Strasbourg, l'exemple d'une fusion universitaire
Dans plusieurs villes françaises, les universités se rapprochent ou envisagent de fusionner. Pourquoi ? En présentant l’histoire de Strasbourg, une ville où la rivalité entre protestants et catholiques puis l’organisation à l’allemande ont donné de fortes particularités au monde universitaire, on comprend pourquoi la perspective de la fusion apparaît comme une étape nécessaire dans la dynamique locale de l’enseignement supérieur.
L’histoire de chaque université française influence toujours son projet et son pilotage. Les universités strasbourgeoises (actuellement : université Louis-Pasteur, université Marc-Bloch et université Robert-Schuman), marquées par la vie politique et religieuse alsacienne, ont toujours tenu, et parfois réussi, à maintenir de fortes spécificités dans le paysage universitaire national. Ce qui conduit à des modes de pilotage particuliers et des préoccupations qui ne recoupent pas toujours ceux des autres universités. C’est pourquoi je crois nécessaire de faire un détour historique pour présenter les caractères originaux du mode de gouvernance de l’université Louis-Pasteur. Ce détour, concentré sur des points en rapport direct avec la question de la gouvernance, ne traite pas de l’essentiel de la raison d’être des universités : le contenu des formations supérieures, les résultats de la recherche réalisée, les apports de l’université aux entreprises et aux évolutions sociales et culturelles.
De la ville libre au royaume de France
La Réforme, puissante en Alsace, a amené des théologiens et philosophes comme Jean Wimpheling ou Martin Bucer à défendre la création d’un enseignement supérieur à Strasbourg. Ce qui fut amorcé à partir de 1501, puis réalisé en 1538 par l’installation d’un gymasium protestant dirigé par Jean Sturm, où s’enseignaient, dans sa division supérieure, toutes les disciplines hors la médecine. C’est la ville libre de Strasbourg qui avait pris cette décision et avait confié à une commission de trois membres le soin de choisir en toute liberté les professeurs, les plans d’études, l’emploi des fonds. En 1566, l’empereur Maximilien II autorise par lettres patentes cette haute école à devenir une académie, qui se transforme en 1621 en université de plein exercice. Les autorités catholiques, qui ne pouvaient rester inactives face aux succès intellectuels de la Réforme, créent à proximité en 1601, à Molsheim, une académie jésuite concurrente qui devient en 1617 une université. La capitulation de 1681, qui met Strasbourg sous l’autorité du royaume de France, laisse à la ville une partie de ses libertés religieuses et universitaires et l’université protestante est placée sous la protection du roi. Louis XIV crée en 1685 à Strasbourg même un collège épiscopal catholique rattaché au point de vue de la collation des gardes à l’université protestante, solution originale au moment de la révocation de l’édit de Nantes. Le transfert à Strasbourg de l’université de Mosheim en 1702 déclenche une querelle entre les universitaires catholiques de ces deux villes, ce qui amène l’administration du cardinal de Rohan à faire un éloge enflammé de la concurrence entre facultés catholique et luthérienne situées dans la même ville :
C’est ignorer les premiers principes de toute Émulation, que de dire sérieusement qu’on compromet la célébrité d’une académie scientifique et littéraire lorsqu’on la met en concurrence : c’est cette concurrence même qui produit entre les Professeurs et les Disciplines une Émulation toujours soutenue et toujours féconde.
Quoi qu’il en soit, comme le note Louis Liard dans son ouvrage de 1888 sur l’enseignement supérieur en France, Strasbourg est encore entre 1750 et 1780 un pôle d’attraction universitaire. La double culture allemande et française, la lutte entre catholicisme et protestantisme ont conduit à une attractivité et une ouverture internationales très rares en France.
France, Allemagne et France
Les universités de l’Ancien Régime sont supprimées en 1793. Dans la pratique, Strasbourg n’a plus d’activité universitaire depuis 1792 et la dispute qui s’ouvre sur la portée du traité international de 1681 ayant reconnu aux protestants la liberté religieuse et universitaire ne permet pas le maintien de leur université. Une école de médecine ouvre à Strasbourg en 1795, une école centrale en 1796 puis une école de pharmacie en 1804. L’idée napoléonienne de l’université impériale, principalement conçue comme machine centralisée occupée à délivrer des diplômes à de rares auditeurs, n’a pas permis, pas plus à Strasbourg qu’ailleurs, de relancer un enseignement supérieur de qualité internationale. Certes, Strasbourg est dotée de six facultés (dont la théologie protestante, mais pas la théologie catholique) ; certes, de grands professeurs y viennent, comme Louis Pasteur de 1849 à 1854 ou Fustel de Coulanges entre 1860 et 1870 ; certes, Renan loue en 1864 l’exception strasbourgeoise « seule, par suite de ses institutions protestantes, elle a gardé une forte tradition d’études propres et de solides méthodes » ; mais il manque ici comme ailleurs une autre conception de l’enseignement supérieur. Les initiatives originales à Mulhouse associant l’industrie à une école supérieure professionnelle1 n’ont pas d’impact à Strasbourg. Les grandes évolutions universitaires s’écrivent alors en Allemagne ou, plus discrètement, aux États-Unis.
La défaite de 1870 change tout. Le Reich fait de sa politique universitaire une vitrine de sa politique de modernisation. La création d’une grande université allemande à Strasbourg est immédiatement décidée et de prestigieux locaux sont inaugurés en 1884. Ils seront assez grands pour suffire jusqu’aux années 1960. C’est surtout une nouvelle façon de concevoir l’université qui s’installe alors à travers le modèle humboldtien de l’intégration de la recherche et de l’enseignement supérieur, si différent des conceptions napoléoniennes ou de celles de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Cette ambition passe par la mise en place d’instituts puissants, autour de chaires confiées à de jeunes universitaires talentueux : plusieurs d’entre eux ont alors, ou auront après 1918, le prix Nobel. Cette nouvelle université est aussi dotée d’une très grande bibliothèque, de collections nombreuses et de matériels scientifiques, choses rares en France. Strasbourg atteint vite un niveau comparable à celui de la grande université de Berlin.
Lors du retour de Strasbourg à la France en 1918, le gouvernement français décide de relever le défi allemand, dote l’université de Strasbourg de moyens importants et accepte le maintien, au moins partiel, d’une organisation spécifique. Raymond Poincaré y insiste dans son discours inaugural de novembre 1919, en faisant l’éloge de la loi de 1896 sur les universités, loi qui s’est explicitement inspirée de l’Allemagne :
Ai-je besoin de déclarer d’abord que l’université de Strasbourg n’a rien à craindre pour ses prérogatives essentielles, ses ressources propres et sa personnalité légale ? [ …] Les universités telles qu’elles ont été fondées en 1896 ne sont pas de vaines abstractions : ce sont des corps vivants qui peuvent s’assouplir aux conditions d’existence les plus différentes et se développer dans les formes les plus variées.
L’université de Strasbourg redevient alors rapidement le deuxième centre universitaire de France et attire des universitaires prestigieux dans tous les domaines. Elle va se développer sans avoir à se couler totalement dans le moule facultaire : des instituts d’enseignement et de recherche et/ou clinique2 sont maintenus ; des liens étroits avec certains milieux professionnels et des subventions d’État et des départements conduisent à la création de l’École du pétrole, d’une École pratique d’administration ; les facultés de théologie protestante et catholique y sont maintenues. Une association étudiante, l’Association fédérative des étudiants strasbourgeois3 (Afges), est créée qui, tenant compte des acquis de la politique sociale impériale allemande, engage immédiatement des actions en faveur des étudiants. Des mécènes comme la marquise Arconati-Visconti, Michelin, Rockefeller ou Albert Khan font des dons permettant par exemple la création de l’Institut de physique du globe et d’un centre de médecine préventive pour étudiants, structure alors presque inconnue en France.
Les universités modernes
L’université se replie à Clermont-Ferrand pendant l’annexion allemande et y subit des persécutions des autorités nazies. Le retour à Strasbourg se fait dans un contexte radicalement nouveau où, nucléaire et industrie lourde obligent, l’État reconnaît la science comme une priorité nationale mais l’organise en dehors des facultés. C’est à ce moment que le Cnrs prend sa forme moderne, que se crée le Cea, et ce mouvement se prolonge dans les années 1960 (création du Cnes en 1961, de l’Inserm en 1964 …). De nombreux universitaires strasbourgeois, conscients de ces évolutions qu’ils appellent souvent de leurs vœux, entendent bien ne pas laisser leur université à l’écart. Ils4 obtiennent que le Cnrs crée à Strasbourg, en prolongement des efforts de recherche engagés par l’université depuis 1945, les premiers laboratoires propres en dehors de l’Île-de-France : le Centre de recherche sur les macromolécules en 1954 (Crm), sur le nucléaire en 1959 (Crn) puis la première unité de recherche associée en 1966 (Ura de mathématiques). Désormais, la politique scientifique strasbourgeoise passe aussi par ces organismes de recherche5 (surtout le Cnrs et l’Inserm) où s’investissent de nombreux professeurs qui en attendent une rapidité et une liberté de décision et des moyens financiers et humains renforcés.
En résumé, à la veille de 1968, l’organisation universitaire strasbourgeoise est un mélange complexe résultant de l’organisation allemande (les instituts perdurent) et des initiatives françaises (lien avec les organismes de recherche), de la forte méfiance alsacienne envers l’État français (les universitaires strasbourgeois sont attachés à leurs spécificités) et d’un nécessaire pragmatisme (les professeurs alsaciens sont souvent influents dans les décisions nationales). Il faut y ajouter l’importance particulière de la recherche, mais aussi de nombreuses initiatives originales (pour ne citer que quelques exemples : un institut de droit du travail, une école de commerce consulaire rattachée en 1956 à l’université, une école de journalisme créée en 1958, un Iut créé en 1966, une pile nucléaire, des musées et collections scientifiques) qui ne trouvaient pas une place naturelle dans les facultés.
Bien avant 1968, cette organisation de bric et de broc a pris l’eau et la haute idée que les universitaires strasbourgeois ont des spécificités locales les conduit à vouloir aller très loin dans l’autonomie promise. Beaucoup de ceux-ci se reconnaissent dans les ambitions principales de la loi Faure de 1968, confirmées seize ans plus tard par la loi Savary.
La gouvernance de l’université Louis-Pasteur
Comme dans d’autres grandes villes, la crise de 1968 aboutit à un résultat paradoxal : les universités sont enfin créées comme entités juridiques autonomes, mais l’université de Strasbourg (en fait l’agrégat de six facultés) est scindée en trois universités. Ces découpages donnent lieu à des discussions passionnées et à des compromis délicats pour les disciplines de frontière comme les sciences économiques, la géographie, la psychologie et les sciences de l’éducation qui ont presque entièrement rejoint les sciences et la médecine pour constituer l’université qui a décidé immédiatement de porter le nom de Louis-Pasteur.
Le choix d’un nom et d’un acronyme « Ulp », plutôt que l’anonyme numéro usuel, montre que les fondateurs de cette université, dont la plupart avaient de multiples expériences des universités étrangères, souhaitaient développer une culture d’établissement, seul moyen de donner rapidement une cohésion à ce rassemblement de disciplines. Guy Ourisson6, élu président en 1971, choisit systématiquement de développer des actions et structures transversales (département de formation permanente, service de la recherche, convention générale avec le Cnrs, service d’action sociale pour les personnels …). Beaucoup de ses collaborateurs sont devenus plus tard des responsables de l’Ulp7. L’un des grands acquis de cette première présidence, intégré depuis par les élus des conseils de l’Ulp, est que le président élu doit présider pleinement, c’est-à-dire avoir une stratégie et savoir prendre des décisions.
C’est ainsi que l’université fonctionne pendant quinze ans dans le cadre des statuts issus de la loi Faure. Lorsque l’Ulp réfléchit à l’application de la loi Savary de 1984, elle le fait en respectant ce principe d’une présidence forte, ce qui l’amène à imposer ses propres points de vue au ministère qui proposait alors des statuts types. Il est vrai que la crise du synchrotron (qui aurait dû s’installer à Strasbourg mais que le Premier ministre a brutalement décidé en 1984 d’installer à Grenoble8) avait encore plus convaincu les universitaires strasbourgeois qu’ils devaient compter sur leurs propres forces et ne pas faire confiance aux propositions ministérielles.
La principale originalité des statuts conçus après la loi de 1984 est de prévoir un exécutif homogène. Les statuts usuels, choisis par l’immense majorité des universités, conduisent à désigner trois vice-présidents, chacun élu par l’un des trois conseils que la loi impose dans chaque université (administration, scientifique, études et vie universitaire). Ce dispositif ne garantit aucune cohérence de vision stratégique avec le président. Pour sa part, l’Ulp choisit de mettre en place une équipe de vice-présidents, élus9 par les trois conseils réunis en congrès, mais sur proposition du président et sur une responsabilité précise et définie. Leur mandat se termine en même temps que celui du président, et aussi à chaque renouvellement des conseils.
Aujourd’hui, à côté du vice-président en charge de la « formation initiale et continue » et de la « recherche et des formations doctorales », les autres vice-présidents sont en charge des « finances et des relations avec les entreprises », des « ressources humaines et de la politique sociale », des « partenariats européens et internationaux », du « patrimoine », de « sciences et société ». La dernière vice-présidence est confiée depuis 1988 à un étudiant issu des listes ayant eu la majorité aux élections universitaires10. Ce vice-président étudiant s’occupe de l’animation d’un bureau de la vie étudiante11, doté de plusieurs postes administratifs, et participe, comme tous les autres vice-présidents, à la réunion de travail de l’exécutif (une demi-journée chaque semaine) ainsi qu’aux trois ou quatre séminaires que l’exécutif organise chaque année. Il est ainsi pleinement associé à la définition de la stratégie de l’Ulp et peut veiller à la prise en compte du point de vue étudiant. Les personnels techniques et administratifs ne sont pas intégrés de la même façon à la vie institutionnelle. Ils sont consultés via des commissions élues (l’Ulp a mis en place vers le milieu des années 1990 l’analogue d’un comité technique paritaire et avait déjà un comité hygiène et sécurité) et via les syndicats12 qui les représentent, l’Ulp n’ayant pas voulu mettre en place une représentation de ces personnels dans l’exécutif, ce qui aurait déstabilisé à la fois le secrétariat général et le dialogue social.
La deuxième réforme statutaire envisagée en 1987, toujours dans le cadre de la loi de 1984, porte sur le rôle des facultés13 ou unités de formation et de recherche (Ufr). Le point de vue de G. Laustriat était que les Ufr devaient devenir des UF ne s’occupant que des formations, la recherche étant organisée dans des « centres de recherche » regroupant des équipes et laboratoires. Ces centres, relativement importants, devaient être dotés de crédits répartis par leurs instances internes entre les projets de recherche. La répartition des crédits entre centres devait résulter d’une demande de l’Ulp discutée avec le ministère via la procédure contractuelle, alors naissante. Cette réforme a connu moins de succès : l’opposition des directeurs d’Ufr, la volonté du ministère et du Cnrs de répartir directement les crédits entre laboratoires sans reconnaître ces centres de recherche, les contraintes de délégations de signatures, ont conduit à des compromis délicats et instables. Le mode d’organisation interne de l’Ulp en matière de recherche reste éloigné de l’idée radicale lancée en 1987. C’est un sujet difficile à traiter seulement localement14 : il est évidemment tributaire de la nature des relations entre universités et organismes de recherche et du rôle du ministère. Il ne fait guère de doute que ce sera pour l’Ulp l’un des sujets importants et délicats, lié au développement de l’autonomie promis par la loi d’août 2007.
Toujours à la même époque, le troisième volet important est celui de l’évaluation15 des activités de recherche (surtout fondée sur les rapports des commissions ad hoc des organismes de recherche) mais aussi des activités d’enseignement. Le lancement de ce chantier conduit à de nombreuses polémiques internes – des professeurs refusant que les étudiants aient à donner leur point de vue sur la qualité de leur enseignement. Cette évaluation a néanmoins été mise en place vers 1990 et perdure depuis. Mais elle n’a pas été aussi systématique que voulue et surtout, faute de dispositions l’autorisant dans le statut des enseignants-chercheurs, n’a pas permis de mener une véritable politique s’appuyant sur ces évaluations pour veiller à la qualité16 des formations.
Enfin, c’est aussi vers la fin des années 1980 que l’université transforme sa manière de traiter la valorisation des recherches menées dans ses laboratoires en créant un service spécialisé (appelé alors Ulp-industrie) chargé des questions de contrats de recherche, de prise de brevets et de licences d’exploitation. Ceci a facilité vers la fin des années 1990 la mise en place d’un incubateur et l’hébergement dans des locaux universitaires d’entreprises issues des laboratoires. Mais cette expérience a aussi montré à quel point le délicat, et toujours mouvant, partage des responsabilités entre universités et organismes rend difficile une politique claire. Les universités étrangères ont bien de la chance de ne pas avoir à perdre de temps dans ces délicates négociations entre institutions et leur succès dans les grands appels d’offres européens du Pcrd tient aussi à leur situation plus simple et plus autonome.
La gouvernance dépend beaucoup des hommes17 et femmes choisis, de leurs expériences et caractères. C’est aussi pourquoi les présidents successifs se sont attachés à ce que des universitaires de grande envergure participent à la vie collective de l’université, que ce soit comme responsables de structures de recherche ou d’enseignement, comme élus dans les conseils ou comme membres de l’exécutif. Si certains universitaires réputés acceptent de figurer sur les listes syndicales pour les conseils, la majorité d’entre eux ne le souhaitent pas et préfèrent être candidats sur des listes moins marquées. Ce qui a conduit tous les présidents successifs, y compris ceux d’entre eux qui étaient syndiqués, à susciter des listes a-syndicales permettant d’attirer des talents diversifiés. L’expérience a montré que, en dehors des moments de grands clivages nationaux, les votes des élus étaient très souvent consensuels.
Depuis presque vingt ans, la gouvernance de l’université se fait dans ce cadre statutaire particulier et efficace, avec des adaptations régulières mais marginales. Une telle permanence de ces statuts de qualité est un grand atout. Néanmoins, il est incontestable que la grande force de l’exécutif a pu à plusieurs moments frustrer certains des élus, obligés de constater que les conseils se rapprochaient parfois de simples chambres d’enregistrement.
De l’interuniversitaire à une université unique
Si les collaborations entre les trois universités ont toujours existé (la gestion informatique est commune, tout comme la médecine préventive ou les sports), il a fallu du temps pour qu’elles soient renforcées. D’une part, Pierre Deyon, recteur à Strasbourg de 1981 à 1991, a suggéré dès le milieu des années 1980 une collaboration transfrontalière dans le Rhin supérieur, ce qui a conduit en 1989 à la création de l’original réseau Eucor rassemblant les universités de Karlsruhe, Fribourg, Bâle, Strasbourg et Mulhouse. Le lancement par Lionel Jospin et son conseiller spécial Claude Allègre du plan université 2000 a réveillé l’intérêt des collectivités locales pour les questions universitaires. Ce qui s’est traduit en 1991 par la création du pôle universitaire européen de Strasbourg associant les trois universités du site, la communauté urbaine de Strasbourg, le département du Bas-Rhin et la région Alsace. Ces collectivités ont voulu que le pôle soit leur interlocuteur privilégié sur l’urbanisme universitaire, la vie étudiante, la culture, ce qui a poussé les universités à mettre en commun, soit au sein du pôle soit par d’autres formules, plusieurs de leurs activités (campus, accueil des étudiants, politique vis-à-vis des handicapés, politique culturelle, présence dans les salons internationaux, réseau informatique, plus récemment la documentation et un observatoire sur l’insertion professionnelle). Ainsi, une bonne partie des incitations à la collaboration entre universités a été extérieure au monde universitaire. Ces incitations extérieures ont été peu à peu intégrées par les équipes de direction comme un élément stratégique, au fur et à mesure que la nécessité de nettement inscrire les universités dans leur contexte territorial s’est imposée. En 2001, lors de la cérémonie du dixième anniversaire de ce pôle universitaire, les présidents des trois universités ont évoqué publiquement, pour la première fois, l’hypothèse de la fusion de leurs établissements. L’idée de fusion, venue des universités mêmes, n’a pas rencontré une compréhension immédiate de toutes les collectivités territoriales, la région par exemple soutenant alors plutôt l’idée d’une « université d’Alsace », intégrant aussi Mulhouse. Le face-à-face entre nord et sud de l’Alsace, le fait que l’université de Haute Alsace ait été voulue par la ville de Mulhouse, puis celle de Colmar, pour faire pièce à la puissance régionale de Strasbourg, ont écarté cette hypothèse qui péchait par manque de réalisme. L’idée de la fusion, instruite dans les trois universités à partir de 2002-2003, a désormais été entérinée par un vote positif de tous les conseils avec une échéance fixée au 1er janvier 2009. L’histoire des deux autres universités dans ces presque quarante dernières années n’est pas celle de l’Ulp, et les modes de gouvernance y sont sensiblement différents. Ce qui oblige à trouver de nouvelles idées de gouvernance, adaptées à une université très diversifiée, de grande taille comportant des centaines de laboratoires et de formations. De ce point de vue la nouvelle loi d’août 2007 n’apporte pas de nouveautés suffisantes pour trouver toute la souplesse voulue, notamment pour les découpages en composantes internes ou pour les formules trop uniformes de compositions et de mission des conseils. Les avantages attendus de la fusion sont d’abord ceux qui seront dus au rapprochement vers le modèle internationalement dominant des universités complètes (comprehensive universities), ce qui facilitera les échanges internationaux d’étudiants, voire, hypothèse plus ambitieuse, les accords internationaux stratégiques de formations ou de recherches. Les critères mêmes du classement de Shanghai font que l’université unique de Strasbourg ne va pas avoir un meilleur rang18 que celui que l’Ulp seule a actuellement. Mais cet assez bon classement bénéficiera aussi, par son effet d’image, aux disciplines de sciences humaines et sociales des deux autres universités, ce qui devrait avoir un effet positif sur l’ensemble du site. Si une organisation interne efficace se met en place, sans ajouts de freins ou de couches bureaucratiques, la facilité de création de cursus ou de recherches pluridisciplinaires peut augmenter. Mais il est indispensable de favoriser pour cela les contacts directs entre universitaires de disciplines très variées, tout en trouvant les financements pour ces projets transversaux, ce qui nécessite une aide des pouvoirs publics19. Reste aussi à savoir si l’université unique sera assez attractive pour devenir un pôle de référence pour l’enseignement supérieur strasbourgeois, y compris pour ses composantes les plus éloignées, dans la tradition française des études universitaires. Ceci concerne l’Insa, seule école d’ingénieur indépendante mais ayant déjà de nombreuses activités communes avec l’Ulp, qui devra décider si elle veut se rapprocher des cinq autres écoles existant déjà dans cette université. Ceci vaut aussi pour les écoles d’architecture, d’arts décoratifs, voire le conservatoire de musique. Les exemples ne manquent pas pour montrer que la plupart des grandes universités internationales sont très actives dans les collaborations avec les entreprises, mais aussi avec les milieux sociaux et culturels.
- *.
Président honoraire de l’université Louis-Pasteur, Strasbourg.
- 1.
De nombreux industriels à l’origine de l’école de chimie, créée en 1822, quittent Mulhouse en 1870 et sont à l’origine de la création de l’Espci, école financée depuis son ouverture en 1882 par la Ville de Paris.
- 2.
Robert Debré (1882-1978) fut brièvement professeur à Strasbourg de 1918 à 1920 et y a pris connaissance de cette organisation particulière, ce qui a eu une influence sur sa réforme installant par ordonnance en 1958 les centres hospitaliers et universitaires.
- 3.
En 1966, la majorité de l’Afges sera conquise, dans l’indifférence générale, par les situationnistes qui, après avoir édité De la misère en milieu étudiant, se feront connaître en mai 1968 à Strasbourg, et ailleurs.
- 4.
Il faut citer le physicien Charles Sadron (1902-1993) qui a été l’un des moteurs de ces évolutions. Son expérience américaine, comme jeune collaborateur à Caltech du grand aérodynamicien Von Karman, l’avait beaucoup influencé. Ses choix en matière d’organisation de la recherche s’éloignent autant de la tradition germanique de l’université de Strasbourg que du centralisme français.
- 5.
L’université et le Cnrs ont signé une convention en 1954 à propos du Crm. Une crise portant sur leurs responsabilités respectives en recherche nucléaire a éclaté dès 1959 et n’a été aplanie qu’en 1972 après la création de l’Ulp et de l’IN2P3.
- 6.
Guy Ourisson (1926-2006) fut un grand chimiste, un grand pédagogue et un grand administrateur. Cette triple compétence conduit Alain Savary à le choisir en 1981 comme directeur des enseignements supérieurs et de la recherche au moment où une nouvelle loi est mise en chantier. Il a présidé l’Académie des sciences en 2000-2001.
- 7.
L’un d’entre eux est Gilbert Laustriat (1929-1994) qui a présidé l’Ulp de 1987 à 1992. Il faut noter la continuité dans les équipes de direction de l’université depuis 1970. Les nouveaux exécutifs (président et vice-présidents) comportent presque toujours un universitaire ayant déjà fait partie d’un exécutif précédent.
- 8.
Ce qui a conduit à une grande manifestation associant scientifiques, élus et simples citoyens, l’Alsace confirmant ainsi dans la rue sa méfiance de principe vis-à-vis de l’État.
- 9.
Ce n’est pas une simple formalité. Les conseils ont refusé trois fois des personnes proposées par le président.
- 10.
La tradition de services aux étudiants a favorisé le maintien d’un tissu associatif étudiant puissant pour l’essentiel fédéré autour de l’Afges, qui fut une composante de l’Unef et qui est maintenant liée à la Fage, la fédération issue de regroupements d’associations étudiantes. Une campagne menée en 1998 par le Bureau de la vie étudiante a permis de mobiliser efficacement les étudiants électeurs, d’où un taux de participation stabilisé depuis une dizaine d’années autour de 30 %.
- 11.
Cette innovation fut précédée d’un voyage d’étude au Québec, en pointe sur ce sujet.
- 12.
Le syndicat principal chez les Iatos est la Cgt qui a été longtemps dirigée par un technicien du Cnrs, ayant eu une première expérience professionnelle et syndicale dans le privé. Ce qui a compté dans la vision de la Cgt sur les possibilités de négociations, sur les rapports avec les entreprises privées et sur les statuts des personnels. Ainsi, l’université a pu employer à certains moments plus de 600 contractuels sans que les syndicats n’exigent leur titularisation.
- 13.
On sait à quel point le sujet des relations entre l’université et ses composantes internes est complexe. En France plus qu’ailleurs, la création des universités a dû se faire contre les facultés. Voir Universités et facultés, publié par Louis Liard en 1890 ainsi que le numéro spécial d’Esprit de mai-juin 1964.
- 14.
Le ministère et les organismes de recherche ont créé une dizaine d’années plus tard des fédérations ou instituts fédératifs proches dans leur conception de ces centres de recherche. Mais le rôle des Ufr n’a pas été sérieusement modifié.
- 15.
L’Ulp a été parmi les trois premières universités, avec Angers et Pau, à demander en 1984 une évaluation du Comité national d’évaluation, juste installé par François Mitterrand et présidé par Laurent Schwartz.
- 16.
La loi sur « les responsabilités des universités » adoptée en 2007 devrait, en principe, permettre de lever ces obstacles. Mais ceci demandera beaucoup de finesse de la part des universités pour mettre en place des mécanismes intelligents et efficaces.
- 17.
La dominante scientifique et médicale de l’Ulp, la répartition hommes/femmes des universitaires ont conduit à un déséquilibre dans les équipes de direction. Les cinq présidents successifs de l’Ulp sont des hommes et, hors les étudiants, il y a eu depuis vingt ans seulement six femmes (dont cinq étaient maîtres de conférences au moment de leur élection) vice-présidentes contre vingt-trois hommes (dont un seul maître de conférence).
- 18.
Ce classement concerne les universités ayant une force significative en sciences exactes ou en médecine. L’Ulp, seule concernée à Strasbourg, est classée autour de la 90e place internationale, soit la 3e place française après deux universités d’Île-de-France.
- 19.
Le ministère, qui a privilégié en 2006 et au début 2007 la mise en place des pôles de recherche et d’enseignement supérieur (Pres), n’a pas alors fortement soutenu l’idée de la fusion. Un Pres d’Alsace a été envisagé et a abouti à un échec pour les mêmes raisons d’histoire régionale. Un Pres remplaçant Eucor est envisagé, et il est trop tôt pour savoir si cette institutionnalisation de la coopération transfrontalière peut aboutir.