Revendications en hausse, représentation en baisse. Entretien
Les partis peuvent-ils se « ressourcer » grâce aux mouvements sociaux ? Engagement partisan et engagement non partisan ne sont pas forcément incompatibles, mais on constate aujourd’hui que les partis politiques, refermés sur eux-mêmes, ne semblent pas en mesure de capter les revendications exprimées par les citoyens dans d’autres lieux et d’autres structures.
Esprit – La désaffection pour les partis politiques accompagne un scepticisme, qui semble croissant, vis-à-vis des formes classiques de l’engagement collectif. Quelles sont les coordonnées de cette mise à distance de l’action politique ? Comment caractériser l’intensité du rejet : est-ce une forme d’indifférence liée à la banalisation des pratiques institutionnelles ou un sentiment contenu de rejet et de révolte ? Est-on plutôt du côté « voice » ou « exit », pour reprendre les termes d’Albert Hirschman1 ?
Isabelle Sommier – Travaillant sur les minorités actives, donc sur des gens très engagés, qui ont une forte aspiration au politique, j’observe de manière privilégiée le rejet et la révolte. Il existe en effet, depuis la fin des années 1980, et surtout depuis 1995, une effervescence collective qui s’est traduite par une succession de conflits et la multiplication de mouvements divers, dont beaucoup ont convergé dans la cause « altermondialiste », et dont les avatars très contemporains sont les mouvements des Indignés…
S’organiser autrement
La science politique n’a longtemps considéré que la participation politique dite conventionnelle : la participation électorale et l’engagement dans des partis ou des syndicats. Avec les turbulentes années 1960, il est néanmoins devenu évident qu’il existait une participation politique non conventionnelle et qu’il fallait l’étudier au même titre. Jusque-là, ce qui se passait dans la rue était perçu comme illégitime et potentiellement dangereux, on opposait le citoyen vertueux à l’activiste, souvent vu comme un extrémiste qui ne se plie pas au jeu démocratique. Or les enquêtes réalisées auprès des militants altermondialistes révèlent que ceux qui sont le plus engagés dans ces mouvements sont aussi ceux qui participent le plus au jeu électoral. 93 % déclarent voter toujours, ou presque toujours. Et, lorsqu’ils s’abstiennent, il s’agit d’une abstention « dans le jeu2 », de protestation et non d’indifférence. Par ailleurs, la participation à de tels mouvements sociaux peut être un lieu d’apprentissage du politique et le prélude à un engagement politique plus classique, éventuellement partisan3.
Les deux formes de participation ne doivent donc pas être opposées, elles s’articulent. Ce qui n’empêche pas que l’engagement dans des mouvements sociaux soit aujourd’hui souvent l’expression d’une déception à l’égard des partis politiques traditionnels, et particulièrement des expériences de la gauche au pouvoir. Les deux tiers des militants altermondialistes, par exemple, n’ont pas confiance dans les partis politiques ; 54, 5 % en revanche disent avoir confiance dans les syndicats, 77 % dans les Ong et 90 % dans les associations de citoyens. Un certain nombre sont (18 %) ou ont été (16 %) membres d’un parti4 ; l’opposition s’articule donc malgré tout à une attente. Du côté des jeunes, il n’y a pas, comme on l’entend trop souvent, une désaffection vis-à-vis de la politique. Au contraire, la volonté d’engagement est forte, mais elle se manifeste par d’autres biais que l’engagement partisan : les mouvements sociaux, les associations, les Ong…
François Miquet-Marty – Lorsqu’on parle du rapport des Français aux partis politiques, il faut bien faire la distinction entre l’opinion portée sur les dirigeants nationaux et celle qui concerne les partis eux-mêmes. Les dirigeants suscitent effectivement de l’exaspération ; ils sont perçus comme impuissants et peu à l’écoute des préoccupations réelles des citoyens. Quant aux partis, ils font plutôt naître l’indifférence, car ils ne font plus sens dans la société contemporaine. Leurs deux grands attributs traditionnels – la capacité à représenter le peuple et à porter sa souveraineté – ont presque disparu, et seuls 30 % des Français s’estiment représentés par un parti politique.
La représentativité des partis par rapport à la société, qui pouvait exister par exemple lorsque le Pcf « incarnait » la classe ouvrière, n’est plus, car la société elle-même se délite, et ses catégories sont déliquescentes. L’expression de la souveraineté populaire à travers la désignation d’un candidat à l’élection est elle aussi en voie de déliquescence, car les partis sont trop embryonnaires pour pouvoir porter cette souveraineté. Les partis sont finalement plutôt considérés comme des freins à la bonne représentation du peuple et à l’expression de sa volonté. Ils suscitent donc davantage de distance et d’indifférence que d’exaspération ; leur rôle de relais entre le social et le politique ne fonctionne plus.
Mais cette indifférence, ce sentiment de dépossession démocratique ne doit pas être pris à la légère, car il peut remettre fondamentalement en cause les principes des partis politiques, leur légitimité. Avant 1914, lorsque les premiers partis (le parti radical, la Sfio, l’Alliance libérale populaire) sont apparus, ils n’étaient pas réductibles à leur dimension fonctionnelle, à leur rôle dans la mécanique démocratique. Ils étaient vus comme l’incarnation de sociétés en devenir, et la forme-parti était en osmose avec la société. Ensuite s’est opérée une cristallisation autour des questions fonctionnelles. Actuellement, les partis sont plus proches de l’entreprise que de la société : leur existence est liée à une forme d’investissement (la capacité – matérielle – de préparer les élections à venir) et à une marque (l’identité politique). Ce troisième âge de la forme-parti, cependant, n’est guère inclusif pour le citoyen, et fait naître des partis repliés sur eux-mêmes.
Si les partis ne remplissent plus leur fonction de préfiguration du monde à venir, cette idée est très présente dans les mouvements altermondialistes, indignés… Cette capacité à s’organiser autrement, à créer de nouveaux collectifs ou des interventions inédites a-t-elle une influence sur le jeu politique institutionnel, qui semble malgré tout assez hermétique à l’arrivée de nouvelles formes d’engagement ?
I. Sommier – Actuellement, ni les partis ni les institutions ne parviennent à se régénérer à travers ces mouvements. Pourtant, encore une fois, les militants altermondialistes ne sont pas coupés de la vie politique traditionnelle. Ce qui se joue dans les mouvements que l’on voit naître depuis 1995, c’est un questionnement autour des frontières du politique et du social. Ces groupes subvertissent la division traditionnelle des tâches instaurée au xixe siècle entre les partis et les groupes de pression. Les premiers fonctionnent selon l’idée que les seconds défendent des intérêts particuliers, et que c’est à eux d’en agréger certains pour faire ressortir dans leur programme l’intérêt général ; les luttes sociales doivent donc se subordonner aux objectifs politiques. Or certains mouvements sociaux se placent dans une temporalité différente, qui est celle d’un temps germinateur, suivant lequel la lutte sociale peut, en elle-même, être porteuse de changement politique. Ce qui s’oppose au temps linéaire des partis, selon lequel les luttes préparent le terrain pour la conquête des urnes. Cette aspiration à « la politique autrement », pour reprendre l’analyse d’Hélène Hatzfeld5, n’est pas nouvelle ; on la trouvait à la Libération mais aussi dans les débats des années 1960 notamment au Psu.
Il y a à travers elle un appel au ressaisissement des politiques auxquels est reprochée, en particulier aux partis de gauche, leur orientation exclusive, au nom de la science économique, sur les moyens, et leur oubli des finalités du politique. Cette orientation repose sur le principe du « il n’y a pas d’alternative » ou « l’État ne peut pas tout » : bref on ne peut rien, ce qui est le plus sûr moyen de désenchanter du politique et donc de bouder les urnes… Il s’agit pour ces militants de restaurer la légitimité d’une réflexion sur les fins du vivre-ensemble, donc sur le fondement même du politique, et de briser l’association entre politique et domination, en concevant le politique comme l’action concertée de tous. Le postulat de départ de ces mouvements est bien que le vote ne suffit pas à la vie démocratique, comme l’a montré Pierre Rosanvallon6 ; le citoyen doit être dans une position de vigilance vis-à-vis de ses représentants, dans une relation faite à la fois de confiance et de méfiance, voire d’alerte entre les échéances électorales. La mobilisation ne va pas contre la démocratie, elle en est une autre face. Cette citoyenneté active est enfin au principe de la revendication d’une « radicalisation de la démocratie » offrant plus d’espace à la participation et à la délibération.
F. Miquet-Marty – À cela s’ajoute une transformation de la société à l’époque contemporaine, qui contrevient toujours plus à l’inscription des partis dans une sphère exclusivement politique. Depuis le milieu des années 2000, les individus se pensent de plus en plus en réseau. Le réseau est un espace infiniment ouvert, là où le parti est un espace clos, qui pose une identité. La forme-parti se trouve donc dans une inadéquation de plus en plus criante par rapport à l’évolution du lieu social. Par ailleurs, l’internet exacerbe la méfiance vis-à-vis des médiations, l’idée que l’expression de chacun ne peut être déléguée. Si l’on suit ce raisonnement, le parti se voit largement dépourvu de sens, car la prise de parole par autrui au nom des autres apparaît dans son principe même comme une trahison.
Nous sommes dans un moment de transition, et il s’agit de réimaginer ce que peut être un parti aujourd’hui. C’est ce que disent les altermondialistes, les mouvements d’expression citoyens… La disjonction est forte entre des partis clos sur eux-mêmes et des citoyens qui s’expriment mais ont du mal à se structurer, à créer un discours commun. L’une des choses à travailler est justement cette convergence entre l’organisation partisane, qui peut institutionnaliser, agréger les discours, et l’expression de la société, beaucoup plus fluctuante et incertaine. C’était le projet de Beppe Grillo et de son Mouvement 5 étoiles.
L’impossible délégation ?
N’y a-t-il pas cependant une forme de facilité dans le refus de l’institutionnalisation ? Le refus de la représentation peut en effet également amener à une individualisation des revendications, une superposition de demandes sectorielles, qui finit par se placer en dehors du politique, et par retomber sur une forme d’attitude consumériste qui ne renvoie plus qu’à l’individu lui-même.
I. Sommier – La méfiance vis-à-vis de la représentation n’est pas un phénomène récent ; il était déjà présent dans les années 1968, qui furent une révolte générale contre l’ensemble des institutions (académique, familiale, politique) et ceux prétendant parler au nom des autres. Elle est accrue aujourd’hui car liée au sentiment de ne pas être ou d’être mal représenté. Rappelons qu’en 2002, 54, 4 % des électeurs du premier tour ont voté pour des partis qui ne sont pas représentés au Parlement.
Cette méfiance profonde s’exerce aussi au sein des mouvements, par exemple par le refus des postes de direction (secrétaire général, président, etc.) au profit d’un simple porte-parolat, la rotation des postes pour éviter la fameuse loi d’airain de l’oligarchie, le rejet du vote au profit de la décision au consensus, ou des techniques facilitant la circulation de la parole dans les assemblées, qui viennent plutôt des États-Unis. Cette volonté de « radicaliser la démocratie » par la démocratie participative et délibérative a pour objectif de vivifier l’esprit démocratique, de ramener la démocratie à ses origines, celles de la démocratie directe. Les mouvements de type altermondialiste ou autre sont très inspirés par la tradition autogestionnaire, et finalement moins marqués par la culture communiste que par celle des catholiques de gauche. De nombreux leaders sont passés par la Joc, la Jac ou le Psu ; le mouvement libertaire exerce également une influence diffuse.
Les pionniers de ces mouvements ont souvent eux-mêmes connu une expérience de confiscation de leur parole, de dissidence au sein de leur organisation d’origine. C’est le cas par exemple de bien des responsables des syndicats Sud, exclus de la Cfdt dont ils contestaient le recentrage à la fin des années 1970. Les autolimitations qu’ils s’imposent visent donc à éviter l’oligarchie, la domination des minorités par la majorité, tout ce qui est perçu comme les travers de la démocratie représentative. Pour autant, les expérimentations ou plus-values démocratiques au sein de ces mouvements sont loin d’être toujours convaincantes ; il suffit de voir la crise interne d’Attac en 2006 pour s’en convaincre, et sans aller jusque-là, il est vrai que les structures informelles donnent parfois prise à la tyrannie d’une minorité ou des « forts en gueule ». Ce sont souvent les « vieux » militants qui sont en position de pouvoir, et, comme dans les partis, les jeunes peinent à s’imposer. Enfin, ces mouvements sont très loin d’être socialement représentatifs de la population, composés qu’ils sont essentiellement par les professions intermédiaires, les cadres et professions intellectuelles supérieures avec un niveau culturel très supérieur à la moyenne (70 % ont un niveau universitaire).
F. Miquet-Marty – C’est la jonction entre ces deux dimensions qui ne se fait pas. L’idéal d’une démocratie originelle, selon lequel chacun s’exprime puis quelque chose naît, ne peut fonctionner. Il faut un point de cristallisation, la définition d’un programme, l’affirmation de valeurs. Ce que font d’ailleurs même des lieux qui se disent ouverts, comme les sites internet participatifs Avaaz (www.avaaz.org) ou Zeitgeist (www.thezeitgeistmovement.com) : ils préemptent, malgré tout, un territoire, à travers des valeurs et des principes. La question du rapport entre expression du grand nombre et nécessaire agrégation est difficile, comme on le voit en Italie à travers l’expérience du Mouvement 5 étoiles. Les sénateurs et représentants élus ne se plient pas forcément à la « ligne » de Beppe Grillo, ce qui occasionne des conflits, et la réaffirmation de la figure du leader, en contradiction totale avec les ambitions démocratiques du mouvement.
En France, les expressions spontanées sont finalement assez faibles. Nous sommes dans une société individualisée dans laquelle le rapport à l’État demeure très fort ; en d’autres termes, il y a peu de sens civique à proprement parler, la société s’incarne dans la figure universelle du citoyen face à l’État républicain. Le paradoxe est grand, car l’on a à la fois des partis politiques fragiles et une implication citoyenne faible, alors même que le pays s’est construit sur le lien civique, sur l’appartenance à la République.
La critique de la professionnalisation de la politique est récurrente. Mais il n’est pas sûr que les citoyens soient prêts à s’engager davantage dans la vie démocratique. Il y a, après tout, une forme de confort dans le fait de confier la politique à des gens dont c’est le métier. Et nombre d’élus locaux qui organisent des débats participatifs s’étonnent du faible nombre de personnes qui s’y rendent.
F. Miquet-Marty – La critique de la professionnalisation politique a pris de l’ampleur ces dernières années, avec la crise. Les citoyens estiment que les dirigeants politiques ne sont pas en mesure de comprendre leur vie. L’identification à un groupe (social, professionnel…) ayant disparu, la définition que l’on a de soi-même dans la société est liée au vécu, à l’expérience ; si ceux qui nous dirigent n’ont pas vécu la même chose que nous, ils ne peuvent pas nous comprendre, et ne peuvent donc prétendre nous représenter. C’est aussi bien leur compétence que leur légitimité qui sont ainsi remises en question, ce qui amplifie le divorce entre les organisations politiques et le corps social.
En ce qui concerne les expressions citoyennes, venues de la société civile, elles se font principalement selon deux modalités. Soit sur des enjeux précis (Notre-Dame-des-Landes, le mariage pour tous…), soit contre les partis politiques au pouvoir, dans la dénonciation de ceux qui dirigent le pays (la manifestation du 5 mai 2013 organisée par le Front de gauche, par exemple). En somme, on est dans l’intermittence ou dans la protestation, deux modalités qui peuvent difficilement s’intégrer au jeu républicain. La démocratie participative est un bel idéal, mais, concrètement, des questions de temps, d’envie, de disponibilité font que les initiatives qui vont dans ce sens rencontrent souvent assez peu de succès. On constate en effet que l’appel général à une participation citoyenne, sans enjeux précis, ne fonctionne pas.
Parmi les gens qui ne se déclarent proches d’aucun parti politique, 40 % se sont abstenus au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, et 40 % ont voté pour Marine Le Pen. La désaffection envers les partis traditionnels se double d’une montée en puissance des sensibilités protestataires. Il y a donc une urgence démocratique et républicaine à reconstituer des formes d’organisation politique capables de capter ces électeurs. On pourrait imaginer, par exemple, des partis adossés à des structures permettant l’expression citoyenne. Cela peut se faire par des primaires, mais ne saurait être limité aux périodes électorales7. Au moment du vote de la loi sur le mariage pour tous, le PS et l’Ump auraient pu créer des blogs, des forums, pour nourrir le débat, participer à ce qui se jouait dans la société. C’est ce qu’avait réussi à faire Barack Obama en 2008 : articuler une campagne sur la toile à une mobilisation de militants sur le terrain.
Réinvestir la chose publique
I. Sommier – Encore faudrait-il que les partis veuillent réellement mobiliser… Les partis ne sont plus des partis de militants, ce sont des machines politiques. Ceux qui intègrent l’Ump depuis 2005 expliquent qu’ils le font avant tout pour participer à la désignation du futur candidat à l’élection présidentielle. Ils ne souhaitent pas véritablement s’investir localement, faire vivre le parti. Les nouveaux adhérents du PS qui, à partir de 2006, renouvelaient le parti par un rajeunissement et une féminisation ne sont guère restés longtemps, et le PS est un parti d’élus, une addition de fiefs locaux si l’on en croit notamment les travaux de Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre qui rappelaient cette maxime attribuée à feu Pierre Mauroy : « Si les dégoûts s’en vont, ne resteront que les dégoûtants8. » On a là aussi les effets pervers de la Ve République. La logique de présidentialisation a gagné les partis et contribue à personnaliser le lien d’adhésion. La crise du militantisme est également vraie pour les syndicats, les adhérents sont certes de moins en moins nombreux, mais c’est aussi parce qu’ils ont de moins en moins de choses à faire : moins de tractage, plus de réunions locales, plus de sociabilités militantes qui nourrissaient la loyauté à l’organisation. De nombreux ex-militants de la Cfdt, par exemple, expliquent qu’ils n’ont pas l’impression d’avoir quitté le syndicat ; ils ont l’impression que le syndicat les a quittés. Il en va de même pour les partis politiques, dits partis-cartels par Richard Katz et Peter Mair9 ; sans position idéologique tranchée, dépendants des ressources publiques, ils cherchent avant tout à rester au pouvoir pour assurer leur survie et s’autonomisent de la société civile. Les organisations partisanes comme syndicales ont perdu tout ancrage social.
On semble s’orienter vers un modèle à l’américaine, où le parti n’existe qu’en période électorale, et est davantage une « machine à gagner » qu’une incarnation de la société d’avenir. S’agit-il d’une évolution générale de la démocratie, et cette évolution prend-elle un tour particulier en France, du fait des institutions de la Ve République ?
I. Sommier – Ces tendances sont en effet générales mais peut-être plus visibles dans notre pays du fait de notre culture politique et des effets délétères de nos institutions. Aussi des modifications institutionnelles d’envergure sont-elles nécessaires, même si elles ne sont pas suffisantes, pour aller contre les effets pervers de la présidentialisation à outrance qui nous fait ressembler à une monarchie républicaine. La limitation drastique et immédiate du cumul des mandats – en nombre, mais aussi dans le temps, pour éviter des carrières politiques longues de plusieurs décennies et faciliter le rajeunissement du personnel politique – est une mesure essentielle. La réforme des modes de scrutin, par l’introduction de la proportionnelle, est également un facteur de renouveau démocratique, et il faut accepter les dangers qu’elle comporte (notamment une plus grande présence du FN à l’Assemblée nationale). Enfin, la suppression d’un échelon du millefeuille territorial, associée à la réduction du nombre des élus au niveau national, permettrait également de redonner confiance dans la classe politique.
F. Miquet-Marty – S’il est compréhensible de faire la critique de la présidentialisation de notre système politique, on ne saurait abolir totalement l’idée d’identification. Elle est d’ailleurs de plus en plus présente, puisque l’on remarque, dans de nombreux mouvements « alternatifs », un déplacement de la légitimité : celle-ci ne se fait plus par le lien représentatif mais par l’identification. La logique n’est plus celle du partisan, mais du supporter. Et, là encore, cela ne favorise pas la structure de parti traditionnelle, car ce modèle d’identification est hostile aux médiations.
Il y a aussi des facteurs d’évolution plus lourds, qui vont au-delà des questions institutionnelles. La question du désir d’implication démocratique des citoyens se pose. Pour le plus grand nombre, la mobilisation politique est faible, parcellaire, intermittente. Une manière de respecter cette intermittence, tout en rendant la mobilisation obligatoire, est le tirage au sort10, qui n’a de sens que s’il est associé à une forme de rétribution (rémunération, décharge d’une journée de travail…). Cette réflexion autour du tirage au sort, que l’on pourrait croire réservée au cercle restreint des politistes, rencontre en réalité un écho parmi nos concitoyens. On pourrait ainsi imaginer – ce qui se fait déjà au niveau local – une confrontation entre des experts, proposant des solutions, et une assemblée citoyenne qui délibère sur leurs propositions. Cela permettrait de résoudre le paradoxe qui veut que 90 % des Français se disent démocrates alors qu’ils votent et se mobilisent peu, en dehors des élections présidentielles. Au cœur de la question de la désaffection se trouve le sentiment de l’inutilité de l’action publique. Ce sentiment ne peut être « récupéré » autrement que par des mobilisations ponctuelles ou protestataires, comme nous l’avons vu ; ou bien, peut-être, par la mise en place d’un système radicalement différent de celui des partis, et fondé sur le tirage au sort.
I. Sommier – Si la désaffection est indéniable, elle n’est ni linéaire ni inéluctable ; elle s’accompagne d’un fort réinvestissement de la chose publique à certaines périodes. En 2005 par exemple, au moment du débat sur le Traité constitutionnel européen ou dans les banlieues après les émeutes de la même année, avec une poussée spectaculaire des inscriptions sur les listes électorales. L’indifférence n’est jamais complète, elle est intermittente ; tout dépend de l’intensité avec laquelle les enjeux sont perçus. C’est pour cette raison que le terme de mobilisations « hors partis » ne me semble pas convenir à la désignation des mouvements sociaux actuels, car il n’y a pas d’exclusion entre les différents types de mobilisation. Qui plus est, la crise des partis, si elle est bien réelle, doit aussi être relativisée, dans la mesure où, en France, en dehors de périodes particulières marquées par de vrais débats politiques et à forte polarisation idéologique (avant la guerre de 1914, à la Libération, dans les années 1970), les corps intermédiaires (partis, syndicats) ont toujours été faibles. C’est cela qui fait défaut aujourd’hui ; nous sommes dans une période de présentisme déprimé, sans mémoire ni possibilité de projection dans l’avenir. C’est aussi pour cette raison que les mobilisations se cristallisent avant tout sur des enjeux ponctuels et précis.
- *.
François Miquet-Marty est président de la société d’études et de conseil Viavoice. Il a récemment publié les Oubliés de la démocratie (Paris, Michalon, 2011). Isabelle Sommier est sociologue, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Elle a notamment publié sur le sujet le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation (Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2003) et codirigé avec Xavier Crettiez la France rebelle (Paris, Michalon, 2006).
- 1.
Albert O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge (Ma), Harvard University Press, 1970. Voir aussi Muriel Rouyer, « L’économie peut-elle être rationnelle ? À propos d’Albert O. Hirschman », Esprit, janvier 2000.
- 2.
Jérôme Jaffré et Anne Muxel, « S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique ? », dans Pierre Bréchon et al., les Cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, p. 17-52.
- 3.
Voir Ariane Jossin, Trajectoires de jeunes altermondialistes en France et en Allemagne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013. L’auteur montre à travers son enquête que les jeunes altermondialistes s’engagent souvent dans des partis, à la gauche de l’échiquier politique (Die Linke en Allemagne, la Lcr et les Verts en France).
- 4.
Données extraites d’Isabelle Sommier et Éric Agrikoliansky, Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005.
- 5.
Hélène Hatzfeld, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
- 6.
Pierre Rosanvallon, la Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2008.
- 7.
Voir la table ronde « Adhérents, militants et dirigeants : les conflits internes » dans ce numéro, p. 56.
- 8.
Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, la Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006. Voir aussi l’article de F. Sawicki dans ce numéro, p. 43.
- 9.
Richard Katz et Peter Mair, « La transformation des modèles d’organisation et de démocratie dans les partis. L’émergence du parti-cartel », dans Yohann Aucante et Alexandre Dézé (sous la dir. de), les Systèmes de parti dans les démocraties occidentales, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.
- 10.
Sur le tirage au sort, voir « Le tirage au sort : pour des choix démocratiques », Esprit, août-septembre 2011.