La bombe et les sanctions vues d'Iran


Après plusieurs mois de tractations difficiles avec la Russie et la Chine, l’administration Obama a finalement réussi à mettre au point un nouvel ensemble de sanctions adoptées le 6 juin 2010 par le Conseil de sécurité de l’Onu pour contraindre l’Iran à mettre fin à ses travaux d’enrichissement d’uranium. L’Iran se voit sanctionné pour son refus de se soumettre à tous les contrôles internationaux qui garantiraient les objectifs exclusivement civils de son programme nucléaire que ses dirigeants ne cessent d’affirmer. Hillary Clinton parlait initialement de sanctions « paralysantes ». Elle a dû cesser d’utiliser ce terme. La seule sanction vraiment paralysante aurait été une interdiction, mise en force par le Conseil de sécurité, des importations de pétrole iranien. Or, la Chine dont l’Iran est le principal fournisseur de pétrole s’y est bien sûr opposée. Les nouvelles sanctions vont forcément un peu plus loin que les précédentes qui n’ont eu aucune conséquence décisive. Mais plusieurs analystes, même aux États-Unis, sont convaincus qu’elles seront d’une efficacité insuffisante pour faire plier Téhéran.

Dans ces conditions, quelle sera la suite des choses ? Tant Hillary Clinton que le secrétaire américain à la Défense Robert Gates affirment que si les sanctions ne donnent pas le résultat visé, toutes les options, y compris l’option militaire, demeurent sur la table et sont même en examen préparatoire. À plusieurs reprises, Israël a menacé de bombarder les installations nucléaires iraniennes. Pour l’instant, Obama s’emploie assidûment à retenir Israël. Mais qu’en sera-t-il advenant l’échec des prochaines sanctions ?

Nucléaire virtuel

Ce sont ces questions que j’avais à l’esprit pendant une visite de quinze jours en Iran, fin avril, pour y rencontrer des collègues spécialistes des relations internationales et d’enjeux stratégiques, des diplomates et hommes politiques iraniens pour mieux comprendre comment ils envisagent l’avenir à cet égard.

Lorsqu’on discute avec les spécialistes et praticiens iraniens des relations internationales des dangers qui pourraient guetter leur pays dans ce domaine, c’est l’optimisme qui prédomine, et ce indépendamment de leurs affinités avec le pouvoir des ayatollahs.

Tous sont à peu près persuadés que le pouvoir ne cherche pas vraiment à se doter d’armes nucléaires et qu’aucune décision dans ce sens n’a été prise. L’un d’entre eux m’expliquait que le but poursuivi par les autorités est de faire de l’Iran un « État nucléaire virtuel », comme le Canada ou l’Allemagne disait-il, eux aussi, comme l’Iran membres du Traité de non-prolifération de l’arme nucléaire. Par « État nucléaire virtuel », il entend un État qui maîtrise tout le processus d’enrichissement de l’uranium et qui accepte de ne l’utiliser qu’à des fins strictement civiles, comme la production d’électricité. Il se dit convaincu que si les États-Unis et leurs alliés occidentaux étaient prêts à accepter cela, l’Iran serait immédiatement disposé à se soumettre au protocole additionnel de contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (Aeia). Comme ce protocole est intervenu après l’adhésion de l’Iran au Traité de non-prolifération et qu’il est beaucoup plus intrusif que les mesures antérieures, Téhéran ne s’estime pas lié par ses nouvelles exigences et se soumet avec réticence au plus strict minimum des précédentes ; ce qui entretient la méfiance et les soupçons. Les États-Unis et surtout leur allié israélien ne sont pas prêts à voir l’Iran maîtriser tout le processus d’enrichissement de l’uranium et devenir un « État nucléaire virtuel ». Leur refus tient à ce que selon les termes du Traité de non-prolifération, ces États ont le droit, après un avis préalable de trois mois seulement de s’en retirer en invoquant des circonstances exceptionnelles. Dans ces conditions, l’Iran pourrait garder ses options ouvertes pour l’avenir.

Tous mes interlocuteurs, critiques ou partisans du régime, estiment que l’Iran est très injustement traité par les États-Unis. Là-dessus, un nationalisme iranien, inégalement partagé, les réunit tous. Dans ses rapports officiels sur l’Iran, l’Aeia et son président jusqu’à la fin de 2009, El Baradej, ont constamment affirmé qu’il n’existait pas de preuves que l’Iran cherche à se doter d’armes nucléaires malgré son refus de répondre à diverses questions. Or, disent mes interlocuteurs, nous sommes présumés coupables jusqu’à preuve du contraire.

Lorsque je leur demandais quels pouvaient être les termes d’un compromis plus ou moins comparable à celui qui avait été proposé en octobre 2009 avec l’aval des États-Unis et qu’Ahrmadinejad avait initialement paru disposé à accepter, même les spécialistes les plus haut placés semblaient dans le noir. Le processus décisionnel au plus haut niveau du pouvoir est effectivement très opaque et Ahrmadinejad n’est pas le maître du jeu. Or, le 16 mai est survenu un coup de théâtre international. À la suite d’une médiation du président Lula du Brésil et du Premier ministre turc Erdogan, l’Iran acceptait un compromis à peu de choses près équivalent à celui d’octobre dernier. Il fut immédiatement rejeté par Washington décidé à aller de l’avant avec les sanctions qui venaient tout juste d’être arrachées à la Chine et la Russie.

L’événement a dû conforter un des experts iraniens du dossier nucléaire qui me disait être persuadé que le principal obstacle à un compromis avait peu à voir avec les enjeux spécifiques du dossier mais relevait d’une profonde méfiance réciproque et d’une épreuve de force politique. « À chaque fois que nous avons fait des concessions pour arriver à un compromis, disait-il, de nouvelles exigences survenaient. »

De telles conditions sont forcément humiliantes et « délégitimantes » pour un pouvoir issu d’une révolution qui se fondait entre autres sur la résistance aux volontés de Washington. Est-ce vraiment le fond de l’affaire ? Il est difficile de l’affirmer avec quelque assurance.

Option en présence

Étant donné l’absence de tout compromis, l’optimisme des universitaires et hauts fonctionnaires rencontrés est quelque peu inquiétant. Je conviens avec eux qu’il est clair qu’Obama répugne à toute action militaire contre leur pays. Mais ne s’est-il pas piégé lui-même, en laissant ses secrétaires d’État et à la Défense affirmer fréquemment, pour apaiser la droite républicaine et Israël, qu’en cas d’échec des sanctions, l’option militaire restait ouverte et en déclarant lui aussi que la perspective d’un Iran nucléaire était intolérable pour les États-Unis ? Mis sur la défensive par un échec de la diplomatie, ses adversaires auront beau jeu de ne cesser de lui rappeler les positions qu’il a prises. Bien sûr, compte tenu du sur-engagement militaire des États-Unis chez les deux voisins de l’Iran que sont l’Irak et l’Afghanistan et de sa volonté de s’en retirer prochainement, une action militaire américaine devrait se limiter à des bombardements sur les installations nucléaires iraniennes. Ne craignent-ils pas qu’on en vienne là ?

Tous affirment que non. Un professeur et diplomate me dit que si Bush lui-même n’a pas osé le faire, ce n’est pas Obama qui le fera. C’est peu convaincant, car dans une perspective américaine, la situation devient plus urgente qu’elle ne l’était sous Bush… Obama ne le fera pas, me répond-il, car ce serait la ruine de l’ensemble de sa vision et de son projet politiques pour le Moyen-Orient.

Peut-être. Je crois qu’Obama y résistera certainement très longtemps, mais dans ce cas, Israël qui menace déjà d’agir unilatéralement si nécessaire ne se sentira-t-il pas davantage « légitimé » ? « Non » me répond-il, comme la plupart de mes autres interlocuteurs. Les États-Unis, disent-ils, ont les moyens nécessaires pour retenir Israël de le faire, s’ils le veulent. « Ils le feront car Ahrmadinejad a affirmé publiquement à plus d’une reprise que toute attaque israélienne serait considérée comme une attaque américaine directe et traitée en conséquence. »

On touche ici un point central. On est généralement persuadé à Téhéran, que dans l’état actuel des choses, l’Iran a les moyens de dissuader toute attaque militaire américaine directe ou « indirecte ». La réaction de l’Iran prendrait certainement moins de 24 heures, nous dit-on. On évite d’être très spécifique sur ce que seraient les réactions possibles, mais le pouvoir les laisse facilement entrevoir. Au début mai, d’importantes manœuvres militaires ont été conduites dans le golfe Persique. On sait que l’Iran a les moyens de bloquer le détroit d’Ormuz qui lui est riverain et qui ferme tout le golfe Persique par lequel transite 40 % de tout le pétrole s’exportant vers le monde entier. Avec la 7e flotte américaine qui se trouve à proximité, Washington pourrait certes arriver à le dégager. Mais il faudrait pour cela des engagements militaires qui ne se limiteraient pas à des bombardements. Les capacités de rétorsion de l’Iran ne se limitent pas à cela. Depuis déjà un bon moment, Téhéran a ostensiblement joué un rôle modérateur en Irak et largement contribué à y faire baisser le niveau de la violence, en utilisant d’abord son influence auprès des formations politiques chiites pour mettre fin aux conflits armés qui les opposaient. Le but est de faciliter le départ des troupes américaines de son voisinage. Depuis les élections de mars dernier en Irak, l’Iran joue un rôle de médiateur dans les tractations visant à former un gouvernement de coalition. Il pourrait faire exactement le contraire pour pousser à un enlisement américain. Même chose chez son autre voisin, l’Afghanistan. Hamid Karzai qui, à l’irritation de Washington, a invité Ahrmadinejad à Kaboul et ne cesse de dire que l’Iran qui avait soutenu l’opposition armée aux talibans bien avant (et après) le 11 septembre 2001, joue un rôle stabilisateur dans son pays. Là aussi, la capacité de nuisance de l’Iran peut être considérable. Ceci sans parler de ce que pourraient être, face à une attaque contre l’Iran, les réactions du Hezbollah au Liban. De plus, comme ce fut le cas durant les trois premières années qui ont suivi le déclenchement de la guerre d’Irak, une nouvelle guerre contre un autre État musulman entraînerait sans doute une prolifération de divers groupes terroristes dans le monde arabo-musulman.

On sait tout cela à Washington et c’est pourquoi Obama mise tout sur des sanctions susceptibles d’entraîner un compromis acceptable aux États-Unis et à Israël. Mais en l’absence d’un tel compromis, Obama pourra-t-il effectivement retenir Israël ? Compte tenu du passé, il est au moins permis d’en douter.

Les craintes russes

À Moscou, où je me suis rendu après Téhéran, on dit avoir soutenu les nouvelles sanctions (tout en les ayant fait réduire) pour conjurer le pire. Alexandre Shumilin, directeur d’un centre d’études sur le Moyen-Orient à l’Académie des sciences m’affirme, quant à lui, avec une assurance surprenante, que des bombardements israéliens des installations nucléaires iraniennes auront lieu au plus tôt cet automne. « Obama n’y pourra rien » ajoute-t-il. Quand je lui objecte l’énormité des conséquences possibles, il les reconnaît facilement mais en soulignant que pour le gouvernement de Netanyahu ce sont des conséquences secondaires en comparaison de ce que serait la menace « existentielle » d’un possible accès de l’Iran à l’arme nucléaire. Il est difficile de croire que Netanyahu puisse vraiment penser que les dirigeants iraniens pourraient être assez suicidaires pour lancer une attaque nucléaire sur Israël. Il ne s’agit pas de cela fait remarquer Shumilin. Doté de l’arme nucléaire, l’Iran deviendrait lui-même un « sanctuaire » (comme on dit en études stratégiques) à l’abri d’une attaque nucléaire. Beaucoup à Tel-Aviv sont convaincus que dans cette situation, l’Iran multiplierait ses efforts pour mobiliser et soutenir des organisations comme le Hamas (la plus radicale des organisations palestiniennes) et Hezbollah au Liban. De plus, fort de son crédit politique renforcé dans les masses populaires des États arabes modérés, on croit qu’il réussirait plus facilement à les mobiliser contre leurs gouvernements et à les pousser sur une voie plus hostile à Israël… C’est là, à mon avis, prendre pour des réalités certaines, les rêves les plus débridés des Iraniens les plus radicaux.

Je me rappelle alors les propos du plus militant de mes interlocuteurs de Téhéran. Il m’expliquait sur un ton d’abord modéré que contrairement à beaucoup d’États arabes, l’Iran était défavorable à la création d’un État palestinien à côté d’Israël et qu’il préconisait un seul État commun. Il citait l’exemple de l’Afrique du Sud où la fin de l’apartheid n’avait pas signifié le départ où l’expulsion des Afrikaners blancs, pour souligner qu’un seul État sur l’ensemble du territoire de l’ex-Palestine ne signifiait en rien l’expulsion des Juifs et que cet État pouvait même être un État séculier, si ses citoyens le choisissaient ainsi. Pour beaucoup d’Israéliens, il s’agirait bien là de la fin de l’État juif. Là-dessus, Ahrmadinejad et Netanyahu sont pour une fois d’accord.

Comme à tous mes autres interlocuteurs iraniens, je lui demande enfin, s’il ne craint pas une attaque unilatérale d’Israël contre son pays. « En aucune façon », me dit-il sur un ton encore plus assuré que les autres. Puis, après un bref moment, il ajoute avec un regard et une expression de vive conviction qui m’ont troublé : « Entre nous, je souhaiterais une telle attaque, car le résultat rapide en serait la fin d’Israël… »

On dit souvent que les extrêmes opposés se soutiennent et se renforcent mutuellement… Il faut souhaiter que la largeur des espaces entre les deux se maintienne et s’élargisse. Heureusement le pire n’arrive pas toujours et souhaitons que ce soit encore le cas cette fois-ci…