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Dans le même numéro

Aux antipodes

Vivre entre mes deux langues-cultures

juin 2019

#Divers

Originaire d’une double culture franco-vietnamienne, la famille de l’auteure a choisi le français comme langue maternelle, obligeant l’auteure à apprendre le vietnamien, qu’elle n’entendait que comme une mélodie secrète, par elle-même. Elle continue d’explorer cette zone entre deux langues-cultures, faite de dialogue et de traduction, et refuse la notion d’identité.

« Vivre de paysage,

une ressource qui ne tarit pas[1]. »

Entre mes deux langues-cultures – française et vietnamienne – jamais équilibrées, le voyage reste dérangeant. Allers et retours incessants, de chocs en adaptations, de deuils en retrouvailles, je n’ai pas vécu pleinement d’un paysage. Le parcours est pourtant jalonné de scènes familières. M’efforçant de décentrer mon point de vue, à chaque fois, une transformation s’opère en moi. Je ne sais plus ce qui change : moi-même, ma pensée, ma vision du monde ? Ou bien le paysage même ?

Deux points de départ aux antipodes. Le premier est ma langue-culture française : même si celle-ci fut d’emblée maternelle, elle n’a pas été pour moi si évidente, jamais complètement acquise. Je l’ai défendue, affirmée, travaillée au corps pour la rendre mienne. Le second est la langue-culture vietnamienne qui m’a paru très difficile pour me l’être appropriée tardivement. J’ai ainsi parcouru un chemin bien escarpé, entre la France et le Vietnam, dans les deux sens, pour essayer de comprendre comment ces deux pays m’habitaient et comment j’ai exploité les ressources culturelles entre ces deux mondes.

De la disharmonie à l’écart

Mon père d’origine franco-vietnamienne (son grand-père venu en Indochine épousant une Vietnamienne et ses traditions) refusait de se laisser envahir par un possible mal-être que pouvait générer notre double culture. Je l’entends me dire depuis mon enfance qu’il se sent « Français en France et Vietnamien au Vietnam ». Mais comment est-ce possible de dissocier ainsi deux cultures qui sont en moi ou les associer harmonieusement ? Je n’ai pas réussi, ou alors j’ai pris le parti de l’une au détriment de l’autre. Presque naturellement, j’ai longtemps comparé ces paysages, leurs oppositions. Je me suis aussi toujours demandé comment je pouvais m’approprier simultanément deux paysages opposés.

Entre les deux, il y a en réalité un écart immense. On aurait naturellement tendance à vouloir combler cet écart, à coups de nostalgie, de rejet de l’une ou l’autre culture, de déchirements. « Non, on ne se sent pas déchiré », me disait mon père. Pourtant, je constatais au sein de notre famille des frustrations de part et d’autre : ce Vietnam lointain, des préférences culinaires, des manières de penser, des conversations à la française, l’accueil chaleureux de nos invités à la vietnamienne. J’entendais ses critiques vis-à-vis de nos deux cultures qui lui permettaient selon lui de « mieux comprendre » sa double culture et de la « digérer ». Je ne suis pas parvenue à accepter complètement ce regard critique, mais je l’ai observé. Puis j’ai récemment pris conscience que c’est du côté de cet écart immense entre les deux langues-cultures qu’il fallait aller explorer. Je suis en effet dans cet écart, comme nous tous, sans doute, à l’heure où la mondialisation est notre paysage. Je ne m’identifie ni à une Française, ni à une Vietnamienne.

L’absurdité de choisir

Originaire d’une double culture, ma famille avait choisi le français au détriment du vietnamien. Un choix absurde, courant à l’époque, émanant d’une croyance où le plurilinguisme pouvait être un frein au développement cognitif de l’enfant – alors qu’aujourd’hui, il est scientifiquement démontré qu’il n’y a pas à choisir entre deux langues. Le choix le plus sensé est en réalité celui du plurilinguisme, qui permet à l’enfant de développer plus largement ses capacités d’apprentissage, dans tous les domaines, pas seulement les langues.

Pourquoi en effet devoir choisir, au nom d’une prétendue volonté d’intégration, entre deux langues, deux cultures, alors qu’elles peuvent coexister, se croiser et favoriser ainsi une multiplicité de connexions neuronales pour appréhender ouvertement le monde ?

Victime de la doxa de l’époque, j’ai ressenti de grandes frustrations de ne parler ni comprendre le vietnamien, excepté pour des balbutiements comme dormir, manger, bonne nuit, maman, papa,  etc. La langue vietnamienne était une partie de moi-même que je ne pouvais comprendre, qui m’échappait. Sectionnée de l’intérieur, de l’extérieur. Au-dedans, un chant vietnamien maternel qui s’adressait aux autres, ceux qui comprenaient cette langue, jamais à moi, ni à mon frère. Une mélodie secrète dont j’entendais la sonorité des mots sans rien comprendre, mais sensible à sa musicalité, mon corps frissonnait. Cette langue, qui n’était pas mienne, me laissait imaginer que je pouvais exister autrement.

Cette poésie retentissait aussi d’images noires, de cauchemars. Le Vietnam, dans l’imaginaire de mon enfance, n’est pas que des images d’Épinal. Il y avait l’engagement de mes parents contre la guerre du Vietnam. Les convictions et la lutte pour l’indépendance, l’esprit de solidarité avec les « frères » ; les réunions de militantisme jusque tard le soir, les fêtes, les cours de vietnamien le samedi après-midi, où c’était plutôt l’occasion de se retrouver que d’apprendre à communiquer en vietnamien ; les informations du soir au journal télévisé de 20 heures où les correspondants de guerre et le présentateur nous communiquaient, d’une voix grave et d’un regard triste, les nouvelles dramatiques de la guerre.

Revendication, appropriation

C’est ce chant-là, à la fois étranger et familier – images de cartes postales, idées revendicatives, d’indépendance – qui m’a guidée, dessinant mon parcours personnel et professionnel depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui. La quête de mon devenir a suivi cette ligne de chant indéchiffrable. J’en apercevais juste des contours, un relief flou qu’on ne peut reproduire qu’avec des couleurs infidèles.

La langue française, j’ai essayé de la garder en moi, car je la voyais m’échapper, jamais acquise. Inconsciemment, pendant longtemps, j’ai dû combattre les préjugés sur ma double culture en revendiquant d’abord mon appartenance à la langue française, ma langue maternelle. Je reste étonnée que, dans un pays comme la France, où l’on se targue d’ouverture d’esprit et d’ouverture culturelle, de comprendre l’histoire d’une nation et les multiples héritages qui la composent, l’acception de la notion de tolérance se réduise finalement à des schémas figés, à des a priori sur l’identité.

Je considère ma relation à la langue française, non comme un héritage transmis à ma naissance, mais comme un patrimoine familial que j’ai dû travailler au corps pour pouvoir me l’approprier pleinement.

Depuis mon enfance, mes parents parlent essentiellement en français, utilisant le vietnamien comme une langue à part. J’ai toujours néanmoins ressenti une différence entre les parents de mes amis français et les miens, même si ceux-ci n’ont aucun accent. Maîtrisant correctement le français et le vietnamien, mes parents expriment toutefois à travers leurs mots, à leur insu, un espace vide, linguistique de part et d’autre. Des lacunes en vietnamien dans le domaine de la littérature, puisqu’ils n’ont pas fait d’études secondaires au Vietnam. Ils ne maîtrisent même pas le vietnamien soutenu. En français, il leur manque aussi un certain nombre d’expressions, n’étant pas issus d’une famille française à part entière. Tous deux ont grandi dans une famille franco-vietnamienne : ma mère élevée par un beau-père français et mon père d’origine paternelle française.

Leurs maladresses dans les deux langues m’ont marquée jusqu’à en souffrir intérieurement. Leurs erreurs à l’oral écorchent mes oreilles, à l’écrit mes yeux. Je ressentais un malaise de voir mes parents ne pas parler comme les autres, autant en français qu’en vietnamien, même s’ils parlent ces deux langues très correctement et sans accent. Il reste toujours une limite invisible et infranchissable. Et c’est certainement notre point de vue sur la langue et la culture qui délimite les territoires. Le binôme langue-­culture indissociable ne peut être figé, même s’il contient ses propres finesses, ses nuances.

À la maison, notre discussion préférée portait sur la différence entre les nuances de la langue vietnamienne et celles de la langue française. Nous mettions souvent en regard les deux langues ; nous parlions de ce que l’on peut exprimer dans une langue, de ce que l’on exprime autrement dans l’autre langue. En discutant avec mes parents, en étudiant, en travaillant entre et sur mes deux langues-cultures, je me suis intéressée à la comparaison, et j’ai fini, comme le préconise François Jullien, par les placer en vis-à-vis. Aucune langue-culture n’est « identité » ni même « esprit », ou bien elle est amenée à mourir. Selon lui, il y a seulement des ressources inépuisables, à explorer[2].

Mes deux paysages

Ainsi, l’apprentissage du vietnamien m’a amenée à redécouvrir la langue française, une langue riche pour exprimer les concepts. On dit que c’est la langue de Descartes, la langue de la méthode, celle qui montre et démontre. Originaire du grec et du latin, le français est la langue du discours, du dialogue socratique. Le dialogue est un échange de points de vue différents, divergents. Dans une discussion en France, on se contredit, on se coupe la parole. Il arrive même qu’on ne finisse parfois pas ses phrases et personne ne s’en offusque. Pour se sentir vivante, la pensée s’appuie sur le discours, le logos. Madame de Staël aimait ces salons où, même si l’on parlait tous en même temps, tout le monde s’entendait. Le français est une langue de connivence, qui invite à l’échange, selon Heinz Wismann[3].

Comme un chant merveilleux, cette langue vietnamienne m’a fait rêver, encore aujourd’hui,
bien que je la parle couramment, certes avec un accent français
très fort.

De l’autre côté, celui où j’ai longtemps éprouvé une frustration, c’est la langue vietnamienne qui a bercé mon enfance, étrangement, car je ne la parlais ni ne la comprenais. Inaccessible, comme cette patrie lointaine, le Vietnam de mes parents. À la maison, quasiment au quotidien, j’entendais ma mère parler vietnamien au téléphone à ses amis, et à mon père quand ils ne voulaient pas que je comprenne leur discussion.

Comme un chant merveilleux, cette langue vietnamienne m’a fait rêver, encore aujourd’hui, bien que je la parle couramment, certes avec un accent français très fort.

Le vietnamien est une langue chantante comme l’italien. Le vietnamien est aussi la langue de la poésie ; celle qui chante l’amour, la guerre, leur joie et leur chagrin. Tant de mots différents pour dire « aimer », alors qu’en français, il n’y a pratiquement qu’un seul verbe, le même pour dire qu’on aime le chocolat ou une personne. Il faut en français des adverbes, des tournures, des détours et périphrases, des images pour donner de la poésie au verbe « aimer ».

J’ai longtemps éprouvé un déchirement, un manque de ne pas connaître ce Vietnam idéal et sa langue expressive. Ce suave amalgame n’est en réalité que le résultat de souvenirs des autres – mes parents, mes oncles et tantes, ma grand-mère, les amis de mes parents. L’attachement à la langue et au pays ne m’appartenait pas réellement. Rien de palpable, rien de tangible, quand il manque la langue et la réelle rencontre au pays. Ceux qui viennent et reviennent de ce lointain avaient le même récit ponctué par l’histoire : avant la guerre, la douceur de vivre ; la guerre et le cauchemar douloureux ; l’après-guerre et la perte d’une partie de soi-même, de ses rêves, des siens, l’exil. Ainsi, une mélodie nostalgique m’a accompagnée longtemps comme unique leitmotiv.

Aujourd’hui seulement, je réalise que j’ai voulu combler le vide d’une langue manquante. Le processus de transformation est certainement plus constructif et créatif, pareil à la sculpture de la matière qui prend forme et sens selon l’intention et le geste. La voie de la nostalgie m’apparaît ainsi comme une impasse.

Nostalgie transformée

La longue mélancolie n’est pas motrice, tout comme le sentiment sombre de l’exil. Je crois plutôt au pouvoir de la transformation, par la modification du regard sur le passé. La nostalgie n’est pas source de création si on ne sait pas la regarder pour la déconstruire, et la modeler dans cet espace apparemment vide. Ou alors la nostalgie offre seulement une création banale, fade, mièvre. Je n’aime pas les œuvres qui expriment la nostalgie sur le Vietnam. Je n’aime pas non plus l’extrême où le Vietnam est obscur.

Le point de vue de l’écrivaine Linda Lê sur l’écriture m’a ouvert les yeux[4]. Pour l’auteure, l’écriture est un travail de mise à nu, plutôt que la construction d’une forteresse qui empêche la démarche introspective authentique. Longtemps, je suis restée avec un regard nostalgique sur le Vietnam, à l’image de mon environnement familier. Ce regard nostalgique, où les sons, couleurs, saveurs étaient doux et colorés, regorge de clichés, reflétant une myriade de belles images qui composent l’exotisme. Cette mélodie édulcorée s’est prolongée jusqu’à mon premier voyage au Vietnam, plus exactement jusqu’au moment où j’ai décidé d’apprendre le vietnamien, après mes études.

J’ai refusé d’aller pour la première fois au Vietnam sans pouvoir parler la langue. Cette quête identitaire impliquait de pouvoir communiquer en vietnamien, et non en anglais. J’ai refusé de n’être qu’une touriste pour mon premier voyage. Pendant mes études de journalisme, j’ai ainsi suivi une licence de langues orientales de l’université de Paris VII avec le projet de partir là-bas. Évidemment, mes connaissances linguistiques n’étaient que livresques. En débarquant sur le tarmac de Hô-Chi-Minh-Ville, en 1994, c’est une odeur, une chaleur très fortes et une obscurité qui m’ont envahie et ont formé ce premier paysage du Vietnam. Embués, assourdis, mon corps et mon esprit passaient le sas de l’adaptation. Je n’ai pas compris grand-chose de cette phase, pas plus d’ailleurs que ce que l’on me disait en vietnamien.

Je sais seulement, avec beaucoup de recul, que mon désir d’identification à ces « frères et sœurs » venait rassurer mon inconscient. Ce désir de leur ressembler, d’être reconnue comme une des leurs. Mon allure, ma taille, ma tenue vestimentaire trahissaient toute tentative d’usurpation. Mon accent, dès que je prononçais le premier mot d’une phrase, marquait la frontière entre eux et moi. Leur regard, le ton de leur voix se trans­formaient dès mon premier mot. Combien d’efforts, de tentatives pour prononcer correctement, alors que je ne maîtrisais pas les mots et leurs tons. À l’université, où je prenais des cours pour améliorer mon vietnamien, mon professeur m’affirmait que je ne pourrais jamais changer mon accent, que je garderais cette prononciation bien à la française. Ce premier échec, cette première désillusion me rendaient triste, furieuse. J’articulais en effet trop fortement les mots comme on peut l’exiger en français. Il n’y avait aucune douceur dans ma prononciation, qui écorchait et déformait le chant de cette langue en cacophonie.

Il m’a fallu des années pour adoucir, un tant soit peu, ma prononciation. J’avale ainsi les mots, parle à voix basse et me force à parler avec une voix doucereuse, pas du tout naturelle. Et c’est une semi-victoire. Le principe fonctionne. L’illusion est presque parfaite pour certains mots ! Je peux même parfois me faire passer pour une femme des ethnies, de là-haut, dans les montagnes. Mais à quoi bon ! L’accent révèle aussi une part de soi-même. Ce n’est pas ici une question de culture, mais de nature.

Puis j’ai vécu une étape formatrice ; le même rituel conversationnel à chaque première rencontre – les mêmes tournures, les mêmes questions, que ce soit dans la rue, chez un commerçant, dans une file d’attente de l’administration : Comment vous appelez-vous? De quel pays venez-vous? Vous n’êtes pas Vietnamienne? Hein? Thaïlandaise? Indienne? Sud-Américaine? ­Philippine? Non? Vous êtes Occidentale, alors? Métisse? Mais vous n’avez rien de vietnamien, ce n’est pas possible! Quel âge avez-vous? Trente-cinq ans? Combien d’enfants? Comment! Vous n’avez pas de famille à votre âge? Je vais vous chercher un mari! Depuis combien de temps êtes-vous au Vietnam? Tant d’années et votre accent est si mauvais! Ah, vous vous débrouillez bien quand même, si ce n’est pas votre langue maternelle! Vous aimez vivre au Vietnam? Vous ne voulez pas rester en France? C’est incroyable!

J’ai ainsi joué mille fois la même interaction. Puis j’ai écouté attentivement les conversations entre autochtones, repéré mes difficultés pour répondre et observé les manières de raconter mon histoire par des Vietnamiens à leurs pairs. J’ai alors appris à répondre dans une forme standardisée.

Refuser l’identité

Je me suis longtemps laissée aller à ce jeu qui m’amusait et qui a fini tout de même par m’agacer. Cette forme d’interaction me renvoyait toujours la même image que je me construisais face à mon interlocuteur et qui figeait mon désir de devenir. Je ne veux ainsi plus m’affirmer à travers la notion d’identité. Pour finir l’anecdote sur les interactions, j’ai décidé de couper le rituel, quitte à étonner, voire à vexer mes interlocuteurs. En France, on trouverait en effet que ce type de questions relève d’une curiosité indécente, d’un manque de politesse et de discrétion. J’ai essayé de comprendre les raisons de ce type d’interactions. Il a effectivement un intérêt pour pouvoir se positionner. En français, on dit « tu » ou « vous », on peut appeler « Monsieur », « Madame » ou encore par le prénom, alors qu’en vietnamien, on utilise toute une série d’appellations obéissant à une hiérarchie familiale, correspondant aux liens de parenté, même avec des étrangers (tonton, tata, frère aîné, petite sœur,  etc.).

Je ne veux ainsi plus m’affirmer
à travers la notion d’identité.

Après dix années de vie au Vietnam, je suis revenue en France avec presque deux langues, pas vraiment deux cultures. D’illusions en désillusions, de tentatives d’identification en transformation, est arrivée la naissance de ma fille qui, physiquement, ressemble à une « vraie » vietnamienne. Comme un cadeau ramené du Vietnam, elle est le symbole de mes illusions et désillusions réunies. Je ne lui parle pas vietnamien, complexée encore, reproduisant finalement la même erreur que mes parents avec moi. Mais au-delà de cette lacune, elle incarne cet écart entre mes deux langues-cultures. Elle est un puits de ressources dont elle se nourrira, je l’espère, pleinement.

Mieux que combler, explorer

Pour survivre à mes propres manques, je m’étais réfugiée dans l’amour de l’écriture en français. Mais j’ai eu une grande difficulté à réaliser ce désir d’écriture créative, intimement lié à ma relation à la langue, aux deux langues – française et vietnamienne – longtemps privées de cohabitation.

Je revendique la langue française, m’en abreuvant à travers les lectures littéraires, poétiques, les écrits journalistiques, le théâtre, les discours. Le verbe à la française, les mots français magnifiques, drôles, l’art de jouer avec les mots. L’art de la critique – décrire, analyser, décortiquer une œuvre. La langue française symbolise pour moi l’élégance. C’est aussi avec elle que je m’épanche, que je pourrais dépeindre mes états d’âme, mes inquiétudes, mes rêves, mes désirs noirs ou plein d’espoir. La langue française nourrit ma pensée. Mais de ma plume en sort une poésie mièvre, un univers sombre. Vaine tentative. Ce refuge dans l’écriture en français s’apparente en réalité à une volonté de combler un vide. Décentrant mon point de vue entre mes deux langues-cultures, j’ai relativisé la notion d’identité.

Je n’ai ainsi sans doute pas fini de faire le tour de cette zone encore inexplorée entre mes deux langues-cultures, autour de l’écriture créative en français, autour de la littérature vietnamienne qui m’a longtemps paru inaccessible. Mes amis vietnamiens disent que j’ai l’âme vietnamienne. D’autres disent que je suis bien française. Quelle horreur ! « L’âme », comme « l’identité », est un terme creux. Je veux seulement construire et devenir, continuer à explorer cette notion de vis-à-vis.

Avant d’aller au Vietnam, j’avais écrit un poème d’amour en vietnamien à un homme qui m’avait dit n’avoir rien compris ! Ce texte, je l’ai oublié. J’aurais dû le garder pour observer aujourd’hui cet univers étrange entre le français et le vietnamien. Justement, je suis prise d’un nouveau jeu au sein de ma double culture : explorer cette autre dimension. Sur cette troisième voie, entre les langues-cultures, j’espère trouver des ressources pour la créativité. Est-ce vraiment un hasard de me retrouver à travailler dans une librairie qui organise un festival unique en son genre, donnant la parole aux traducteurs ? Passeurs d’exception entre deux langues-cultures, les traducteurs ne cessent d’arpenter les écarts. Ils montrent une voie. C’est de ce paysage, de cet écart, sans identité linguistique ni culturelle où tout commence par la déconstruction et abondant de ressources si différentes, opposées pour la créativité, dont je voudrais vivre.

 

[1] - François Jullien, Vivre de paysage ou L’impensé de la Raison, Paris, Gallimard, 2014.

[2] - Voir, entre autres, François Jullien, Si près tout autre. De l’écart et de la rencontre, Paris, Grasset, 2018.

[3] - Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012.

[4] - Linda Lê, conférence «  Mémoire d’exil(s)  », Théâtre de l’Odéon, Paris, 23 janvier 2018.

Mai Lan Vidal

Responsable presse et logistique du festival VO-VF, elle a publié « L’intégration à la vietnamienne » (Esprit, mai 1997).

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