairantes de Philippe Durance et de Nicolas Monseu, qui viennent compléter celle de l’étudiant. En complément, trois lettres de Gaston Berger à Maurice Blondel sont publiées, ainsi que les observations en retour de celui-ci.

T. P.

Nicolas Weill, LA SAGA DES REVUES. Paris, Le Monde/CNRS Éditions, 2011, 224 p., 15 €

L’été dernier, Le Monde a salué les revues françaises en leur consacrant une série de trente chroniques sans en oublier trois portant sur une revue américaine (Commentary, la revue des néoconservateurs), une revue italienne (MicroMega, une revue laïque qui a accompagné le mouvement justicialiste en Italie), et une revue allemande (Zeitschift für Sozialforschung, l’héritière de l’École de Francfort). Loin de lui reprocher tel ou tel choix – pourquoi Commentary et pas Dissent, la revue de Michael Walzer ? Pourquoi telle ou telle absence ? Pourquoi des changements de ton et de style d’une chronique à l’autre ? –, on admettra le parti pris du quotidien : ne pas faire des revues une affaire de spécialistes (celle des pages culture). Esprit a été ainsi chroniqué objectivement par un excellent spécialiste du Moyen-Orient. Au fond, cette « saga des revues » rappelle que les revues dites de culture générale relèvent, comme la presse d’information quotidienne, de l’intérêt général (même si l’État ne daigne pas accorder le label), alors même qu’on les enferme dans le carcan de la spécialisation, celle qui est la pente des revues universitaires liées à des grilles d’évaluation valorisant la seule spécialité (Esprit, revue d’intérêt général n’est même pas classée). Plus encore, les choix très ouverts (par exemple : La Revue blanche, Internationale situationniste, Midi-Minuit fantastique, L’Éphémère, Clio, Entropia, La Revue littéraire…) de cette saga rappellent que le rôle des revues est de découvrir les futurs auteurs et les talents atypiques, pas nécessairement ceux qui se moulent dans la spécialité et la discipline universitaire. Bref, il y a toujours des auteurs de revues et des lecteurs de revues, ce doit être un signe des temps à l’heure de l’internet. Et les professionnels des quotidiens n’ont pas renoncé à les lire. Réjouissons-nous !

O. M.

Hacène Belmessous, OPÉRATION BANLIEUE. Comment l’État prépare la guerre dans les cités françaises. Paris, La Découverte, 2010, 204 p., 15 €

Il y a deux livres en un. Un premier ouvrage, celui qui fait le titre, survalorise le scénario d’une occupation militaire des banlieues : s’appuyant sur le Livre blanc de la Défense, sur les activités du centre d’entraînement de Saint-Astier et sur la lutte antiterroriste qui croise politique extérieure et politique intérieure (les voyages de C. Guéant et J. D. Lévitte au Moyen-Orient), il accrédite une thèse à l’irlandaise (l’armée britannique contre l’Ira) que l’auteur lui-même relativise en dépit de la brutalité de la situation (« À l’heure où j’écris ces lignes (l’été 2010), le “scénario de l’inacceptable” relève encore de l’imaginaire mais pas de l’invraisemblable »). Si la relégation des banlieues ne permet pas de parler de guerre civile mais plutôt de ghettos, de territoires minés et cassés de l’intérieur, la politique de sécurité est un état de fait dont témoigne le Grand Paris de la sécurité (une seule et même police pour trois départements et la ville-centre) et les échecs successifs de la politique de la ville (voir l’article de Jacques Donzelot dans Esprit de mars-avril 2010) et d’Espoirs banlieues qui fut le fer de lance de la politique de Fadela Amara. Reste que le second livre, celui où l’enquêteur s’aventure aux Mureaux, à Nice, à Meaux (chez J.-F. Copé) montre qu’il n’y a pas « Une » banlieue mais des banlieues où l’action des maires n’est jamais indifférente (voir l’action de Claude Dilain, le maire de Clichy-sous-Bois par exemple). Vu le peu de travaux, d’études et de monographies (hormis Luc Bronner, Didier Lapeyronnie, Michel Kokoreff…), on ne peut que saluer l’auteur dont le livre militant rappelle qu’il serait bien de parler un peu plus des banlieues. Car, là encore, les habitants « oubliés » sont aux abonnés absents et ne mettent pas toujours leur bulletin de vote là où on les attend.

O. M.

Fançoise Choay, LA TERRE QUI MEURT. Paris, Fayard, 2011, 108 p., 12 €

Ce livre comble d’abord un vide. Il permet de se procurer un texte de référence devenu introuvable : « Espacements » (c’était aussi le titre de la belle collection que dirigeait Françoise Choay au Seuil) est un « classique », un texte très anticipateur qui date de 1969. Distinguant successivement l’espace médiéval de contact, l’espace de la Renaissance qui consacre l’œil, le pouvoir et le monument, l’espace haussmannien qui accélère la circulation et l’information, et enfin l’inscription dans les flux liés à la révolution électro-télématique, l’auteure préfigurait ses réflexions à venir sur « l’après-ville ». Si celles-ci ont pu troubler certains, elles accréditaient la prévalence des flux sur les lieux alors même que s’imposait la mondialisation urbaine, qui est celle de l’urbain généralisé. C’était en 1969, faut-il le rappeler ! Alors qu’on a tant de mal aujourd’hui à s’extraire d’une vision du territoire organisée autour de la commune (la Paroisse devenue un micro-État) et de l’État, et du couple centre/périphérie, ce petit texte anticipait donc la montée de la globalisation en réseau, le rôle moteur des connexions, et le décrochage qui commençait à s’opérer entre l’espace de contact et les flux réels ou virtuels. Beaucoup plus récent, le deuxième texte, qui porte sur le patrimoine, s’inquiète de redonner tout son sens à la Terre, à l’agriculture dans un monde urbanisé, et de ne pas céder à la vision patrimoniale qui impose au reste du monde une conception singulière du patrimoine qui est celle du monument historique « à la française ». Telle est la leçon de Françoise Choay : face à la puissance des flux et à la déterritorialisation, il faut s’interroger sur les ressorts de la patrimonialisation en refusant la double dérive de la destruction et de la conservation pure et simple, et en rappelant que la nature est peut-être, par-delà le monument, le patrimoine essentiel.

O. M.

Alain Corbin, LES CONFÉRENCES DE MORTEROLLES. Paris, Flammarion, 2011, 208 p., 19 €. Jean-Philippe Domecq, ROBESPIERRE, DERNIERS TEMPS. Édition revue et augmentée Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2011, 480 p

Il y a des historiens qui cultivent l’inattendu : Alain Corbin en est un exemple particulièrement inventif. Toujours soucieux de valoriser les cultures orales et de valoriser les sources orales qui ne se trouvent pas dans des archives, il a pris dans ce dernier ouvrage le parti de la fiction. Comment faire entendre au contemporain les dix conférences « introuvables » prononcées de décembre 1895 à février 1896 par M. Beaumord, l’instituteur de Morterolles (une commune du Limousin, un petit village de la Haute-Vienne de 643 habitants), devant un public régulier de 150 personnes ? L’historien a décidé de les écrire lui-même et à sa manière en s’appuyant sur des documents lui permettant de se familiariser avec le village, l’instituteur et son public. Si la salle de classe ouverte à la population est l’occasion de s’avancer sur le terrain du savoir (à commencer par celui de l’agriculture) et de saluer les valeurs de la république, le plus surprenant est la présence dans ces conférences d’héroïnes inattendues chez le républicain (voir le double éloge de Charlotte Corday et de Jeanne d’Arc), la défense de la colonisation (voir la description de la campagne militaire à Madagascar) mais aussi la « brutalisation de l’esprit des enfants ». Celle-ci ne laisse pas indifférent Alain Corbin qui y voit une conséquence de la défaite de 1870 et l’annonce de la violence des tranchées durant la Première Guerre mondiale (l’amicale des anciens élèves, créée par M. Beaumord, pratiquait le tir). Tel est le creuset des conférences : une République (certes proche de la « république au village » chère à Maurice Agulhon) où l’esprit colonial fait loi, où la religion n’est pas méprisée et où la guerre se fait déjà entendre. Alors même que la fiction guide ici l’historien rigoureux, on peut évoquer parallèlement la réédition du Robespierre, un livre dédié au cinéaste Francesco Rosi, de Jean-Philippe Domecq où c’est l’homme de fiction qui regarde vers l’histoire : cette nouvelle édition propose une postface inédite, intitulée « La littérature comme acupuncture », qui porte justement sur les liens de la fiction et de l’histoire. Ce qui prend tout son sens avec la publication du remarquable Anatomie d’un instant du romancier espagnol Javier Cercas (chronique du coup d’État manqué en Espagne en 1983).

O. M.

Jean-Bertrand Pontalis, UN JOUR, LE CRIME. Paris, Gallimard, 2011, 176 p., 14, 90 €. Philippe Meirieu et Jean-Bertrand Pontalis, L’ÉCOLE ET SON MIROIR. Regards croisés sur l’école d’hier et d’aujourd’hui. Éditions Jacob-Duvernet, 2011, 144 p., 24, 95 €

Pourquoi J.-B. Pontalis lit la rubrique « faits divers » après la nécrologie ? Pourquoi ne lit-il pas de romans policiers (« Oui, j’aime les romans qui se lisent comme des romans policiers… que je ne lis pas ») ? Pourquoi regarde-t-il l’émission Faites entrer l’accusé (« téléspectateur, je joue tous les rôles, j’occupe toutes les places. Je suis alternativement le procureur et l’accusé… ») ? Pourquoi lit-il Gide et Dostoïevski, un auteur que Freud n’aimait pas alors qu’il considérait les Frères Karamazov comme l’un des trois plus grands livres de l’histoire de l’humanité avec Œdipe et Hamlet ? Dans le sillage de l’exposition « Crime et Châtiment » présentée au musée d’Orsay en 2010, le philosophe/psychanalyste se promène ainsi, de manière paradoxale : « Je déteste la violence et voici que je m’apprête à écrire un livre sur le crime » – dans les tribunaux, les romans et il n’oublie pas les grands criminels et les grandes criminelles. Mais il interroge aussi Freud lui-même : « Selon Freud, le premier meurtre est un parricide, il est celui perpétré contre le père tyrannique. Ce qui m’a d’abord dérouté dans ma lecture de Totem et Tabou, c’est l’idée que le meurtre du tyran tout-puissant entraînait la fin de la violence avec l’avènement de la loi […] Freud avait-il oublié Caïn et Abel, lui qui avait pourtant émis des vœux de mort à l’endroit de son petit frère Julius […] Freud n’a pas tardé à rectifier ses vues, à reconnaître que la violence ne cédait pas avec l’instauration de la Loi, des interdits et des institutions. L’homme criminel a la vie dure, tout comme l’enfant pervers polymorphe, incestueux et cannibale à sa manière… »

Si l’école n’a pas grand-chose à voir a priori avec le crime, elle est quand même censée s’occuper de « l’enfant pervers polymorphe » ! La comparaison esquissée au cours d’une discussion, finalement assez consensuelle du fait de l’inquiétude partagée, entre l’ancien élève de Sartre interloqué par la situation de l’école et Philippe Meirieu, un des ténors de la pédagogie, est instructive. De fait, elle met en avant et développe quelques thèmes majeurs : la massification qui n’a pas grand-chose à voir avec la démocratisation, la nécessité de réinventer des rituels (l’un des fondements de l’école d’hier), la dramatique « dévalorisation » des profs qui ne sont plus « considérés », et la tarte à la crème qu’est la course à l’excellence : « Chacun doit prétendre à l’excellence, affirme Pontalis ! Révolu le temps du prix d’excellence, tout le monde, pour peu que les maîtres sachent s’y prendre, le mérite, il suffirait, vertus de la pédagogie aidant, de révéler à chaque élève ses aptitudes, sa créativité, ignorées de lui-même. Bon, je caricature un peu. Mais enfin, tous les vins ne sont pas excellents, ni tous les acteurs, ni tous les avocats, ni tous les médecins, et, j’ajoute, ni tous les élèves, ni tous les professeurs. » On le sait, la course labyrinthique à l’excellence est d’autant plus pathogène qu’elle favorise la course au recalage… en ligne droite !

O. M.

Albert Toscano, VIVE L’ITALIE. Quand les Français se passionnaient pour l’unité italienne. Paris, Armand Colin, 2010, 239 p., 19 €

En mars 2011, l’Italie a fêté les 150 ans de son unification, dans un contexte politique peu favorable à une telle célébration. On en a peu parlé en France. Ce livre rappelle pourtant que l’unité italienne fut aussi une passion française, et il fut un temps, pas si ancien, où nul petit français n’était censé ignorer au moins le nom de Garibaldi, avec sa tête hirsute reproduite dans les livres d’histoire (sur la ligne 13, une station de métro salue encore sa mémoire, et… rappelons qu’il fut élu député de la République dans quatre circonscriptions à la fois en 1871 : Victor Hugo démissionnera d’ailleurs parce que Garibaldi, élu à Alger, fut invalidé pour non-citoyenneté française). « Nous nous sommes tant aimés », tel est le titre du dernier chapitre. En effet, à suivre A. Toscano relisant cette histoire dans la presse française, depuis la campagne d’Italie (1799) de Napoléon Ier jusqu’au 17 mars 1861, jour de la naissance d’un royaume dont le roi est excommunié, c’est presque une histoire d’amour qui s’est déroulée entre la France et l’Italie du xixe siècle. Ou encore, si l’on veut être moins emphatique, des intérêts politiques et militaires de la France ont noué des passions communes, parfois scellées d’ailleurs par des chaînes matrimoniales. Le livre hésite entre le récit des avancées objectives de l’unification et les réactions en France : Toscano, journaliste italien (presque) devenu parisien, raconte le « récit français de l’Italie » avec empathie et… ironie, et une faconde au vocabulaire inutilement anachronique (il est question de bling bling et de Carla Bruni, entre autres). L’essentiel est la restitution très vivante d’un moment d’histoire essentiel pour l’Italie (où le pape et les États pontificaux jouent un rôle clef), et le rappel d’une participation française importante mais tortueuse, qui s’estompe certainement, hélas, dans les mémoires des deux côtés des Alpes.

J.-L. S.

En echo

L’ARRÊT DES CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLOGIE – Après avoir publié son premier article dans les Cahiers internationaux de sociologie en 1950 à la demande de Georges Gurvitch (le fondateur de la revue), l’anthropologue Georges Balandier qui la dirige est contraint d’annoncer la fin de cette revue. Une décision pénible pour lui : « Tout arrêt de la publication d’une revue ayant accompagné une longue histoire est un sacrifice, consenti par l’esprit et l’exigence qui en sont la marque. » Nous ne pouvons à Esprit que regretter la disparition des Cahiers. Ce n’est justement pas par hasard que le dernier numéro est consacré à la redoutable question de l’évaluation (le couperet qui décide aujourd’hui bizarrement du sort des revues dites spécialisées). Le dossier est composé de trois séquences (1. Évaluer : théories, 2. Évaluation : domaines, 3. Évaluation : perspectives critiques) et regroupe des contributions, entre autres, de G. Balandier, D. Martucelli, C. Haroche, L. Sfez, E. Fassin, A. Bourdin, E. Enriquez, D. Le Breton, A. Gras, D. Memmi… Souhaitons que ce dossier soit l’occasion de débats un peu sérieux sur l’évaluation… des revues.

LA FRANCE ET LES CAHIERS DU CINÉMA – Dans sa livraison de mars 2011 Les Cahiers du cinéma, rompant sensiblement avec une approche délibérément esthétique au profit d’une sociographie prenant en compte les scénarios (c’est la leçon du succès des séries télévisées), s’interrogent à travers les « auteurs » de films sur l’image de la France. Sont pris en compte « le territoire » (il en ressort que Paris est délaissé en dépit de la mythification touristique, la province un pays étranger et la banlieue un fantasme), « la population » (valorisation du charme français et des passe-murailles et nomades en tous genres, tout ce qui va contre l’individualisme ciblé par les élites) et la « nation » (comment se figure la France entre camping et l’occultation du fait colonial). Cela donne un regard sociologique sans chiffres, une approche toute en oblique assez instructive sur nos représentations… mais aussi sur les représentations des autres plutôt affligeantes. Les entretiens avec André Téchiné et Claire Denis sont de bons révélateurs. En écho à cette traversée des images, on peut se lancer dans la lecture du dernier livre de Jean-Christophe Bailly (le Dépaysement, Le Seuil) qui s’inquiète de découvrir « sa » ou plutôt « ses » France (comme Depardon l’a fait en photos) en un lent et long voyage à travers des lieux et des espaces qui sont autant de manières de croiser les échelles et les gens.

MICHELET : HISTORIEN, ÉCRIVAIN ET SADIEN – La revue L’Histoire (no 363, avril 2011) consacre un dossier riche et inattendu à Michelet, cet historien qui croisait histoire, mémoire et fiction car il était d’abord un écrivain. Ce que rappelle avec force l’écrivain Pierre Michon – « Les historiens que je lis avec plaisir, ce sont d’abord de bons écrivains comme Chateaubriand ou Taine. Ce que j’aime chez Michelet, c’est qu’il a donné de la chair à l’histoire parce qu’il était dans le siècle de la grande prose charnue française. Au xviie siècle, il y a de très bons historiens mais c’est encore abstrait » – tout en évoquant son côté sadien : « C’est tout Michelet : un mélange de complaisance morbide, de sexualité débridée et d’épique, une manière de dépecer, de sténographier le corps de la femme – car l’histoire est aussi une femme. La Sorcière par exemple est un texte sadien d’un bout à l’autre. »

LE DÉBAT ET L’ÉCOLOGIE – Plusieurs polémiques utiles au sommaire du Débat. Tout d’abord, une interrogation sur le rôle et la place du ministère de la Culture (contributions d’Olivier Duhamel, Nathalie Heinich et Jacques Rigaud). Ensuite une discussion autour du livre de Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique (Le Seuil, voir aussi le dossier d’Esprit de mars-avril) qui permet à Marcel Gauchet (pour celui-ci, il faut éviter l’embardée du raisonnement car les institutions sont « finies » comme le monde dès lors qu’elles n’ont pas la capacité d’élever les citoyens au-dessus d’eux-mêmes) de critiquer les perspectives de la démocratie écologique qui passe par une prise en compte du long terme : « Le propos de Bourg et Whiteside soulève deux questions distinctes et liées : celle de la validité du diagnostic et celle de la pertinence des remèdes. Ils me semblent trop catégoriques sur le premier point et quelque peu naïfs sur le second. » Quant à l’article d’André Grejbine sur l’Europe et la montée du communautarisme musulman, il sonne un peu faux dans le contexte des révoltes arabes.

Avis

« Esprit public » : dans le cadre des rencontres publiques à la mairie du 3e arrondissement de Paris, en partenariat avec la mairie du 3e, la fondation Terra Nova et Alternatives économiques, nous recevrons le 11 mai Séverine Lemière pour parler de l’égalité hommes-femmes et le 7 juin les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sur les rapports de la politique à l’argent (19 h-21 h, salle Odette Pilpoul, mairie du 3e, 2, rue Eugène-Spuller, 75003 Paris, 01 53 01 75 45).

Pour prolonger le présent numéro sur les révolutions du monde arabe, nous présenterons un dossier plus complet à l’automne. D’ici là, un dossier portera sur les effets des nouvelles technologies – en particulier les réseaux numériques –, sur les relations sociales, sur les formes de l’innovation, sur les choix de politique culturelle. Et nous évoquerons aussi les échos actuels du travail de Claude Lévi-Strauss, à travers les questions de l’écologie, des paysages, de l’islam…

  • 1.

    Luc Ferry, le Nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992.

  • 2.

    Signalons pour qui l’ignorerait qu’il y a deux types de diabète. Le diabète insulino-dépendant, de type 1, apparaît le plus souvent assez tôt dans la vie, parfois dès l’enfance ou à l’adolescence. Le sujet apprend soudain qu’il ne produit plus d’insuline. Cette carence et l’hyperglycémie constante qui s’ensuit se manifestent par la polyurie, la soif, une fatigue inexpliquée. Un apport d’insuline doit compenser cette carence. L’individu apprend alors à contrôler sa glycémie et à se faire des injections pour pallier la carence qui l’accable. Apparaissant de façon plus « sournoise » à la cinquantaine, évoluant « à bas bruit » en faisant des dégâts, le diabète de type 2 touche des personnes ayant en général de l’embonpoint et dont le pancréas ne sécrète plus assez d’insuline. On conseille à ces personnes de réduire leur alimentation, de calculer leur apport en glucides, de faire davantage d’exercice et, le plus souvent, de prendre des sulfamides sous forme de comprimés. À eux aussi, on recommande un suivi régulier de la glycémie. (Une partie de cette population a fait usage du Mediator parce qu’il est plus facile de conseiller à autrui de maigrir que de l’aider à améliorer sa diététique.)

  • 3.

    Myriam Anissimov, Romain Gary, le caméléon, Paris, Denoël, 2004.

  • 4.

    Lire le livre de leur fils : Alexandre Diego Gary, S. ou l’espérance de vie, Paris, Gallimard, 2009.

  • 5.

    Romain Gary, La nuit sera calme (1974), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, p. 262.

  • 6.

    Id., Le judaïsme n’est pas une question de sang, Paris, L’Herne, 2007, p. 42. On regrettera que le « Cahier de L’Herne » consacré à Romain Gary publié en 2005 soit malheureusement épuisé.

  • 7.

    R. Gary, Le judaïsme…, op. cit., p. 43.

  • 8.

    Ibid., p. 53.

  • 9.

    Ibid., p. 53.

  • 10.

    Id., Ces femmes que j’aime, Paris, L’Herne, 2007, p. 8.

  • 11.

    Id., l’Affaire homme, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005.

  • 12.

    Voir Dominique Bona, Romain Gary, Paris, Mercure de France, 1987, p. 398.

  • 13.

    R. Gary, La nuit sera calme, op. cit., p. 281.