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Du lit au lire. Poèmes présentés par Jacques Darras

janvier 2015

#Divers

Du lit au lire

La lecture, dit Sophie Loizeau, est une excitation. D’ailleurs, elle ne le dit pas tant qu’elle le montre. À moitié, au quart, de manière indirecte, oblique, par groupes de propositions abrégées, flottantes, qui s’achèvent dans le blanc de la page, le silence. Où la lecture les prolonge, les poursuit, les débusque. Il y a dans l’acte même de ce contact avec le lecteur une nonchalance, une désinvolture, une insolence, une langueur qui, si on tente de les caractériser, renvoient à une posture aristocratique. Ici, l’auteur joue sciemment avec le désir, le nôtre comme le sien. Ce qu’elle compose avec notre participation, notre connivence, c’est ce qu’elle nomme « le mythe de soi ». D’ailleurs, scrutons bien le titre du livre la Femme lit1, qu’on serait d’abord tenté d’interpréter comme une activité verbale du sujet « la femme », mais qui, les pages du livre une fois feuilletées, prend très visiblement la forme d’un « lit » où s’étendre pour penser et rêver. Lire, activité très présente dans les textes de Sophie Loizeau, c’est de préférence au « lit ». Lire est activité amoureuse et désirante. Donc poétique.

akènes, regroupés en glomérule
trois aires de répartition du fantastique le lit,
la maison, la forêt, à lui seul un platane2

Mieux qu’un simple paysage est planté en ces trois vers. S’y esquisse la thématique d’ensemble de son auteur, composée des trois lieux favoris et récurrents « le lit, la maison, la forêt ». Soit l’affirmation d’un art lucide, volontairement humble. On ne s’échappe jamais très loin, semblerait-il, à lire Sophie Loizeau. Sauf que la topographie restreinte qu’elle regroupe sous l’image du fruit (akènes/glomérule) ressortit, nous dit-elle, à « trois aires de répartition fantastique ». Là commence l’originalité de l’auteur. Derrière l’insolence clairement affirmée, l’érotique audacieuse où l’écrivain femme explore et expose les plis et replis de son corps jusque dans ses sécrétions sexuelles, s’installe une familiarité avec l’innocence du conte. Demeure en nous, dit-elle de manière de plus en plus insistante (on se référera aux textes récents le Roman de Diane, mais aussi Lys3), une forêt originelle ayant à voir avec l’animalité et la sauvagerie. Autrement dit, nous ne dépassons jamais tout à fait l’enfance, raison pour laquelle l’excitation provoquée par l’acte même de lire nous renvoie au trouble originaire causé par la découverte de la sexualité et de l’intimité.

la nuit qui rôde autour de la maison, une ombre approche met
sa figure. la vitre reflète les profondeurs du salon.
clore les volets avant la nuit.
irrésistible l’intimité des maisons épiée du dehors. à l’étage
les rideaux sont tirés.
l’ombre rejoint les bois y fond. en vérité elle poursuit une
existence entièrement masquée par les arbres. nulle trace
sinon celle d’une étoffe traînée sous la fenêtre. elle pense aux
apparitions assez phénoménales de l’abbaye de Mortemer, aux
mortes livrées à elles-mêmes.

Extrait du récent Roman de Diane et intitulé « La forêt », ce bref chapitre montre une adulte, mère d’une petite Nina, revivant à travers elle, par confusion d’enfances, les peurs forestières ancestrales qui furent les siennes et sont demeurées au fond d’elle. C’est-à-dire au fond de l’humanité. Spontanément, le réel de leur maison en lisière d’une forêt devient le réel fabuleux des contes du Petit Poucet ou du Chaperon rouge. Le bois où le couple mère/fille se promène jusqu’à la tombée du jour se peuple et repeuple d’oiseaux qui les frôlent et suscite l’inquiétude.

des bris de branches quoique ouatés, autre chose.
la neige désoriente, une bête en suspension la frôle et crache.
diane calme son cœur avance tant qu’elle fait suffisamment
clair.

Ici, qu’on ne se frotte pas les yeux, la lumière du jour a beau avoir baissé, il faut effectivement lire « elle fait clair ». Le retour régressif à l’enfance de la littérature, à savoir les fables, les contes, s’accompagne chez Sophie Loizeau d’une réforme parallèle de la grammaire narrative. De la grammaire tout court. Très placidement dès la Femme lit ou plus récemment encore dans Caudal, l’auteur a pris la décision d’installer un code concurrent des grammaires masculines qui, sous prétexte de marquer le neutre impersonnel, reprennent depuis toujours, dans la langue française du moins, le « il » masculin, de même qu’elles confortent la domination du « genre » masculin dans tous les accords verbaux. De là, on l’aura compris, « elle fait clair ». Intervention d’autant plus astucieuse et maligne que la littérature est précisément le lieu où l’on accepte plus facilement qu’ailleurs le changement de conventions.

l’usage a érodé il (neutralisation). elle résolument sexuelle on dirait
nous/vous/ils/ le masculin pluriel a submergé.
elles s’aiment encore pourtant. comment signifier que elles
comprend il alors qu’on subodore la présence de elle dans ils
rien ne prouve qu’elle s’agisse d’une femme et d’un homme –
le contexte bien sûr.
et la coutume
elle y a nécessité à ce que j’existe visiblement à l’intérieur du
texte, à m’emparer à mon tour de la langue4

Par-delà ces stases réflexives à la fois sérieuses et joueuses, l’intérêt que suscite le travail de Sophie Loizeau réside précisément dans son évolution, son développement. Depuis la Nue-bête et Environs du bouc5, un parcours rapide a été accompli. Retournant à ces premiers textes, on mesurera combien les thèmes essentiels y étaient déjà posés et comment ils ont été transformés par reprises d’art successives. C’est d’abord cette évolution que nous voulons retenir.

qu’il en soit ainsi que ces grognements d’elle
aient à voir avec ceux des louves
son mufle et la mouille qui la fait luire
entre les cuisses
après me semblera vivant l’ensemble de mes craintes
le prunus du jardin à feuilles battantes
de chauves-souris
à la tombée des nues le lent
défroissement d’une ombre6
  • 1.

    Sophie Loizeau, la Femme lit, Paris, Flammarion, 2009.

  • 2.

    Id., Caudal, Paris, Flammarion, 2013.

  • 3.

    S. Loizeau, le Roman de Diane, Paris, Rehauts, 2013 et Lys, Les Cabannes, Fissile éditions, 2014.

  • 4.

    S. Loizeau, la Femme lit, op. cit.

  • 5.

    Id., Nue-bête, Chambéry, Comp’act, 2004 et Environs du bouc, Paris, Éditions de l’Amandier, 2005.

  • 6.

    S. Loizeau, Nue-bête, op. cit.