Positions – Plus de démocratie dans l'école de la République


À la compréhension manifestée par certains élèves pour les assassins de janvier 2015, la réponse de l’État a été de réclamer, à l’école, de transmettre davantage les valeurs de la République, aux parents et aux élèves, de respecter davantage l’autorité des maîtres. D’un point de vue politique – un point de vue important – cette réponse avait deux avantages : assurer l’unité de la communauté enseignante et rapprocher celle-ci de la nation ; indiquer que certaines choses sont sacrées.

Et pourtant, on peut se demander si une telle réponse est la mieux à même de susciter cette adhésion à une société libre qui est le meilleur rempart contre ce qui la menace. Les élèves résistant à la minute de silence ont été, en effet, élevés dans une école gouvernée au nom desdites valeurs républicaines. Leur transmission de même que l’appel au respect de l’autorité des maîtres avaient disparu du discours de gouvernement de l’école depuis la Libération. Ils y ont fait retour de façon appuyée en 2002 (Luc Ferry), puis en 2005 (la loi Fillon) et encore en 2012 (l’enseignement moral et civique sur lequel on compte beaucoup aujourd’hui).

Cette réponse repose sur un diagnostic erroné, car l’idéologie des assassins de janvier 2015 rejette la démocratie plus encore que la République. Elle s’attaque à des valeurs que la démocratie et la République ont en commun, comme la liberté, mais elle rejette davantage la version démocratique de ces valeurs que leur version républicaine. Elle rejette, au moins en France, davantage la liberté de chacun de décider ce qui est une « bonne vie » pour lui, entre autres la liberté des mœurs et la liberté de religion (qui suppose celle, pour eux inimaginable, d’en changer ou de s’en passer), que la liberté civique de voter ou de participer à des assemblées. Elle rejette davantage l’égalité homme-femme que l’égalité entre citoyens mâles. Elle est davantage ennemie de la délibération que de la loi, de l’échange et de la discussion que de l’égalité, même si la conception religieuse de la loi diffère fortement de sa conception républicaine. Une société démocratique, nous dit John Dewey, se caractérise par la diversité et l’intensité des échanges de toutes natures qu’elle abrite plus encore que par ses institutions politiques. Pour les islamistes, une telle société est l’horreur même. C’est contre elle que les terroristes d’Al Quaida ont précipité les avions du 11 Septembre. C’est contre elle qu’a tué le terroriste de Copenhague.

À la fin du xixe siècle, l’Église catholique s’opposait à la République et il était adéquat d’y répondre par l’école républicaine. Si l’intégrisme islamiste s’attaque, lui, à la démocratie, il faut lui répondre en renforçant le caractère démocratique de notre école. Pour indiquer comment, essayons de décrire les caractéristiques d’une école démocratique pertinentes pour riposter à cette attaque, en nous inspirant de ceux qui l’ont pensée et des pays (le Canada, par exemple) qui l’ont mise en œuvre.

Une école démocratique promeut la liberté et l’égalité, non parce que ce sont des « valeurs » qu’il faut « respecter » mais parce qu’elles sont bénéfiques à chacun. Elle s’efforce de développer l’intérêt pour l’autre plutôt que le respect de l’autre. La liberté de l’autre est « intéressante » pour moi parce qu’elle autorise la mienne, et parce que l’intensité et la diversité des échanges sont plus grandes dans une société libre.

Elle encourage la diversité pour permettre aux élèves d’expérimenter son intérêt. Cela passe par des établissements et des classes moins ségrégués, mais aussi par le travail en commun dans des groupes hétérogènes, par des projets interdisciplinaires.

Elle enseigne les mêmes disciplines que l’école républicaine mais dans une perspective parfois différente : montrer que les connaissances scientifiques le sont entre autres parce qu’elles sont révisables et précaires ; enseigner la langue – les langues – dans la perspective de favoriser des échanges plus approfondis, la littérature pour susciter ce que Martha Nussbaum appelle des « émotions démocratiques » ; construire une éducation civique à partir d’enquêtes sur l’environnement de l’école et de discussions sur son fonctionnement plutôt que par l’inculcation de valeurs, etc. Elle est attentive à ce que les élèves se sentent chez eux à l’école, à la fois par ce qu’ils y apprennent et par la manière dont ils y vivent.

L’école démocratique ne se vit pas comme une forteresse assiégée dans une société mauvaise mais comme ce qui fait grandir les enfants pour la collectivité. Il en résulte qu’elle se sent davantage redevable vis-à-vis des élèves, des parents (quel que soit leur choix de vie, les parents sont soucieux de la sécurité, du bien-être de leur enfant et de ses apprentissages) et du public.

Plus généralement, plutôt que de jouer l’autorité des maîtres contre celle des parents, l’autorité de la science contre celle de la religion, l’école démocratique développe le goût de vivre dans une société libre, elle vise à favoriser un monde dont les élèves peuvent penser que c’est encore celui qu’ils ont le plus envie d’habiter, d’une part parce qu’ils seront libres d’y développer leur conception du bien, d’autre part parce qu’ils pourront y accomplir de plus grandes choses. Il ne devrait pas être trop difficile de montrer aux élèves que les accomplissements des sociétés libres sont sans commune mesure avec ceux des sociétés ou des groupes gouvernés par la religion. L’école démocratique ne s’interdit pas l’émerveillement. Elle vante les réalisations humaines plutôt que les vertus des grands hommes. Elle vise d’ailleurs à favoriser ces réalisations en se fixant pour but de développer la capacité d’agir des élèves.

Ces caractéristiques ne sont pas totalement absentes de l’école française, non plus d’ailleurs que de la réponse du ministère de l’Éducation nationale aux événements de janvier 2015. Mais tout cela est en mode mineur ; il faut passer en mode majeur.