Jean Zay : « la tête haute »
Ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à seulement trente et un ans, sous le gouvernement de Léon Blum, Jean Zay est arrêté en 1940 par Vichy ; des miliciens, se faisant passer pour des résistants, l’assassinent en 1944. Pendant sa captivité, il rédige Souvenirs et solitude, où il décrit son isolement de prisonnier tout en revenant sur son passé politique, comme pour préparer un après-guerre qu’il ne verra pas.
1941 – trou dans l’histoire ! […] Un homme en prison continue à croire en un avenir irrévélé et invite à travailler dans le présent pour les choses les plus lointaines auxquelles le présent est un irrécusable démenti. Il y a une vulgarité et une bassesse dans une action qui ne se conçoit que pour l’immédiat, c’est-à-dire en fin de compte que pour notre vie. Et il y a une noblesse très grande dans l’énergie libérée de l’étreinte du présent. Agir pour des choses lointaines au moment où triomphait l’hitlérisme, aux heures sourdes de cette nuit sans heures – indépendamment de toute évaluation de forces en présence – c’est sans doute le sommet de la noblesse.
J’ai longtemps cru que la grande aventure de ma vie serait ces quatre ans de gouvernement, au milieu de convulsions historiques. J’ai cru ensuite que c’était la guerre, faite avec des millions d’autres. Non, le Destin n’a jamais dit son dernier mot. Il me réservait une épreuve, qui ne sera un jour qu’un mauvais souvenir. Tant d’autres, depuis un an, en ont connu de plus atroces, d’irréparables ! Et, au milieu de tant de calvaires, le mien est de telle nature, qu’il m’ôte le droit de ne pas le supporter, la tête haute.
Tout n’a qu’un temps, la Justice existe. D’autres l’ont su avant moi.
Ces phrases, où s’unissent humilité et fierté, Jean Zay les trace en prison dans une lettre à son ami Jacques Kayser le 6 septembre 1940. D’un geste, il enveloppe l’essentiel de son histoire publique. Cette histoire, faut-il la rappeler sommairement ?
En 1936, Léon Blum, qui constitue son gouvernement de Front populaire, nomme, au ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts, Jean Zay1, député radical du Loiret, qui, âgé de trente et un ans, sera le plus jeune ministre de la IIIe République, et, de 1936 à 1939, l’un des plus actifs2.
En 1939, il démissionne pour aller au combat. Le 20 juin 1940, hostile à l’armistice, et dans le but de contribuer à la poursuite de la guerre, il s’embarque (avec d’autres hommes politiques, dont Mendès France) sur le Massilia. Accusé de « désertion » par Vichy, il est arrêté au Maroc le 16 août 1940 et transféré à la prison de Clermont-Ferrand.
Écrire en prison
« La tête haute », disait Jean Zay le 6 septembre 1940, peu de semaines après son arrestation et son incarcération. Et, certes, il ne baissera jamais la tête, jusqu’à l’heure de son assassinat. Cependant, lorsqu’il écrit cette lettre à Jacques Kayser, il n’a pas encore subi l’épreuve qu’il connaîtra un mois plus tard, celle d’un procès inique à l’issue duquel il est, sur ordre du pouvoir, condamné, le 4 octobre 1940, à la « déportation » et à la « dégradation militaire » : la même peine, exactement, que Dreyfus (comme Jean Zay lui-même le souligne dans une lettre à son père).
Au fil des mois, les conditions de sa vie de prisonnier varieront selon les humeurs du pouvoir. À Marseille, où il a été transféré de Clermont-Ferrand, il ne pourra recevoir que de très rares visites. Puis, incarcéré à Riom, et bénéficiant enfin du régime de détenu politique, il verra plus librement des visiteurs : lorsque sa femme, ses filles et son père reviendront du Maroc en mai 1941, il pourra les recevoir quotidiennement (ainsi que, sous conditions, d’autres visiteurs) dans sa cellule. Mais viendra le temps où le pouvoir collaborationniste, aux abois, durcira de nouveau son emprise en le privant de la plupart de ses contacts avec l’extérieur – jusqu’au jour où, sur ordre de Darnand, des brutes miliciennes, se faisant passer pour des résistants, le tireront de sa prison pour l’assassiner, le 20 juin 1944, au coin d’un bois.
À travers toutes les épreuves qu’il subit, Jean Zay s’acharnera à écrire.
Cependant, à certains moments, le privant de tout, on lui en aura ôté les moyens : « on me dépouille », lit-on dans les pages de Souvenirs et solitude datées du 7 décembre 1940 (on vient alors de le transférer à Marseille, au fort Saint-Nicolas, dans un cachot où les conditions sont terribles), « de mes livres, de mon stylo, de mon tabac, de mon rasoir, de ma montre et on m’enlève jusqu’à mon alliance ».
Au début de sa détention, à Marseille, puis à Riom encore, il est soumis au régime de droit commun :
Sans le droit de vous écrire [écrit-il à son père le 12 janvier 1941, dans l’une des rares lettres autorisées], sans livres, sans journaux, sans visite, sans autre nourriture que la gamelle, je suis vraiment retranché du monde, coupé du reste des vivants. Je vis recroquevillé sur moi-même, entre quatre murs, sans autre événement que le jour et la nuit, puis à nouveau le jour, puis à nouveau la nuit… les heures coulent lentement… Sans montre, je perds la notion du temps. Est-il 7 heures du matin, midi ou 6 heures du soir ? C’est la même chose. Y a-t-il encore une Humanité, des rues, des femmes et des enfants ? Je n’en sais plus rien.
Il est vrai qu’aussitôt, il se reprend, lui qui, livré à l’oppression et au dénuement, se veut encore un soutien pour ses proches :
Mais je sais qu’il y a vous quatre et Jacqueline. On peut tout m’arracher, me priver de tout… Il me reste l’espérance et la liberté de mon esprit… Je tiendrai bon. Soyez sans inquiétude et restons courageux. Je pense à toi, qui dois si bien sentir ces choses, à la lumière de tant de souvenirs, et je t’embrasse mille fois, mon cher papa, bien affectueusement.
Dès que ce sera possible (lorsque son avocat, Alexandre Varenne, obtiendra pour lui, fin janvier 1941, le régime de détenu politique), le prisonnier écrira, pendant presque deux années, et toujours de la même écriture soignée, sur des supports et dans des registres ou genres divers, et avec plusieurs destinations.
Il envoie, bien sûr, des lettres riches d’émotions et de pensées à ses proches. À sa femme Madeleine (avant que celle-ci, avec les deux petites filles, ne rentre du Maroc le 30 mai 1941) : « Il faut que tu saches, lui dit-il le 30 août 1940, que j’ai une entière confiance en toi, absolue, sans réserve… » À son père, à sa sœur, à des amis. Et il invente tout un jeu de cryptonymes pour égarer la censure.
À certains moments, recevant des visites de ses amis et d’anciens membres de son cabinet (dont certains s’engageront dans la Résistance, en particulier le réseau du musée de l’Homme), il parviendra à échanger avec des résistants en rédigeant pour des publications clandestines certains projets pour l’après-guerre3.
Il prend, jour après jour, sur de petits carnets faciles à dissimuler, des notes avec abréviations et codage partiel. On y lit parfois, en langage télégraphique, des esquisses d’auto-examen ou des objurgations et des questions qu’il s’adresse à lui-même. Par exemple, le 15 mars 1941 :
Étrange destinée. À trente-six ans, connu une des cimes du pouvoir et un des abîmes de la détresse. Étais-je fait pour cette destinée ou pour le calme et la vie ordinaire ? L’eussé-je souhaitée ? Questions ? En tout cas, en être digne. Et l’avenir ? Me ramènera-t-il au calme des vies ordinaires ? Peu probable. Faut-il le souhaiter ? Espèce de retraite encore jeune après succès et tempêtes ? Est-ce possible ? – Bienfaits de l’épreuve : pourtant je ne suis pas guéri de mes impatiences fébriles ; brûler par les deux bouts ; hâte d’avoir fini tout ce qui est commencé, même une lecture agréable, soucis rongeurs pour les plus petites choses…
Et puis la solitude, en même temps qu’elle le laisse libre (dès que ce sera permis) de dévorer des volumes4, ne lui donne-t-elle pas le loisir de se faire enfin écrivain, comme il en avait rêvé dans son adolescence ?
Sans doute ne désire-t-il d’abord qu’« occuper son esprit ». Il écrit alors des contes. Bientôt il en vient à des romans policiers (dont l’un sera publié, sous pseudonyme, chez Julliard en 1942).
Cependant, le grand travail – l’œuvre destinée à l’avenir – à quoi il va se consacrer des mois durant, c’est Souvenirs et solitude5, dont les feuillets sortiront jour après jour, dissimulés dans le landau d’Hélène, lors des visites quotidiennes de la famille.
En ouvrant ce livre (qui fut publié dès 1946 et republié plusieurs fois6), le lecteur découvre un texte présenté comme un journal et organisé selon la simple succession des dates – même s’il est également divisé en onze chapitres dont les longs titres segmentés offrent au lecteur autant de tables des matières.
Un « journal », donc, fait de notes prises au jour le jour, voire heure après heure ? On s’en laisse d’autant mieux convaincre que bien des passages sont écrits au présent : ils semblent capter à mesure les événements, les pensées qui surgissent, ou les émotions, et jusqu’à de fugaces sensations.
Or il y a là une part très singulière, et inattendue, de fiction. Non que les contenus soient le fruit de quelque imagination romanesque. Simplement, Souvenirs et solitude est en réalité un journal composé après coup, et les présents les plus immédiats n’y sont dits que reconstitués.
C’est ce que l’on peut deviner à lire des pages datées de moments où le détenu était à l’évidence hors d’état d’écrire. C’est en tout cas ce qu’on apprend à lire les lettres de prison de Jean Zay7. Il le déclare lui-même : c’est seulement en 1943 que le prisonnier se met à écrire Souvenirs et solitude, comme nous le précisent plusieurs de ses lettres du printemps 1943, par exemple celle du 21 avril (où il se nomme « Paul », pour échapper à la censure) :
Mon ami Paul est en plein travail depuis six semaines. Il écrit un important livre de souvenirs et d’impressions, sous forme de journal. La chose avance régulièrement et il en est très satisfait, paraît-il. Ce sera un volume de quelque quatre cents pages, dont il a déjà écrit près du tiers.
Le 15 octobre 1943, dans une lettre où il se dissimule sous un cryptonyme féminin, Jean Zay pourra enfin constater :
Jeannine est très satisfaite d’avoir terminé hier son travail : il lui a coûté sept mois et demi d’efforts et il y aura lieu de le revoir en détail, mais elle n’en est pas mécontente. Ce peut être quelque chose d’important.
Sans doute, pour écrire Souvenirs et solitude, Jean Zay s’est-il servi des lettres qu’il avait écrites à sa femme Madeleine, et qui, elles, avaient été réellement écrites au fil des jours ou des heures8.
Le constat n’en reste pas moins troublant : les sensations les plus immédiates dans leur cruauté auront été recomposées dans les phrases de Souvenirs et solitude. Ainsi est-ce après coup que, dans un passage daté par Jean Zay du 31 décembre 1940 (et donc lors des terribles conditions de détention au fort Saint-Nicolas à Marseille), furent formées des phrases rayonnant du plus sombre désarroi – et pourtant, à lire ce constat de détresse retracé quelque deux ans après, on l’éprouve comme d’autant plus présent, et irrécusable :
Voici terminée l’affreuse année. Comme une épave malveillante rôdant sur les eaux, elle ne parviendra pas à s’enfoncer dans nos souvenirs. Derrière ma grille, debout dans l’obscurité, j’attends vainement un signe qui me prouve son achèvement et qui, dans cette nuit de prison pareille aux autres, révèle un tournant du destin. Mais tout se tait autour de moi. Mon année finit dans le silence accablé de la solitude et de l’impuissance.
L’auteur de Souvenirs et solitude aura donc été, par moments au moins, la proie ou l’acteur de paradoxes créatifs qui sont à l’œuvre dans certains des grands textes de témoignage du xxe siècle, ceux de Chalamov9 par exemple.
La décision farouche d’écrire, la détermination de construire (contre un pouvoir oppresseur) une œuvre qui témoigne auront pu rendre, si cruellement que ce soit, l’auteur assez disponible – comme si, écrivant, il reculait en lui-même ou plutôt en deçà de soi, de tout « soi » – pour que puissent revenir, dans les phrases que trace après coup sa main, des sensations si élémentaires qu’elles n’auraient pu sur le champ être, fût-ce dans un chuchotement, formulées.
Il arrive, par exemple lorsqu’il évoque la fin de « l’affreuse année » 1940, que Jean Zay se sente et se dise repoussé hors de toute vie commune (et ses phrases vibrent alors d’une obscurité qui pourrait faire songer à cette musique universelle des prisons qu’est Nuits de Xenakis). Néanmoins, dans les phrases mêmes qu’il forme pour évoquer de pareils moments, le plus individuel – voire l’infra-individuel – se révèle instinctivement avide de rejoindre le plus général. C’est de la sorte que palpite, au cœur de l’obscurité, l’usage qu’il fait du « on ».
On perd la pensée peu à peu [écrit-il à la date du 23 février], et n’est-ce pas un grand débarras ? En échange, on gagne quelquefois la certitude. On cesse de s’écouter vivre.
En cet impersonnel, l’expérience la plus immédiate – par une régression en deçà de tout « soi » – rejoint une terrible universalité, celle de tous les écrasés10.
La passion politique
Et puis son appétit de vie collective – celle à laquelle il s’était quasi intégralement consacré comme homme politique – est si grand qu’il sait instinctivement en déceler ou plutôt en respirer la présence et les variations à travers les signes les plus minimes qui se livrent à lui, fût-ce dans le couloir de la prison. Le présent collectif, il le flaire avec avidité dans la moindre parcelle de l’atmosphère carcérale.
Ainsi, à la date du 21 décembre 1941, il lui suffit de mentionner le froid cruel qui règne au-dehors (« Grand gel. Hiver impitoyable »), mais aussi au-dedans de la prison pour en venir à la plus précise description des réactions des détenus communistes. Ceux-ci songent évidemment à l’invasion nazie en Urss (déclenchée en juin 1941) et placent leur espoir (celui d’un écrasement rapide des troupes allemandes) dans le grand froid russe…
Les condamnés communistes, grelottants sous leur chemise et leur veste de bure, accueillent les morsures du froid avec allégresse, puisque la température la plus rude favorise les opérations soviétiques : « Il ne fera jamais assez froid », me dit, la joie dans l’œil, un être famélique qui balaie le couloir et dont les joues creuses sont marbrées.
Les plus fugaces symptômes dont sont porteurs, à leur insu, les surveillants qui circulent entre dehors et dedans de la prison, le prisonnier les capte au vol – non sans une ironie tacite – pour les fixer plus tard. « Même en prison, lit-on dans Souvenirs et solitude à la date du 8 novembre 1942, on peut connaître le sentiment public, car les surveillants en apportent le reflet sur leur visage. » C’est, il l’a d’abord rappelé, que vient de se produire le « débarquement anglo-américain en Afrique du Nord ». Quels sentiments les visages des membres du personnel trahissent-ils aux yeux fiévreusement attentifs du prisonnier ?
Ils arborent en arrivant le matin la couleur des propos qu’ils ont recueillis en faisant la route de leur domicile à la maison d’arrêt : sourires épanouis ou mines sombres. Et, comme ils ont peu d’occasions pendant leur journée recluse de modifier les influences ainsi subies dès le réveil, ils oublient souvent d’effacer ce reflet, de décrocher ce masque. Ils le conservent jusqu’au soir, figé sur leurs traits comme un vieux drapeau qu’on a omis d’enlever d’une fenêtre, après la fête.
Souvenirs et solitude peut aussi, grâce à la très riche expérience d’un auteur pourtant si jeune encore, adopter l’allure – fragmentée au fil des jours, certes, mais tenace et se déployant parfois en tel vaste développement – d’une grande méditation historico-politique.
On voit souvent Jean Zay, depuis le présent de sa réclusion, se retourner sur son passé politique. Ce n’est guère par complaisance autobiographique. L’ex-ministre entend tirer des enseignements de son expérience d’homme de gouvernement afin de préparer l’avenir – non seulement le sien, mais celui de la société où il compte bien, sous une République plus forte et plus juste, revivre et agir un jour. Comme il lui arrive de le souligner, c’est maintenant enfin qu’il a le loisir de revenir sur les moments cruciaux des années exaltantes mais difficiles qu’il a vécues au gouvernement.
Certains des portraits qu’il trace d’hommes ou de comportements politiques qu’il a connus sont sans complaisance et vont jusqu’au sarcasme. Mais les souvenirs du ministre qu’il fut (pour une durée alors exceptionnellement longue de trois années) ne se réduisent jamais à des anecdotes : des situations qu’il évoque, Jean Zay s’attache toujours à tirer des enseignements généraux, pour le futur.
Bien entendu, il revient sur ses années à la tête du ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts. Il voulut toujours, souligne-t-il, que soit « fait appel de cent manières à l’activité spontanée de l’élève ». Ce principe d’appel à la spontanéité de l’autre, il ne l’appliqua pas moins dans sa relation aux maîtres : il n’imposa jamais de nouvelle mesure dont les effets n’eussent d’abord été éprouvés par diverses expérimentations pratiques.
Et c’est aussi, rappelle-t-il, aux créateurs qu’il s’attacha à laisser le champ libre. Pour le théâtre ou la littérature11. Mais aussi pour les sciences : illuminées d’amitié, les pages où Jean Zay évoque Jean Perrin (Prix Nobel de physique en 1926), avec qui il créa le Cnrs.
En même temps, fort d’une expérience de trois années de participation au pouvoir, c’est la politique en général que le prisonnier réinterroge, en revenant sur les actions respectives des successifs gouvernements qu’il connut.
Que note-t-il par exemple à la date du 8 mars 1941 ? Ce qui s’est produit au Conseil des ministres cinq années plus tôt (car bien des pages de Souvenirs et solitude correspondent à l’anniversaire d’un événement vécu par Jean Zay dans sa carrière politique). Et il se remémore « ce Conseil des ministres du dimanche 8 mars 1936, auquel j’assistai comme sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil et dont on a justement dit qu’il fut le relais où les destins changèrent de chevaux ». Il rappelle que « c’est le samedi 7 mars 1936 qu’Adolf Hitler donna à l’armée allemande l’ordre de réoccuper la zone démilitarisée de la Rhénanie ». Or, en ce moment crucial, Jean Zay12 ne peut que constater, au Conseil des ministres, une catastrophique inertie gouvernementale, dont le premier responsable fut Flandin, ministre des Affaires étrangères (un homme qui devait incarner l’« esprit de Munich », celui de la capitulation, avant de devenir membre du gouvernement de Vichy13). Il nous éclaire alors sur les mécanismes mêmes de l’indécision, voire de la lâcheté, qui peuvent être celles du pouvoir en régime démocratique, sans pour autant nous les faire accepter comme inéluctables, bien au contraire.
Dans un Conseil des ministres, et à moins de crise gouvernementale, il n’y a pas d’exemple qu’un ministre décidé ne fasse pas prévaloir, pour une question de son ressort, la solution qu’il a choisie.
C’est là une réflexion ou une maxime d’énergie qui se destine à l’avenir.
On découvre dans Souvenirs et solitude de véritables micro-essais de pensée politique, et les éléments d’une profonde critique portant sur la vie publique telle que Jean Zay l’a connue et sur les facteurs qui, en elle, ont contribué à la catastrophe.
Ainsi analyse-t-il (dans un fragment qu’il date du 4 janvier 1941) l’état d’esprit des officiers :
L’armée était rongée du virus politique. Trop d’officiers, dont quelques-uns à des postes éminents, nourrissaient une haine implacable du régime démocratique, une secrète admiration pour le fascisme hitlérien ou mussolinien.
Voilà qui consone, pour le lecteur d’aujourd’hui, avec les notations impitoyables de Marc Bloch dans l’Étrange Défaite14.
Jean Zay incrimine également la presse15, mais aussi les institutions, une administration antirépublicaine, les fonctionnaires des Finances, les mœurs parlementaires. Aussi déplore-t-il le manque de formation des hommes politiques – et c’est pourquoi il conçoit (comme il le rappelle à la date du 6 octobre 1942) le projet d’une future « École nationale d’administration ».
Parmi les pages de Souvenirs et solitude à lire en tant que documents de pensée du jeune ministre, il faudrait s’arrêter sur celles consacrées à la politique étrangère, et surtout aux relations de la France avec les États-Unis. À la date du 8 décembre 1941, Jean Zay relate son « voyage officiel de juin 1939 en Amérique » et sa rencontre avec Roosevelt. C’est alors qu’il évoque, par contraste, « l’Europe suante d’angoisse de 1939, la vieille Europe aux nerfs malades, rongée de folie fratricide ».
Jean Zay, selon l’afflux même de ses souvenirs, rend vivement sensibles les mutations ou même les perversions dont fut atteint l’espace public aux approches de la guerre. Nul plus que lui ne fut affecté par ces situations où la parole politique perd sa portée, à moins qu’elle n’accélère la décomposition collective.
L’opinion publique avant la guerre a été, souligne-t-il, livrée aux pires dérives – avec une lourde responsabilité des journalistes : revenant sur la vie politique à laquelle il a si ardemment participé, Jean Zay s’interroge sur ce qu’il appelle (par exemple le 13 avril 1941 dans Souvenirs et solitude) « l’abaissement de l’esprit public ».
À cette dégradation, il n’est pas douteux, reconnaît-il, que les hommes politiques ont contribué :
Ils s’étaient dépouillés de la grandeur qui, en enveloppant leurs actes ou leurs paroles, en eût étendu la portée, facilité la compréhension. Ils parlaient dans le vide ; ils agissaient devant le scepticisme.
*
Pour mieux approcher ce qui anima Jean Zay dans sa vie politique et ce qui brûle encore en lui au temps de sa détention, il faudrait lire simultanément Souvenirs et solitude et ses lettres à ses proches.
Sans doute a-t-il opéré entre ces deux registres d’écriture une ferme répartition : la vie familiale, qui fut son plus précieux soutien en prison, n’est que très peu dite dans Souvenirs et solitude. On n’en sent pas moins chez Jean Zay une consubstantialité entre ses liens avec ses proches et les forces qu’il aura données si constamment à la vie publique.
À cet égard, les lettres à Léon Zay, le vieux dreyfusard, sont bouleversantes. Le fils et le père ont besoin, en ces temps d’infamie, de se soutenir l’un l’autre : il leur faut se rappeler réciproquement les idéaux qu’ils auront partagés : « Vérité », « Justice ».
Une foi politique au cœur de la vie familiale ? Nulle naïveté idéalisante. « Rendre la justice est la plus insensée de toutes les entreprises humaines », écrit Jean Zay dans Souvenirs et solitude à la date du 19 mars 1941. Et il est mieux placé que quiconque pour ne rien ignorer de la violence de la vie politique (pas plus, au demeurant, qu’il n’est aveugle à la brutalité sociale, comme on le constate à lire les observations si lucides, dans Souvenirs et solitude, sur les plus misérables des détenus).
Et cependant, il ne cède pas. Il ne cessera, contre tous les démentis opposés par la réalité, de réaffirmer, comme des pôles indispensables à la survie de chacun et de tous, la vérité et la justice. C’est bien là un héritage dreyfusard. Et c’est un idéal purement humain. Rien de plus, peut-être, qu’une simple obstination à faire tenir ce qui est toujours sur le point de s’écrouler. Voire à relever, à soutenir en l’air, au-dessus de l’un et de l’autre – ou de tous –, ce qui pourtant est en train de s’effondrer.
Kleist, en un endroit de ses lettres à sa fiancée Wilhelmine, cherchant à dire la détresse à laquelle il est en proie mais aussi le courage qu’il lui faut pour lui résister, recourt à l’image d’une voûte qui ne tient en hauteur que dans la mesure même où toutes les pierres qui la composent tendent à tomber en même temps. Il y a cette fragilité maintenue contre tout espoir, ou cette solidité paradoxale, dans la permanence de ce à quoi Jean Zay ne veut jamais cesser de croire.
Jean Zay au Panthéon ? On pourrait interroger la parenté entre ce qui, dans le Panthéon, aura cherché à se réaliser ou à se présenter dans l’espace public et les idéaux qui auront guidé la pensée et l’action du républicain, lucide mais combatif, que fut le jeune ministre puis le détenu.
Jean-Claude Bonnet, dans Naissance du Panthéon, cite Quinet qui fait (dans le Panthéon16) de cet édifice un « temple de la renommée » :
Voilà donc pourquoi cette vaste enceinte ressemblait à un forum. C’est la place où se réunira le peuple pour rendre son jugement sur les morts17.
Michelet (également cité par Bonnet) évoque (dans la Femme) l’éblouissement dont, enfant, il fut saisi au Panthéon :
C’était le matin. L’intérieur, révélé par ses vitraux, rayonnait comme d’une gloire mystérieuse. Entre les colonnes légères du charmant temple ionique, si énormément élevé sur les grands murs austères et sombres, l’azur circulait, mais rosé d’une inexprimable lueur. Je fus saisi, ravi, atteint, et plus que je l’ai été de très grands événements. Ils ont passé : cette lueur me reste et m’illumine encore.
- *.
Poète, traducteur, il a travaillé à l’édition des Écrits de prison. 1940-1944 de Jean Zay (Paris, Belin, 2014).
- 1.
Jean Zay est né en 1904 à Orléans, d’un père juif alsacien (l’un des fondateurs, en 1899, d’un journal dreyfusard à Orléans) et d’une mère beauceronne protestante. Très tôt passionné par le journalisme, il anime à Orléans une revue littéraire, Le Grenier. Avocat en 1928, il est député radical du Loiret en 1931, et réélu en 1936, avant de devenir ministre.
- 2.
Il démocratise et modernise le système scolaire français. Il crée le musée des Arts et traditions populaires, le musée de l’Homme, le musée d’Art moderne, l’Ena, le Cnrs, il réorganise les théâtres nationaux, soutient les jeunes créateurs, défend les droits de l’écrivain, développe la lecture publique. Pour contrer la Mostra de Venise, alors aux mains des fascistes, il crée le Festival de Cannes. Il est attaqué sans relâche par l’extrême droite comme ministre du Front populaire, comme anti-munichois, et comme juif et franc-maçon. Sur la carrière et l’action de Jean Zay, on peut lire : Antoine Prost (sous la dir. de), Jean Zay et la gauche du radicalisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2003 ; Olivier Loubes, Jean Zay. L’inconnu de la République, Paris, Armand Colin, 2012 ; Gérard Boulanger, l’Affaire Jean Zay. La République assassinée, Paris, Calmann-Lévy, 2013 ; Pascal Ory, la Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, 1935-1938, Paris, Plon, 1994 ; et le Front populaire et l’art moderne : hommage à Jean Zay, Orléans, Musée des beaux-arts, 1995.
- 3.
Il élabore des réflexions sur une future organisation de l’enseignement qui seront publiées dans les Cahiers clandestins de l’Ocm. Il amende un projet de constitution pour la future République qui lui a été transmis par Grunebaum-Ballin. Il note dans ses Carnets, le 11 août 1941 : « J’achève la note, très intéressante à faire, pour G.B [Grunebaum-Ballin] […] – Gr B m’écrit et me remercie – “J’ai admiré une fois de plus cette parfaite sérénité, que révèlent l’écriture, le style, tout enfin… Vous êtes décidément toujours le même homme, celui dont parlait le poète latin justum ac tenacem.” »
- 4.
On trouve dans les papiers de prison de Jean Zay des listes de livres lus ou à lire. Il se tourne particulièrement vers des auteurs qui furent emprisonnés : Blanqui (avec le grand livre de Geffroy que lisait aussi Benjamin), Pellico, Dostoïevski, Wilde, Verlaine, etc., et il lui arrive de rêver de consacrer un ouvrage à la littérature des prisonniers. C’est en prison qu’il a enfin le temps de lire Proust, qui l’enthousiasme et dont il recopie des pages entières (et les choix mêmes qu’il fait de ces pages ou dans ces pages sont lourds de sens). Dans Souvenirs et solitude à la date du 12 mai 1942, Jean Zay formule ce qu’il découvre chez Proust : « La captivité modifie peu à peu la notion du temps, en bouleverse les dimensions. Ce n’est qu’en prison que l’on comprend Proust. Il voulait fixer le temps, c’est-à-dire l’abolir, car c’est la même chose. Qui l’arrête le supprime. Cette recherche du temps perdu, qui n’était que la quête d’un instant éternel, d’un instant “intemporel”, vécu sans discontinuité et sans ruptures, sans écoulement, la conquête d’un état d’équilibre où le passé n’est plus séparé de nous, se fond en nous, où l’avenir n’est plus attendu avec l’anxiété de l’impatience, ce merveilleux détachement qui permet au temps de s’identifier à notre être, de s’y incorporer en un sentiment d’éternité et d’immortalité, tout cela qui est en somme la recherche de l’absolu, la leçon de Proust, la prison en rend l’accès facile parce qu’elle nous ôte de force à tout ce que notre volonté ne quitterait pas sans combat, qu’elle nous impose toutes les conditions de l’expérience parfaite, comme si elle nous plaçait sous la cloche d’une machine à faire le vide. Proust n’a pas été prisonnier, mais il a été malade et solitaire, cloué sur un lit, ce qui y ressemble beaucoup. »
- 5.
Jean Zay, Souvenirs et solitude, Paris, Belin, 2011.
- 6.
L’édition aujourd’hui disponible (chez Belin) reprend les témoignages sur Jean Zay de Jean Cassou, Léon Blum et Pierre Mendès France, ainsi qu’une introduction et des notes d’Antoine Prost.
- 7.
Un très important choix de lettres de Jean Zay a été publié pour la première fois dans le volume paru en 2014 sous le titre Écrits de prison (Paris, Belin, 2014).
- 8.
« Je ne tiens pas mon journal, écrivait Jean à Madeleine le 10 novembre 1940, comme le font d’ordinaire les prisonniers qui ne peuvent arrêter le mouvement de leur pensée. Mon journal quotidien, ce sont les lettres que je t’écris et que tu gardes, mon amour chéri. Plus tard, quand la reconnaissance de la Vérité m’aura fait sortir d’ici (et de cet “ailleurs”, où j’irai ensuite, sans savoir ce qu’il sera) il faudra que je relise ces lettres pour retrouver exactement ce que cela aura été… Car de pareilles journées, dût-on les vivre pendant des années, doivent s’évanouir de la mémoire, à peine en est-on sorti… »
- 9.
Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, Lagrasse, Verdier, 2013.
- 10.
Un « on » de pure passivité avait surgi, en 1936, dans « La ralentie » de Michaux : « Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement ; toute la vie. » On tressaille à lire dans le texte de Jean Zay (après « on cesse de s’écouter vivre ») les phrases suivantes : « Étrange vie au ralenti, sans événements, ni secousses ! Il n’arrive plus rien. Curieuse existence en veilleuse, qui vous guérit de la fébrilité ; désormais on mangera lentement ; on n’aura plus hâte d’avoir fini ce qu’on a à peine commencé… »
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Il faudrait retracer ici l’amitié que le jeune ministre noua avec le poète Léon-Paul Fargue. Ce dernier lui donnait ses livres « truffés » (selon son mot) de nombreuses pages manuscrites. C’est en prison que Jean Zay reçut Haute Solitude, ouvrage publié en 1941 – quel titre, à cette date ! –, avec la dédicace : « À Jean Zay, son ami. Léon-Paul Fargue. » Dans Le Monde du 16 juillet 1946, Fargue publiera un article intitulé : « Souvenirs et solitude de Jean Zay » et qui commence par ces mots : « Jean Zay était doué de sagesse, de compréhension, d’amitié. Ceux qui l’ont connu ne pourront lire son livre, si dense et si mesuré, si drôle souvent, si désolé parfois dans les franges, sans accueillir les larmes qui nous accourent aux yeux quand le passé se présente tout vif. »
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Jean Zay milita pour la résistance la plus ferme aux fascismes et au nazisme, pour l’aide aux républicains espagnols – et contre les accords de Munich de septembre 1938.
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Autre sombre personnage cruellement mis en lumière dans Souvenirs et solitude (et dont parle férocement Arendt dans Eichmann à Jérusalem) : Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères de Daladier qui, comme l’écrit Jean Zay, soutint « la résolution de laisser l’Allemagne entièrement libre d’agir à l’Est et en Europe centrale comme elle l’entendait ». Sans surprise, il rejoindra Pétain, et, après la guerre et un temps d’exil, retrouvera une carrière politique en France comme député de la Dordogne de 1956 à 1968 : la honte en revient à ses électeurs !
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Acérée, la caractérisation de la posture de Pétain qu’on lit à la date du 14 août 1942 : « Peu importe ce qu’il fait, ce qu’il permet, ce qu’il couvre de son autorité, la caution qu’il donne quotidiennement à l’évidente trahison. Il entend être aimé malgré tout et pour lui-même. Son existence se déroule dans une enluminure d’image d’Épinal. » Et, un peu plus loin : « La France est mise en nourrice. »
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Il n’a que trop l’occasion, en avril 1941, de constater ses répugnantes dérives avec la publication de son prétendu « Journal secret » dans Gringoire par Philippe Henriot, qui, épousant un des thèmes d’Hitler lui-même, prétendait faire voir en Jean Zay un juif belliciste.
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Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard 1998. Ce culte des grands hommes, serait-il incongru de le confronter, du côté américain, à l’ouvrage extraordinaire, proprement intenable, publié en 1941, de James Agee et Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes ?
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Jean Zay recopie, à la date du 22 février, un passage de Quinet (qui vécut en exil durant tout le second Empire) : « Lu ce matin dans les Révolutions d’Italie d’Edgar Quinet : “Celui-là est en exil qui est condamné à vivre hors du Droit. Celui-là est en exil qui est emprisonné dans la maison de l’injustice. Mais toi, tu habites avec le Droit. Partout où tu es, si tu restes fidèle à toi-même, tu es dans le pays de ton père. Ils ne t’enlèveront pas la cité de la conscience. Réchauffe-toi à la flamme de la Justice ; te croiras-tu alors absent de ton foyer ?” »