Les quatre crises de la représentation politique


Le référendum de 2005 n’a pas révélé la crise de la représentation, mais il a accentué l’expression de quatre crises dont les cycles ne sont pas toujours en phase : discrédit des leaders politiques, défiance envers les représentants, difficile transcription du social en politique, sentiment d’une dépossession démocratique.

Le diagnostic serait établi. La victoire du « non » au référendum sur le projet de traité constitutionnel européen signerait une confirmation de la crise de la représentation politique en France. Les principales formations politiques, qui représentent traditionnellement les citoyens au Parlement (PS, Udf, Ump) et qui appelaient à voter « oui », auraient été a minima impuissantes à convaincre les Français du bien-fondé de leur choix, et au pire victimes d’un désaveu de la part de l’électorat.

Cette interprétation critique se heurte cependant à l’épreuve des faits. Lors des scrutins régionaux et européen de 2004, les Français avaient cette fois massivement soutenu les partis « représentatifs », et en particulier le parti socialiste. Faudrait-il en déduire que la « crise de la représentation » se serait résorbée en 2004, avant de renaître l’année suivante ? Assisterait-on à une crise par intermittence ? Quelle est, au fond, la nature réelle de la crise de la représentation démocratique en France, telle que la désigne le scrutin de 2005 ?

L’analyse des données d’enquêtes recueillies lors du référendum et au cours de l’année 2005 révèle en réalité l’existence de quatre crises de la représentation politique, qui ont ensemble contribué au résultat du 29 mai, et qui ont chacune sa spécificité et son rythme propre. Toutes sont des crises récurrentes, présentes depuis de longues années bien que parfois mal discernées. Et toutes ne se déploient pas nécessairement avec un maximum d’intensité lors de chaque consultation électorale. Le propre du référendum sur le traité constitutionnel, et de la campagne qui l’a précédé, est d’avoir intensifié de façon décisive trois crises majeures : les divergences de vues entre les citoyens et leurs représentants, la difficile transcription du social en politique, et le sentiment d’une dépossession démocratique par les électeurs. La quatrième crise, le discrédit des leaders politiques, n’a pas été plus déterminante en 2005 qu’auparavant.

Ainsi le propre de la séquence référendaire de 2005 est d’avoir, conjoncturellement, accentué l’expression de plusieurs crises de la représentation. Cette lecture relative permet de comprendre que le référendum ait livré l’expression visible d’une crise de la représentation, mais sans pour autant que le malaise démocratique français n’ait eu à subir, sur le fond, d’amplification structurelle majeure et soudaine par rapport à 20041.

2005, l’ampleur visible d’une crise de la représentation politique

Les résultats du référendum du 29 mai 2005 révèlent un malaise approfondi de la représentation politique. Le premier indicateur est le rapport de force électoral. Le « non », qui a recueilli 55 % des suffrages exprimés, était pour l’essentiel porté par les forces politiques « anti-système » : l’extrême gauche LO-Lcr, le parti communiste, le Mouvement pour la France et le Front national. La présence de socialistes dans le camp du « non » est apparue comme une exception liée à la prise de position de Laurent Fabius, et la famille socialiste était loin de constituer une force majoritaire au sein de l’électorat du non. Sur 100 électeurs ayant voté non, 21 % se sont certes déclarés proches du parti socialiste, mais 23 % se sont déclarés proches du reste de la gauche, 27 % de droite et 26 % sans proximité partisane particulière2.

En deuxième lieu, le constat d’une crise est alimenté par l’héritage historique auquel ces résultats font écho. Au premier tour de la présidentielle de 1981, les candidats anti-système avaient totalisé 2 % des suffrages exprimés ; en 1988, 17 %, en 1995, 34 % et en 2002, 34 % des suffrages exprimés. Les résultats du référendum de 2005 n’apparaissent pas comme un événement isolé, mais comme la confirmation d’une tendance lourde.

Enfin, l’ampleur de la crise de la représentation est accentuée par le constat d’une césure sociologique entre les électeurs du « non » et ceux du « oui ». Concrètement, 83 % des électeurs s’estimant en situation « très précaire » ou « difficile » ont voté non au référendum de 2005, alors que 75 % des électeurs estimant avoir une « bonne situation » sociale ont voté oui. Cette fracture sociologique aux origines du clivage entre le « oui » et le « non » signe l’existence de deux France : la première socialement mieux intégrée, accepterait la démocratie représentative et accorderait ses suffrages aux représentants du système ; la seconde, en situation sociale plus fragile, consommerait un divorce par rapport à la démocratie représentative et accorderait ses suffrages aux représentants anti-système.

Score cumulé obtenu par les candidats « hors système » (LO, Lcr, PT, Mpf, Cpnt, FN, Mnr) et par les candidats « de gouvernement » (PC, PS, Verts, Udf, Ump)

en %Présidentielles1er tourCandidats« protestataires »Candidats« de gouvernement »1981298198817831995346620023466
Source : ministère de l’Intérieur

Citoyens-représentants : un divorce consommé en cours de campagne

Le premier registre de la crise de la représentation, telle que le référendum l’a révélée, désigne la distance qui sépare les Français et leurs représentants, sur un certain nombre de projets majeurs. L’Europe en est un. En 1992, le référendum sur le traité de Maastricht, accepté de justesse par 51 % des électeurs, avait déjà souligné le décalage entre une opinion française partagée, et une classe politique très majoritairement favorable au traité.

Treize ans plus tard, le clivage sur le projet politique européen apparaît toujours aussi béant. Certes, les illusions sont trompeuses. Interrogés a priori, de façon générique, et plusieurs mois avant le référendum, les Français souhaitaient massivement la poursuite de la construction européenne. En 2004, lors des élections européennes de juin, 62 % des personnes interrogées par Louis-Harris se déclaraient favorables à l’adoption d’une Constitution européenne3. La suite a signé une rapide évolution de l’opinion, décrite par les intentions de vote. Le 13 juin 2004, seulement 35 % des inscrits sur les listes électorales déclaraient avoir l’intention de voter « non » au référendum ; ils étaient 40 % les 25 et 26 février 2005, et 52 % les 20 et 21 mai4.

Survenu au cours du premier semestre 2005, le divorce entre l’opinion française et ses dirigeants est d’autant plus frappant qu’il s’est accentué alors même que les promoteurs du « oui » étaient beaucoup plus présents dans les médias que les promoteurs du « non ». Autrement dit, sur ce sujet de la Constitution européenne, la divergence de vues entre les Français et leurs représentants au Parlement s’est accomplie en période de surmédiatisation de ces derniers5.

Notre intention ici n’est pas de retracer le fil de la campagne, mais d’identifier les facteurs qui ont précipité la rupture entre l’opinion française et ses dirigeants sur ce projet européen. Deux facteurs majeurs ont été déterminants :

l’intensification de la polémique « Bolkestein », à la mi-mars ;

la publication, en couverture de Paris Match le 17 mars, de la photo Hollande-Sarkozy pouvant être interprétée comme le symbole d’une proximité entre les deux hommes, négligeant leurs différences politiques au profit d’une même conviction européenne.

Au total, cette séquence décisive de la campagne électorale, ce mois de mars au cours duquel les intentions de vote ont basculé en faveur du « non », a pour l’essentiel reposé sur un amalgame médiatique, insinuant que les dirigeants de gauche et les dirigeants de droite étaient capables de s’entendre, pour chercher à imposer aux Français un projet européen qui, au travers de la directive Bolkestein, apparaissait plus libéral que jamais. En un mot, ce qui s’est installé en filigrane au cours de ce mois de mars, était l’idée d’une entente des puissants pour imposer le libéralisme au peuple.

Dans un second temps de la campagne, face au constat des préjudices dans l’opinion, Jacques Chirac a dû réagir pour manifester l’opposition de la France au projet de directive Bolkestein, et François Hollande s’est distingué de la majorité de droite en insistant sur les promesses sociales de l’Europe. Mais le mal était fait.

Bien évidemment cette cristallisation majoritaire de l’électorat en faveur du « non » a tenu à des facteurs très conjoncturels. La médiatisation de la directive Bolkestein était un événement (au sens factuel du terme), tout comme la publication de la photographie Hollande-Sarkozy par Paris Match. Et y compris de façon plus profonde, la conjoncture a joué un rôle déterminant : le refus de l’image libérale de l’Europe était d’autant plus facile qu’il est entré en résonance avec les difficultés économiques et sociales qu’éprouvaient alors les Français, après deux votes « sociaux » en 2004, et dans le contexte d’un taux de chômage en progression, et d’une sensibilité croissante de l’opinion à la question du pouvoir d’achat.

On peut dire ainsi que le basculement de l’opinion, d’une position conforme à celle de la représentation politique majoritaire, à une position contraire à celle-ci, a pour l’essentiel été entraîné par des facteurs de conjoncture médiatique, économique et sociale. C’est un « cocktail de conjoncture » qui a précipité le divorce entre les Français et leurs représentants.

La transcription du social en politique : les entraves liées au référendum

Le deuxième registre de la crise de la représentation, dont l’expression a été particulièrement vive dans le cadre du référendum de 2005, est fondamental. Exprimé de façon lapidaire, il désigne la difficile – voire l’impossible – transcription du social en politique. Concrètement, il repose sur le constat de l’individualisation du social, de l’érosion de l’identification aux groupes sociaux de référence (ouvriers, employés, cadres), et de la prépondérance croissante des parcours personnels et des situations vécues (vie d’étudiant, entrée dans le chômage, préparation de la retraite, difficultés de santé, etc.). L’analyse du premier tour de la présidentielle de 2002 l’avait amplement révélé : le sentiment de connaître une ascension sociale ou une régression sociale est désormais plus explicatif du vote que le fait d’appartenir à telle ou telle catégorie sociale6.

L’analyse de fond est assez simple : dans une société où les identités sociales se réduisent de plus en plus volontiers à des parcours ou à des situations individuelles, les responsables politiques ne trouvent plus les mots pour parler du collectif, et les catégories du collectif intéressent de moins en moins les citoyens. Mieux : ces derniers les ignorent pour leur substituer leurs préoccupations du moment.

Le référendum de 2005 a exacerbé ces dévoiements pour une première raison, décisive : en imposant un objet purement politique – un projet de traité constitutionnel – le discours politique de promotion du texte se devait d’être spontanément très générique, traitant d’enjeux institutionnels ou des « valeurs de l’Europe » ; en un mot le discours politique atteignait d’emblée un niveau de généralité tel, qu’il échappait plus que jamais aux préoccupations individualisées et contextualisées des citoyens.

Ce syndrome a été manifeste dès les premières heures de la campagne électorale « active », et a culminé lors de l’intervention télévisée de Jacques Chirac face aux jeunes, sur TF1, le jeudi 14 avril. Cette intervention a été dépourvue d’effet positif auprès de l’opinion. De manière générale au lendemain de l’émission, 50 % des Français ont jugé Jacques Chirac « pas convaincant », 22 % « convaincant », et 28 % n’avaient pas d’avis. Auprès des indécis, qui constituaient la cible privilégiée, les résultats enregistrés n’étaient pas plus encourageants : 45 % ont jugé le chef de l’État « pas convaincant », 22 % « convaincant » et 33 % ne se prononçaient pas7.

Ce revers a certes été alimenté par les commentaires médiatiques de l’émission. Mais il a reposé fondamentalement sur une difficulté démocratique majeure : la difficulté – pour ne pas dire l’impossibilité – de Jacques Chirac à tenir un discours politique face à des attentes individuelles. L’objet de l’émission – qui était également celui du référendum – était le plus générique qui puisse être. Au-delà des enjeux institutionnels de mise en œuvre des politiques publiques – le premier volet du traité en était l’objet –, Jacques Chirac a fondé son intervention sur les « valeurs » de l’Europe, en présentant les valeurs du texte soumis à l’approbation des Français, dans le prolongement des valeurs nationales.

Or, un discours d’une telle nature, le plus politique que l’on puisse imaginer, était quasiment inaudible face à des jeunes exposant leurs situations individuelles. « Ève », jeune avocate en recherche d’emploi, se déclarait intéressée par le « certificat d’aptitudes à la profession d’avocat » et interrogeait le chef de l’État sur la reconnaissance de ce diplôme « au niveau européen ». Jacques Chirac fut contraint de lui répondre, après un premier échange : « Je vais tout vous avouer, je ne connais pas exactement le système de reconnaissance européenne concernant les certificats d’aptitude à la profession d’avocat. Je le regrette, mais je ne le connais pas. Donc, je ne peux pas vous répondre instantanément. Je le ferai si vous le voulez bien, par écrit, après m’en être informé. »

Par la suite, « Yann », se déclarant homosexuel vivant en couple, affirmait avoir « opté pour l’adoption » et souhaitait « savoir ce que le « oui » au référendum pouvait apporter à ce niveau-là ». Jacques Chirac a apporté une réponse générique, affirmant que « tout ce qui est relation, couple, mariage est de compétence nationale8 ».

Ce phénomène est intéressant parce qu’il rejoint les constats réalisés lors d’enquêtes qualitatives menées auprès du grand public. Invités, dans le cadre de réunions, à citer les enjeux actuellement les plus préoccupants, les participants font très rapidement état de leurs propres expériences et non des problèmes généraux de la société. Et plus généralement, les responsables politiques déplorent aujourd’hui la tendance des électeurs qui, dans le cadre de réunions de quartiers ou de réunions électorales, évoquent des enjeux qui affectent leur vie personnelle, sans autre considération de politique générale.

Qui plus est, la transcription du social en politique a été accentuée par un second facteur, lié à la mise en berne des clivages politiques habituels qui structurent d’ordinaire l’offre politique : ce référendum était une machine à renvoyer les individus à eux-mêmes. L’existence d’un « oui » de gauche et d’un « oui » de droite, les divisions socialistes, la conjonction des « non » de gauche et de droite, tout cela atténuait la puissance des références politiques traditionnelles, et autorisait, pour chacun, un retour sur soi.

Un sentiment de dépossession démocratique accentué par les scénarios annoncés en 2004

Le troisième facteur de la crise de la représentation est un sentiment de dépossession démocratique. Il consiste en l’idée, éprouvée par une part de l’opinion publique, selon laquelle les pouvoirs politiques entendent déterminer par eux-mêmes le destin collectif, se jouent du suffrage des électeurs, et conduisent des stratégies qui considèrent pour acquise la parole des Français.

La première expérience de ce type date de 1997. La dissolution de l’Assemblée nationale, prononcée par Jacques Chirac, apparaissait alors comme une stratégie élyséenne visant à reconstruire une majorité parlementaire sans attendre les législatives, a priori plus risquées, théoriquement programmées pour 1998. Contre ce schéma instrumentalisant les électeurs, et présenté comme la chronique d’une victoire annoncée pour la majorité présidentielle, les Français ont répondu en adressant un vote contraire aux intentions chiraquiennes perçues, c’est-à-dire en désignant une majorité de gauche à l’Assemblée. L’opinion, ce faisant, rentrait dans son droit et dans ses prérogatives, et se réappropriait un pouvoir démocratique dont elle demeurait certes la détentrice formelle, mais dont elle pouvait, en pratique, s’estimer dépossédée.

Le même syndrome s’est reproduit en 2002, lors du premier tour de la présidentielle. Le scénario du second tour paraissait joué alors même que le premier n’avait pas été consommé. Lionel Jospin et Jacques Chirac devaient se retrouver lors de l’échéance ultime, et l’un et l’autre préparaient, depuis longtemps, leur confrontation politique et personnelle. Responsables politiques, mais également journalistes, analystes et sondeurs, tous semblaient promettre la même histoire. D’une certaine manière, les suffrages des électeurs étaient tenus pour acquis. À une semaine de l’échéance, 66 % des Français, interrogés par l’institut Louis-Harris, estimaient que l’on [avait] « trop dit que tout était joué d’avance9 ». La suite est connue et, une nouvelle fois, rétablissait la parole souveraine du peuple. Le livret n’a pas été joué comme il avait été écrit, la guerre annoncée de Lionel Jospin et de Jacques Chirac n’a pas eu lieu.

La séquence 2004-2005 a offert une nouvelle et troisième illustration de ce scénario. Le 14 juillet 2004, Jacques Chirac, fortement incité par l’opposition de gauche et par sa propre majorité, a annoncé la tenue d’un référendum sur le traité constitutionnel européen, dont l’issue paraissait alors acquise, sur la base de l’état de l’opinion telle qu’elle était enregistrée au lendemain des européennes de 2004. Politiquement, le choix élyséen offrait au chef de l’État des perspectives de succès dépassant la simple victoire européenne. Une victoire du « oui » au référendum aurait balayé la mémoire de l’échec chiraquien de 1997, et aurait ouvert sous de bons auspices la fin du second mandat présidentiel dans la perspective de 2007 ; Jacques Chirac enfin aurait redoré son autorité pour son dixième anniversaire à l’Élysée, conjurant ainsi le « syndrome des 10 ans » et contrastant avec l’expérience malheureuse vécue par François Mitterrand en 1991. À défaut d’avoir vaincu l’homme électoralement en 1981 ou 1988, Jacques Chirac aurait nargué la mémoire du défunt.

Une fois encore, les Français ont déjoué la belle histoire. Un score sans appel, un taux de participation élevé ont brisé les promesses de restauration de l’image du président de la République. Le peuple a reconquis son pouvoir d’influence, c’est lui qui a « fait » le référendum, et non son instigateur, assisté des stratèges de l’Élysée.

Le discrédit des politiques

De manière plus générale, sur cet enjeu du projet de traité constitutionnel européen, le divorce entre les Français et leurs représentants a été facilité par l’image très négative dont souffrent les élus depuis plusieurs années, sans pour autant que l’épisode référendaire ait particulièrement amplifié ce désamour. Interrogés à l’automne 2005 sur leur perception des politiques, les Français dressent un tableau très noir : 71 % déclarent avoir une « mauvaise opinion » des hommes politiques, et 76 % affirment ne pas faire confiance à ces derniers. Ce discrédit se nourrit de deux accusations prioritaires. Les élus seraient surtout « préoccupés de leur carrière » (85 % des personnes interrogées le pensent), et ne connaîtraient pas les préoccupations des Français (78 %).

Ensuite apparaissent des réquisitoires qui traduisent le désenchantement nourri par l’expérience politique des années 1980 et 1990. La première critique est morale : 49 % des Français considèrent que les hommes politiques sont corrompus, et ce résultat est bien évidemment alimenté par la succession des affaires financières connues par l’opinion ; la seconde critique est démocratique : les trois quarts des personnes interrogées pensent que les hommes politiques français « ne savent pas comment faire pour améliorer la situation économique », et ce score se nourrit de vingt-cinq années d’expériences avortées en matière de lutte contre le chômage10. Ainsi, sur l’ensemble de ces indicateurs, ce ne sont pas la campagne référendaire ni le référendum du 29 mai qui ont terni l’image des politiques.

Par ailleurs, la question du discrédit des politiques est sous-tendue de façon récurrente par la question de la représentation des minorités en politique. Interrogés à l’automne 2005, 78 % des sympathisants de gauche estimaient que les femmes et les jeunes étaient insuffisamment représentés dans les instances politiques et la représentation nationale11. Mais le référendum de 2005 n’a pas directement stigmatisé cet enjeu.

Plus généralement, le désaveu des représentants politiques se lit également à travers le refus, au moins sur le mode déclaratif, de toutes les médiations politiques et, en contrepoint, à travers la préférence pour toutes les modalités d’expression directe en politique. Les résultats de la dernière enquête réalisée pour l’association Civisme et démocratie (Cidem) sont révélateurs : 16 % des Français seulement déclarent avoir envie d’adhérer à un parti politique ; en revanche, 83 % affirment avoir envie de voter, 69 % donner de l’argent pour une cause, 63 % signer une pétition, 51 % soutenir le boycott de certains produits12. Toutefois, sur l’ensemble des données disponibles depuis 2001, on n’enregistre pas de dégradation particulière du désir d’adhérer à un parti.

Bien évidemment, ce discrédit des politiques ne constitue pas le facteur explicatif du 29 mai 2005. Le vote exprimé par les Français dans le cadre de ce référendum n’était pas prioritairement un vote antireprésentant, et les électeurs interrogés le lendemain du vote par l’institut Louis-Harris n’ont pas cité, parmi leurs premières motivations, le désir de sanctionner les gouvernants ni les élus. Ils ont affirmé, d’abord, avoir voté non pour permettre une « renégociation du traité » (38 %) ; ils ont soutenu, ensuite, avoir « refusé une Europe trop libérale » (32 %). Les volontés de sanctionner l’exécutif ne sont citées qu’en sixième et neuvième arguments13.

Le 29 mai n’était pas poujadiste. Mais ce contexte d’extrême fragilité de l’image des représentants politiques a indéniablement affaibli le travail de conviction voulu par les promoteurs du « oui », et engagé en cours de campagne électorale.

2005, ou l’expression amplifiée des pathologies

La particularité du référendum sur le traité constitutionnel européen est d’avoir amplifié l’expression des pathologies actuelles de notre représentation démocratique. Et c’est cette concentration exceptionnelle qui justifie que 2005 ait arboré des allures de crise majeure, alors que 2004 avait pu, au contraire, sembler consacrer la réconciliation des Français avec leurs représentants. En 2004, les facteurs de la crise de la représentation étaient tout aussi présents qu’aujourd’hui. Mais alors, lors des scrutins régionaux et européens des mois de mars et juin, rien ne suscitait d’expression hypertrophiée du malaise, au contraire : la mémoire du 21 avril 2002, et celle de la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de la présidentielle, ont favorisé les partis de gouvernement et, en l’occurrence, le principal parti d’opposition : le parti socialiste.

Au contraire, en 2005, le déroulement de la campagne et l’objet du référendum ont ouvert plusieurs fractures à vif. Les divergences de vues entre les Français et leurs représentants se sont développées en cours de campagne sous l’effet de l’image malheureuse livrée par le camp du « oui » ; les difficultés à transcrire le social en politique ont pour l’essentiel été avivées par l’objet même (constitutionnel) de la consultation ; le sentiment de dépossession démocratique a été ressenti très tôt, en raison des stratégies élyséennes perçues. À ces trois facteurs s’est ajouté le discrédit récurrent des politiques.

Cette analyse de la crise de la représentation révèle, en creux, l’ampleur et la diversité des déficiences qui affectent la démocratie représentative à la française. Au-delà de la seule année 2005, deux grandes tentations de réhabilitation du peuple en politique sont aujourd’hui à l’œuvre. La première est celle d’une meilleure représentation des catégories sociales en politique ; la seconde est celle d’une meilleure prise en compte de la volonté du peuple en politique. La première passe par l’adoption de la parité et par des réflexions sur l’instauration de quotas ; la seconde passe par une plus grande transparence de la prise de décision, et par l’organisation de consultations citoyennes, notamment dans le cadre de collectivités locales14.

Les quatre crises de la représentation politique

NatureExpression en 2005Divergence de vues entre les Français et leurs représentantsamplifiéeDifficultés de transcription du social en politiqueamplifiéeSentiment de dépossession démocratiqueamplifiéeDiscrédit des leaders politiquesstable

Ce que le référendum de 2005 indique, c’est l’insuffisance de ces « correctifs ». Les divergences de vues entre citoyens et élus, les difficultés de transcription du social en politique, le sentiment de dépossession démocratique et le discrédit des leaders politiques, ne seront pas résorbés en envisageant de simples aménagements du système actuel. C’est une refonte totale de la notion même de représentation qu’il faut envisager, adossée à une conception générale et cohérente de la démocratie, et qui nous affranchisse des dévoiements d’aujourd’hui. Il s’agit, sur le fond, d’une réinvention du lien entre social et politique.

  • *.

    Directeur des études politiques à l’institut LH2.

  • 1.

    Une analyse des facteurs des résultats du référendum a été présentée dans François Miquet-Marty, « Un vote d’exaspération social et national », Revue politique et parlementaire, no 1036, juillet-août-septembre 2005, p. 51-57. Nous n’y reviendrons pas ici, pour nous concentrer sur la seule question de la représentation.

  • 2.

    Sondage postélectoral LH2 (Louis-Harris)-Libération-i>Tele, 30 mai 2005.

  • 3.

    Sondage Louis-Harris-Aol-Arte-Libération-L’Express, 13 juin 2004.

  • 4.

    Sondages Louis-Harris réalisés en 2005 pour Yahoo !, Libération et i>Tele. L’historique de ces sondages est consultable sur www.lh2.fr

  • 5.

    Enquête conjointe Louis-Harris-Tns MI, 31 janvier-8 mai 2005.

  • 6.

    Ces conclusions ont été présentées par François Miquet-Marty, « L’influence de la perception de soi dans la société », dans André Gattolin et François Miquet-Marty (sous la dir. de),

  • 7.

    Sondage Louis-Harris-Libération-i>Tele, 15-16 avril 2005.

  • 8.

    Débat du président de la République avec des jeunes sur TF1 : « Référendum : en direct avec le président ». Site de l’Élysée (www.elysee.fr).

  • 9.

    Sondage Louis-Harris-Aol-Libération, 16-17 avril 2002.

  • 10.

    Sondage Csa-Le Parisien aujourd’hui en France, 6-7 octobre 2005.

  • 11.

    Sondage LH2-Fondation Jean-Jaurès-Libération-i>Tele, 23 septembre-1er octobre 2005.

  • 12.

    Baromètre Sofres-Cidem, 7-8 janvier 2004. Le rejet de la notion de la médiation par la société contemporaine a été analysé par Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Paris, Fayard, 2001, p. 327-341.

  • 13.

    Sondage postélectoral Louis-Harris-Libération-i>Tele, 30 mai 2005.

  • 14.

    Cette seconde catégorie de solutions a été explorée par le dernier numéro de la Revue du Mauss : Alterdémocratie, alteréconomie, chantiers de l’espérance, no 26, 2e semestre 2005. Plus généralement voir Pierre Rosanvallon, le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998.