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Michel Legrand en concert à Haymarket le 13 avril 2008.
Michel Legrand en concert à Haymarket le 13 avril 2008.
Dans le même numéro

La variété de Michel Legrand (1932-2019)

« Mes succès, mes lauriers, je n’ai rien à en dire, d’autres s’en chargent s’ils le veulent bien. » Lorsque ces quelques lignes seront publiées, « d’autres » se seront bien avant moi chargés de rendre hommage à Michel Legrand, évoquant les sommets de la carrière de l’un des derniers grands de sa génération. Son œuvre, loin d’être monolithique, se plaît à explorer tous les territoires musicaux, sans hiérarchie, du septième art au jazz, de la variété à l’easy listening, croisant les styles, mêlant les genres. Pourtant, ce ne sont ni des Demoiselles de Rochefort et autres Parapluies de Cherbourg, non plus que L’Affaire Thomas Crown ou Un Été 42, Yentl et Peau d’Âne dont il sera question dans cet hommage. C’est un autre Michel Legrand que je veux brièvement évoquer ici. Un compositeur qui, faisant sienne cette phrase du Coq et l’Arlequin de Cocteau, savait que « le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin ».

Tout commence dès le plus jeune âge sur le piano familial laissé là par un père absent (Raymond Legrand, également compositeur et chef d’orchestre de jazz). En 1948, deux chocs successifs décident de son avenir. Il entend Dizzy Gillespie à Pleyel et c’est une véritable épiphanie. Mais c’est au cinéma qu’il a une autre révélation. Il voit La Belle Meunière de Marcel Pagnol. Tino Rossi interprète Schubert : «  Il se promène dans la nature, lève la tête et on entend des glissandos de harpe qui descendent du ciel. Cut. On le voit ensuite chez lui composer avec une plume. Cut. Huit secondes plus tard, il dirige un concert. Je me suis dit: “Mais c’est ça que je veux faire! Je lève le nez, j’entends des trucs, je griffonne… Sublime![1] » Sorti du conservatoire auréolé de prix, il se lance dans la carrière.

Dès 1952, Jacques Canetti le signe chez Philips. I Love Paris sort en 1954 et devient un énorme succès aux États-Unis. Si Boris Vian, malgré sa plume souvent féroce, écrivait en 1956 qu’il « n’existe ni en Angleterre ni ailleurs un nombre d’orchestres de réputation inter­nationale comparable même de loin à celui des orchestres des États-Unis » et soulignait que, quoiqu’il fût « fortement imprégné de jazz, c’est avant tout un orchestre de variétés », il remarquait que « le seul orchestre [français] best-seller aux [États-Unis était] celui de Michel Legrand ». Au mitan des années 1950, le musicien s’envole pour les États-Unis. « La triomphale présentation des arrangements réécrits dans la nuit pour le super-show télévisé de Maurice ­Chevalier », écrit Jacques Canetti, lui vaut le surnom de «  Big Mike  ». De retour en France, c’est la consécration discographique avec une nouvelle série d’albums produits par Canetti : Holiday In Rome en 1955, Michel Legrand Plays Cole Porter en 1957, Legrand in Rio en 1958. Son triomphe américain lui permet de faire jeu égal avec les plus grands du jazz (Miles Davis, Ben Webster, Donald Byrd…) qu’il dirige en 1958 dans Legrand Jazz. Il n’a pas trente ans et son nom brille déjà au firmament du succès.

De retour des États-Unis, «  Big Mike  » fait entendre à Canetti, Vian et ­Salvador, dubitatifs, des disques d’un nouveau genre dont l’oriflamme a pour nom Elvis Presley. Le rock’n’roll est la musique des jeunes. Boris Vian n’y voit qu’un « blues chanté érotique noir systématiquement déformé et exploité par de petits groupements blancs […] à l’usage d’un public idiot ». Pourtant, ce sont bien, à leur corps défendant, Vernon Sinclair (alias Boris Vian), Henry Cording (Henri Salvador) et un certain Mig Bike (Michel Legrand) qui vont être les artisans de l’importation en France d’un rock’n’roll moqueur et pas sérieux. Sur la pochette, un texte signé Jack K. Netty (traduit par Boris Vian) évoque un genre « inventé par O. Rock et Jean Roll en 1827 à l’issue d’une longue nuit d’orage ». Même s’ils sont devancés de quelques semaines par Mac Kac et son Rock and Roll (et son «  Rouquin Râle  »), ce sont bien «  Va t’faire cuire un œuf, man  », «  Rock Hoquet  » ou encore «  Rock’n’roll mops  », pochades mêlant idiome rock et une sorte de Rhythm & Blues à la Louis Jordan qui vont connaître le succès, devançant, dans une veine comique, de quelques années ­l’explosion Yé-Yé.

Touche-à-tout, Michel Legrand travaille également pour la publicité, la radio et la télévision. « En 1964, le patron de Rtl m’appelle en me disant: “Je voudrais un indicatif pour toutes les émissions de radio de Rtl et les informations.” J’avais enregistré ce morceau, et c’est marrant, parce que c’est devenu comme un drapeau, comme une espèce d’emblème », raconte Legrand sur les ondes de Rtl en 2009, un simple motif de cinq notes devenu indissociable, depuis 1964, de la chaîne de radio.

Plus souvent évoquées sont les musiques que Legrand a composées pour la télévision. Il y a d’abord, en 1969, le générique de Oum le Dauphin, composé et chanté par Michel Legrand, et orchestré par Vladimir Cosma sur un texte de Jean Dréjac. Mais sa plus importante collaboration avec la télévision reste sans doute la série d’animation Il était une fois… la Vie, écrite et réalisée par Albert Barillé en 1986. Il compose le générique (orchestré par Armand Migiani) et collabore notamment à une autre déclinaison de la série, Il était une fois… l’Espace. Même s’il ne s’agit pas d’une composition originale, la musique de Michel Legrand résonne régulièrement à la télévision, puisque c’est un thème originellement composé pour Le Passager de Joseph Losey (1970) qui sert de générique à Faites entrer l’accusé.

« J’ai fait du cinéma car je n’étais pas reconnu par le milieu musical. » Ainsi, ce serait par dépit que le jeune compositeur se serait tourné vers le septième art? Lui qui a marqué l’histoire d’un genre, composant des bandes originales intemporelles, primé de multiples fois, l’élève de Nadia Boulanger avouait finalement sa souffrance de ne pas avoir été adoubé par une partie de ses pairs. Même s’il distilla dans ses musiques pour le cinéma quelques pages inspirées de grands auteurs classiques, cette reconnaissance, il l’obtint finalement avec quelques œuvres d’une musique que d’aucuns appellent « sérieuse ».

En 1989, il compose un Oratorio des droits de l’homme, créé la même année par ­l’Orchestre national de Lyon dans le cadre des cérémonies du bi­centenaire de la Révolution. Legrand y mettait en musique les articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Sans compter les adaptations pour la scène des Demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne et des Parapluies de Cherbourg, Michel Legrand compose Monte-Cristo (livret de Jean Cosmos et Eddie Marnay, créé au théâtre des Champs-Elysées en 1975), suivi vingt ans plus tard par Le Passe-Muraille, d’après Marcel Aymé (livret de Didier van Cauwelaert), créé aux Bouffes parisiens en 1996. Enfin, Dreyfus (livret du même) est créé sur la scène de l’Opéra de Nice en 2013.

« Je savais que quand j’aurai quatre-vingts ans, la roue de mon histoire musicale allait m’emmener au sommet, c’est-à-dire l’écriture de musiques symphoniques. Et depuis quatre-vingts, je ne fais plus que ça. » Deux concertos voient le jour dans ces dernières années. Le premier, commande de Henri Demarquette, est un Concerto pour violoncelle. C’est pour répondre à une commande de l’Orchestre de Philadelphie qu’il écrit ensuite son Concerto pour piano, « un concerto que j’ai écrit pour moi, égoïstement ». Tout Legrand est dans ces quelques pages de musique. Le jazz, mais aussi Ravel et Gershwin qui s’invitent au détour d’une phrase, d’une cadence. Ce « chaudron miraculeux ­d’Uderzo » (dixit Legrand) est sa dernière œuvre achevée.

D’autres projets couraient dans sa tête, des films (comme metteur en scène), un Concerto pour orchestre, enregistrer avec Nathalie Dessay des mélodies de Fauré réorchestrées, des projets qui ne verront pas le jour. Le compositeur savait que le temps lui était compté. Avait-il des regrets ? « Oui… on en a toujours », répondait-il à Jean-Baptiste Urbain dans le Grand Entretien qu’il accorda à France-Musique en 2017. « Il y a des tas de choses que j’aurais voulu faire et que je ne ferai pas car j’ai appris que la vie s’arrête un jour. Tant pis. J’en ai fait d’autres. »

 

[1] - Bruno Lesprit, «  Michel Legrand, l’éclectique heureux  », Le Monde, 20 octobre 2004.

Michel Gonin

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