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L’avenir de la liberté. Rousseau, Kant, Hegel par Michaël Fœssel

PUF, coll. « Une histoire personnelle de la philosophie », 2017, 216 p., 17 €

mai 2018

#Divers

L’ouvrage que propose Michaël Fœssel est tiré d’un cours enregistré pour « La Librairie sonore » ­(Frémeaux et Associés), qu’on peut donc consulter en version audio. Il inaugure la collection « Une histoire personnelle de la philosophie », dirigée par l’auteur. Le statut de ce texte lui confère une grande clarté pédagogique, doublée d’une proposition spéculative : car Michaël Fœssel a problématisé cette histoire de la philosophie revendiquée comme « personnelle », à travers le prisme de la liberté. La liberté est donc tout à la fois la clé d’organisation du cours et, selon lui, la clé d’intelligibilité de la modernité. Une modernité dont les trois grands noms, choisis à l’aune du concept, sont Rousseau, Kant et Hegel.

La liberté va trouver chez ces trois philosophes une acception nouvelle. Rousseau a d’abord fait émerger un concept neuf de liberté dans le champ politique : il l’appellera « autonomie », se donner à soi-même sa propre loi, ce qui permet de résoudre le conflit entre obéissance et liberté, à condition que l’individu puisse se penser comme citoyen et que le bien de tous puisse être perçu comme supérieur aux désirs égoïstes. Nouvelle anthropologie, nouveaux fondements politiques, la liberté et la raison vont de conserve et ouvrent la voie de l’émancipation. L’hétéronomie, ou l’obéissance à un autre, qu’il soit dieu, roi ou maître, est la condition de l’aliénation.

Aliénation politique, mais aussi morale. Si Rousseau ouvre la voie des Lumières dont Kant sera le chantre – « ose penser par toi-même » –, ce dernier va faire de la liberté le fondement de sa philosophie morale. Que tout ce qui relève de l’expérience soit soumis à un déterminisme strict dont les lois sont à chercher du côté de l’activité du sujet, il n’en demeure pas moins un domaine soumis à un autre type de législation : celui de la morale. Là encore, le mot clé est l’autonomie. Fœssel discute la morale « rigoriste » kantienne en convoquant différents types de critiques, et notamment celle de Benjamin Constant, autre adepte de la liberté, mais dans un sens « libéral » : la liberté devient alors le point d’achoppement de la philosophie, c’est en son nom que le combat théorique s’organise. Or la liberté nouvelle qui naît sous la plume de Rousseau, qu’élaborera Kant comme la clé du système, et dont Hegel s’emparera pour inaugurer la philosophie de l’histoire, se distingue radicalement de la liberté du libéralisme. « Radicalement », précisément parce qu’elle est radicale : la liberté est au fondement, et non une « propriété » de l’homme, ou seulement un droit abstrait.

C’est qu’à l’émergence de ce nouveau concept répond le grand événement historique de la Révolution française : l’idée de la liberté se fait corps, et les philosophes contemporains n’auront de cesse de l’interroger et de la commenter. Après Kant, subjugué par 1789, c’est Hegel qui, voyant se réaliser l’Idée de liberté, va accomplir le pas supplémentaire et historiciser ce qui pour Kant ne pouvait relever du monde sensible : la liberté se fait histoire, elle chemine dialectiquement vers son accomplissement, où rationnel et réel s’identifient. Et si son optimisme a fait long feu, l’idée même d’un processus dépassant la volonté des individus continue de sous-tendre la plupart de nos discours, notamment en sciences humaines. Mais c’est au prix de la liberté. Et là sans doute réside toute l’ambiguïté d’une science de la liberté, projet hégélien que les totalitarismes transforment et trahissent, et que la démocratie entérine en laissant aux experts le monopole de la science du politique.

Il faudrait alors pouvoir continuer de tenir ensemble raison et liberté, sans transformer celle-ci en objet de science et celle-là en outil technique : ce serait retrouver le sens original que lui ont donné Rousseau, Kant puis Hegel : la liberté comme socle sans lequel il n’y aurait pas de monde humain. Comme l’écrit l’auteur, « Dans l’action morale, dans le champ politique ou dans l’histoire elle-même, la liberté constitue le principe grâce auquel tout devient intelligible en même temps que praticable. » Et il faut souligner le « en même temps », l’ambition de la philosophie n’étant plus de théoriser l’action, mais d’agir en même temps que de penser. Si la Révolution française sut allier ces deux dimensions pratiques et théoriques, la philosophie de la liberté qui l’a précédée et suivie a dessiné l’espace d’une modernité dont la promesse n’a pas encore été tenue, la raison s’affaissant en technique – mais qui précisément de ce fait demeure un lieu de questionnement et d’imaginaire politique inépuisable.

La démonstration est rigoureuse, mais n’oublie pas de déployer un véritable cours sur chacun de ces auteurs : entre histoire de la philosophie et « leçon », l’ouvrage propose un angle original et programmatique puisqu’il est le premier d’une collection dont on attend les prochains livres.

Mazarine Pingeot

Mazarine Pingeot

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À l’occasion de la rétrospective consacrée à Chris Marker par la Cinémathèque française, le dossier de la revue Esprit revient sur les engagements de celui qui en fut un collaborateur régulier. Propres à une génération forgée par la guerre, ces engagements sont marqués par l’irrévérence esthétique, la lucidité politique et la responsabilité morale. À lire aussi dans ce numéro : Jean-Louis Chrétien sur la fragilité, les défis du numérique à l’école et les lectures de Marx en 1968.

 

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