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Dans le même numéro

Quel progrès faut-il mesurer ?

juin 2009

#Divers

Même si la plupart des économistes reconnaissent que le produit intérieur brut (Pib) n’est pas un indicateur de bien-être, il y a bien longtemps que l’opinion en fait un tel usage : nous vivons les yeux rivés sur le taux de croissance du Pib qui est devenu l’indice central de référence non seulement pour qualifier les évolutions de nos sociétés mais également pour comparer les performances de celles-ci au niveau international. Les critiques d’un tel mésusage du Pib, les remises en cause de l’assimilation entre croissance du Pib et progrès ainsi que les propositions d’instruments de mesure complémentaires ou alternatifs1 n’ont, jusqu’à aujourd’hui, pas réussi à provoquer la double réévaluation dont nous avons besoin : revoir en quoi consiste aujourd’hui le progrès d’une société ; réviser les modalités de mesure de celui-ci, s’il est démontré que cela est nécessaire.

Deux événements sont néanmoins susceptibles de faire évoluer les opinions et les conventions qui les étayent. D’une part, le président de la République français a mandaté deux prix Nobel pour réunir une commission chargée de réfléchir sur la mesure de la performance économique et du progrès social (la commission dite Stiglitz doit rendre prochainement son rapport). D’autre part, alors même que plusieurs de ses représentants avaient longtemps manifesté une grande réticence à l’ouverture d’une telle réflexion et à l’intérêt de développer des instruments de mesure alternatifs ou complémentaires au Pib, l’Organisation de coopération et de développement économique (Ocde) a inauguré en 2007 une réflexion sur la mesure du progrès qui semble de nature à ouvrir les principales questions et qui fait état d’un consensus sur la nécessité de recourir à d’autres instruments que le Pib pour mesurer le progrès des sociétés.

Dans les deux cas néanmoins, la réflexion est organisée, et pour ce qui concerne la commission Stiglitz, conduite en totalité, presque exclusivement par des économistes et des statisticiens, sans que ni des disciplines telles que la philosophie, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie notamment en soient partie prenante, d’une part, et, d’autre part, sans que la société civile soit organiquement associée et consultée alors même que la question de savoir en quoi consiste aujourd’hui le progrès et comment nous pouvons le mesurer pourrait et devrait constituer un objet central (et une occasion unique) de cette délibération collective dont nous avons tant besoin2.

Dans un premier moment, je voudrais revenir sur l’assimilation du progrès avec la croissance économique. Pourquoi avons-nous pu un jour assimiler progrès et croissance économique et accepter que le taux de croissance du Pib constitue une mesure acceptable du progrès ? Il importe absolument de comprendre ce processus pour mieux pouvoir nous en déprendre. Ensuite, revenant sur les raisons pour lesquelles on ne peut plus désormais assimiler progrès et croissance du Pib, je voudrais m’interroger sur le progrès que nous voulons mesurer (le progrès de qui, de quoi ?), puis me demander si et comment nous pouvons mesurer celui-ci.

L’assimilation de la croissance économique au progrès

Comment avons-nous pu assimiler progrès et croissance économique ? Comment en sommes-nous venu à considérer le produit intérieur brut (Pib) comme une représentation acceptable du progrès des sociétés et un indicateur suffisant pour comparer les performances relatives des sociétés ? Cela ne va pas du tout de soi. Si nous nous arrêtons un instant et nous nous débarrassons de nos préjugés, il est même terriblement curieux de raisonner ainsi. Comme l’écrivait Bertrand de Jouvenel en 1968 :

L’anatomie de la richesse n’est pas une physiologie du bien-être […]. Étant donné le surcroît de puissance dont nous avons disposé, l’existence des hommes a été moins améliorée que ne l’aurait imaginé un homme d’autrefois : il s’attendrait à ce que la richesse de la civilisation fût annoncée par la beauté des villes et le langage des citoyens. Un homme du xviiie siècle aurait pensé à la beauté du cadre de vie, à la diffusion de la culture, à l’augmentation de la participation à la vie intellectuelle, artistique, civique3.

Je vois trois grands types de raisons à cette assimilation, dont la plupart des économistes se défendent d’ailleurs aujourd’hui, reconnaissant que le Pib n’est pas un indicateur de bien-être et encore moins un indicateur de progrès. Des raisons philosophiques « positives », des raisons qui tiennent plutôt à l’impossibilité de procéder autrement, enfin, des raisons fondées sur des corrélations rassurantes.

Des raisons philosophiques qui voient dans la production et la consommation des actes humains par excellence

Pourquoi les xviiie et xixe siècles ont-ils pu s’acheminer vers l’idée que la plus grosse production possible constituait l’une des dimensions, voire la dimension principale, du progrès ? Il me semble que l’on peut distinguer au moins quatre grandes causes.

On pourrait résumer ainsi la première : produire beaucoup permet l’opulence pour tous. C’est l’argument développé par Smith dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations :

Cette grande multiplication dans les produits de tous les différents arts et métiers, résultant de la division du travail, est ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à cette opulence générale qui se répand jusque dans les dernières classes du peuple4.

L’opulence s’oppose ici à la rareté. À l’époque, la plus grande partie des gens vivent de l’agriculture, sont soumis aux crises, ne voient pas leurs besoins fondamentaux satisfaits. Ce que ne développe pas Smith mais qui affleure à chaque page c’est l’équivalence suivante : la production la plus importante possible (acquise par une division du travail plus approfondie) doit entraîner une opulence qui se répand dans toute la population et également plus de civilité, à la fois parce que les richesses détenues par chacun sont plus nombreuses mais aussi parce que l’ensemble des participants à la production sont tenus ensemble, enserrés dans des liens de coopération. Ainsi, l’accroissement de la production, obtenue par la division du travail la plus poussée possible, se révèle la clé d’une société libre et démocratique.

Il est difficile de démêler les différentes causalités à l’œuvre : pourquoi le progrès peut-il être assimilé à la production ? Parce que plus de biens sont finalement à disposition de tous ? Parce que la répartition de ces biens s’effectue de manière relativement égalitaire ? Parce que l’obtention de la plus grosse production possible oblige à dépasser les égoïsmes et est telle que les riches mettent leurs passions au service du plus grand intérêt de tous ? Ou encore parce que les travailleurs sont finalement obligés de coopérer ensemble et dès lors de faire société ? En tout cas, l’idée que la croissance économique est mère du progrès perdurera :

L’acquisition de la richesse n’est donc pas désirable seulement comme un moyen de se procurer des jouissances positives et immédiates : mais elle est encore d’une nécessité indispensable aux progrès de la société dans la civilisation et du raffinement des mœurs… La barbarie ou la politesse d’un peuple dépendent beaucoup plus de sa richesse que de toute autre circonstance

écrit Mac Culloch, un contemporain de Ricardo, en 1825.

La deuxième a été bien mise en évidence par André Vanoli dans son Histoire de la comptabilité nationale5 et par Fourquet dans ses Comptes de la puissance6. Elle a à voir avec la volonté pour les nations d’exhiber leur puissance et donc avec la nécessité de pouvoir rendre visibles des accroissements. La production, c’est la puissance dont une nation peut faire montre, qu’elle peut mobiliser en cas de guerre ou de reconstruction. Les premières estimations de revenu national qui sont faites au xviie visaient bien à cela. André Vanoli cite un livre de 1814 dont le titre est significatif : Traité sur la richesse, la puissance et les ressources de l’Empire britannique. Fourquet a fait la généalogie de ce désir d’exhibition. J’ai eu l’occasion de montrer7 pourquoi et comment Malthus en était venu à donner une définition purement matérialiste et quantitative de la richesse : certes, c’est l’époque où les manufactures marchent à plein, où le progrès technique se développe de façon cumulative, où la richesse est en effet d’abord matérielle, où la pénurie existe et doit donc être combattue par une mobilisation générale de la nation. Mais il s’agit aussi d’établir la puissance de la science économique :

Nous ne pourrons aborder aucune discussion sur l’accroissement relatif de la richesse chez les différentes nations si nous n’avons un moyen quelconque, quelque imparfait qu’il soit, d’évaluer la somme de cet accroissement

écrit Malthus. D’où l’extraordinaire conclusion de l’économiste qui fixe à la fois le champ dont il sera question et la méthode qui aura seule le droit de mesurer les progrès accomplis :

Si, avec Monsieur Say, nous voulons faire de l’économie politique une science positive fondée sur l’expérience et susceptible de donner des résultats précis, il faut prendre le plus grand soin d’embrasser seulement, dans la définition du terme principal dont elle se sert [la richesse], les objets dont l’accroissement ou la diminution peuvent être susceptibles d’évaluation ; et la ligne qu’il est le plus naturel et le plus utile de tracer nettement est celle qui sépare les objets matériels des objets immatériels8.

Une troisième explication doit être invoquée. C’est la manière dont la philosophie du xixe siècle a conçu, comme l’exprime au mieux la philosophie de Hegel, l’histoire humaine comme celle d’une spiritualisation du Monde, comme l’histoire de l’Esprit se faisant lui-même et se connaissant lui-même à travers son opposition à la Nature. Il importe de prendre la mesure de la Révolution qui s’est ainsi opérée au xixe : le progrès ne consiste plus seulement à accumuler des connaissances, à développer des sciences et des techniques mais à transformer le monde et à le faire à l’image de l’homme. La dimension prométhéenne de la Connaissance déjà à l’œuvre chez Bacon9 est démultipliée au xixe et change de nature. À travers la production, je m’oppose au monde, je m’oppose au donné naturel, je le mets en forme, je le transforme, je le spiritualise. Comme l’écrivent Hegel et Goethe, il s’agit bien de « détruire » le naturel pour y substituer de l’humain. La production est d’une certaine manière sanctifiée car elle contribue au cheminement vers l’Esprit absolu, et vers sa totale coïncidence à soi. La notion de progrès issu du xviiie siècle, qu’il s’agisse du progrès moral (Rousseau et Kant) ou du progrès scientifique, est dépassée : dans l’Esprit, chaque changement est un progrès, le processus d’approfondissement, la Bildung en laquelle constitue l’histoire de l’Esprit est un progrès. Dès lors, d’une certaine manière, le réel est rationnel et chaque étape de l’histoire est sanctifiée. Il me semble que l’on trouve là, dans cette philosophie idéaliste du xixe siècle qui sera remise sur ses pieds par un Marx ou un Comte, le schème permettant de comprendre comment on a pu considérer la production comme l’acte majeur support et vecteur de progrès10.

Si l’acte de production transforme la Nature, la consommation transforme aussi profondément celui qui s’y livre. Il s’agit d’un schème très proche de la dialectique hégélienne : en transformant le Monde, en exerçant cette forme particulière de consommation qui consiste à s’approprier les choses en les connaissant, ou en les façonnant, je me transforme moi-même, parce que je fais s’exercer des facultés qui n’étaient en moi qu’à l’état latent. Say écrit ainsi, dans son Cours complet :

L’expérience nous apprend […] que le bonheur de l’homme est attaché au développement de ses facultés ; or son existence est d’autant plus complète, ses facultés s’exercent d’autant plus qu’il consomme davantage. On ne fait plus attention qu’en cherchant à borner nos désirs, on rapproche involontairement l’homme de la brute11.

On est là au plus près de l’assimilation consommation-civilisation : la consommation est en fait, dans cette perspective philosophique, une des manières de faire passer à l’acte nombre de nos facultés qui, sans cette excitation infligée par le monde extérieur, seraient demeurées en puissance : la fonction crée en quelque sorte l’organe.

Un autre économiste, J. B. Clark, ira encore plus loin plus d’un demi-siècle plus tard, mais il ne fera qu’exprimer clairement un des poncifs de cette époque (qui est encore un poncif de la nôtre, même si nous ne prenons même plus la peine de l’expliciter) :

Le simple accroissement du pouvoir de gain, sans éducation spéciale, augmente la série des besoins, mais le progrès intellectuel et moral coopère avec lui dans ce sens et amène à l’état d’activité des besoins latents12.

L’accroissement des ressources destinées à la consommation augmente les besoins, qui poussent à leur tour à la fabrication d’un nouveau produit, qui permet que de nouvelles facultés soient stimulées par la consommation : il y a donc un mouvement incessant d’amélioration, de progrès, puisqu’à de nouvelles consommations succèdent de nouveaux besoins, satisfaits par de nouveaux produits… Le progrès est donc bien simultanément progrès de l’homme – d’un point de vue physiologique et psychologique : l’homme devient plus fin, plus raffiné, plus intelligent, plus civilisé grâce à ces nouveaux produits que non seulement il a l’ingéniosité de fabriquer mais qui, d’une certaine manière, rendent ses sens et son intelligence plus sensibles, plus délicats – et progrès de la civilisation. On pourrait enfin rattacher à ce tableau une troisième représentation – issue du xviiie siècle – sur laquelle je ne m’attarderai pas parce qu’elle a été maintes et maintes fois commentée : la dialectique production-consommation est synonyme de progrès parce qu’elle tisse des liens forts à travers la terre entière par le biais du commerce, rapproche les hommes, les oblige à la sociabilité, leur fait découvrir de nouveaux produits, de nouveaux modes de consommation et, de fait, les rend plus intelligents et plus civilisés.

En résumé, la quantité de la production peut donner une bonne idée du progrès humain parce que celle-ci manifeste au plus haut point la marque de l’homme sur le monde, la spiritualisation du monde (la production est le résultat de ce qui a été fabriqué, conçu, ouvré par le travail humain) ; parce qu’elle permet d’exhiber la puissance d’une nation ; parce qu’elle civilise les hommes en leur permettant d’approfondir leurs liens de coopération (ce sera aussi la thèse principale de Durkheim), d’affiner leurs facultés grâce à la consommation, de tisser des liens avec les pays qui participent à l’échange. La production apparaît dès lors comme un acte intensément humain, et, d’une certaine manière, l’acte civilisateur par excellence. Allons même plus loin dans l’interprétation : si la production, le travail, la consommation, et l’échange économique sont apparus au xixe siècle comme les actes humains les plus susceptibles de servir de support à la civilisation, c’est sans doute parce qu’ils apportaient une forme de résolution plus pacifique que d’autres configurations (purement politiques par exemple) à la question de « l’insociable sociabilité » de l’homme, parce qu’ils permettaient de détourner, de canaliser les risques de désaccord (et donc de violence et de guerre) entre les hommes, parce qu’ils permettaient un mode de coopération apparemment plus pacifique et assurant de manière beaucoup plus stable l’ordre social (notamment en raison du rôle central joué par le travail13), que celui qui aurait été fondé sur la parole, le débat, la politique.

Les raisons liées aux impossibilités ou aux interdits

Si la production est une assez bonne représentation du progrès, c’est aussi parce qu’il est difficile de saisir les autres dimensions possiblement constitutives du progrès, difficile de s’accorder sur ce qu’elles sont ou difficile de les mesurer. Ce type d’argumentation est celui qui est privilégié aujourd’hui par une partie des économistes, qui ne nient pas le fait que le Pib soit un piètre indicateur de progrès mais affirment en revanche que c’est d’une certaine manière le moins mauvais, et le plus neutre qui puisse se trouver.

• Il apparaît difficile de saisir les autres dimensions qui pourraient constituer le progrès

On rencontre ici l’une des grandes difficultés : comment saisir les dimensions du progrès qui ne sont pas susceptibles d’être ramenées à une unité commune et dont on ne peut pas, dès lors, mesurer les accroissements ? Comment mesurer les qualités, les intensités ? Comment mesurer les états ? Comment comparer deux qualités ou deux intensités, dont une part est de surcroît subjective ? Comment mesurer et comparer deux états de santé ? Plus encore, comment prendre en compte les évolutions de ce qui a une valeur mais pas de prix ? Malthus a illustré magistralement cette difficulté lorsque, s’attachant à définir la richesse, il en a proposé une définition très matérialiste (« Un pays sera donc riche ou pauvre selon l’abondance ou la rareté des objets matériels dont il est pourvu relativement à l’étendue de son territoire ; et un peuple sera riche ou pauvre selon l’abondance ou la rareté de ces mêmes objets relativement à la population ») et en vient en définitive, à distinguer deux classes d’objets : les « vulgaires », ceux dont se compose la richesse des nations, dont on peut compter les accroissements et les autres, ceux qui sont d’une certaine manière trop importants pour faire l’objet d’un décompte :

Estimer la valeur des découvertes de Newton ou les jouissances causées par les productions de Shakespeare et de Milton par le prix que leurs ouvrages ont rapporté, ce serait en effet une bien chétive mesure du degré de gloire et de plaisir qui en est résulté pour leur patrie ; et ce serait une idée non moins grossière et ridicule de calculer les bienfaits que l’Angleterre a retirés de la Révolution de 1688 d’après la solde et les autres dépenses qui ont été faites pour l’accomplir.

On remarque là qu’il s’agit de bienfaits collectifs : les découvertes de Newton ou les productions de Shakespeare font clairement partie des progrès humains, mais on ne peut pas les compter comme tels, on ne peut pas les prendre en compte. On doit se souvenir d’une telle conclusion : la Révolution ou les plus grandes productions scientifiques comptent sans doute beaucoup plus que les objets matériels, nous dit Malthus, mais on ne peut les compter. On doit simplement toujours garder cela à l’esprit.

Dans L’abondance est-elle possible ?, Pierre Kende avait proposé une tentative de décomposition simple de l’idée de progrès14. Il distinguait six acceptions : l’amélioration du bien-être physique (réduction des peines physiques attachées au travail et plus généralement à toute activité humaine, multiplication des biens d’usage individuel ou collectif ; mise au point de nouvelles inventions élargissant soit la gamme des commodités disponibles, soit le pouvoir humain au sens large ; accroissement du temps de loisir) ; la protection et l’allongement de la vie humaine ; la qualité de la vie humaine ; la rationalisation des efforts ; l’élargissement du savoir humain et l’accumulation des œuvres de culture ; le postulat de justice. On aurait envie d’ajouter : l’accroissement des libertés individuelles et publiques ; une meilleure égalité ; l’augmentation de la participation de tous à la vie démocratique.

Or, ce qui est en effet frappant, c’est que nos sociétés modernes n’ont élu qu’un petit nombre de ces éléments comme composants de l’idée de progrès, laissant les autres totalement de côté. On rétorquera qu’on ne les a pas laissés de côté, mais que l’on ne s’est en effet intéressé qu’aux seules grandeurs mesurables, libre ensuite à chaque individu, dans sa vie privée, de considérer plus largement l’idée de progrès et d’y adapter sa vie. Mais l’argument est un peu court, comme le remarque Kende :

La vision productiviste opère une réduction : elle privilégie certains des ordres ci-dessus évoqués au détriment des autres. Des nombreux objectifs que le progrès économique et social fait miroiter simultanément, la mentalité productiviste retient par priorité ceux qui ont la grande vertu d’être quantifiables (et qui sont presque toujours des objectifs à forte incidence économique). Aucun esprit productiviste ne songerait évidemment à nier le qualitatif ; l’attention se tourne simplement vers les projets qui ont une incidence positive et mesurable. C’est ainsi que les projets non quantifiables sont peu à peu relégués au second rang des priorités.

• Il semble difficile de s’accorder sur les dimensions constitutives du progrès

De quel progrès parlons-nous ? S’agit-il du progrès de l’esprit humain, conçu comme un et unique et accumulant des connaissances au fur et à mesure de l’histoire à la manière de saint Augustin, de Condorcet ou de Hegel : un unique Esprit du Monde ? S’agit-il du progrès d’un seul qui pourrait se satisfaire de la production régulière de quelques génies ? S’agit-il du progrès des sociétés, si différentes dans leurs évolutions et dans leurs référents ? S’agit-il du progrès moral ou du progrès technique, qui ne se mesurent évidemment pas de la même manière ? Il faudrait pour adopter des indicateurs pouvoir s’accorder sur ce qu’est le progrès. Mais comment obtenir un consensus sur cette question ? La plupart des auteurs critiques à l’égard de l’adoption d’indicateurs plus larges que le Pib pour représenter le progrès ont toujours mis en avant cette impossibilité d’obtenir un accord sur les dimensions constitutives du bien-être et sur le caractère normatif que revêtirait l’énumération d’un nombre de dimensions déterminées du progrès. Adopter une attitude normative fait toujours courir le risque d’écraser ou de ne pas reconnaître ceux qui ne seront pas d’accord avec cette représentation. C’est le retour à la tyrannie qui menace. Dès lors, nous en sommes réduits à en rester à une optique purement individualiste où ne peuvent être prises en compte que les « utilités » individuelles, représentées par la consommation de chacun et susceptibles d’être mesurées par la satisfaction individuelle.

• Il est impossible de considérer le progrès d’un « collectif »

Derrière cette interdiction de s’accorder sur les dimensions constitutives du progrès, il me semble que l’on doit distinguer le refus de reconnaître l’existence même ou la réalité d’un collectif, d’une communauté qui aurait une existence ou un intérêt différent de celui de chacun de ses membres. On reconnaît là les principes du libéralisme tels qu’ils ont bien été décrits par un Benjamin Constant par exemple et qui vont de pair avec l’idée que les peuples « modernes » doivent au contraire des peuples anciens être tenus loin des obligations liées à la délibération publique et laissés à leurs occupations privées. Avant,

chaque citoyen avait politiquement une grande importance personnelle. L’exercice des droits de cité constituait l’occupation et pour ainsi dire l’amusement de tous… Il en résultait que les anciens étaient disposés à renoncer à leur indépendance privée. Ce renoncement était nécessaire : car pour faire jouir un peuple de la plus grande étendue de droits politiques, il faut des institutions qui maintiennent l’égalité, qui empêchent l’accroissement des fortunes, proscrivent les distinctions, s’opposent à l’influence des richesses, des talents, des vertus mêmes. Or toutes ces institutions limitent la liberté et compromettent la sûreté individuelle […] Aujourd’hui, les hommes n’ont besoin pour être heureux que d’être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère d’activité, leur fantaisie […] Presque toutes les jouissances des modernes sont dans leur existence privée15.

Comprenons, toute imposition d’un quelconque Bien qui pourrait être un Bien commun est dangereuse car elle risque de porter atteinte à la sûreté et à la liberté de chaque individu. Il ne peut plus y avoir de Bien, il ne peut y avoir que du juste.

C’est l’adoption de ce double postulat (inexistence d’un collectif différent des individus qui le composent ; impossibilité de déterminer un Bien qui pourrait être celui d’une communauté ou d’un collectif) qui a amené une partie des économistes à relayer l’idée qu’il est impossible aux membres d’une communauté de s’accorder sur ce que pourraient être les dimensions constitutives du progrès et qui a conduit à l’adoption d’une série de pétitions de principe sur la manière de mesurer le progrès. Je voudrais m’y attarder un instant.

L’économie classique va construire, au long du xixe siècle, l’assimilation du progrès à la production d’utilités et de celle-ci à la consommation individuelle de n’importe quoi, en modifiant considérablement le sens traditionnel de ce terme. Ainsi Walras fils écrit-il :

Je dis que les choses sont utiles dès qu’elles peuvent servir à un usage quelconque et en permettent la satisfaction. Ainsi, il n’y a pas à s’occuper ici des nuances par lesquelles on classe, dans le langage de la conversation courante, l’utile à côté de l’agréable entre le nécessaire et le superflu. Nécessaire, utile, agréable et superflu, tout cela, pour nous, est seulement plus ou moins utile […]. Qu’une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c’est une question très importante à d’autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas, et peut-être plus dans le second que dans le premier16.

L’utilité est définie du point de vue de l’individu et il ne peut y avoir d’utilité commune. D’où ce que l’on peut appeler un coup de force de l’économie : avoir réussi, par la seule annexion et la réinterprétation d’un vieux mot qui continue d’être en usage dans son sens premier (l’utilité), à faire passer pour utile l’ensemble de la production simplement parce que, une personne au moins l’ayant désiré, elle est passée sur le marché et a ainsi obtenu l’insigne honneur de contribuer à l’accroissement du Pib.

Comme l’a bien explicité Jean-Joseph Goux, l’économie, dans cette perspective, n’a donc pas pour vocation de répondre aux besoins des hommes, et en particulier aux besoins des hommes vivant en collectivité et définissant ensemble leurs besoins collectifs, mais plutôt d’assouvir les désirs infinis, et infiniment variables, de tous les individus qui ont de quoi les satisfaire, quel que soit le nombre de ces individus, quelle que soit la nature de leurs désirs.

Par là même, il ne peut plus s’agir de la valeur d’usage en général (pour l’espèce humaine) d’un bien reconnu utile unanimement et collectivement. Chaque fois, il s’agit de l’utilité d’une unité concrète, en cet instant, pour moi qui la désire… Ainsi, ce n’est pas l’utilité de l’eau qui est en jeu, mais l’intensité de mon désir, à l’instant t, pour ce verre d’eau. Ce n’est donc pas en fait à un « besoin de l’homme » que répond ainsi l’utilité ainsi comprise, mais au désir variable, toujours changeant, éphémère, de telle ou telle subjectivité désirante à tel ou tel moment17.

Il faut mesurer le sens de ce nouveau fondement de l’économie, qui se confond de fait avec son passage au statut de science. Sauf à réaliser des contorsions extrêmement délicates, il sera désormais très difficile, sur ces bases, de reconnaître non seulement le caractère utile (au sens premier du terme) d’autre chose que la production, mais aussi une utilité générale, c’est-à-dire une utilité délibérément et directement collective. L’utilité définie par l’économie présente en effet immédiatement un caractère individuel (quelque chose ne peut être utile que pour quelqu’un), mais elle nécessite aussi un échange, une transaction, une opération entre deux personnes, une transformation ayant été opérée par un agent, qui rend le produit utile. La matrice de l’économie réside dans le rapport qui s’établit entre deux individus.

Dans une telle construction, les désutilités elles-mêmes ne peuvent être qu’individuelles et ne sont réparables qu’individuellement : la pollution n’est pas un mal qui nous menace tous, c’est une externalité qui doit être repérée par celui qui en souffre et réparée par celui qui la commet. On se trouve plongé dans un monde d’individus ou de regroupements d’individus qui font des transactions. D’une certaine manière, la société n’existe pas : il n’y a ni bien collectif, ni menace générale, ni intérêt commun, il n’y a que des transactions18. Il n’y a pas non plus de patrimoine possédant une valeur intrinsèque qu’il nous reviendrait de conserver, ni de richesse dont la valeur serait indépendante d’une quelconque extériorisation (ou présentation sur un marché). Valoriser consiste uniquement à donner à un objet ou à une action une forme susceptible de rendre l’objet désirable pour l’autre. La valeur n’échoit qu’à ce qui est produit, et surtout à ce qui est consommé, donc à ce qui a été désiré.

Il est étonnant que la comptabilité nationale, tout inspirée de keynésianisme et de marxisme qu’elle était, centrée autour de la production et des ressources matérielles, ait néanmoins récupéré corps et biens cette vision-là. Tout se passe comme si notre comptabilité nationale actuelle était le mixte d’un raisonnement macroéconomique portant sur la production et de l’ensemble de la vision néoclassique de l’utilité, comme si cette dernière avait été simplement transportée, avec armes, bagages et présupposés, dans un cadre où la production est simplement mieux modélisée et considérée dans sa globalité. Telle est la raison pour laquelle la richesse est construite, dans la conception de la comptabilité nationale, du point de vue de l’individu : il y a richesse uniquement s’il y a production, et par définition uniquement si le produit est apporté sur le marché et approprié par quelqu’un. Ou, depuis 1976, uniquement si le produit est consommé par quelqu’un, même s’il n’est pas payé à son prix. La comptabilité nationale n’est donc que le reflet, sur un plan à deux dimensions, du marché. Elle ne prend pas en compte ce qui pourrait constituer une troisième dimension, une sorte de profondeur (qui inclurait par exemple le patrimoine naturel, le niveau de savoir et de culture des personnes, bref toute la richesse individuelle et collective qui ne fait pas l’objet d’une production au sens étroit de la comptabilité nationale, ou encore la densité du lien social, le degré de violence… toutes choses qui constituent pourtant le « fonds » à partir duquel un certain nombre de biens sont produits et échangés). Ne disposant que d’une conception individualiste de la richesse, puisque l’utilité vient de la satisfaction d’un seul, on est en quelque sorte contraint au détour du marché qui est l’unique moyen de vérifier que le produit a bien été approprié et de calculer combien grands étaient les désirs qui portaient sur lui. La comptabilité nationale n’est donc qu’une projection sur un plan – au sens propre du terme – des désirs exprimés sur des produits.

Il y a donc une évidente continuité entre le concept de production forgé au long du xixe siècle et l’agrégat sur lequel nous vivons encore aujourd’hui et qui mesure notre richesse : le produit intérieur brut. Dans tous les cas, il s’agit bien de ne considérer comme richesses que les biens et produits appropriés par des individus au terme de transactions individuelles. La richesse nationale n’est constituée que de biens et services produits et de la somme des enrichissements particuliers.

Cette pétition de principe explique le refus catégorique de beaucoup de comptables nationaux et d’économistes d’accorder une quelconque considération à des indicateurs alternatifs ou complémentaires au Pib tels que les indicateurs de développement humain du Pnud ou aux tentatives de Tobin ou Nordhaus et d’autres pour construire des indicateurs de bien-être. Un ancien chef de département de la Banque mondiale indique ainsi que le désavantage des indicateurs synthétiques est de

cacher les choix du présentateur, et de cacher même qu’il y a eu choix […], qu’un indicateur universel n’a strictement aucun sens et que même des indicateurs partiels élaborés à partir de la valeur pondérée de diverses statistiques n’ont pas pour effet d’améliorer la compréhension de réalités complexes, mais plutôt de les occulter, et même de les déguiser19.

Dans un article consacré aux différentes tentatives pour corriger le Pib, Oleg Arkipoff a bien mis en évidence qu’en fin de compte le vrai problème, pour lui, consistait dans le fait même que l’on puisse considérer la possibilité d’un bien commun :

Les considérations sur la nature de l’échelle de préférence individuelle ou collective ont fait anticiper sur la question de savoir comment se détermine la préférence collective. En d’autres termes, il importe essentiellement de s’inquiéter de la signification des termes « collectif », « représentatif », « déterminé de façon satisfaisante » […]. La première exigence, si les mots « collectif » et « représentatif » ont un sens, c’est que cette préférence ne fasse pas abstraction de tout ou partie des préférences individuelles. C’est donc bien une agrégation des choix individuels, ou encore une consultation électorale, puisque l’avis de tous devra être sollicité […]. Il est donc d’ores et déjà évident qu’hormis le cas de l’unanimité, la préférence collective ne pourra entériner de façon fidèle tous les choix individuels […]. C’est dire que, dorénavant, les mots de « collectif », de « général »… devront être utilisés avec la plus grande des précautions. On s’en doutait depuis longtemps ; on le sait maintenant20.

Très clairement, deux idées sont mises en avant qui rendent l’idée d’un « bien-être national » inconcevable : il n’y a pas de collectif ou de société, mais seulement des individus ; il est impossible d’agréger les préférences individuelles. Comment dès lors pourrait-on même parler de progrès social ? C’est l’idée même de société qui est niée.

Des raisons fondées sur l’existence de corrélations rassurantes

La plupart des économistes s’accordent, on l’a dit, sur le fait que le Pib n’est pas un indicateur de bien-être et sont tout prêts à reconnaître que la croissance de la production n’est pas une bonne mesure du progrès. Mais certains pensent aussi qu’il existe de fortes corrélations, au niveau collectif, entre Pib et indicateurs sociaux et, au niveau individuel, entre croissance des revenus et satisfaction ou bonheur. Dès lors, n’est-il pas acceptable de penser que le Pib donne une bonne image du progrès ? C’est ce que mettent en évidence diverses corrélations qui permettent de ne pas trop consacrer de temps à la recherche d’indicateurs alternatifs puisque après tout le Pib donnerait d’assez bonnes indications.

Une brèche avait été ouverte dans la domination exclusive du Pib comme indicateur principal de comparaison des performances des sociétés et comme indicateur de bien-être dans le rapport de l’Ocde de 2001 intitulé Du Bien-être des nations21. Ce rapport reconnaissait en effet que le Pib et le bien-être constituaient deux réalités différentes,

le second agrégat étant plus large que le premier. Le Pib n’est qu’un indicateur parmi d’autres de certains aspects du bien-être. Il y a des indices de tendances divergentes entre la croissance du Pib et le bien-être. Mais il est difficile de mesurer le bien-être même si un certain nombre d’indicateurs ont été récemment mis en place par l’Ocde.

Plus récemment, l’Ocde a montré que les indicateurs sociaux qu’elle produisait depuis le milieu des années 1980 étaient globalement corrélés avec le Pib même si lorsque l’on élabore un indicateur synthétique de ces indicateurs sociaux, l’évolution est beaucoup plus faible que celle du Pib22.

Pour conclure, mettre en question la pertinence du Pib au motif qu’il ne mesure pas le bien-être s’apparente à un faux débat, dans la mesure où il n’a pas été conçu pour cela mais pour décrire le fonctionnement d’une économie à l’aide d’un modèle comptable cohérent. En outre, le Pib par habitant reste assez fortement corrélé (en niveau surtout, moins en évolution) avec certaines dimensions identifiées du bien-être (état de santé ou niveau d’études moyen notamment). À ce titre, il peut conserver une certaine légitimité en tant qu’indicateur synthétique de bien-être23.

Si les individus tirent leur bien-être de la satisfaction de leurs besoins selon leurs préférences, telle qu’elle s’exerce essentiellement sur le marché et si la satisfaction des besoins est fonction de ce que les individus consomment, cette consommation étant elle-même fonction de leur revenu, on peut utiliser celui-ci comme indicateur du bien-être. De nombreux travaux se sont attachés à comprendre pourquoi, alors que la croissance du Pib était ininterrompue, les niveaux de satisfaction n’augmentaient pas, notamment dans les pays développés. Revenant sur le paradoxe d’Easterlin (depuis l’après-guerre, le score moyen de bonheur subjectif déclaré par la population est resté constant malgré l’augmentation spectaculaire du revenu moyen dans les pays développés), Claudia Senik et Andrew Clark ont mis en évidence que malgré les deux effets repérés par la littérature, l’effet d’accoutumance et l’effet de comparaison, le bonheur ou la satisfaction restaient liés à l’augmentation des revenus.

En particulier, et de manière évidente, s’il est vrai, comme l’ont suggéré de nombreux travaux d’économistes et de psychologues, que les individus ont un goût pour un profil de revenu et de consommation croissant dans le temps, la croissance ne semble plus un objectif dérisoire

concluent-ils24.

Quelle mesure pour quel progrès ?

Malgré ces raisons « positives », dont la principale serait que la production et la consommation constitueraient une des plus hautes manifestations de l’activité humaine et une sorte de spiritualisation de la nature ou encore une des principales manières de civiliser le monde, malgré ces raisons « négatives », qui tiennent essentiellement au fait que donner une définition du progrès d’un collectif donné est impossible car il n’existe pas de collectif et que la détermination d’une norme serait attentatoire à la liberté individuelle, et enfin, malgré ces raisons rassurantes qui semblent nous indiquer que grossièrement, les évolutions du Pib et d’autres indicateurs de progrès, plus larges, vont dans le même sens, il est tout à fait urgent de nous accorder aujourd’hui sur ce que sont les dimensions constitutives du progrès et de nous doter d’indicateurs susceptibles d’assurer le suivi de ses évolutions.

Il n’est pas possible de conserver plus longtemps le Pib comme mesure exclusive ou principale du progrès

Le Pib n’est pas une mesure du progrès. Certes, il donne une idée du niveau des flux de richesse marchande et monétaire d’un pays et permet des comparaisons, notamment grâce à l’indicateur « Pib par habitant ». Il nous indique quelle quantité de biens et services sont amenés sur un marché et appropriés par des individus ou des institutions. Mais il n’est pas un indicateur de bien-être et ne doit pas être utilisé comme tel. Il importe de bien remarquer, d’abord, que tous les économistes n’en conviennent pas (Simon Nora écrivait au contraire en 1953 : « Pour mesurer le bien-être d’une nation et bien que cette mesure soit fort discutable, la quantité à retenir sera sans doute le produit national net au prix de marché. Le produit national net ou brut peut servir de base à l’appréciation du potentiel mobilisable d’une nation en vue d’un effort civil de reconstruction ou d’une guerre ») et ensuite que les économistes qui reconnaissent l’insuffisance du Pib comme indicateur de bien-être ou de progrès n’ont jusqu’ici pas fait d’efforts majeurs pour lutter contre le mésusage de cette notion. La plupart se sont par ailleurs jusqu’ici refusés à construire d’autres indicateurs ou à reconnaître que la croissance du Pib pourrait entraîner des évolutions contraires au progrès25. Autrement dit, même lorsqu’ils reconnaissent que le Pib n’est pas un indicateur de bien-être ou de progrès, la plupart des économistes et des comptables nationaux continuent à penser que progrès et croissance du Pib vont dans la même direction, que la croissance du Pib ne peut pas être mauvaise pour le progrès.

Rappelons les limites du Pib. On peut les classer en trois grandes catégories. En premier lieu, le Pib ne valorise que l’activité marchande ou monétaire conduisant à la production de biens et services qui seront appropriés par des individus. Seule l’activité qui s’achève par la mise en forme d’un produit et son appropriation par une autre unité est considérée comme ayant de la valeur. Donc seul le travail rémunéré – travail salarié ou travail indépendant – est considéré comme une activité digne d’intérêt. Toutes les autres activités sont considérées comme productrices de rien. Toutes les activités ou les temps essentiels pour la vie des sociétés : « temps avec les proches », « temps des activités citoyennes et démocratiques », « temps domestique »… sont comptés pour zéro. Dans cette perspective, la société qui sera capable de mettre sous la forme de biens et services appropriables le plus de choses possibles sera la plus riche. La société qui consacrera le moins de temps aux activités politiques, citoyennes, familiales, personnelles, domestiques, aux activités de care, consistant à prendre soin, entretenir, soigner pourra être, à condition que ces tâches fassent l’objet d’un service rémunéré, celle qui connaît le plus de progrès.

Par ailleurs, le Pib ne s’intéresse pas à la manière dont la contribution à la production et les revenus issus de celle-ci sont répartis entre les membres de la société : il n’est pas sensible aux inégalités et à la manière dont la participation à la production est organisée pas plus qu’aux inégalités de consommation. Certes, on sait que les propensions à consommer des différentes catégories de la population sont diversifiées mais le Pib n’est affecté par les inégalités que dans la mesure où celles-ci se traduisent par des réductions de consommation globale. On peut donc parler de progrès pour une société qui ne permet qu’à un quart de sa population active de travailler (« un fonctionnement, même optimal, d’une économie de marché, fût-elle la plus riche, ne garantit pas la survie de l’ensemble de la population » écrivait Jean-Paul Fitoussi en 199826) ou qui tolère des inégalités très fortes de patrimoine, de revenus, d’accès à la santé, d’éducation.

Enfin, le Pib ne prend pas en compte les dégâts engendrés à l’occasion de la production, les atteintes au patrimoine collectif dont est dotée une société à un moment donné, notamment les déprédations opérées sur le patrimoine naturel par l’activité industrielle et commerciale27. Comme l’écrivait déjà Bertrand de Jouvenel en 1968 :

Fondamentalement, notre comptabilité nationale est une comptabilité d’entreprise élargie : la production nationale qu’elle enregistre est le total des ventes des entreprises moins les achats qu’elles se font mutuellement, sauf à titre d’investissement28.

En face de l’acte de production, en face de la valeur ajoutée produite, nulle soustraction (ou addition) sur un compte de capital ou de patrimoine. Autrement dit, notre comptabilité nationale n’est pas une comptabilité patrimoniale :

Le concept de patrimoine mis en œuvre dans les comptes nationaux peut paraître assez restrictif puisqu’il exclut les actifs ou les passifs situés en dehors de la sphère marchande, comme le capital écologique ou le patrimoine naturel, ou encore le capital humain […] Pour l’essentiel, deux catégories d’exclus peuvent être distingués. La première catégorie comprend des biens, tels le capital naturel ou le capital écologique, auxquels on ne peut attribuer une valeur marchande et qui ne sont généralement pas appropriables par une unité déterminée. Ces biens constituent indubitablement des patrimoines, mais leur prise en compte en tant que tels ne peut s’opérer que dans un cadre plus large que celui lié à une approche marchande des patrimoines. La seconde catégorie d’exclus concerne des actifs dont l’intégration dans les comptes de patrimoine n’est envisageable qu’à la condition de remettre en cause certains concepts et traitements retenus actuellement en comptabilité nationale, comme la séparation entre consommation (intermédiaire et finale) et la Formation brute de capital fixe [Fbcf], la limitation de cette dernière aux actifs corporels ou encore la définition des frontières de production. Peuvent être rattachés à cette catégorie les biens durables possédés par les ménages et les biens militaires des administrations publiques, mais aussi le capital humain et les droits à la retraite en régime de répartition29.

Les deux pages suivantes expliquent pourquoi il est en effet impossible, compte tenu des méthodes employées par la comptabilité nationale, de retenir ces actifs. La raison dernière, répétée à plusieurs reprises, est que « ces biens n’ont pas de valeur marchande appropriable par une unité déterminée et qu’ils ne constituent donc pas une réserve de valeur au sens des comptes de patrimoine ».

Dans leur texte déjà cité, L. Gasnier et S. Le Laidier ont rappelé qu’en France, le développement de la comptabilité environnementale s’est jusqu’à présent surtout limité aux comptes de protection de l’environnement, plus faciles à mettre en œuvre, et à certains flux de matières.

En revanche, l’intégration des dommages dans la comptabilité environnementale n’a fait l’objet que d’approches parcellaires. Pour leur part, les travaux sur les comptes de patrimoine naturel sont déjà anciens et se réduisent principalement au patrimoine forestier. L’évaluation des flux environnementaux non marchands permettrait la prise en compte des coûts écologiques liés au fonctionnement de l’économie. L’évaluation de la dégradation, c’est-à-dire des dommages causés à l’environnement qui ne sont ni corrigés, ni évités est complexe ; l’estimation peut reposer sur le chiffrage des coûts nécessaires pour éviter les atteintes, pour restaurer la Nature ou encore tenir compte du consentement à payer des bénéficiaires des services environnementaux concernés. En ajoutant ces coûts non payés à la demande finale, telle que mesurée actuellement dans les comptes nationaux, on ferait apparaître – à Pib et revenu disponible inchangés – que le véritable coût de la demande finale est supérieur à son prix de marché. En effet, le prix de marché ne tient pas compte de la consommation d’actifs naturels induite par cette demande. Ces actifs naturels consommés sont localisés dans le pays considéré, mais aussi à l’étranger, puisqu’une partie de la demande finale est importée. Au final, c’est l’écart relatif entre le coût total de la demande finale (y compris les coûts environnementaux) et la valeur de marché de cette demande qui permettrait de mesurer la distance qui sépare le fonctionnement actuel de l’économie de ce que serait un fonctionnement véritablement compatible avec un modèle de développement durable. Cette approche, suggérée en particulier par André Vanoli, est sans doute la plus prometteuse d’un point de vue conceptuel. Elle demanderait toutefois à être précisée et à être assise sur des méthodes d’estimation et des systèmes d’information adaptés30.

Le taux de croissance du Pib semble en réalité singulièrement peu adapté pour constituer l’instrument de pilotage aujourd’hui nécessaire pour jouer le rôle de signal ou d’alerte ou pour accompagner un nouveau mode de « développement » radicalement repensé à partir de la prise en compte des contraintes écologiques majeures auxquelles nous savons que notre Planète est aujourd’hui confrontée. Le Pib est un indicateur anachronique.

De nombreux indicateurs alternatifs ou complémentaires au Pib ont été élaborés depuis une quinzaine d’années. Leurs méthodes d’élaboration ont été l’objet de nombreuses critiques31. Ils avaient en commun de vouloir dépasser les limites du Pib et de faire apparaître, pour certains, les coûts environnementaux, pour d’autres les coûts sociaux accompagnant la croissance ou encore de donner une représentation plus large du bien-être social. Ils me paraissent aussi pour la plupart avoir pour point commun de reconnaître l’existence d’un collectif, c’est-à-dire d’une communauté humaine, localisée (le territoire pouvant être une ville, une région, un lieu particulier, un pays ou la Planète entière), dont les évolutions sont évaluées, y compris dans leur dimension patrimoniale. Les Miringoff parlent dès leur introduction de la « santé sociale de la nation32 » ; Osberg et Sharpe dont l’indicateur de bien-être économique me semble l’un des plus intéressants parlent également de « société33 ». Il s’agit bien de s’interroger sur l’évolution d’une communauté humaine donnée localisée sur un territoire, cette communauté me semblant pouvoir être décrite comme disposant ou héritant d’un certain patrimoine34, qui présente un certain nombre d’états ou de qualités dont on doit pouvoir suivre les évolutions. Les indicateurs qui se sont donné pour ambition de dresser un inventaire des ressources ainsi disponibles et de leurs qualités ont pour point commun de présenter des augmentations bien moins fortes que celles du Pib35.

Quel progrès devons-nous analyser ?

De quoi parlons-nous lorsque nous évoquons, sans en dire plus, le progrès ? Quel est le périmètre concerné ? Quel est le sujet du progrès ? Le xviiie siècle a vu se confronter différentes visions, notamment celle de Rousseau qui, dans son Discours sur les sciences et les Arts, nie que le développement de la civilisation se soit accompagné d’un progrès, et d’autres visions plus optimistes (notamment celles de Turgot ou de Condorcet). Au xviiie siècle, le progrès est le plus souvent conçu comme celui de l’humanité considérée comme un seul être – le genre humain – et il est aussi le plus souvent de nature morale. C’est le progrès moral que Rousseau conteste et c’est le progrès moral que Kant espère. Mais le xviiie siècle est surtout celui où s’affirme l’importance du progrès scientifique et technique, progrès dans les connaissances humaines (là aussi l’humanité est traitée comme un tout), progrès dans les inventions et les découvertes, progrès dans la capacité à aménager le monde comme le pressentaient Bacon et Descartes. Le xixe siècle est précisément celui où le progrès est conçu plus généralement comme celui de l’Esprit, d’un esprit universel. Si le xviiie siècle et le xixe sont globalement portés par cette idée que l’humanité devient de jour en jour meilleure et plus heureuse, le xxe siècle sera évidemment celui de toutes les remises en cause.

Il n’est plus question de mesurer les progrès d’un Esprit universel tant nous avons pris conscience de la diversité des cultures et de la diversité des modalités de développement. Parler de progrès implique des jugements de valeur qu’il nous est impossible d’imposer à tous ou sur lesquels il nous serait impossible de nous accorder. Le xxe siècle sera le théâtre non seulement de la barbarie nazie mais aussi de la relecture des deux derniers siècles, notamment par l’École de Francfort, comme ceux de la domination ininterrompue de la rationalité instrumentale, la volonté de tout mettre sous forme de calcul, l’achèvement de la volonté humaine de maîtriser le monde36. Le terme lui-même de progrès fait l’objet des plus grands soupçons. Après la Seconde Guerre mondiale, nulle trace d’un progrès moral. Quant au progrès technique, il fait aussi l’objet des plus grandes interrogations. La comptabilité nationale, instrument destiné à accompagner la reconstruction et mettant au centre de la puissance d’une nation sa capacité de production, semble avoir été le seul dispositif « neutre » susceptible de fournir des mesures et de calculer des accroissements sans nécessiter des options radicales sur le sens du progrès. On peut sans doute refaire l’histoire de la réduction récente du progrès à la croissance en affirmant, à la suite de Pierre Kende, que, d’une part, jamais dans l’histoire les pays n’avaient pu se doter d’une instrumentation si efficace, appuyée sur une volonté de développer la production et que, d’autre part, la production semblant un objectif neutre, sur lequel tout le monde était capable de s’accorder, le fait de se focaliser sur elle ne posait aucun problème d’autant que tout semblait montrer que le développement de la production allait de pair avec les autres dimensions du progrès, en en étant en quelque sorte la condition.

Mais il existe aujourd’hui un soupçon grandissant à l’égard de ce raisonnement : d’abord, parce que l’on comprend qu’en n’accordant d’attention qu’à la croissance de la production, on a oublié que celle-ci pouvait s’accompagner de dégâts, de destructions, de dégradations : dégâts opérés sur le capital naturel qui restait invisible, en l’absence de bilan, destructions ou dégradations de certaines qualités, de certains états, de certaines configurations. Ceci nous oblige donc à considérer non seulement les évolutions du stock de connaissances de l’humanité, ou celles de la valeur des biens et services appropriés sur un marché mais plus généralement celles d’un ensemble plus vaste. Que peut-être celui-ci ? Il me semble que pour se le représenter correctement, il importe de faire une expérience limite, de faire comme si, d’imaginer : imaginer ce qui se passerait si une pollution majeure advenait ou si le réchauffement climatique dépassait un seuil fatidique, ou encore si une guerre, civile ou extérieure, advenait par exemple du fait du développement insupportable des inégalités. La société se résoudrait en ses constituants premiers, les individus, sa cohésion serait détruite. Ce que nous croyions n’être qu’un cadre, « l’environnement », « la société », de simples noms ne se référant à aucune réalité concrète, apparaîtrait soudainement comme ce qu’il y avait de plus important : non pas un cadre vide mais la substance même de la société, sa « raison » au sens de sa cause et son lien, ce qui est seul susceptible d’assurer son inscription dans la durée, ce qui nous importe. Ce qui disparaîtrait, dès lors, c’est une société donnée, c’est une communauté vivant sur un territoire donné avec ses ressources naturelles (son eau, son air, ses forêts, ses paysages, ses espèces…). Faire cette expérience mentale permet de mettre en évidence, de rendre visible la réalité de ce dont beaucoup continuent de nier la réalité, le fait que « la société » n’est pas qu’un vain mot et recouvre bien une réalité, qui peut être approximativement atteinte par l’idée de cohésion sociale et celle de patrimoine collectif.

C’est ici que le collectif réapparaît avec force : si nous voulons que nos sociétés s’inscrivent dans la durée, si ce à quoi nous sommes attachés c’est non seulement à la survie de la Planète mais aussi au développement de nos sociétés, alors nous devons imaginer que chaque génération hérite d’un état donné de la société, d’un patrimoine qu’il nous incombe collectivement de maintenir, de conserver, de développer, comme l’écrivait Léon Bourgeois :

C’est pour tous ceux qui seront appelés à la vie, que tous ceux qui seront morts ont créé ce capital d’idées, de forces et d’utilités. C’est donc envers tous ceux qui viendront après nous, que nous avons reçu des ancêtres charge d’acquitter la dette ; c’est un legs de tout le passé à tout l’avenir. Chaque génération qui passe ne peut vraiment se considérer que comme en étant l’usufruitière, elle n’en est investie qu’à charge de le conserver et de le restituer fidèlement. Et l’examen le plus attentif de la nature de l’héritage conduit à dire en outre : à charge de l’accroître. C’est en effet un dépôt incessamment accru que les hommes se sont transmis. Chaque âge a ajouté quelque chose au legs de l’âge précédent et c’est la loi de cet accroissement continu du bien commun de l’association, qui forme la loi du contrat entre les générations successives37.

Ces termes font fortement écho à ceux employés par Osberg et Sharpe qui, rappelant que « la notion de société devrait pouvoir inclure à la fois les générations présentes et à venir », indiquent que

le patrimoine transmis aux prochaines générations qui comprend au sens large les ressources environnementales et humaines ainsi que le stock de capital physique, indiquera si une société est sur la voie d’une consommation durable à long terme38.

C’est ce patrimoine dont nous devons être capables de dresser un inventaire (tout à la fois des ressources et des qualités associées à celles-ci), pour être capables de comprendre si les transformations que nous lui faisons subir constituent un progrès ou une dégradation. Nous devons donc bien reconnaître qu’il existe un collectif et que certaines opérations sont bénéfiques à la sauvegarde du patrimoine de ce collectif tandis que d’autres contribuent à sa dégradation.

Qu’est-ce que ce patrimoine ? Il comporte clairement une dimension de capital naturel. Échoit à chaque génération un état du patrimoine naturel qu’il lui incombe de transmettre à la génération suivante sinon dans le même état au moins dans la capacité de fournir les mêmes « services » en matière de confort de vie, d’esthétique, de fourniture d’habitat à des espèces diversifiées, en premier lieu l’espèce humaine… La question de la description et de la composition de ce capital est très importante. C’est donc bien à un inventaire que nous devons nous atteler. Inventaire des principales ressources dont nous disposons et des services qu’elles sont susceptibles de rendre aujourd’hui. S’il est complexe, un tel travail est en cours et possible. Comme le raconte André Vanoli, des réflexions ont été consacrées à la question des atteintes à un capital dont nous reconnaissons aujourd’hui l’existence, un capital « naturel » ou écologique qui se présente aujourd’hui dans un certain état, celui dont nous héritons collectivement : il est constitué d’eau, d’air, d’espèces, de forêts, d’espèces végétales et animales, d’espaces, de paysages, de ressources renouvelables et non renouvelables auxquelles on peut ou non donner une valeur monétaire… Les actes de production et les actes de consommation exercent sur ce capital un effet et peuvent donc l’affecter, le dégrader ou l’améliorer. Dès lors, pour ce type de capital, la mesure du progrès consiste à suivre les évolutions des stocks de ressources, qu’elles soient renouvelables (mais menacées, comme l’eau, l’atmosphère, les forêts) ou non renouvelables (pétrole et autres ressources du sous-sol), de leur quantité et de leur qualité, des configurations qu’elles ont prises (paysages) et des services qu’elles peuvent rendre. Le progrès consistera, pour les ressources renouvelables, à ce que le stock ne diminue pas et que la quantité de services rendus par ces stocks soit au moins constante. Et, pour les ressources non renouvelables, à ce que le stock en voie de disparition soit géré avec une extrême prudence.

Le même raisonnement doit être tenu pour un autre type de patrimoine, beaucoup plus difficile à définir. On pourrait l’appeler « capital social » si le terme n’avait pas déjà été pris dans un sens très différent39. Est-ce le terme de capital social qui convient pour décrire ce qui peut être abîmé à l’occasion de la production et concerne tant la santé des individus que leur capacité à obtenir un revenu de façon autonome et de se protéger des différents risques ou la propension à la civilité et à la paix ? Dans le rapport « Du bien-être des nations » déjà cité, l’Ocde indiquait qu’il nous fallait désormais tenir compte des autres « capitaux » que le « capital naturel » : le « capital humain » et le « capital social ». Le rapport mettait d’ailleurs moins l’accent sur les dégâts qui pouvaient être occasionnés sur ces capitaux à l’occasion de la production que sur la nécessité de plus les valoriser car ils apportaient une contribution de plus en plus forte au bien-être et en fin de compte au Pib. On lira les critiques définitives qu’adresse Sophie Ponthieux à ce concept de Robert Putnam40. Pour la recherche dans laquelle nous sommes engagés, le problème d’un tel concept est qu’il ne se présente précisément pas comme un capital, un stock de ressources et de qualités, qui seraient à la fois détenues par les individus et constituants un ou des biens collectifs, susceptibles de subir des atteintes.

Or, il y a bien une sorte de patrimoine dont nous héritons, constitué grossièrement de l’état de santé des personnes de la société (susceptible d’être mesuré par le nombre d’années de vie en bonne santé ?), de la capacité de cette société à maintenir ce capital – un capital santé –, mais aussi du niveau d’éducation moyen des personnes composant cette société et peut-être aussi un capital emploi qui représenterait une sorte de stock des emplois existants avec leur « qualité », capital qui permet d’avoir un revenu et de faire face aux différents risques de la vie (capacité des personnes à vivre de façon autonome). On peut ranger aussi dans cette catégorie le capital humain qui ne se résume cependant pas au nombre d’années d’études réalisées. On pourrait ranger dans cette catégorie l’existence de systèmes permettant aux personnes de faire face aux risques et aussi aux institutions de produire du vivre ensemble (syndicats, associations…). La manière dont l’accès à ces différents biens est organisé fait aussi partie de ce patrimoine, de même que le degré de « civilité » ou l’aptitude à la paix d’un collectif donné. Certes, de telles qualités paraissent difficiles voire impossibles à mesurer, pourtant certaines expériences montrent que c’est tout à fait possible41. Tout cela est fruit de l’histoire et présente un certain état que les opérations de production peuvent améliorer ou dégrader. Il s’agit de mesurer la qualité de ce capital social à un moment donné, c’est-à-dire la qualité de vie menée par les individus à une date donnée. Cette qualité peut être évaluée ou bien par le biais de mesures objectives (état de santé ; taux de mortalité ; taux de suicide ; violences ainsi que le proposent les Miringoff à travers les seize variables qui composent leur indice de santé sociale42) ou bien par le biais de mesures subjectives. Nous y reviendrons ci-après, mais indiquons dès maintenant qu’il importe de suivre les évolutions de ce capital tout autant que celles du capital naturel : c’est en quelque sorte le degré de civilité qu’une société a réussi à atteindre en permettant au plus grand nombre possible de personnes d’accéder aux biens premiers et aux droits en vigueur. Ce capital social est beaucoup plus difficile à définir que l’autre. Il met en jeu des options sur ce que sont les droits fondamentaux, il oblige à exprimer un jugement sur la valeur à accorder à l’égalité (une bonne moyenne en matière de nombre d’années de vie en bonne santé ou de niveau d’éducation peut cacher de redoutables inégalités).

Quels outils de mesure ?

Si nous étions dans une situation idéale, nous devrions pouvoir nous accorder sur le fait que ce qui constitue un progrès, pour nos sociétés, c’est de devenir toujours plus civilisées, c’est-à-dire comme l’écrivait Emmanuel Kant dans Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, de parvenir à résoudre la question essentielle, qui est « la réalisation d’une société civile administrant le droit d’une façon universelle », d’« une constitution politique parfaite sur le plan intérieur, et donc également parfaite sur le plan extérieur, c’est-à-dire en ce qui concerne les relations entre les États », et un « État cosmopolite universel ». Léon Bourgeois écrivait pareillement :

Ainsi tout homme, au lendemain de sa naissance, en entrant en possession de cet état d’humanité meilleur que lui ont préparé ses ancêtres, contracte, à moins de faillir à la loi de l’évolution qui est la loi même de sa vie personnelle et de la vie de son espèce, l’obligation de concourir, par son propre effort, non seulement au maintien de la civilisation dont il va prendre sa part, mais encore au développement ultérieur de cette civilisation.

Un tel objectif paraît incomparablement plus désirable que la mise en valeur du capital mondial. Substituer l’objectif de « civilisation » à celui, purement opératoire, de mondialisation43 risque néanmoins de paraître à beaucoup encore trop vague et surtout terriblement difficile à mettre en œuvre. Dès lors, peut-être nous faut-il à court terme adopter des objectifs intermédiaires et au moins réunir les conditions permettant à la Planète de continuer à constituer un lieu habitable et à chaque société de garantir son inscription dans le temps.

Cela suppose de s’accorder sur les facteurs garantissant qu’une société donnée ne disparaîtra pas du fait du manque d’une ressource naturelle indispensable à la vie ou d’une explosion sociale causée par une guerre ou une émeute violente. Et donc de réaliser un double travail de mesure de la qualité de vie existante et de suivre particulièrement les évolutions des facteurs dont on peut penser qu’ils constituent une cause ou un signe de dégradation de celle-ci. Il me semble que, si un relatif consensus existe sur la nécessité de mesurer les évolutions du patrimoine naturel ou de ses constituants essentiels44, il n’en va pas de même pour le capital « social » ou la qualité de vie. On l’a dit, de nombreux indicateurs intégrant la prise en compte de l’environnement et de la dimension sociale ont été développés depuis les années 1970 et plus particulièrement depuis le milieu des années 199045. Il s’agit pour la plupart d’indicateurs « synthétiques » ou « composites », qui agrègent les différentes dimensions (revenu, santé, loisir…) supposées contribuer à la détermination du bien-être global. Chaque dimension est mesurée (quantifiée) à partir d’une combinaison de variables élémentaires censées résumer cette dimension du bien-être. Les dimensions retenues sont ensuite agrégées pour produire la valeur de l’indicateur synthétique. Le Pnud publie ainsi depuis 1990 un rapport annuel sur le développement humain dans le monde qui présente un indicateur de développement humain (Idh). Cet indicateur est la moyenne de trois indicateurs : le Pib par habitant (exprimé en parités de pouvoir d’achat), l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’instruction. À l’instar de l’Idh, l’indicateur de santé sociale des Miringoff ne possède pas de composante environnementale. Il est calculé à partir de seize indicateurs élémentaires (dont la mortalité infantile, la pauvreté infantile et des plus de 65 ans, le taux de chômage, l’accès à un logement à un prix abordable…). Le Bip 40, baromètre des inégalités et de pauvreté, développé par le Réseau d’alerte sur les inégalités, retient quant à lui six dimensions : revenus, conditions de vie, travail, éducation, santé, justice. D’autres indicateurs sont spécifiquement environnementaux et d’autres enfin mêlent les dimensions sociales et environnementales. Certains s’en tiennent à des mesures de stock et d’autres procèdent par évaluation monétaire. Certains corrigent le Pib alors que d’autres s’y refusent et constituent des évaluations alternatives ou complémentaires.

L’indice d’Osberg et Sharpe m’apparaît l’un des plus intéressants. Il est en effet très séduisant notamment par sa décomposition en plusieurs sous-ensembles qui permettent de mettre en évidence quelle dimension contribue le plus à la dégradation de l’ensemble et quel est l’impact des politiques publics. Quinze critères composent quatre domaines : les flux de consommation, les stocks de richesses, les inégalités et la pauvreté, et l’insécurité économique. Plusieurs éléments sont importants dans la proposition :

le premier c’est le fait de partir de l’idée que chaque société, inscrite dans un territoire donné avec ses ressortissants, ses institutions, dispose d’un patrimoine (patrimoine tout à la fois de biens physiques, naturels, culturels, d’un état donné de santé, d’éducation, de sécurité) et que les évolutions de ce patrimoine importent tout autant que les évolutions de la seule production ou du revenu tiré des échanges de biens et services. Il y a donc bien l’idée que nous héritons à chaque moment d’un système que nous devons maintenir ou améliorer et que nous devons suivre les évolutions de ces ressources de la même manière que celles de ce que nous produisons à partir de ces ressources. L’idée sous-jacente est que nous formons une société, un collectif, qui reçoit un patrimoine général dont nous devons suivre les différents états. C’est à ce titre qu’ils prennent en considération non seulement les ressources qui pourront un jour aussi être vendues, mais également simplement celles dont nous disposons gratuitement, librement. Ces différents éléments du capital naturel n’ont pas de valeur marchande appropriables par une unité déterminée et ne constituent pas une réserve de valeur au sens des comptes de patrimoine. Ils prennent en compte la valeur des ressources non encore exploitées, mais aussi des atteintes à l’air ou à l’eau, le capital humain, la recherche et le développement, tantôt en donnant une valeur à ces éléments tantôt en retranchant du stock de richesse le coût de certaines dégradations, pour obtenir un stock net de richesse ;

c’est aussi parce qu’ils font leur cette approche de la société comme collectif disposant d’un patrimoine et ayant une valeur qu’ils introduisent une seconde dimension, qui est celle de la répartition des revenus : ils prennent en compte non seulement la pauvreté mais aussi la disparité des revenus, recto de l’idée que nous vivons en collectif et que celui-ci ne peut pas se permettre des écarts trop forts entre ses membres, car il en va de sa stabilité et de sa longévité. Cela suppose-t-il que chacun soit doté d’une répulsion pour les inégalités ? Non, cela suppose peut-être que l’on a compris que des inégalités trop fortes finissent par avoir un coût élevé ou ne sont pas cohérentes avec l’idée d’inscription dans la durée de cette société et que, comme le notait déjà Tocqueville, l’inscription de la société dans la durée va de pair avec l’existence de conditions de vie relativement proches ;

la troisième dimension qu’Osberg et Sharpe nous invitent à prendre en considération est sans doute encore plus originale : il s’agit de l’insécurité économique. Les auteurs rappellent qu’il n’y a pas de définition généralement reconnue de l’insécurité économique. En s’appuyant sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, ils analysent les évolutions des quatre grands risques sociaux : maladie, vieillesse, chômage et monoparentalité et rapatrient l’ensemble des quatre grands risques sociaux dans la construction de l’indicateur de bien-être économique. Sont prises en considération, non pas les dépenses à la charge des régimes publics mais la part de couverture des risques restant au contraire à la charge des individus. Cette manière de procéder est très intéressante, notamment parce qu’un tel indicateur met en évidence le rôle des politiques publiques dans la diminution de l’insécurité économique. Les auteurs mettent ainsi en évidence combien le recul de l’indemnisation du chômage explique la dégradation de l’indice de bien-être économique sur les vingt dernières années.

Mais, on l’a dit, les critiques contre ces indicateurs sont nombreuses : le choix des dimensions constitutives du bien-être est considéré comme arbitraire, de même que les pondérations retenues. L’Ocde indique ainsi que les corrections du Pib permettant la prise en compte du temps de loisir, de la taille des ménages, de l’inégalité de répartition des revenus et des dégradations apportées à l’environnement sont « sujettes à caution ». Par exemple, prendre en compte les inégalités suppose de faire des hypothèses sur l’aversion des individus à l’inégalité :

De nombreuses théories de la justice sociale voudraient que l’on attache un poids supplémentaire au revenu qui va aux couches les plus pauvres, surtout dans les sociétés les plus inégales. Par exemple, dans un cas où le revenu du décile le plus riche de la population augmente d’un montant égal au recul du revenu du décile le plus pauvre, le revenu par habitant reste constant, mais la plupart des observateurs concluraient que le bien-être de la société a diminué. Pour tenir compte des inégalités de distribution, on peut ajuster le Pib et le revenu des ménages en pondérant le revenu moyen de chaque décile de la distribution par un coefficient qui représente le degré d’aversion de la société à l’inégalité46. Des coefficients plus élevés traduisent une aversion à l’inégalité plus importante et, par conséquent, un poids plus faible attribué aux hauts revenus47.

Un de leurs points faibles, rappelle Vincent Marcus, réside notamment dans le système de pondérations retenus pour agréger les différentes composantes de l’indicateur48. Autrement dit, l’importance relative à accorder aux différentes dimensions dans l’agrégat total est en général posée a priori. De fait, les indicateurs « composites » retiennent souvent par défaut une pondération uniforme des dimensions qui les composent. Dans l’indice de développement humain (Idh) par exemple, l’espérance de vie pèse autant que le Pib par tête et autant que le degré d’instruction.

Dès lors, un certain nombre de travaux se proposent de déterminer les pondérations en utilisant les données subjectives ou de demander aux individus eux-mêmes dans quelle mesure ils sont satisfaits de leur existence. L’Ocde indique que les mesures subjectives du bien-être soulèvent évidemment des difficultés méthodologiques :

Elles peuvent reposer sur des concepts différents et être influencées par des facteurs temporaires ou par des différences linguistiques ou culturelles. Néanmoins, les enquêtes montrent que les individus qui se déclarent très ou assez satisfaits de leur vie sont également considérés comme tels par leurs parents et amis, tendent à être plus souriants, à présenter une activité plus élevée de la zone préfrontale du cerveau (la zone associée aux états positifs), se rappellent plus volontiers les événements heureux, et présentent une plus grande résilience au stress49.

Dans son travail de recherche des pondérations à accorder à chaque dimension du bien-être grâce à l’analyse des satisfactions exprimées, Marcus montre combien ces dernières diffèrent d’un pays à l’autre. Mais surtout, il conclut son article en rappelant combien,

dans cette approche purement individuelle voire individualiste fondée sur la satisfaction subjective, la prise en compte de la dimension collective ou de l’intérêt général apparaît problématique. Cette limite est peut-être rédhibitoire alors même que l’on cherche partout à mieux « mesurer le progrès des sociétés » (Ocde). Que la satisfaction sociale collective soit la somme des satisfactions individuelles, Durkheim en doutait déjà il y a un siècle50.

Cette dernière remarque nous apparaît fondamentale. Si l’on se situe du côté du progrès social, de l’amélioration des conditions de vie permettant aux individus de s’épanouir, et plus encore du côté des conditions permettant aux sociétés de rester des communautés bien liées susceptibles de s’inscrire dans la durée, la satisfaction individuelle apparaît comme un bien faible signe des risques de décohésion sociale ou de dégradation vitale de l’environnement.

***

Quels enseignements tirer de cette analyse ? En premier lieu, le monopole du Pib comme indicateur central de référence pour évaluer l’état de nos sociétés doit de toute urgence être remis en cause. La raison principale est que cet indicateur ne nous dit rien des risques vitaux auxquels sont désormais confrontées nos sociétés : risque de disparition sous le coup d’une pollution majeure, d’un changement des conditions d’habitabilité du monde (réchauffement climatique…), d’une explosion de violences du fait d’inégalités insupportables. Le Pib ne nous donne aucun signal ni sur la durabilité potentielle de notre développement ni sur le sens de notre progression, il n’est pas capable de jouer le rôle de balise ni de boussole dont nous avons besoin. Il se fonde de surcroît sur une conception du progrès dépassée et anachronique. Il nous faut donc non pas le remplacer mais le compléter, concurrencer son emprise à l’aide d’un autre indicateur, capable d’être aussi puissant, de structurer nos comportements, de guider l’action publique et privée aussi fortement que le Pib a pu le faire jusqu’à maintenant. C’est pour cette raison qu’un indicateur synthétique est nécessaire, malgré toutes les limites qui ont été ici rappelées.

C’est parce que l’Idh était synthétique qu’il a pu bénéficier d’un intense intérêt mondial. Amartya Sen, opposé à l’origine à un tel indicateur, est ensuite revenu sur sa réticence et a reconnu que la médiatisation nécessaire était facilitée par le fait de disposer d’un indicateur synthétique. C’est pour cette raison qu’il semble qu’un unique indicateur soit préférable à une paire (un indicateur de santé sociale et un indicateur de santé environnementale). Cet indicateur doit-il être ou non monétaire ? L’épargne nette ajustée, qui fait l’objet d’un intérêt très soutenu de la commission Stiglitz dans son pré-rapport51, est un indicateur monétaire qui vise à mettre en évidence les évolutions d’un patrimoine composé du capital naturel, du capital humain et du capital social grâce à une monétarisation de toutes les variables. Une telle démarche semble non seulement dangereuse (n’accorder de la valeur aux choses que sous la forme de l’imposition d’un prix et penser qu’il existe une mesure universelle) mais surtout inadaptée : on sait que les prix ne sont pas non plus capables de jouer le rôle d’alerte qui importe tant aujourd’hui. Comme Bernard Perret l’a bien rappelé dans Le capitalisme est-il durable ?, nous devons dès maintenant limiter notre consommation de ressources énergétiques non renouvelables et par ailleurs, lorsque les prix seront très élevés, il sera trop tard52. Un tel indicateur n’est pas capable de nous accompagner dans la révolution qui consistera à mettre en œuvre un nouveau modèle de « développement » (s’il faut à tout prix conserver ce terme pour se faire comprendre).

Quel contenu donner dès lors à la notion de progrès et comment surmonter les critiques radicales qui ont été faites à l’entreprise d’élaboration d’indicateur(s) synthétique(s) complémentaire(s) au Pib ? Il me semble que la crise que nous traversons actuellement est une extraordinaire occasion d’emprunter une voie radicalement nouvelle sur le fond et sur la forme. Sur le fond, tout nous invite aujourd’hui à réviser en profondeur notre conception du progrès et à quitter l’ère où celui-ci signifiait une augmentation des quantités produites appropriées par des unités individuelles, une mise en forme de toute chose en vue de l’usage par autrui et l’intensification de l’artificialisation du monde. Louis Dumont avait interprété comme un progrès le passage, au xviiie siècle, des relations hommes-hommes (la politique) à des relations hommes-nature (l’économie). Il est sans doute temps de lever son interdit (retourner aux relations hommes-hommes ce serait selon lui risquer de retomber dans le holisme53, les relations hiérarchiques et la tutelle : « jusqu’ici l’alternative entre la richesse comme fin et des formes forcées, pathologiques de subordination est notre lot54 ») et de reconnaître que le progrès de nos sociétés consiste aujourd’hui moins dans l’accumulation des choses, l’extension de l’empire humain ou l’intensification des échanges marchands que dans la capacité à intensifier nos liens ; à construire et développer les institutions internationales, nationales et locales qui nous permettront de gouverner sagement les cités, de réaliser « une société civile administrant le droit d’une façon universelle », « une constitution politique parfaite sur le plan intérieur, et donc également parfaite sur le plan extérieur, c’est-à-dire en ce qui concerne les relations entre les États », et un « État cosmopolite universel » ; à réintroduire l’égalité, la mesure et l’économie (entendue comme gestion de la rareté) comme principes de gouvernement ; à développer les conditions d’une citoyenneté active pour tous ; en un mot de substituer à l’impératif purement opératoire de « mondialisation » celui de « civilisation55 ».

Ce terme souvent galvaudé met au centre de son entreprise le citoyen (civis) : il invite donc à penser la civilisation comme le processus dont la finalité est de permettre non seulement l’accès à la pleine citoyenneté pour tous les habitants de la Planète, mais aussi le développement de la civilité dans les différentes institutions (l’entreprise notamment) et dans toutes nos actions quotidiennes elles-mêmes. Il invite à considérer comme un processus jamais achevé la tentative visant à améliorer notre capacité à vivre ensemble en accordant de l’importance à la « totalité sociale », à la cohésion de la société, à la qualité de son lien, et aux individus qui la composent. Il invite à penser un type de mise en valeur du monde moins fondée sur l’exhausion, la mise en demeure et la production (dont l’étymologie nous indique qu’il s’agit bien d’aller chercher quelque chose au fond et de l’amener à l’extérieur) que sur l’entretien de l’existant, l’éducation, le soin et l’attention (que suggère le terme de care). Il invite à considérer la possibilité de former des citoyens aptes à la paix, capables d’inventer des institutions, des œuvres, des jeux, des langues, et bien éduqués comme au moins aussi importante que la capacité à produire des biens et services et à les amener sur un marché. Comme le suggérait Guizot dans De la civilisation en France, qui s’interrogeait sur le « sujet » du développement et du progrès qui accompagnent toujours l’idée de civilisation, deux dimensions importent : les relations des hommes entre eux et la vie individuelle, intérieure, de l’homme lui-même, de ses facultés, de ses sentiments, de ses idées. Peut-être tout ceci peut-il se ramener à l’idée de cultura animi et à la capacité des sociétés à former des citoyens et des sujets c’est-à-dire des êtres se sachant parlant, sexués et mortels, vivant en communauté, capables de dire « Je » et ne le pouvant que grâce à la communauté politique à laquelle ils appartiennent.

Ce changement radical auquel nous invite la « crise » actuelle est aussi, disais-je, un changement dans la forme. Nous ne sommes pas à la recherche d’un indicateur de bonheur global mais à la recherche des facteurs susceptibles d’éviter la dégradation de la société, dans son aspect de communauté bien liée disposant d’un patrimoine avec lequel elle se trouve dans une situation d’usufruitier. Plusieurs théories sont en concurrence pour expliquer pourquoi chaque génération doit se considérer comme la propriétaire ou l’usufruitière d’un tel patrimoine, et l’explication la plus acceptable est celle qui voit dans ce patrimoine une propriété collective des différentes générations, tournée délibérément vers l’avenir :

Si chaque génération est la propriétaire exclusive de la terre tant qu’elle décide de ne pas avoir de descendants, il n’en va plus de même dès qu’elle engendre une nouvelle génération. Cette dernière (et ses successeurs ultérieurement) une fois engendrée, devient elle aussi propriétaire du patrimoine terrestre, collectivement avec la génération précédente56.

Ces interrogations sur les dimensions constitutives du progrès et en fin de compte sur ce qu’est une « bonne société » ne peuvent pas être résolues sans les citoyens eux-mêmes. C’est pour cette raison que le Conseil de l’Europe, s’interrogeant sur la richesse, se rend dans les quartiers, les écoles, les lieux de travail pour demander aux personnes en quoi, pour elles, consiste la richesse. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas laisser à des savants, aussi sages soient-ils, la responsabilité de décider, pour les citoyens d’une société donnée, ce que signifie une bonne société, une société riche, une société en progrès. Nous tenons là non seulement la seule réponse possible aux accusations d’arbitraire auxquelles sont confrontées les propositions de nouveaux indicateurs mais surtout une formidable occasion de mettre en œuvre, d’expérimenter un processus de délibération collective, qui pourrait prendre la forme de conférences citoyennes où des experts pourraient amener leurs connaissances, leurs scénarios et leurs arguments mais où des citoyens tirés au sort pourraient construire, en élaborant différents scénarios mobilisant plusieurs dimensions du progrès, des variables différentes, des pondérations diversifiées, leur idée collective de ce que peut aujourd’hui recouvrir – et impliquer comme politiques publiques – le progrès d’une société.

  • *.

    Sociologue, directrice de recherches au Centre d’étude pour l’emploi, auteur notamment de Au-delà du Pib. Pour une autre mesure de la richesse, Paris, Flammarion, coll. « Champs actuel », 2008. Une première version de ce texte a été rédigée à l’occasion du colloque international « Construire ensemble des indicateurs locaux pour le progrès social », qui s’est tenu à Rennes les 30 et 31 octobre 2008 sous l’égide de Pekea.

  • 1.

    Voir notamment Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgens Randers et William W. Behrens III, Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Paris, Fayard, coll. « Écologie 3 », 1972 (rapport établi par le Massachusetts Institute of Technology à la demande du Club de Rome et paru en anglais sous le titre The Limits to Growth, trad. de l’anglais par Jacques Delaunay, préf. de Robert Lattès) ; W. Nordhaus et J. Tobin, “Is Growth Obsolete?”, dans The Measurement of Economic and Social Performance, Studies in Income and Wealth, Washington (DC), National Bureau of Economic Reasearch, vol. 38, 1973 ; Pnud, Rapport sur le développement humain, 1996 et 1997 ; Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Aubier, coll. « Alto », 1999 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2000) ; Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2004 ; J. Gadrey et F. Jany Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2003 (rééd. 2007) ; Bernard Perret, Le capitalisme est-il durable ?, Paris, Carnetsnord, 2008.

  • 2.

    Je renvoie à mon article : « Deux Nobel ne font pas le bonheur », Le Monde, 22 avril 2008 et aux productions du Forum pour d’autres indicateurs de richesse (Fair). On trouvera sur le site de l’Institut pour le développement de l’information économique et sociale (Idies) l’ensemble des textes jusqu’à maintenant proposés par Fair, qui s’est constitué au moment de la mise en place de la commission Stiglitz pour rappeler à celle-ci, d’une part, qu’il existait en France toute une série de travaux susceptibles d’alimenter la réflexion de la commission, et, d’autre part, que la société civile devait être associée à celle-ci. Les membres fondateurs de Fair (parmi lesquels figurent, outre l’auteur de ces lignes, Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, P. Viveret, B. Perret, J.-M. Harribey, Pascal Petit, Hélène Combe…) partagent de nombreux points d’accord que l’on trouvera notamment dans la contribution que j’ai faite à la journée du 30 mars au Conseil économique et sociale. Mais je m’exprime ici en mon nom propre.

  • 3.

    Bertrand de Jouvenel, « Stratégie prospective de l’économie sociale », Arcadie, essais sur le mieux-vivre, Paris, Sedeis/Futuribles, 1968.

  • 4.

    Adam Smith, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776 (Paris, Garnier-Flammarion, 1991).

  • 5.

    André Vanoli, Une histoire de la comptabilité nationale, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2002.

  • 6.

    F. Fourquet, les Comptes de la puissance. Histoire politique de la comptabilité nationale et du plan, Paris, Éditions Recherches, coll. « Encres », 1980, p. XIX.

  • 7.

    D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, op. cit.

  • 8.

    T. Malthus, Principes d’économie politique considérés sous le rapport de leur application pratique, rééd. Paris, Calmann-Lévy, coll. « Perspectives économiques », 1972, chap. I.

  • 9.

    « Notre fondation a pour fin de connaître les causes et le mouvement secret des choses et de reculer les bornes de l’Empire humain en vue de réaliser toutes les choses possibles », Francis Bacon, la Nouvelle Atlantide, rééd. Paris, Garnier/Flammarion, 1995, p. 119.

  • 10.

    Je renvoie à une précédente recherche : D. Méda, le Travail, une valeur en voie de disparition, Paris, Aubier, coll. « Alto », 1995 (rééd. Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1998).

  • 11.

    J.-B. Say, Cours complet, Guillaumin, livre I, 1840, p. 54.

  • 12.

    J. B. Clark, Principes d’économiques, 1907, p. 188.

  • 13.

    D. Méda, le Travail, une valeur en voie de disparition, op. cit.

  • 14.

    P. Kende, L’abondance est-elle possible ?, Paris, Gallimard, coll. « Idées, nouvelles », 1971.

  • 15.

    Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1980, p. 105-261.

  • 16.

    L. Walras, Éléments d’économie politique pure, 1874, rééd. Pierre Dockès et alii., Paris, Economica, 1993.

  • 17.

    J.-J. Goux, « L’utilité : équivoque et démoralisation », Revue du Mauss, 1996, p. 109.

  • 18.

    Certes, il existe une théorie économique des biens publics mais, d’une part, celle-ci se limite à des biens publics de nature économique et, d’autre part, elle ne remet en question ni l’approche individualiste ni la conception de l’utilité individuelle de ces biens. Le lien social n’est pas conceptualisé comme un bien public économique.

  • 19.

    J. Baneth, « Les indicateurs de développement », Futuribles, mai 1998, p. 9.

  • 20.

    Oleg Arkipoff, « Peut-on mesurer le bien-être national ? », Les collections de l’Insee, série C, no 41, 1976.

  • 21.

    Ocde, Du bien-être des nations, le rôle du capital humain, Paris, Éd. Ocde, 2001.

  • 22.

    Ocde, Mesurer et favoriser les progrès des sociétés, Forum d’Istanbul, 2007.

  • 23.

    Laurent Gasnier et Sylvie Le Laidier, intervention au 12e colloque de l’Association de la comptabilité nationale, Au-delà du Pib, à la recherche d’indicateurs synthétiques. La prise en compte du bien-être, 2008. Actes du douzième colloque, Insee, 2008, consultable sur le site de l’Insee.

  • 24.

    A. Clark et C. Senik, « La croissance rend-elle heureux ? », dans P. Askenazy et D. Cohen (sous la dir. de), 27 Questions d’économie contemporaine, Paris, Albin Michel, 2008 et « La croissance rend-elle heureux ? La réponse des données subjectives », École d’économie de Paris, WP, no 6, 2007.

  • 25.

    Voir l’ensemble des contributions présentées au 12e colloque de l’Association de comptabilité nationale, déjà cité. Dans leur article déjà cité (note 1), Tobin et Nordhaus concluaient pareillement, au terme de leur tentative d’extension du Pib que, finalement, il y avait tellement de corrélation (sur la période 1929-1965) entre les évolutions de leur nouvel indicateur et celles du Pib que la croissance restait un assez bon indicateur de progrès, voir J. Gadrey et F. Jany Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, op. cit., p. 54.

  • 26.

    Jean-Paul Fitoussi, « L’idéologie du monde », Le Monde, 8 juillet 1998. Voir aussi J.-P. Fitoussi et E. Laurent, la Nouvelle écologie politique, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2008.

  • 27.

    I. Cassiers et C. Delain, « La croissance ne fait pas le bonheur, les économistes le savent-ils ? », Regards, no 38, mars 2006.

  • 28.

    B. de Jouvenel, « Stratégie prospective de l’économie sociale », art. cité.

  • 29.

    « Le Patrimoine national », Insee Méthodes, Insee, 1994. Dans « Le Patrimoine national », Insee Première, no 595, juillet 1998, les auteurs précisent : « Les comptes de patrimoine de la comptabilité nationale recensent divers actifs et passifs économiques. Issus de processus de production ou naturels (terres, gisements, etc.), financiers ou réels, professionnels, privés ou de rapport, ils ont une caractéristique commune : pouvoir être échangés sur un marché. Le champ ainsi défini est plus étroit que celui de patrimoine au sens large : des éléments tels que le capital écologique (l’air, la biodiversité, etc.) ou le “capital humain” en sont exclus. »

  • 30.

    Intervention au 12e colloque de l’Association de comptabilité nationale, déjà cité.

  • 31.

    J. Gadrey et F. Jany Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, op. cit. et mes propres ouvrages : Qu’est-ce que la richesse ?, op. cit. ; Au-delà du Pib. Pour une autre mesure de la richesse, op. cit.

  • 32.

    M.-L. Miringoff, M. Miringoff, The Social Health of the Nation: How America is Really Doing, Oxford University Press, 1999.

  • 33.

    L. Osberg et A. Sharpe, « Évaluer l’indice du bien-être économique dans les pays de l’Ocde », dans A. Sharpe, D. Méda, F. Jany Catrice et B. Perret, « Débat sur l’indice du bien-être économique », Travail et emploi, janvier 2003, p. 7 ; L. Osberg et A. Sharpe, “An Index of Economic Well-being for Canada and the United States”, communication présentée à la réunion annuelle de American Economics Association, du 3 au 5 janvier 1999, New York, accessible sur le site www.csls.ca

  • 34.

    L. Osberg et A. Sharpe, « Évaluer l’indice du bien-être économique dans les pays de l’Ocde », art. cité.

  • 35.

    J. Gadrey et F. Jany Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, op. cit.

  • 36.

    Max Horkheimer et Theodor Adorno, la Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974.

  • 37.

    Léon Bourgeois, Solidarité, Paris, Colin, 1902.

  • 38.

    L. Osberg et A. Sharpe, « Évaluer l’indice du bien-être économique dans les pays de l’Ocde », art. cité, p. 83.

  • 39.

    R. D. Putnam, Making Democracy Work, Princeton, Princeton University Press, 1993.

  • 40.

    S. Ponthieux, « Que faire du “social capital ?” », Paris, Insee, coll. « Documents de travail », 2003, 128 p.

  • 41.

    Je pense aux expériences de consultation démocratiques et de construction d’un cadre de délibération collective à Loos-en-Gohelle, sous l’impulsion du maire, Jean-François Caron, qui explique qu’un certain nombre d’indicateurs (conflits avec le voisinage, actes d’incivilité…) présentent des évolutions (en baisse) qui lui semblent pouvoir être mises en rapport avec la forte participation des habitants à cette entreprise de démocratie approfondie.

  • 42.

    M.-L. Miringoff et M. Miringoff, The Social Health of the Nation…, op. cit.

  • 43.

    D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, op. cit. ; id., Au-delà du Pib. Pour une autre mesure de la richesse…, op. cit.

  • 44.

    Association de la comptabilité nationale, Au-delà du Pib, à la recherche d’indicateurs synthétiques…, op. cit. ; A. Vanoli, Une histoire de la comptabilité nationale, op. cit. ; Commission Stiglitz, 1er Rapport sur la mesure de la performance économique et du progrès social, 2008 (http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/fr/documents.htm).

  • 45.

    J. Gadrey et F. Jany Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, op. cit.

  • 46.

    S.-C. Kolm, “The Optimal Production of Social Justice”, dans J. Margolis et H. Guitton (ed.), Public Economics, Londres, Macmillan, 1969.

  • 47.

    Ocde, Panorama de la société, Paris, Éd. Ocde, 2007.

  • 48.

    V. Marcus, les Dimensions du bien-être : que nous apprennent les satisfactions exprimées ?, Paris, Insee, 2008.

  • 49.

    R. Layard, Happiness: Lessons from a New Science, Londres, Allen Lane, 2005 et Ocde, Panorama de la société, op. cit.

  • 50.

    V. Marcus, les Dimensions du bien-être…, op. cit.

  • 51.

    Commission Stiglitz, 1er Rapport…, déjà cité.

  • 52.

    B. Perret, Le capitalisme est-il durable ?, op. cit.

  • 53.

    Défini dans les Essais sur l’individualisme comme l’« idéologie qui valorise la totalité sociale et néglige ou subordonne l’individu humain », comme s’il y avait équivalence entre valoriser la totalité sociale et négliger l’individu (voir sur ce point l’analyse que j’ai proposée dans D. Méda, « Réinventer la politique », le Travail, une valeur en voie de disparition, op. cit.)

  • 54.

    Louis Dumont, Homo aequalis. I. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1985, p. 134.

  • 55.

    E. Morin, Pour une politique de civilisation, Paris, Arléa, 1997 et D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, op. cit..

  • 56.

    Axel P. Gosseries, Penser la justice entre les générations, Paris, Aubier, coll. « Alto », 2004.