La xénophobie en Amérique, une longue histoire de la peur


La xénophobie états-unienne est de retour. Tournée cette fois-ci contre les Mexicains et les musulmans, et portée par l’État. Or ce n’est pas nouveau, bien que souvent oublié : les États-Unis n’ont pas toujours été un pays d’immigration tranquille.

On entend souvent dire en France que les États-Unis sont, par nature, un pays d’immigrés, mais il s’agit de ce que l’on peut appeler une comparaison sauvage : une idée reçue qui sert pour expliquer que la France, elle, n’est pas par nature un pays d’immigrés. Or les deux propositions sont fausses. Il suffit de jeter un coup d’œil au site web du Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris et de voir le film Deux siècles d’histoire de l’immigration en France pour s’en convaincre. De même, l’histoire de l’immigration de masse aux États-Unis est plus tardive, ne commençant véritablement qu’au milieu du xixe siècle, et plus contestée que l’on ne le croit.

À l’indépendance des États-Unis, les origines anglo-néerlando-françaises du nouvel État sont déjà tellement consolidées que l’idée d’une nation « multiculturelle », ou même d’un creuset où pourraient se fondre les différences n’est pas à l’ordre du jour. Et les esclaves africains, comme on le sait, ne comptent pas ou à peine : absents de la représentation identitaire du pays, ils ne sont littéralement comptés dans les recensements qu’au ³/5 de leur nombre, depuis la Constitution de 1789 jusqu’après la guerre de Sécession, en 1868. Il suffit de lire Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835-1840) pour voir combien la notion d’un pays d’immigration est absente. Il ne consacre qu’une petite note de bas de page à cette question.

C’est au milieu du xixe siècle, avec l’arrivée d’Allemands, d’Irlandais, puis de Scandinaves, que le pays devient un lieu d’immigration de masse, de provenances variées. Et de voir déjà pointer le rejet de l’autre. L’arrivée des Irlandais surtout ravive un vieux fond antipapiste des protestants américains. Le sentiment anti-Irlandais est l’un des plus saisissants exemples de la tradition paranoïaque de l’histoire américaine, étudiée notamment par l’historien John Higham1. Dans son livre de 1955, Strangers in the Land, Higham a bien analysé en 1955 les différentes formes historiques de la xénophobie américaine : religieuse, politique, raciale. Presque chaque vague d’immigration est contestée à son tour, et Higham ne traite que la période avant 1925. La peur de l’autre ne date pas d’aujourd’hui.

Rien qu’au xixe siècle, c’est une triste litanie de rejets, depuis les Irlandais jusqu’aux Chinois. Le mouvement anti-Chinois, né en Californie, est inscrit dans la loi fédérale en 1882 avec la Chinese Exclusion Act. Arrive ensuite une menace venue de l’Est. Depuis la fin du xixe siècle, par navires à vapeur entiers, Polonais, Italiens et juifs de l’empire russe débarquent à Ellis Island : ils sont voués aux gémonies pour leurs mœurs, leur pauvreté, leurs religions. On souligne le contraste entre ces nouveaux arrivés et ceux qui les précédaient dans un trope qui deviendra classique. Irlandais comme Allemands sont désormais désignés comme les « anciens » immigrés, par comparaison avec les « nouveaux », dans une rhétorique maintes fois répétée depuis : les « anciens » sont les « bons », les « nouveaux » les « mauvais ». Les premiers se sont intégrés, les nouveaux semblent, par définition, inassimilables.

Les « lois des quotas » (loi Johnson et loi Johnson-Reed) de 1921 et 1924 vont arrêter cette immigration nouvelle en provenance de l’Europe de l’Est et du Sud, sans nommer explicitement les indésirables. Après avoir essayé d’interrompre le flot en 1917 en instaurant par la loi un test d’alphabétisation (dans n’importe quelle langue reconnue) pour tout nouveau venu, les « restrictionnistes » anti-immigrés ont trouvé une autre parade. La loi de 1921 instaure des quotas par nationalité qui limitent à 3 % par an l’entrée de nouveaux immigrés, par rapport à la présence du groupe recensé en 1910. En 1924, le filtrage n’étant pas assez fort, on change le calcul : on baisse le pourcentage à 2 % par nationalité, que l’on calcule désormais sur le recensement de 1890 – c’est-à-dire avant la plus grande vague d’arrivées. Subtil mais efficace. Pour les quarante-cinq années qui suivent, après l’immigration d’Asie, l’immigration en provenance de l’Europe est donc largement stoppée, à l’exception de cas de regroupement familial acceptés au compte-gouttes selon les quotas. Et puisque la pression migratrice depuis les pays du Nord s’est affaiblie depuis longtemps, les quotas pour ces pays ne sont même pas remplis (malgré des efforts pour augmenter le nombre de visas délivrés à des juifs allemands). Après quoi, sauf pour quelques mesures permettant d’accueillir un nombre limité de rescapés après la Seconde Guerre mondiale, il faut attendre 1965 pour la réouverture des frontières. Entre-temps, on a toujours besoin de travailleurs agricoles, et les vannes s’ouvrent à la frontière sud avec le programme Bracero (1942-1964).

Ce n’est qu’en 1964 qu’un livre posthume de John F. Kennedy, A Nation of Immigrants, est publié, dans une période où cette notion va enfin prendre de l’ampleur. En 1965, elle est mise en pratique dans la loi Hart-Celler, qui abolit enfin le système discriminatoire des quotas nationaux et ouvre de nouveau les portes de l’Amérique en favorisant – hors quota – les familles et les talents. Dans le contexte déjà difficile de la guerre du Vietnam et d’une guerre froide dans laquelle les adversaires de l’Amérique pointent ses failles et notamment son racisme endémique, le président Johnson, qui signe la loi, espère qu’elle renversera la mauvaise image des États-Unis à l’étranger. Désormais les deux premières catégories d’immigrés à être admis de façon préférentielle sont les fils et filles des citoyens américains ou des résidents permanents ; la troisième catégorie vise les professionnels, les scientifiques et les artistes aux compétences exceptionnelles. Surnommée « la loi des frères et des sœurs », la loi Hart-Celler montre un manque élémentaire de connaissances anthropologiques des structures familiales des autres. Malgré les assurances de ses promoteurs que la loi n’allait rien changer sur le fond quant à la composition du pays, elle aura un impact très différent de celui qu’ils imaginaient2. Personne n’avait pensé au nombre de frères et de sœurs éligibles en provenance de Chine, ni estimé correctement la taille des familles latino-américaines. La composition démographique des États-Unis allait changer à nouveau. Non sans rappeler les vieilles rengaines comparant les « nouveaux » immigrés – supposés inassimilables – aux « anciens » (une promotion pour les Polonais, les Italiens et les juifs), bien en place depuis deux générations déjà.

Le réveil des identités

Avec ces rejets à répétition, comment tient l’ensemble ? Les nouveaux immigrés deviennent les anciens. Ils s’intègrent, leurs enfants s’intègrent. Assez, d’ailleurs, pour que les petits-enfants se sentent suffisamment ancrés pour vouloir évoquer l’arrivée de leurs ancêtres. Et ainsi, les descendants des anciens immigrés redécouvrent leurs propres racines dans les années 1960-1970. Inspirés par le mouvement pour les droits civiques des Noirs et dans la foulée de la contestation soixante-huitarde à l’américaine, les petits-fils et petites-filles des anciens « nouveaux » immigrés s’intéressent à l’histoire d’en bas, aux ouvriers, à l’histoire des femmes et à l’immigration. Commence alors un engouement généralisé pour les racines de toutes sortes dans le sillage du livre Roots (« Racines ») d’Alex Haley, paru en 1976 et plus tard adapté à l’écran. On inverse la notion du melting-pot pour évoquer plutôt un grand saladier, où chaque carotte et chaque radis restent identifiables. Un multiculturalisme soft célèbre les madeleines à l’américaine ou plutôt les recettes de nos grands-mères. Mémoire et histoire se rencontrent. Avec fierté, on réapprend les langues et les plats des aïeuls, la mémoire bat son plein, les historiens débusquent des archives enfouies dans les placards et des projets d’histoire orale sont lancés.

Voici pour la version optimiste, qui reste, pour beaucoup, d’actualité. Or en même temps, la société et l’économie se transforment après le choc pétrolier des années 1970. Le multiculturalisme se durcit. Et la « globalisation » devient le maître mot de tous les T-shirts à bas prix mais aussi de tous les maux. La fixation sur la globalisation, accusée d’entraîner l’immigration, manque pourtant la cible. Plutôt que d’accuser l’immigration, un phénomène séculaire, on ferait mieux de débattre des nouvelles délocalisations. Ce n’est pas, comme le dit l’économiste Robert Pollin, la globalisation en tant que telle qui est le problème, mais ce que l’on en fait3. Certes il semble plus facile de pointer du doigt les nouveaux venus, que l’on voit et que l’on entend, que le capital voyageur, invisible à l’œil nu.

Mexicains et musulmans

Mais pourquoi, dans ce nouvel âge de la xénophobie à l’américaine, viser les Mexicains et les musulmans ? Les premiers sont certes très nombreux, tandis que les derniers sont en petit nombre aux États-Unis.

Deux millions de Mexicains sont venus dans le cadre du programme Bracero au milieu du xxe siècle, et beaucoup sont restés, tandis que d’autres sont venus les rejoindre. Aujourd’hui, on compte 36 millions de Mexicains-Américains – citoyens états-uniens d’origine mexicaine – soit 11 % de la population totale. Les immigrants mexicains sont, quant à eux, 11, 7 millions, soit 28 % de tous les étrangers vivant légalement aux États-Unis. Les Mexicains compteraient également pour une moitié des immigrants illégaux, estimés à 11 millions (contre 5 % d’Européens et de Canadiens). Ils habitent pour la plupart le sud-ouest des États-Unis, mais la communauté mexicaine est également très importante à Chicago, où elle est installée depuis la fin du xxe siècle.

La présence musulmane aux États-Unis pourrait remonter à l’époque de l’esclavage si ce n’était que la religion, comme la mémoire de la vie antérieure des esclaves, était réprimée dans les plantations. Si l’islam est la troisième religion aux États-Unis aujourd’hui après le christianisme et le judaïsme, il ne représente que 1 % de la population. Les musulmans américains sont pour un quart des Africains-Américains (notamment depuis la création de la Nation de l’islam en 1930). Quant à ceux qui seraient venus en tant qu’immigrés, une première vague date du début du xxe siècle avec les Syro-Libanais. Mais comme ils comptaient dans l’immigration « asiatique », limitée comme celle d’Europe par les quotas de 1921-1924, il faudra attendre 1965 et l’arrivée des talents – médecins et autres professionnels admissibles en priorité selon la troisième catégorie de la loi Hart-Celler – pour que Pakistanais, Bangladeshis et Arabes commencent à arriver en plus grand nombre. S’ils cherchaient eux aussi à bénéficier d’un multiculturalisme tolérant en militant pour une représentation spécifique dans le recensement américain, le premier attentat du World Trade Center en 1993 puis celui du 11 septembre 2001 vont leur imposer d’adopter un profil plus bas. Néanmoins, un Musée du patrimoine culturel musulman ouvre à Washington, D.C. en 2011 (America’s Islamic Heritage Museum).

L’apport de ceux qui s’activent dans les champs ou dans les hôpitaux se perd dans les représentations actuelles des Mexicains et des musulmans : les uns prendraient les boulots, les autres poseraient des bombes.

Le débat sur le travail ressurgit à chaque vague d’immigration et accompagne toute période de xénophobie. Or économistes, sociologues et historiens savent que les immigrés ne prennent, pour la plupart, que les postes que les autochtones délaissent. Les Mexicains, comme d’autres avant et après eux, sont partis de leur foyer parce que les États-Unis avaient besoin de main-d’œuvre autant qu’à cause des conditions chez eux. Des besoins en main-d’œuvre bon marché, pour apporter les fruits et légumes du Sud-Ouest américain au marché et pour tondre les pelouses… Si cette fonction de remplir des chaises déjà vides est en train de changer avec le secteur de la haute technologie – où le remplacement de travailleurs américains par des travailleurs étrangers a lieu en temps réel, les premiers se trouvant obligés d’enseigner leur travail aux seconds – que serait le secteur agricole du Sud-Ouest aujourd’hui sans les travailleurs mexicains et autres nouveaux venus d’Amérique du Sud ? Le secteur agricole, d’ailleurs, a toujours milité en faveur du travail immigré – légal ou clandestin – pour assurer les récoltes. Le secteur des hautes technologies suit l’exemple.

La violence extrême aux États-Unis, quant à elle, ne connaît pas de nationalité. Depuis les anarchistes russes et italiens du début du xxe siècle jusqu’aux islamistes radicaux de ces dernières décennies, les voies de fait signées d’étrangers ne manquent pas. Or les poseurs de bombes nationaux, de gauche comme de droite, ont également émaillé l’histoire des États-Unis et continuent de le faire : pensons à l’attentat d’Oklahoma City en 1995, perpétré par Timothy McVeigh, ou à Dylann S. Roof tirant sur la foule dans une église à Charleston en juin 2015… Les variétés historiques du terrorisme et de la violence de masse aux États-Unis sont d’ailleurs impressionnantes, du Ku Klux Klan (encore coupable d’un lynchage en 1981) aux antigouvernementaux de gauche comme de droite, aux Black Panthers, à l’antisémitisme ou à une longue liste d’agressions plus récentes dans des centres de planning familial. Mais c’est l’extrémisme islamiste qui retient toute l’attention aujourd’hui.

La violence « fait maison » ne minimise en rien ni les crimes des étrangers ni la peur que l’on peut en avoir. Dans un dessin animé de trois minutes inséré dans son film Bowling for Columbine, Michael Moore a résumé l’histoire des États-Unis. Son Brief History of the USA aurait pu s’intituler une brève histoire de la peur : les premiers colons, les Pilgrims, traversent l’Atlantique pour fuir la peur de la répression religieuse ; quand ils rencontrent les Indiens d’Amérique, ils tremblent de nouveau, pour s’inquiéter ensuite des Britanniques (boutés dehors), d’eux-mêmes (chasse aux sorcières), puis des Noirs. Pour finir, Moore montre les Américains, tremblant toujours, quittant centres-villes pour les banlieues blanches où ils se barricadent, avec leurs fusils, dans des lotissements privés, les fameuses gated communities.

On rit avec Moore, et on en pleure. La xénophobie est fondée sur la peur et elle change d’objet selon les époques. L’histoire de la xénophobie rend pessimiste avec ses répétitions qui montent les anciens contre les nouveaux. Mais elle peut également susciter un optimisme : les cycles s’épuisent et on apprend à vivre avec son voisin. Le problème vient plutôt de la construction de la peur et de ses usages. Elle puise à des sources multiples, de l’économie à la politique. Comment est-elle échafaudée, sur quels fondements, à quels usages ? Qui l’a créée ? Il est moins que certain que ceux qui l’instrumentalisent soient la solution.

  • 1.

    John Higham, Strangers in the Land: Patterns of American Nativism, 1860-1925, New Brunswick, Rutgers University Press, 1955. Voir également Richard Hofstadter, Paranoid Style in American Politics, and other essays, New York, Knopf, 1965 et Anti-Intellectualism in American Life, New York, Knopf, 1963.

  • 2.

    Dominique Daniel, Immigration aux États-Unis 1965-1995. Le poids de la réunification familiale, Paris, L’Harmattan, 1996.

  • 3.

    Robert Pollin, “Can We Please Stop Blaming Immigrants?”, Back to Full Employment, Cambridge/Massachusetts, Massachusetts Institute of Technology, 2012 (45e édition).