L'êtrenger


L’« Exil » vient du latin exilium, dérivé d’ex solo, qui veut dire « hors du sol ». Ainsi, pour qu’il y ait exil, il faut tout d’abord qu’il y ait une possession du sol ou une propriété privée d’un territoire dont une certaine autorité bannit, expulse ou exile quelqu’un. À partir de cette étymologie, je voudrais soutenir l’idée selon laquelle la propriété privée du sol, dans le sens rousseauiste du terme, n’est pas seulement l’« origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », mais aussi l’origine et les fondements de l’exil. Rousseau condamne la propriété privée, parce qu’il croit que « la terre n’est à personne » et que nul n’a interdit « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi ». Il suppose que si on avait interdit cette première violation du droit naturel, on aurait épargné au genre humain beaucoup de crimes, de guerres, de meurtres, de misères et d’horreurs et j’ajouterais à cela, beaucoup d’exils. Cette idée s’avère pertinente politiquement pour décrire le cas des tyrans qui transforment les pays qu’ils gouvernent en des territoires privés, à leur seul profit et à celui de leurs héritiers, comme c’est le cas de la Syrie, le pays dont je suis exilé.

Je suis né dans la communauté druze, l’une des minorités syriennes. Pourtant, je ne m’y suis jamais identifié, et lorsque sa majorité a soutenu el-Assad dès le déclenchement de la révolution syrienne, je faisais partie de l’opposition. Tout ce qui reste de cette minorité, ce sont des sentiments d’angoisse, de peur, d’insécurité : sans jamais vraiment avoir l’assurance d’être chez moi, j’étais prêt au pire, c’est-à-dire à l’exil. J’ai donc hérité des minorités le sentiment d’être étranger chez soi. Or je me suis toujours senti étouffé dans cette communauté, trop fermée sur elle-même à mon goût. Puis, au début de la révolution syrienne, j’ai été porté, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, par la ferveur des slogans de la démocratie et de la liberté, par le rêve d’une Syrie civile, laïque et égalitaire. Ainsi, j’ai répondu présent quand on m’a demandé de participer à la création du Conseil national syrien (Cns). J’ai pris cela pour un devoir et un engagement intellectuel nécessaire afin de ne pas laisser le terrain à des pouvoirs obscurs. Au bout de quelques mois, je me suis retrouvé complètement étranger à cette entité et m’en suis retiré définitivement lorsque les Frères musulmans ont dominé le Cns, et qu’une partie de l’opposition a pris les armes. Suite à cette désillusion, je ne me sens plus partisan du nationalisme syrien ou arabe et j’ai désormais tendance à voir dans tout nationalisme un risque de xénophobie.

Le sol de mon pays natal n’a plus aucune force d’attraction ni sur mon corps ni sur mon âme. Il ne sera plus jamais un refuge pour moi. Je ne serai plus réfugié dans mon pays. Dans ce sens-là, je comprends tout à fait la déclaration de Hannah Arendt qui souligne : « L’Europe de la période pré-hitlérienne ? Je ne la regrette pas, soyez en assuré1.  » Je ne regrette pas la Syrie d’el-Assad, ni la Syrie islamiste ou même islamique voulue par certaines forces politiques syriennes, arabes et turques, malgré ma solidarité avec le peuple syrien en détresse et livré à lui-même et mon inquiétude concernant l’avenir du pays.

Si je ne me retrouve pas en Syrie, je ne me sens pas non plus chez moi en France. Bien que j’aie choisi d’écrire en français et non pas en arabe, ma langue maternelle, et que je vive en France depuis plus d’une décennie, je me sens toujours étranger dans ce pays. Je ne m’identifie pas ici à l’« étranger » de Camus qui porte quand même une certaine violence à l’égard de l’autre, mais plutôt à l’étranger au sens du « sophiste » de Platon. Ce dernier ne s’exprime pas comme les autres, parle une drôle de langue et abuse de l’hospitalité de l’hôte en lui posant la question dérangeante et parricide qui remet en doute l’autorité du maître de lieu. Sans doute, cet étranger ne reste pas « paisiblement à sa place », comme le conseille Kant dans son essai, Vers la paix perpétuelle (1795). Cependant, cet étranger ne tient pas sa langue, ne reste point calme et, en conséquence, se voit disqualifié en tant que véritable philosophe par le maître.

C’est un peu mon histoire en France. Je suis venu dans ce pays me réfugier dans un avenir de philosophe, mais j’y ai trouvé des portes verrouillées. À vrai dire, je ne me suis jamais senti aussi étranger que dans le milieu universitaire français. Entre l’hospitalité généreuse qu’on reçoit en tant qu’étudiant étranger et l’hostilité à peine voilée qu’on affronte si on essaie d’aller plus loin (être intégré en tant qu’enseignant universitaire par exemple), on constate alors qu’on n’est qu’un étranger ou plutôt un hostis, ce mot latin qui serait l’origine commune de l’hospitalité et de l’hostilité.

Dans ce système très centralisé, vous vous trouvez complètement étranger, exclu, discriminé et exilé. Vous venez d’ailleurs ? Vous ne parlez pas comme eux ? Vous ne serez pas pour eux un simple étranger, mais une personne étrange. Je me retrouve ainsi dans chaque mot de Derrida : « Vous êtes un sceptique, un relativiste, un nihiliste, vous n’êtes pas un philosophe sérieux ! Si vous continuez, on vous mettra dans un département de rhétorique ou de littérature. La condamnation ou l’exil pourraient être plus graves si vous insistez, on vous enfermerait dans le département de sophistique, car, en vérité, ce que vous faites relève du sophisme, ce n’est jamais loin du mensonge, du parjure ou du faux témoignage. Vous ne pensez pas ce que vous dites, vous voulez nous égarer. Et voilà maintenant que pour nous émouvoir et nous gagner à votre cause, vous jouez la carte de l’exilé ou du travailleur immigré2  »

Dans ce milieu, ô étranger, tu n’es pas vraiment pris en compte et tu ne seras jamais pris au sérieux. Dans le meilleur des cas tu es un bon élève à leurs yeux et ils te laissent entendre, sans te le dire explicitement : « Vous avez fini vos études ? Tant mieux pour vous, et c’est tout ce que vous pouvez espérer de nous. Mais ne rêvez jamais ni d’être reconnu par nous ni d’avoir un poste universitaire chez nous ; les postes de philo sont rares ici et croyez-nous, c’est difficile même pour nos étudiants d’ici. D’ailleurs la philosophie et la pensée ne sont pas votre truc, vous autres du tiers-monde. C’est nous, les Occidentaux, qui distribuons les étiquettes de philosophes, et malheureusement pour vous, étrangers, elles sont réservées. Résignez-vous, et si vous voulez rester ici, trouvez-vous un boulot d’étranger, dans un restaurant par exemple, ou bien rentrez chez vous ! »

Mais il n’y a pas de chez-moi. Pour mettre fin à mes angoisses d’étranger, j’ai sollicité, il y a plus d’un an, la naturalisation en France. Celle-ci ne m’a pas été accordée. Face à cette nouvelle déception, j’ai dû me rendre à l’évidence : « Ce ne fut qu’illusion. Tu n’as pas de refuge. Ton exil te hante, il est en toi et c’est ton identité et ton ombre. L’étranger, c’est ton nom propre. Réveille-toi, ô étranger, toi qui te prétends philosophe : ne vois-tu pas qu’il y a ici un rapport ontologique puisque l’étranger, c’est l’Être qui est non seulement l’origine de ton exil, mais aussi le destin, le début et la fin, le point de départ et le point d’arrivée, voire le chemin tout entier. Tu ne fus donc qu’un êtrenger ! »

  • 1.

    Hannah Arendt, la Langue maternelle, préface de Hans Jonas, Les Lilas, Eteropia, 2015.

  • 2.

    Jacques Derrida, le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.