Pour réussir la transition en Tunisie


La Tunisie en a fini il y a à peine un mois avec un régime dictatorial qui aura duré 23 ans. 23 ans de silence complice ! 23 ans de lutte et de combats individuels, de militants « gauchistes » et syndicalistes de base laissés sans relais et sans soutien, abandonnés à la police de Ben Ali et croupissant dans ses geôles. Seuls les militants de défense des droits de l’homme en Tunisie exilés en France (Crldt) et quelques militant(e)s épars(es) venu(e)s d’horizons divers et de petites formations politiques variées se sont acharné(e)s durant ces années de plomb à divulguer l’innommable à deux heures de Paris, sans que les médias occidentaux et les « intellectuels » qui les monopolisent n’aient pu comprendre une seule fois que le martyre de tout un peuple était aussi scandaleux que les causes jugées seules « intéressantes » aux yeux de leur indignation sélective… Ce silence a pesé très lourd. Selon eux, il fallait soutenir ce régime, avec ses 140 000 flics et ses dizaines de milliers de miliciens, pour faire rempart contre l’intégrisme. Combien de fois avons-nous expliqué que ce régime, loin de constituer cet imaginaire rempart, favorisait au contraire l’islamisation de la société ! Il est vrai que, depuis un certain 11 septembre 2001, il était entendu que le seul destin des mondes arabes et musulmans était le djihad, et que cela justifiait toutes les tyrannies.

Un 11 septembre à l’envers

Aujourd’hui, la vérité éclate. Que certains s’obstinent à regarder ailleurs et à brandir les mêmes épouvantails n’y changera rien. Seule la démocratie pourra faire barrage à tous les extrémismes ! Et la démocratie, avant même d’être instituée, a commencé dans un mouvement qui a rompu avec toute idée d’« avant-garde » ou d’enfermement communautaire. Au lendemain d’attentats à Alexandrie contre des chrétiens en prière – dont les commanditaires n’ont, à ce jour, pas été identifiés –, l’image des musulmans et des coptes priant ensemble sur la désormais légendaire place Tahrir, croix et croissants levés, conteste la caricature d’un Orient enfermé dans un destin de violence. Toutes proportions gardées, il s’agit d’un tremblement de terre comparable à ce que fut, il y a dix ans, l’effondrement des tours jumelles. La fin peu glorieuse du régime Moubarak démontre s’il en était encore besoin l’ampleur du séisme !

Rafraîchissons nos mémoires. Ben Ali a pris le pouvoir aussi au nom de l’Islam mais on a tout fait pour l’ignorer : l’important était les gages qu’il apportait pour protéger les frontières de l’Occident, c’est-à-dire aujourd’hui de l’Union européenne ! D’où la libre circulation à deux vitesses, ouverte pour les uns mais interdite pour les populations de l’autre rive de la Méditerranée. La gestion sécuritaire des flux migratoires nourrissait aussi le silence des partenaires de la Tunisie.

La Tunisie est libérée de ce tyran. Une coalition unique d’intellectuels, de militantes et militants des droits de l’homme et de la femme, de la laïcité et des libertés fondamentales, de militants ouvriers se battant pour l’autonomie du mouvement syndical, de tout le mouvement associatif (laïcité, femmes démocrates, protection de l’environnement…) et de formations politiques marginalisées par le pouvoir, a écrit une nouvelle page de l’histoire tunisienne et doit maintenant inventer la suite.

C’est la première fois que dans le monde arabe, à la surprise de tous, le peuple se soulève, non pas seulement pour le pain quotidien, mais pour la dignité, l’égalité des droits et devoirs, la liberté, l’alternance au pouvoir, le pluralisme politique, la sincérité des élections, la probité et la responsabilité des gouvernants. Nous l’avons entendu, nous l’avons vu porter les slogans, les principes et les valeurs de la démocratie et de l’État de droit. Nous avons compris par là que la légende de la démocratie importée de l’Occident est morte. Elle n’était qu’une fausseté colportée par tous les

chefs en mal de dictature ou par leurs amis occidentaux qui nous laissaient entendre par leurs propos que la démocratie était l’apanage des belles et nobles nations de l’univers et que, pour nous, la dictature avec le pain était meilleure. Nous n’eûmes droit, en définitive, ni au pain ni à la liberté. Le peuple a rejeté leurs leçons et l’Idée démocratique a ainsi reçu l’honneur du couronnement social par le peuple tunisien.

Yadh Ben Achour, « De la révolution en Tunisie », http://yadhba.blogspot.com

Les risques de régression démocratique

Que vont faire les Tunisiens de leur « révolution de jasmin » ? Vont-ils prendre une part effective dans la construction de la nouvelle Tunisie ou vont-ils être bernés par les discours lénifiants et oublier l’essentiel ? Le peuple ne veut plus qu’on lui mente, ne veut pas qu’on lui vole ou confisque sa révolution. Celle-ci reste menacée. Des bandes armées, restes empoisonnés des milices de l’ancien régime et de la police politique, sévissent encore dans certaines régions, multipliant exactions et opérations de terreur. Le ministre de l’Intérieur lui-même a été séquestré dans son bureau et n’a dû son salut qu’à l’intervention des soldats du général Rachid Ammar. Les Tunisiens de toutes catégories sociales veulent tout simplement qu’on les écoute et qu’on réponde à leurs aspirations : installer au pouvoir une nouvelle classe politique digne de ce nom et intègre, c’est-à-dire n’ayant jamais pactisé avec l’ancien régime.

Comment construire une réponse qui satisfasse le peuple et qui réponde à ses attentes sans tomber dans la surenchère pseudo-révolutionnaire ou les vieilles lunes du « nationalisme arabe » ? Certains piliers de la société mis en place après l’indépendance n’ont jamais cédé. Le syndicat Ugtt, en particulier, malgré des tentatives répétées de domestication, a défendu sa ligne d’autonomie syndicale. Sans elle, et l’action des unions locales, la révolution n’aurait sans doute pas abouti. L’action menée par les avocats tunisiens durant ces vingt-trois années et tout particulièrement leur grande grève du 6 janvier 2011 a également été déterminante, aussi bien que la résistance de la Ligue des droits de l’homme (menacée dans son existence même durant des années de procès, de blocage et d’étouffement depuis son dernier congrès de 2004).

Ben Ali est venu au pouvoir en cherchant un compromis avec les islamistes, et il leur a concédé une islamisation rampante de la société. Il est devenu difficile sous son règne de ne pas observer le jeûne du Ramadan, ce qui était inconcevable sous son prédécesseur, Bourguiba. Il est vrai que, même sous Bourguiba, la sécularisation n’a jamais été poussée jusqu’au bout. L’article 1 de la Constitution stipule que « l’islam est la religion de l’État ». De même, le président de la République doit être de confession musulmane. La Mosquée n’est pas séparée de l’État. Elle lui est soumise, ce qui n’est pas du tout la même chose. Quant à la condition féminine, elle mériterait de sérieux progrès. Bourguiba, qui voulait l’égalité successorale entre hommes et femmes, a dû reculer devant la résistance de la Zitouna, la grande faculté de théologie, intransigeante sur ce point. En vérité, l’émancipation des femmes et la laïcité sont encore devant nous. Certains pourtant sont prêts à les brader au nom d’un populisme suicidaire, ou pire, pour conforter leurs ambitions personnelles. L’élargissement des conquêtes bourguibiennes en matière de laïcité et d’égalité des sexes reste pourtant plus que jamais à l’ordre du jour. La démocratie réelle est à ce prix. Sans le formidable potentiel d’énergie et d’innovation des jeunes et des femmes, que nous venons de voir à l’œuvre, la Tunisie n’entrera pas, selon sa propre voie, dans la modernité sociale et politique. La modernisation autoritaire, venue d’en haut, les libertés octroyées, ne sont plus au programme. Mais la liberté est fragile si l’on n’instaure pas un véritable État de droit et des contre-pouvoirs capables de faire échec aux dérives toujours possibles.

Mais comment transformer les institutions tout en préservant le meilleur des acquis de l’indépendance et de la période de Bourguiba ? La Tunisie possède une riche tradition en ce domaine. Dès 1861, un réformateur de génie, le Premier ministre Khereddine, lecteur de Montesquieu, de John Stuart Mill et de Guizot l’a dotée d’une Constitution écrite, la première en son genre dans le monde arabe et musulman. Et la Constitution de Habib Bourguiba (1959) est-elle absolument condamnée ? Ce n’est pas certain. Inspirée de la « doctrine » française, elle a instauré une véritable République, elle aussi exceptionnelle dans son environnement. Mais elle comporte, vis-à-vis de ses propres principes, des éléments discutables. À commencer par son article premier. Celui-ci énonce d’emblée, au détour d’une phrase, que « l’islam est la religion de l’État ». Ce qui implique qu’il n’y a pas, à proprement parler, de séparation de la religion et de l’État, mais soumission d’une religion d’État à cet État (autoritaire). Le refus de beaucoup de responsables politiques de toucher à cet article 1er, ou même d’en discuter, nous semble un bon symptôme des non-dits qui entourent toujours la question de l’égalité des citoyens et de la distinction, jugée « occidentale » par certains « progressistes », des sphères publiques et privées.

Faut-il alors, comme certains le préconisent, convoquer immédiatement une constituante ? Il est clair qu’il faudra, à un moment ou un autre, donner la parole au peuple pour trancher des institutions. Mais ne pas prendre le temps de la réflexion serait pour le moins périlleux. Pour les raisons qui viennent d’être invoquées, la Tunisie ne se trouve pas devant une table rase. Les bases de l’État de droit, mal assurées sous le Combattant suprême lui-même, et carrément foulées aux pieds sous son successeur, existent néanmoins sur le papier, ce qui n’est pas rien.

Élections : pour une assemblée constituante ou le choix présidentiel ?

Comment donc assurer la continuité de l’État sans passer par la constitution d’un gouvernement provisoire ? Les tenants de cette méthode revendiquent une constituante. J’avoue être partagée sur la question. La révolution exige la dissolution du parlement, le rejet de la constitution en vigueur qui ne devrait pas régir les actes d’après la révolution. Certains souhaitent que le gouvernement provisoire n’ait qu’une tâche : celle de préparer l’élection d’une assemblée constituante et non pas la préparation de l’élection présidentielle. Il est vrai que l’essence même d’une révolution est de faire table rase du passé. Logiquement, aucune action politique ou gouvernementale ne devrait être menée sous l’autorité de la constitution de l’ancien régime. Cette question semble diviser l’opinion et la classe politique. Si elle ne semble pas emporter l’adhésion de la majorité, elle demeure le sujet de prédilection de tous les débats aujourd’hui puisqu’elle éveille la vigilance des Tunisiens et des Tunisiennes qui craignent que leur révolution ne leur soit confisquée. Certains voudraient donc que le gouvernement provisoire ne s’attelle qu’à la préparation de l’élection présidentielle et exerce son pouvoir sur les ruines constitutionnelles de l’ancien régime qui ne sont plus légitimes même si, légalement, elles font encore référence.

Ceux qui mettent la priorité sur la stabilisation de la situation politique, ce qui suppose de reporter à plus tard la question de la constituante, voire d’une nouvelle constitution, en laissant travailler le Haut comité des réformes politiques présidé par le professeur Yadh Ben Achour, craignent en effet l’abandon de certains acquis dont le Code du statut personnel (le Csp, code de la famille tunisien). Cette inquiétude est légitime au regard des forces politiques en présence. Même si un comité des régions pour la protection de la révolution vient de voir le jour, même si un « front du 14 janvier » composé essentiellement de formations politiques de gauche et d’indépendants s’est constitué, cela ne suffit pas à rassurer les femmes ou les hommes soucieux des avancées sociales et sociétales de notre histoire commune.

Le gouvernement provisoire, qui fait face aujourd’hui à de nombreuses difficultés, doit assurer la pacification du pays et se mettre rapidement au travail mais pas seulement pour préparer des élections présidentielles dans le brouillard, qui risquent de décevoir plus d’un. Cette révolution a une particularité, c’est qu’aucune personnalité ne peut prétendre l’incarner… et tant mieux. Voici l’alternative devant laquelle se trouve le gouvernement provisoire : soit il opte pour la préparation d’élections présidentielles qui risquent de donner la victoire à un nouveau candidat issu de l’ancien Rcd, faute de voir se dessiner une coalition des démocrates ; soit il opte, sous la pression de la rue, pour la préparation de l’élection d’une assemblée constituante qui élaborerait une nouvelle constitution qui adapterait l’organisation des pouvoirs à la démocratie née du 14 janvier. Ceux qui pensent qu’une élection présidentielle ne sortira pas le pays de l’ancien système soulignent que le président issu de ces élections préparées dans le cadre et sur la base du texte constitutionnel actuel exercera les pouvoirs que lui donne ce texte puisqu’il aura les mêmes pouvoirs que les précédents présidents. Une réforme institutionnelle doit précéder l’élection présidentielle de manière à asseoir les bases de la révolution pour fonder ce nouveau régime démocratique que le peuple tunisien a tant attendu. La Tunisie est donc actuellement sur le fil, entre deux voies de la transition démocratique, qui dessinent deux manières de sortir du régime dictatorial honni mais présentent chacune des risques.

Aujourd’hui, la Tunisie nous montre que la seule garantie contre tout obscurantisme reste la démocratie, la liberté et la dignité pour lesquelles de nombreux jeunes sont morts. Ils ne sont pas morts en posant des bombes mais pour crier « Liberté, dignité » et lancer cette étincelle qui inaugura la voie vers la démocratie.

La révolution tunisienne vient démentir tous les pronostics et tous les préjugés, elle nous dit qu’une démocratie libérale est non seulement possible dans un pays arabe mais qu’elle en annonce d’autres, comme on l’a vu en Égypte.

Najet Mizouni

14 février 2011