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Dans le même numéro

Et l’'Homme créa la Terre

mai 2014

#Divers

Repère

Et l’Homme créa la Terre

À propos de…

Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, l’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, coll. « Anthropocène », 2013, 320 p.

Cet ouvrage inaugure, sous le titre « Anthropocène », une nouvelle collection qui se propose de reprendre le fil de la critique de la société industrielle. Il le fait à la lumière du concept d’anthropocène, apparu il y a quelques années dans le discours scientifique pour mettre en évidence le fait que l’espèce humaine est devenue, en raison de ses activités de production industrielle dans le cadre d’une économie capitaliste, la première force géologique. Les êtres humains sont désormais, collectivement, le facteur dont dépend principalement l’évolution de la planète terre.

Quand l’homme s’approprie la Terre

Le terme, introduit en 2000 par Paul Josef Crutzen, chimiste de l’atmosphère, s’est répandu depuis comme une traînée de poudre, dans la nébuleuse écologiste du moins1. En mobilisant ce concept, Bonneuil et Fressoz, deux historiens, entendent introduire et développer en France l’histoire environnementale, qui a déjà acquis ses lettres de noblesse aux États-Unis. La crise écologique majeure à laquelle nous faisons face, qui semble devoir s’aggraver sans que les hommes arrivent à s’entendre pour lutter contre elle, devrait inciter les chercheurs à investir les « humanités environnementales2 ».

L’ouvrage regorge de faits, de dates et de chiffres, mais aussi de citations d’auteurs, célèbres ou oubliés. Les auteurs retracent l’histoire de l’anthropocène, que les scientifiques font remonter à la révolution industrielle et qui marque, en quelque sorte, la prise en main par les hommes du « vaisseau spatial Terre », selon l’expression de l’Américain Buckminster Fuller. Toutefois, et c’est là une des principales thèses de l’ouvrage, si le mot est nouveau, la conscience même des effets négatifs de l’industrialisme n’est nullement récente. Elle est, vérification faite, quasiment co-originaire de la révolution industrielle.

En effet, les nombreux témoignages ici rassemblés montrent de manière convaincante que scientifiques, intellectuels et artistes se sont mobilisés dès le xviiie siècle contre les bouleversements introduits par l’activité industrielle. Par leurs analyses et leurs prises de position publiques, ils ont lancé des alertes explicites et formidablement clairvoyantes sur les conséquences de l’activité humaine de mobilisation et d’exploitation systématiques de la nature. Ils ont aussi averti leurs contemporains de ce qu’ils devaient attendre dans le futur s’ils s’obstinaient dans cette voie. Pour ne citer que quelques noms français célèbres, Buffon, Fourier, Musset ont des formulations stupéfiantes de lucidité et le lecteur sait gré à Bonneuil et Fressoz d’avoir mis au jour toute cette littérature cachée dans les archives et les collections de nos bibliothèques. Mais tout aussi importants sont les nombreux mouvements sociaux de résistance et de lutte contre le nouvel ordre qui s’installait alors et dont le grand public ne connaît en général que le mouvement, souvent décrié, des luddites.

L’anthropocène ne désigne donc pas l’âge dans lequel nous entrons aujourd’hui mais celui dans lequel nous nous sommes engagés depuis l’aube de la révolution industrielle, en Angleterre pour commencer, et dont les hommes ont eu, dès l’origine, une conscience critique, même si elle a connu, au cours du temps, certaines éclipses. Cette conscience resurgit aujourd’hui avec force sur le devant de la scène et inaugure peut-être une nouvelle phase active de résistance contre le modèle qui s’est imposé et se poursuit depuis plus de deux siècles. Une telle résurgence tient pour une part à une parole des scientifiques et du milieu associatif écologiste, devenue à nouveau audible, qui élabore des prédictions de plus en plus étayées sur les conséquences, à terme, de l’inertie actuelle.

Avec ce terme nouveau, il s’agit donc de mettre en scène d’une manière inédite les défis qui nous attendent. En décrivant notre situation historique en termes géologiques, le terme brouille en effet les distinctions héritées entre sciences humaines et sciences de la nature. La période historique qu’ouvre la révolution industrielle, à la toute fin du xviiie siècle, est ipso facto une nouvelle ère, celle qui succède à l’holocène. Toutefois, il ne faudrait pas que ce concept, pour utile qu’il soit, se transforme en une formule magique supposée donner la clef d’interprétation des temps modernes. Il s’agit, en réalité, d’une hypothèse qui appelle un programme de travail sous la forme d’une histoire environnementale associant étroitement histoire naturelle et histoire sociale et culturelle.

Une perspective politique

L’usage du terme « anthropocène » doit déjà faire l’objet d’une critique. Au moment même, en effet, où ils contribuent à diffuser ce néologisme, les auteurs mettent en garde leurs lecteurs contre ses mésusages. Il s’agit en particulier de « déjouer le grand récit géocratique de l’Anthropocène » (p. 61 et 73), le « récit standard » selon lequel c’est l’humanité dans son ensemble, comme espèce, qui est indivisiblement responsable de cette évolution. À cette vision des choses, ils opposent une perspective à la fois historique et politique qui pointe vers les luttes sociales et les rapports de force à travers lesquels l’industrialisme s’est, difficilement, imposé.

Dans le récit alternatif proposé par Bonneuil et Fressoz, une multitude d’acteurs, porteurs d’intérêts divergents, s’affrontent, de telle sorte que la bifurcation vers l’anthropocène demeure longtemps incertaine et apparaît rétrospectivement comme le triomphe d’une possibilité parmi d’autres. Cette approche entend démasquer « le grand récit d’une prise de conscience » (p.98) selon lequel, à une première modernité absorbée par l’action succéderait « une modernité réflexive » dans laquelle les hommes prendraient finalement conscience des effets négatifs d’activités qu’ils auraient menées jusqu’alors, si ce n’est innocemment, du moins négligemment. Tout au contraire, l’ensemble de la documentation mobilisée par nos deux auteurs montre clairement que la voie suivie a été choisie en toute connaissance de cause. Plus précisément, elle s’est imposée à travers des luttes dans lesquelles les porteurs du projet industrialiste l’ont emporté sur ceux qui y résistaient.

Cet ouvrage, passionnant à bien des égards, mérite d’être discuté sur plusieurs points. L’ensemble, abondant, des faits et des auteurs – des scientifiques aux poètes – convoqués pour la démonstration appelle encore un cadre conceptuel structurant. Certes, de l’aveu même des auteurs, il s’agit ici de tracer un cadre programmatique aux futures recherches des humanités environnementales. Au demeurant, des notes à profusion renvoient vers une vaste littérature sur le sujet.

Toutefois, même dans cette perspective, le projet théorique hésite encore entre plusieurs options. Quelles sont, au bout du compte, les explications déterminantes de l’impact si profond de l’activité humaine sur l’environnement ? Qu’y a-t-il derrière le modèle d’ensemble de l’« ordre social industriel bourgeois » ? Faut-il privilégier la science et la technique modernes ? Ou plutôt l’économie capitaliste ? L’imaginaire de la domination de la nature ? Est-ce l’idéologie de la croissance ou celle du progrès ? Est-ce l’impérialisme des grandes puissances ou la guerre et l’expansionnisme militariste ? Est-ce la production de masse et la société de consommation ? Il reste difficile de dégager une vision cohérente des analyses avancées.

La fresque de deux siècles d’histoire appellerait souvent une contextualisation des faits ou des citations, pour éviter les raccourcis ou les rapprochements approximatifs. Les auteurs mettent souvent, à juste titre, l’accent sur les luttes sociales qui ont présidé à l’entrée dans la nouvelle ère et à son expansion. Cette approche, qui insiste sur la capacité d’agir des acteurs sociaux, est ensuite malheureusement démentie par des analyses macro-sociales, d’inspiration marxisante, à la fois fonctionnalistes et finalistes qui, par exemple, expliquent la « massification de l’automobile » par les exigences des industries pétrolières et la « pétrolisation » de la société par les exigences de la Seconde Guerre mondiale. Les analyses hésitent, ici, entre une théorie élitiste où une oligarchie tire toutes les ficelles d’un monde social qu’elle soumet à ses intérêts économiques, et une théorie du social qui réifie de grandes entités comme l’« énergie » ou le « capital » par lesquelles les groupes sociaux sont instrumentalisés. Ainsi en va-t-il de la masse de la population qui, manipulée par la publicité, devient comme à son corps défendant une foule de consommateurs aliénés, victime de la logique de l’ostentation mise autrefois en avant par Thorstein Veblen.

La section intitulée « Contester la grande accélération de l’Anthropocène » (p.253-265) traite trop rapidement les nombreux auteurs cités pour étayer la démonstration. Ainsi, pas plus Orwell que Castoriadis ou Lefort, qui publient alors qu’ils ne sont déjà plus des trotskistes, ne participent d’« une pensée d’un totalitarisme de la technique ». Il n’est pas plus exact de dire que la pensée de la technique d’Arendt s’inscrive dans la lignée de Heidegger, dont l’« arraisonnement » de la nature par la technique moderne n’a aucune portée critique. En effet, ce thème est subordonné chez ce philosophe, de manière tout à fait antipolitique, à l’idée d’un destin métaphysique. Autre exemple, la critique, annoncée à plusieurs reprises, des sciences humaines accusées d’avoir contribué, dans la constitution même de leurs objets, à une coupure radicale entre la nature et la réalité humaine simplifie les auteurs cités, Durkheim et Freud. Ce dernier est congédié sur une simple citation décontextualisée du Malaise dans la culture qui omet de préciser l’objet de l’argumentation de Freud, à savoir l’origine du sentiment religieux. En réalité, Freud, contrairement à ce que semblent penser les auteurs, propose, en particulier dans sa métapsychologie, une théorie de l’étayage de la psyché sur la nature, des fantasmes sur les pulsions et les instincts.

Un point de non-retour ?

Que faire ? Pour les auteurs, plus de deux siècles d’histoire font de l’anthropocène « un point de non-retour » qui débouche sur « un véritable saut dans l’inconnu ». Face à ce constat, l’ouvrage ne propose guère de pistes pour s’orienter dans la nouvelle ère. Quoi qu’il en soit, il a le mérite de poser la question de la valeur de la société industrielle et du bilan de ses réalisations. Selon les deux auteurs, le passif de la bifurcation de l’histoire humaine vers le projet industriel est tel qu’il recouvre tout ce qui pourrait être mis à son crédit. L’anthropocène est, écrivent-ils, un « thanatocène », entièrement animé par « une culture de l’annihilation ». Il est la somme de toutes ses forces de destruction.

Ce tableau de la société industrielle est bien unilatéral, d’autant plus qu’il semble valoir comme portrait de la société moderne en son entier. Tout a-t-il donc été réellement négatif et destructeur dans nos sociétés industrielles ? N’y a-t-il vraiment aucune réalisation à mettre à leur actif ? L’analyse, non pas fausse mais partielle, des « dégâts du progrès » devrait être pondérée, nous semble-t-il, par une prise en compte de plusieurs aspects de notre civilisation. Il y a, en premier lieu, l’extraordinaire vague de créations scientifiques qui s’est ouverte au xviie siècle et se poursuit aujourd’hui encore. Il y a, ensuite, la fabrication d’un vaste monde d’objets et de machines qu’il est difficile de condamner en bloc sans faire preuve d’ingratitude à l’égard des générations précédentes. Les valeurs d’usage que l’industrie a produit en masse ont apporté aux hommes commodités et confort, et les ont introduits à de nouveaux styles de vie corrélatifs d’un milieu urbain et technique venu remplacer ou s’ajouter aux modes de vie rural et artisanal.

Un diagnostic plus nuancé aurait aussi permis de restituer l’ambivalence des temps modernes qui se sont institués non seulement, selon les formules de Castoriadis, en raison du « projet de maîtrise rationnelle sans fin de la réalité », mais aussi, et tout autant, en raison du « projet d’autonomie » qui renvoie à l’institution de la liberté, de l’égalité et de la solidarité dans le cadre de régimes d’inspiration démocratique. La Modernité n’a pas ouvert, pour l’humanité, un destin funeste. Si bifurcations délétères il y a, elles se sont bien plutôt produites en cours de route et non originairement. La Modernité enferme, en réalité, plusieurs possibles, et c’est en désinvestissant une part essentielle de son propre projet qu’elle s’est livrée par le passé et se livre aujourd’hui encore à une démesure sans frein qui en vient à se retourner, avec une force et une portée sans précédent, contre elle-même.

Olivier Fressard

Librairie

Achille Mbembe. Critique de la raison nègre. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2013, 224p., 21€

Le titre du dernier livre d’Achille Mbembe semble sonner comme une désignation injurieuse. Il résonne singulièrement, dans un contexte européen et mondial saisi par la prolifération des rhétoriques de la race, qui sillonnent l’espace public avec aplomb.

Critique de la raison nègre s’inscrit dans un cycle de réflexions qu’Achille Mbembe a commencé avec De la postcolonie3 et qui s’est poursuivi avec Sortir de la grande nuit4. Le livre fait écho, à travers des opérations de déplacements qui en réorientent la portée, aux premiers mots qui inaugurent De la postcolonie :

Tenir un discours raisonnable sur l’Afrique subsaharienne n’est jamais allé de soi5.

L’expérience humaine africaine, dans le discours moderne occidental, se présente comme quelque chose qu’il apparaît difficile de cerner « par la seule force de la raison6 », tant elle semble ne pas se raccorder aux « attributs » naturels de l’humain7. Et sur un autre plan, le signifiant « Afrique » participe à la constitution d’un texte singulier qui porte sur l’animalité, la bête – ce vivant pulsionnel frappé d’« incomplétude » quand on le compare à l’humain. Le sujet de race qu’est le Nègre s’inscrit dans une « zone d’indifférenciation entre l’homme et l’animal8 » et le signifiant « Afrique » devient le nom d’un « principe de non-réciprocité9 » : si l’Afrique peut et même doit recevoir (rhétorique du devoir qui traverse la « mission civilisatrice » et, d’une manière similaire, un certain discours humanitaire), on ne conçoit pas qu’on puisse recevoir quoi que ce soit d’elle.

Critique de la raison nègre prolonge ces réflexions développées dans De la postcolonie d’une double manière. D’abord, le livre questionne la façon dont s’est constitué, d’un point de vue phénoménal, l’entrelacement tradition/géographie/race, c’est-à-dire l’entrelacement entre un ensemble de coutumes détemporalisées (une non-histoire), le continent « Afrique » et la race « noire ». Cet entrelacement nourrit un ensemble de préjugés, des manières d’user du langage, de produire de l’exclusion ou de l’utopie. Ensuite, l’ouvrage retrace l’histoire, à la fois, de la naissance du Nègre comme « sujet de race » et des pratiques de lutte pour en disqualifier les effets matériels et symboliques à travers trois moments : celui où le « nègre » est fait objet (traite transatlantique, colonisation), celui où le « nègre » déporté, et plus tard colonisé, se pose comme sujet par l’écriture (à partir du xviiie siècle), et enfin le moment de la planétarisation des marchés, qui signe le devenir nègre du monde.

La naissance du Nègre comme sujet de race est liée au capitalisme, dont les ressorts sont pensés, à partir du langage psychanalytique, sous la forme de deux pulsions : celle d’une « violence sans réserve10 » et celle d’une « abolition de toute distinction entre les moyens et les fins11 » qui produit le monde de la précarité, où évolue une humanité fongible, superflue. Cette critique de la raison nègre, dont le titre fait signe vers la Critique de la raison pure de Kant, explore non pas les limites au sein desquelles la raison peut s’exercer, de manière légitime et souveraine, mais les tours et détours d’une raison qui, dans un exercice qui s’est voulu lumineux, a produit ses propres Ténèbres, le Nègre. Le Nègre n’est pas ce monstre qui est né du sommeil de la raison. Il est le produit d’une raison alerte, en activité, calculant le rendement maximal d’une humanité devenue objet, rationalisant son transport (la cale du négrier) et l’organisation de son travail (la plantation), tirant profit de l’expropriation et de l’exploitation (apartheid, colonisation).

La « raison nègre » désigne ainsi dans l’ouvrage, d’une manière plurivoque, mais bel et bien tendue par un fil : des « figures du savoir », un « modèle d’extraction et de déprédation », un « paradigme de l’assujettissement et des modalités de son dépassement », un « complexe psycho-onirique12 ». L’examen critique de la raison nègre consiste à revenir sur ces lieux, ces pratiques, ces discours (parfois philanthropiques) qui ont produit le Nègre en frappant son corps, sa peau, du symbole de l’ignominie. Mais il vise aussi à déceler la puissance des promesses portées par son évocation poétique et politique dans les écritures et les luttes afro-américaines (King, Garvey…), caribéennes (Césaire, Glissant…) et africaines (Fanon, Tansi, Mandela…) soutenant, pour certaines, le rêve du retour, de la fin de l’exil et/ou pour d’autres, celui de l’invention d’une communauté humaine postraciale.

Cette traversée des textes, des pratiques et des imaginaires ayant participé à la production du « Nègre » et au combat contre les effets de cette production, est tendue vers une thèse très forte encadrée par deux phrases qui ouvrent et ferment le livre : « L’Europe ne constitue plus le centre de gravité du monde » ; « Il n’y a qu’un seul monde ». Le constat d’une Europe désormais provincialisée, à la fin du xxe et au début du xxie siècle, n’a aucunement le sens d’une humiliation de l’Occident, exprimée sous les airs triomphants de la revanche enfin prise. Il renvoie à la réalité d’un ordre planétaire néolibéral, où s’imbriquent « économie financière », « complexe militaire postimpérial », « technologies électroniques et digitales13 », et ayant engagé, déjà, la possibilité multidirectionnelle, déterritorialisée, d’un devenir nègre du monde. À l’ère du capitalisme mondialisé, il existe une humanité superflue, précarisée, dont les espaces de vie sont aménagés comme des espaces de mort ou de survie (camps, centres de transit…), dont les existences sont confrontées aux murs, aux frontières construits et tracés contre elle.

Le projet politique d’une « nouvelle habitabilité14 » du monde, permettant à chaque homme de vivre une vie qui échappe à la précarité et au sacrifice, requiert l’accomplissement d’une justice universelle où, à travers des dispositifs de restitution et de réparation, les « sans parts » acquièrent le statut d’« ayants droit15 ». Ainsi, ce que figure l’examen critique de la raison nègre avec éclat, c’est la condition de toute « politique de l’humain » − condition qui est celle d’une déprise psychique et politique des délires de la classification et de la séparation, des délires de la race.

Nadia Yala Kisukidi

Thérèse Delpech. La Dissuasion nucléaire au xxie siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique. Paris, Odile Jacob, 2013, 304 p., 25, 90 €

Ce livre posthume de Thérèse Delpech est la traduction d’un ouvrage édité initialement aux États-Unis. Disparue en 2012, Thérèse Delpech, philosophe et politologue, était réputée pour sa connaissance des questions de défense et de sécurité et pour la profondeur de ses analyses stratégiques. L’ouvrage aborde l’un des sujets les plus sensibles de notre siècle et pourtant l’un des moins traités publiquement, celui de la place des armes nucléaires dans le monde d’aujourd’hui. En tant que directeur des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (Cea), Thérèse Delpech connaissait tout particulièrement bien le sujet.

Ce livre est d’abord un cri d’alarme face à une certaine démobilisation en Occident, depuis la fin de la guerre froide, sur les questions de défense, et, en particulier, sur le rôle que la dissuasion nucléaire peut encore jouer dans un monde qui ne connaît plus de statu quo international. À une époque qui est devenue celle du « déséquilibre de la terreur », où la dissuasion risque de se révéler impuissante à empêcher l’usage de l’arme nucléaire, l’auteur appelle à un renouveau de la pensée stratégique, avant qu’il ne soit trop tard.

La situation est d’autant plus complexe, selon elle, que les États-Unis n’accordent désormais plus qu’une place marginale à leurs capacités nucléaires, leur priorité se portant sur les capacités conventionnelles (voir les guerres d’Afghanistan et d’Irak) comme moyen d’assurer leur supériorité stratégique. Parallèlement, les puissances militaires émergentes, qu’elles soient grandes (Chine) ou petites (Corée du Nord, Iran, Pakistan…), attribuent un rôle croissant aux armes nucléaires, perçues non pas comme des armes obsolètes mais comme des « armes du futur ». C’est là l’enjeu crucial de la prolifération nucléaire.

Acquérir des armes nucléaires signifie, pour ces nouvelles puissances, être en mesure de défier les « grandes » sur ce terrain, mais aussi adopter de nouvelles « règles du jeu », contournant celles de la dissuasion au profit de doctrines plus simples, fondées sur l’emploi. Ce risque est d’autant plus fort, nous alerte Thérèse Delpech, que les puissances émergentes se déploient avec une grande habileté sur de nouveaux terrains de conflictualité (espace et cyberespace), en tirant profit des vulnérabilités occidentales. Qui plus est, ces nouveaux acteurs sont prêts à prendre tous les risques et à passer à l’acte. À cet égard, l’auteur n’hésite pas à dire que la Chine pratique d’ores et déjà une « guerre fraîche » vis-à-vis du monde occidental. Car c’est en Asie que la menace est aujourd’hui la plus grande.

Thérèse Delpech constate que les adversaires potentiels de l’Occident sont à la recherche de « ruptures », en combinant des tactiques atypiques, des capacités anti-accès, des armes dans l’espace et dans le cyberespace, voire des actions terroristes ou criminelles ; autant de conflits « asymétriques », où il n’y a pas toujours de distinction très nette entre acteurs étatiques et acteurs non étatiques. On est donc à l’aube, nous dit l’auteur, d’une ère de « piraterie stratégique », favorisée par le déclin (relatif) de la puissance hégémonique américaine. Or les décideurs des puissances historiques sont mal préparés à ce nouveau type de conflits.

Face à ce constat extrêmement lucide et sans appel, il est encore temps, nous dit Thérèse Delpech, de réagir, en engageant un débat intellectuel rigoureux, focalisé sur une meilleure connaissance du profil des décideurs du camp adverse, sur une analyse approfondie des crises nucléaires passées et à venir, mais aussi sur un réexamen de l’ensemble des concepts stratégiques nucléaires, anciens et nouveaux.

En période d’incertitude, les nouveaux acteurs peuvent être enclins à déclencher plus facilement des crises (notamment par des attaques surprises). Il est donc indispensable de mieux appréhender la psychologie des décideurs (en se fondant sur le renseignement), mais aussi d’élaborer des scénarios de crises possibles à partir des expériences vécues depuis 1946 (la liste de ces « épreuves ultimes de la dissuasion » fait froid dans le dos !). La réévaluation des concepts nucléaires est une autre priorité, et, parmi les thématiques citées par l’auteur, on retiendra ici celles relatives à la « dissuasion élargie », à la « parité », au chantage et aux capacités de première ou de seconde frappe.

Cet appel à un renouveau de la réflexion en matière de dissuasion nucléaire est d’autant plus urgent aux yeux de Thérèse Delpech que l’on n’a aucune garantie que l’avenir du nucléaire (comme de l’espace ou du cyberespace) sera régulé. Pour elle, les seules « règles » encore en vigueur à l’ère de la « piraterie stratégique » pourraient être la surprise stratégique et le chantage nucléaire.

Ce cri d’alarme en faveur d’une mobilisation intellectuelle a une puissante dimension éthique et renvoie, dans une certaine mesure, à celui qu’avait lancé Paul Thibaud dans ces colonnes il y a trente ans à propos du pacifisme (dans le contexte de l’affaire des euromissiles), lorsqu’il écrivait :

D’un certain côté, le pacifisme montre qu’il pourrait exister si l’exigence de moralité n’avait pas une tendance panique à se séparer de l’exigence de lucidité, et à devenir ainsi réellement immoral16.

Comme quoi le combat contre le désarmement moral continue !

Dominique Mongin

Gérard Grunberg. La Loi et les prophètes. Les socialistes français et les institutions politiques (1789-2013). Paris, Cnrs Éditions, 2013, 361p., 25 €

Suivre les attitudes des socialistes français à l’égard des institutions offre l’occasion d’observer les étapes par lesquelles une formation partisane révolutionnaire parvient à se muer en un parti de gouvernement acceptant de jouer le jeu du régime représentatif. Quand l’essentiel du combat consiste à dépasser le régime économique complice de la classe dominante, on ne peut logiquement être qu’indifférent aux questions institutionnelles, qui ne concernent que le régime politique. L’objectif étant l’émancipation du prolétariat, les controverses constitutionnelles et juridiques ne peuvent qu’apparaître formelles et inopérantes. L’absence de doctrine constitutionnelle, ce que l’on nomme « l’a-constitutionnalisme » (p. 235) des socialistes français, trouve ici son explication.

Originellement, le parti de classe n’avait pas été créé pour s’intégrer dans une démocratie parlementaire mais pour préparer et accomplir la révolution prolétarienne.

(p. 150)

Une fois le socialisme réalisé, il sera temps d’institutionnaliser le nouveau régime, dont le socle est à chercher dans le socialisme et non dans une mutation institutionnelle, quelle qu’elle soit.

Les socialistes français sont autant légataires de l’héritage jacobin que du saint-simonisme. Au premier, ils empruntent le soupçon à l’égard du système représentatif toujours susceptible de trahir le peuple et de capter durablement sa souveraineté. On songe ici aux débats relatifs au mandat impératif et à la fréquence du contrôle électoral des élus durant la Révolution. Du second, ils adoptent l’idée selon laquelle la politique – entendue comme pratique des institutions – est appelée à être abandonnée au profit d’une véritable science de l’organisation sociale. Le combat politique, ainsi que les institutions qui le régulent, n’a en effet de sens que dans une société mal ordonnée. Une fois celle-ci organisée à l’aide d’une véritable science du social, il sera possible de la purger de ses contradictions et de se passer des luttes politiques.

L’histoire politique française nous offre donc le spectacle d’un parcours paradoxal, celui d’hommes originairement indifférents ou méfiants à l’égard des institutions devenant au fil du temps acteurs pleinement intégrés au jeu institutionnel. Gérard Grunberg retrace pas à pas les mises au point conceptuelles auxquelles les urgences de l’histoire et les circonstances politiciennes ont obligé les socialistes français. L’intégration progressive au jeu institutionnel se joue en deux grandes phases : une acceptation graduelle du parlementarisme puis un consentement à la dimension personnelle du pouvoir. L’intégration des socialistes au jeu parlementaire a pu se faire lorsqu’ils parvinrent à surmonter l’ambiguïté des relations entre un parti révolutionnaire et les modalités d’accès au pouvoir institutionnellement installées et reconnues. Que faire lorsque le cartel des gauches auquel on appartient se retrouve majoritaire à l’Assemblée ? Participer au gouvernement ou se contenter de le soutenir en refusant sa participation ?

Aux deux élections de 1924 et 1932, le cartel des gauches auquel appartenait la Sfio du point de vue des alliances électorales obtenait la majorité à l’Assemblée. La question centrale de la participation au pouvoir était désormais clairement posée. Or, par deux fois, les socialistes refusèrent de participer au gouvernement dirigé par le parti radical tout en acceptant de le soutenir.

(p. 145)

L’ambiguïté de cette position est incarnée et formulée par la distinction opérée par Blum entre conquête et exercice du pouvoir, celle-là « étant la prise totale du pouvoir politique, prélude à la révolution » (p. 145), celui-ci « étant la direction du gouvernement après une victoire électorale dans le cadre des institutions existantes » (p. 145). Une telle distinction trouvait son fondement dans l’impossibilité de voir l’exercice du pouvoir se muer en conquête du pouvoir. Que faire du pouvoir lorsqu’il vous échoit par l’intermédiaire de procédures institutionnelles que vous jugez complices d’un établissement social, d’un système politique que vous récusez ?

La chute de la IVe République et l’avènement du général de Gaulle mettront un terme aux hésitations et aux ambiguïtés. « La marche au pouvoir de François Mitterrand » (p. 255) coïncidera avec « l’affirmation des principes de la démocratie libérale et l’acceptation de l’essentiel du cadre » (p. 255) constitutionnel de 1958. Conquête et exercice du pouvoir ne seront désormais plus opposés. L’ambition d’être majoritaire est clairement assumée. « Je souhaite que ce parti prenne le pouvoir » (p. 255), affirme F. Mitterrand. Substituer la conquête électorale à la prise totale du pouvoir équivaut à user des institutions telles qu’elles sont. Elles ne sont certes pas totalement satisfaisantes, mais il s’agit de profiter des ressources qu’elles peuvent offrir en vue d’accéder aux affaires. En 1972, le programme de gouvernement du parti socialiste marque un net infléchissement en mettant fin aux ambiguïtés relatives à la conquête et à l’exercice du pouvoir :

Le parti socialiste déclare solennellement qu’il ne trouvera pas ailleurs que dans le suffrage universel le fondement de son pouvoir et qu’il ne participera à aucune coalition politique qui ne prendrait pas l’engagement de quitter le pouvoir si les partis de la coalition étaient désavoués par le corps électoral.

(cité p. 256)

Propos capital qui a valeur de mise au point, puisqu’il précise la position du parti à l’égard des moyens d’accéder au pouvoir : le suffrage universel et le fait majoritaire. Il n’est donc plus question d’exercer un pouvoir issu d’une procédure institutionnelle que l’on désavoue parce qu’elle ne touche pas à l’essentiel : la modification du régime économique. De même, cette claire acceptation de l’alternance est lourde de signification pour un parti qui s’était déclaré révolutionnaire. Pour qui se propose d’accomplir la révolution, l’accession au pouvoir doit être l’occasion de mettre un terme à un ordre des choses récusé. Accomplir la révolution, c’est opérer un dépassement permettant de ne plus revenir à l’ordre ancien. Accepter le principe de l’alternance est sur ce point lourd de conséquences. C’est à la fois admettre le cadre institutionnel comme mode de résolution ultime des luttes politiques et reconnaître la possibilité d’un retour – si l’on devient minoritaire – à ce que l’on souhaitait abolir.

À cette première métamorphose, il convient d’ajouter la progressive acceptation d’une personnalisation de l’action politique. Malgré de nombreuses réticences, l’élection du chef de l’État au suffrage universel, originairement appréhendée comme consolidation du pouvoir personnel, finira par être non seulement intégrée mais encore, modifiera profondément un parti qui désormais, par l’intermédiaire de primaires ouvertes, accepte et consacre la présidentialisation – donc la personnalisation – du politique ainsi que les principes d’une démocratie d’opinion.

Ainsi que le souligne Gérard Grunberg,

le parti socialiste français, ironie de l’histoire, a joué un rôle central dans deux types de régimes représentatifs qu’initialement il a rejeté l’un et l’autre.

(p. 350)

Qu’il s’agisse du parlementarisme des origines ou du parlementarisme rationalisé de la Ve République, ce parti initialement dépourvu de doctrine constitutionnelle propre a pu gouverner dans le cadre d’institutions qu’il récusait. Un tel phénomène conduit à tirer trois conclusions : premièrement, il n’est pas nécessaire de posséder une vision précise et pleinement achevée des institutions pour accéder au pouvoir et gouverner ; deuxièmement, la capacité d’adaptation de l’appareil socialiste français est constitutive de son histoire ; enfin, le régime représentatif recèle une grande puissance intégratrice, capable d’absorber les structures partisanes jusqu’à en modifier le fonctionnement.

Emeric Travers

Antoine Prost. Du changement dans l’école. Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours. Paris, Le Seuil, 2013, 385 p., 21 €

L’École change. Elle passe pour impossible à réformer. Pourtant, les changements qui y sont intervenus depuis Jules Ferry jusqu’à aujourd’hui ne sont pas minces. Certains trouvent leur origine dans la volonté politique pure (loi Debré de 1959 créant des contrats entre l’État et les établissements scolaires privés) ; d’autres ont été nécessaires du fait de l’évolution de la société et de l’économie (l’entrée dans les Trente Glorieuses imposa d’élever le niveau de qualification de la population) ; d’autres, enfin, se sont faits sans bruit, presque naturellement. C’est le cas, par exemple, de la mixité scolaire : l’école primaire, qui séparait les sexes mais mélangeait les âges avec, souvent, sa classe unique, devint mixte tout en séparant les âges au début des années 1960, sous l’effet d’une urbanisation rapide qui amena à fermer des classes dans les campagnes et à ouvrir des groupes scolaires dans les banlieues. De là naquit, sans le dire vraiment, l’équivalence entre classe et tranche d’âge.

Ce sont ces changements que l’historien de l’éducation Antoine Prost se propose d’éclairer dans son ouvrage. Poser la question de l’école et des difficultés auxquelles elle se trouve confrontée, c’est, pour lui, poser une question politique. Or il est difficile d’y répondre sans prendre le temps de regarder le chemin parcouru afin de comprendre pourquoi et comment nous en sommes arrivés au système éducatif actuel. Ce livre permet de revenir sur la genèse de plusieurs réformes, en examinant ce qui a contribué à en faire des réussites ou des échecs : Jean Zay, le plan Langevin-Wallon, la loi Debré, la période gaullienne, la réforme de l’Université par Edgar Faure, Alain Savary, les baccalauréats professionnels, les Iufm, le rapport Thélot. Il s’agit davantage d’études de cas très précises et documentées que d’une histoire de l’éducation (toutes les évolutions du système éducatif ne sont pas abordées). Nous plongeons ainsi dans la genèse de chaque réforme et comprenons mieux leur raison d’être, les obstacles qu’elles ont rencontrés, les atouts dont elles bénéficiaient, bref, leur parcours jusqu’à leur conclusion : mise en œuvre ou abandon.

Le dernier chapitre de l’ouvrage est, à ce titre, instructif. L’auteur quitte le récit historique pour se livrer à une analyse de la mécanique du changement. Ce dernier peut, on l’a vu, advenir sans être porté par une réforme. Antoine Prost prend le parti de définir une réforme comme « un changement important et voulu par les autorités responsables », sans préjuger de son bien-fondé. Il examine ensuite le rôle des différents acteurs : les mouvements pédagogiques, les politiques, l’administration (ce singulier cache, en fait, une pluralité d’acteurs qui n’ont pas tous forcément un avis unanime sur la question ni une envie partagée d’aller dans le sens de la réforme souhaitée), enfin les commissions de réflexion. Il poursuit en traitant de la réception de la réforme : l’opinion des syndicats de l’éducation (qui sont là pour défendre les intérêts de leurs adhérents), celle des enseignants (qui se fonde sur la conception qu’ils ont de leur métier et, donc, sur l’impact que la réforme aura sur lui) et l’opinion publique (communication externe délicate puisque les sujets sont souvent techniques et que la presse les simplifie à outrance, livrant ainsi le débat au sensationnel ou à l’idéologie).

À la fin du livre, le parcours de l’index des textes législatifs et réglementaires fournira au lecteur un panorama politique des réformes de 1833 à 2010 et de la nature des textes qui les ont portées. Antoine Prost se concentre sur la période allant de 1936 à nos jours, après avoir mis en relation les principaux changements intervenus depuis Napoléon Ier dans un chapitre de mise en perspective. Le lecteur trouvera une phrase qui peut surprendre :

Pour l’essentiel, au début des années 1930, le projet de réforme est défini : unification du primaire, suivie d’un tronc commun à partir duquel divergent trois filières. La discussion porte sur la durée et les modalités de ce tronc commun. Elle dure une trentaine d’années.

La réforme des baccalauréats professionnels en 1985 achèvera ce processus.

On comprend mieux combien l’héritage historique a pesé et pèse encore sur notre système éducatif. Deux graphiques (p. 118-119) nous montrent bien comment nous sommes passés d’un système très morcelé à un système plus unifié. La notion de premier degré, au sens d’un tout, est, en fait, relativement récente (les années 1960) et s’imposa d’autant mieux que les études se poursuivaient désormais via le collège. De même, la place du collège dans notre système a beaucoup évolué. Traditionnellement uni au lycée, il est peut-être en train de se rapprocher de l’école. En effet, le rapport de la commission sur l’avenir de l’école présidée par Claude Thélot de 2003 à 2004 avait placé au centre de la réflexion la notion de socle commun et envisagé l’école obligatoire comme un tout, à savoir une continuité école-collège, certains allant même jusqu’à parler d’une « école du socle ». La toute récente réforme des cycles d’enseignement du primaire vient d’ailleurs d’inclure la classe de sixième dans le dernier cycle de l’école primaire, insistant bien de la sorte sur cette idée de continuité. De même, émerge doucement un autre continuum : bac moins trois/bac plus trois.

Le livre d’Antoine Prost nous permet de revenir sur les évolutions lentes et profondes de notre système éducatif. Il éclaire d’un autre jour les débats actuels. Par exemple, les instructions de Jean Zay, en 1936, plaçaient déjà l’élève au centre des préoccupations scolaires et éducatives. Léon Bourgeois, en 1890, plaidait pour le travail des professeurs en équipe. Citons encore le rapport Legrand sur la rénovation du collège, en 1983, qui semble étonnamment d’actualité : mettre en place des groupes de niveaux en français, mathématiques et langues vivantes ; aménager le collège comme un lieu de vie ; réfléchir à la place des enseignements artistiques, technologiques et sportifs ; mettre en place un tutorat (suivi d’une dizaine d’élèves par un professeur) ; modifier les obligations de service des professeurs (seize heures en classe, trois heures de concertation et trois heures de tutorat).

Tout au long de l’évocation de ces différentes réformes, plusieurs difficultés se maintiennent et sont plus ou moins prégnantes : la pédagogie, l’échec scolaire, l’orientation-sélection et la formation des enseignants. La pédagogie, c’est la manière d’enseigner, le cœur du métier et de ce qui se passe en classe. Or de ce côté-là, force est de constater que cette réforme, pour l’essentiel, reste à faire : changer les structures ou l’architecture du système ne modifie pas nécessairement les pratiques pédagogiques. Avec la prolongation de la scolarité obligatoire et la massification du secondaire, difficile d’enseigner comme on le faisait autrefois à une élite sélectionnée pour cela. La question de l’échec scolaire apparut cruellement et devint d’autant plus sensible qu’elle se voyait. Or on constatera que tout renouveau pédagogique s’est invariablement heurté, quelle que soit l’époque, à la querelle de la baisse du niveau et à la sauvegarde de la tradition. Aujourd’hui, alors que plusieurs études font état de la baisse du niveau des jeunes Français, l’opinion ne s’en émeut guère tandis qu’auparavant, la querelle était vive, voire idéologique, au sujet d’une baisse qui, pour Antoine Prost, n’était pas franchement ni objectivement avérée.

La formation des enseignants est directement liée à la pédagogie. L’auteur revient sur l’histoire des instituts universitaires de formation des maîtres, les fameux Iufm, maintes fois décriés. Il souligne quelques points méconnus ou négligés : ce fut la première tentative sérieuse pour donner aux professeurs du secondaire une formation professionnelle, en unifiant les différents organismes de formation qui existaient jusqu’alors. Mais, d’une certaine façon, s’interroge l’auteur, déclarer la formation des enseignants nécessaire n’était-ce pas porter atteinte à l’identité des professeurs qui se vivent comme des membres d’un corps savant ? Toutes les tentatives d’épreuves professionnelles dans le recrutement des futurs professeurs ont échoué depuis celles du certificat d’aptitude à l’enseignement des collèges (Caec) en 1942. Le recrutement des enseignants se fait essentiellement sur des épreuves académiques.

L’espace possible pour une réforme de l’éducation est assez limité, souligne Antoine Prost dans sa conclusion : à un bout de cet espace, elle sera interprétée comme une tentative d’adapter l’École à la société néolibérale ; à l’autre bout, elle sera perçue comme une tentative de maintenir, voire de restaurer, la tradition pour la tradition. Cependant, l’aggravation possible de la crise de l’École, la détérioration de ses résultats et le contexte de déficit public imposeront peut-être des réformes plus radicales et douloureuses que celles évoquées dans ce livre. Antoine Prost fait néanmoins le pari de l’optimisme : peu à peu se définit une façon d’enseigner autrement, parce que les professeurs ont une certaine foi en leur métier et sont conscients des exigences qui ne pourront peut-être pas se maintenir en l’état, mais qui demeureront au travers de pratiques qui auront évolué. Enfin, et ce livre nous le rappelle, le jugement sur une réforme dépend beaucoup du moment où il est porté : le temps en est, d’ailleurs, certainement, le meilleur juge.

Jean-Christophe Garde

Denis Meuret. Pour une école qui aime le monde. Les leçons d’une comparaison France-Québec (1960-2012). Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 208 p., 16 €

Faisons un rêve : celui d’une école où les élèves apprendraient mieux, où ils pourraient acquérir, au même rythme, des compétences pour agir dans le monde et des connaissances pour le comprendre, où l’apprentissage serait moins angoissé et les inégalités plus faibles, où les enseignants seraient plus satisfaits de leur métier, développant les aspects transdisciplinaires du savoir, participant à des activités extrascolaires, s’estimant comptables de leurs résultats devant les familles. Bref, une école qui ferait aimer le monde plutôt qu’elle n’aurait peur d’y perdre son âme en se soumettant aux valeurs de la société, cette peur qui la conduit à utiliser une forme négative d’orientation pour se débarrasser de tous les élèves qui ne satisfont pas à sa haute exigence et ne garder que ceux qui pourront la dominer en son nom, celui des grandes écoles qui constituent son seul vrai horizon.

Ce rêve, Denis Meuret nous dit l’avoir vu devenir réalité au Québec. Un pays où, pourtant, l’école restait en retard sur la nôtre jusqu’aux années 1960, tant l’emprise religieuse en faisait un monde à part, avec un uniforme imposé pour les filles et une surveillance étroite des comportements. La transformation du modèle scolaire s’y est faite à partir du travail d’une commission formée en 1961 et qui va visiter un grand nombre de systèmes étrangers avant de remettre, entre 1963 et 1966, trois gros volumes d’analyses et de recommandations. La rupture avec le monde religieux n’est pas totale puisque ce rapport reçoit le nom d’une personnalité religieuse, Mgr Parent, vice-recteur de l’université Laval. Mais il se veut surtout porteur d’un « nouvel humanisme » prenant en compte les transformations en cours de la société (urbanisation, égalité des genres, importance de l’immigration, etc.) pour formuler un idéal de la modernité dont l’école constituerait la condition de réalisation. L’importance prise par l’économie n’y est pas vécue comme une menace pour les valeurs de l’école mais plutôt comme une chance pour estomper ses travers.

Ainsi l’importance des activités tertiaires permet de réduire sensiblement la séparation entre formation générale et formation professionnelle, pour rapprocher les qualités acquises à l’école de celles requises par la production. Bien sûr, l’importance prise par la consommation, la publicité, les médias constitue un risque pour ce nouvel humanisme. Mais la maîtrise de ce danger reste à la portée de l’école :

L’homme moderne doit mettre à son profit ce qui pourrait devenir l’instrument de son asservissement.

Par son ton, autant que par les pratiques qu’il institue, ce rapport Parent inaugure un modèle politique d’éducation qui apprend aux élèves à aimer assez le monde pour que chacun, bon ou moins bon, y trouve sa place, sans trop alimenter le dépit ou la suffisance.

En France, nous avons bien eu un équivalent de ce rapport Parent avec celui issu du colloque d’Amiens qui s’est tenu en mars 1968 et qui se donnait le même objectif d’amener l’école à prendre en compte les effets de la modernité et les besoins de changement qui en résultaient. Mais la comparaison entre les deux textes fait apparaître une sensible différence de ton. Le rapport du colloque d’Amiens prend bien acte des mutations de l’école appelées par la modernité ; mais en fournissant moins un idéal de la modernité qu’en se souciant de préserver, dans les valeurs de l’école, un idéal menacé par la modernité. L’école doit d’autant plus doter les individus de qualités fortes que celles-ci ne pourront que décliner ensuite sous l’influence délétère de l’économie.

Non que ce rapport n’ait fourni des propositions d’ouverture et d’appropriation du monde par l’école, comme les activités dites d’éveil. Mais comme ces propositions ne sont pas étayées sur une nouvelle vision d’ensemble du rapport école/société, leur application ne dure pas longtemps, vite balayée par la résistance du corps enseignant. « Touche pas à ma classe » constitue la réponse du maître à toute tentative de réforme qui donnerait à penser que l’élève peut apprendre du monde plus que de lui, qu’il ne serait que l’initiateur à celui-ci. Et cela nous donne un corps enseignant rejeté par une société qui a d’autres valeurs que les siennes et qui se réfugie dans le statut intouchable que lui confère notre modèle éducatif.

Venant après celle que Denis Meuret avait conduite entre l’école américaine et l’école française17, cette comparaison France/Québec introduit une nouvelle touche en la matière : non plus seulement les modèles pédagogiques, mais la façon dont ceux-ci s’inscrivent dans des politiques de société, dans une manière de disposer les membres d’une société à l’égard du monde où ils vivent. Et comment le maintien d’une vision durkheimienne de la société dans laquelle s’inscrit notre école perdant en pertinence se traduit par une ségrégation qui s’accroît entre quelques établissements d’élite et les autres.

Jacques Donzelot

Valentine Zuber. Le Culte des droits de l’homme. Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2014, 416p., 26 €

« La France, patrie des droits de l’homme », éternelle litanie du discours politique. Mais que signifient, en fin de compte, ces mots tellement entendus qu’ils semblent usés par une réalité qui ne leur correspond pas toujours, ou bien qu’ils ne provoquent plus qu’un petit tressaillement instinctif, une émotion fugace dont on ne parvient pas à déterminer la source ?

Dans cet ouvrage, Valentine Zuber prend ces mots au sens propre, et mène une entreprise de démythification de l’histoire des droits de l’homme en France, en particulier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (Ddhc) dite de 1789 (elle ne fut ratifiée qu’en 1791). Démythification ne signifie pas dévalorisation : il s’agit bien ici de considérer la Déclaration comme un objet d’études plutôt que comme un texte sacré. L’auteur s’attache donc à retracer la genèse de la Ddhc, les critiques dont elle a fait l’objet, son rôle symbolique et juridique dans les régimes politiques successifs qu’a connus la France, la manière dont elle a été enseignée et son actualité.

Le livre éclaire plusieurs paradoxes liés à la Ddhc et à son rôle dans la constitution de l’identité politique française. Le premier, et non des moindres, est que la Déclaration est un document inachevé, qui a pourtant très vite été coulé dans le marbre de la geste révolutionnaire. Valentine Zuber retrace les différentes étapes de sa rédaction, ainsi que ses différentes versions, dépassant ainsi la vision presque prophétique d’une déclaration rédigée en une semaine, du 20 au 26 août 1789. En 1791, au moment de la ratification de la constitution, « la Ddhc, qui aurait dû être complétée à cette occasion, reste finalement inchangée » (p. 29), car l’on estime qu’elle a déjà acquis une valeur symbolique telle que son texte ne saurait être altéré. Il ne l’est pas même lorsque la République remplace la monarchie constitutionnelle en 1792 ; on préférera alors rédiger une nouvelle déclaration des droits plutôt que de transformer celle de 1789. La Déclaration acquiert ainsi une dimension presque sacramentelle ; elle est d’ailleurs délibérément représentée comme la Bible de la Révolution. La gravure la plus connue qui la figure, attribuée à Le Barbier, rappelle l’iconographie des tables de la loi mosaïque, et très tôt la Ddhc devient « le nouvel évangile [d’une] religion civile » (p. 138).

Car c’est là le second paradoxe, celui d’un texte qui, dans la manière dont nous le percevons aujourd’hui, s’identifie avec la République (alors même qu’il fut adopté sous la monarchie) et avec une forme de séparation de l’Église et de l’État (qui n’était pas formulée en ces termes), mais qui pourtant revêt dès l’origine un caractère sacré et représente même le fondement d’une nouvelle religion civique. Valentine Zuber détaille en effet aussi bien les tentatives, au xviiie siècle, de mise en place d’une religion de la « Raison » ou de l’« Être suprême » que le développement du « credo républicain » fondé sur la Ddhc. Celui-ci se manifeste par la volonté répétée de faire afficher la Déclaration dans tous les lieux publics de France, par sa patrimonialisation, d’abord nationale, puis mondiale (la Ddhc est inscrite en 2003 au registre « Mémoire du monde » de l’Unesco) et également par l’enseignement de son texte et de ses principes dans les écoles de France. Dès le xviiie siècle, on produit des brochures et des ouvrages destinés à l’explication et à la diffusion du texte de la Ddhc, véritables « catéchismes républicains » (p. 230), premiers vecteurs d’une réforme de l’éducation qui ne sera formalisée que quelques années plus tard.

Le rôle éducatif de la Ddhc se poursuit, en particulier pendant la IIIe République. L’instruction civique et morale connaît ensuite un nouveau souffle après la Seconde Guerre mondiale, pour être remise en question dans les années 1960. Depuis une trentaine d’années cependant, on assiste à une volonté renouvelée de la part de l’État, face aux défis posés par la mondialisation et le métissage de la population, de renforcer l’enseignement de la citoyenneté et de la morale à l’école, manifestée récemment par le désir de Vincent Peillon d’introduire des cours de « morale laïque ». Cependant, Valentine Zuber fait remarquer que ce volontarisme politique a souvent du mal à se traduire concrètement dans la pratique pédagogique, que les textes officiels demeurent souvent assez flous concernant le contenu de cette « morale universelle » qu’il faudrait enseigner, et que malgré des progrès au cours des dernières années, on reste dans un modèle assez classique, dans lequel l’État, par l’entremise des professeurs, veut inculquer des valeurs aux élèves « en faisant de la République la seule source de la morale légitime » (p.297). Cette attitude, bien qu’elle ne soit plus aussi rigide que sous la IIIe République et qu’elle fasse plus de place au respect de soi, des différences et du pluralisme culturel, peut cependant se révéler inefficace – les principes à enseigner étant souvent flous et l’école française demeurant centrée sur l’enseignement des savoirs, les enseignants peuvent avoir tendance à utiliser les heures d’instruction civique pour rattraper leur retard dans d’autres programmes – et faire naître des crispations, aussi bien vis-à-vis des élèves que de leurs parents.

La dernière question que pose l’ouvrage est en effet celle de l’actualité des droits de l’homme aujourd’hui. V. Zuber souligne le triomphe des droits de l’homme sur le plan juridique, aussi bien au niveau national (avec l’entrée de la Ddhc dans le droit positif et la mise en place en 2008 de la question prioritaire de constitutionnalité) qu’international (la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 étant reconnue comme le fondement du droit international relatif aux droits de l’homme). Mais cette consécration peut aussi comporter un risque, celui d’une défense de ces droits sur le plan strictement moral et juridique, d’une interprétation libérale qui en évacue la dimension politique :

Si l’ouvrage de V. Zuber livre un précieux panorama historique de la genèse et de la postérité de la Ddhc, on pourra regretter que, dans cette dernière partie plus théorique, elle ne s’appuie pas davantage sur les grands débats qui ont agité la philosophie politique autour de la question des droits de l’homme à la fin des années 1970 et au début des années 1980, débats portés notamment par Claude Lefort et Marcel Gauchet.

Alice Béja

José Ortega y Gasset. Misère et splendeur de la traduction. Paris, Les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2013, 120 p., 17 e

Cette traduction, édition bilingue, du court ouvrage de l’essayiste et philosophe espagnol, José Ortega y Gasset (1883-1955), Misère et splendeur de la traduction, ouvre avec bonheur la collection « Traductologiques ». Encadré d’une préface de François Géal, qui a assuré la direction de la traduction française, et d’une longue postface de Jean-Yves Masson, qui en éclaire avec ambition les enjeux linguistiques et philosophiques, cet essai, rédigé par son auteur lors de son exil en France, vers 1937, vient à point nommé rappeler aux Européens que nous sommes combien la traduction est constitutive du socle des cultures européennes ; mais aussi, la traduction touchant à l’essence même de l’« extraordinaire phénomène du langage », combien « libérer les hommes de Babel » rencontre de difficultés et de naïves illusions ; c’est d’ailleurs cette face bifrons de la traduction que prend en charge le titre de l’essai, qui parodie, en un chiasme malicieux, celui du roman de Balzac : Splendeurs et misères des courtisanes.

Le lecteur est d’abord séduit par l’allure de libre causerie que revêt ce récit à la première personne d’une « réunion » ponctuée d’échanges aussi peu académiques que possible, et pour autant érudits, entre professeurs du Collège de France et intellectuels divers autour des problèmes de la traduction. Le narrateur assure par d’habiles manœuvres dilatoires, un tempo, voire un suspens intellectuel à ces échanges. Il enregistre les prises de parole, souligne, entre humour et provocation, ses propres digressions, les silences réprobateurs ou consternés, comme celui qui accueille et clôt sa première intervention – clausule également du premier chapitre, « Misère » – d’où il s’avère que la traduction est proprement mission impossible : son « flou littéraire permanent » se faisant l’écho de l’inadéquation obligée entres les styles linguistiques, propres à la « forme interne » de chaque langue. Chaque paradoxe, souligné par le libellé mystérieux des chapitres ii, iii et iv – « Les deux utopismes », « De la parole et du silence », « Nous ne parlons pas sérieusement » –, fait rebondir l’« agile contredanse » d’un dialogue qui multiplie les marques d’oralité, empruntant manifestement à la démarche socratique sa stimulante dramaturgie intellectuelle.

C’est seulement dans le dernier chapitre, « Splendeur », que la traduction reçoit définitivement ses lettres de noblesse, comme une discipline sui generis dont le beau souci n’est surtout pas de se vouloir « un double de l’original » mais « un chemin vers l’œuvre ». Ultime et fécond paradoxe, cette « épreuve de l’étranger », pour reprendre le titre de l’essai d’Antoine Berman18, assure à la langue cible, celle du traducteur, l’enrichissement d’avoir « poussé ses possibilités jusqu’aux limites de l’intelligible ». C’est ainsi que l’essayiste rend hommage à la traductrice allemande de ses œuvres qui a su en quelque sorte « espagnoliser » sa traduction en « forçant à l’extrême la tolérance grammaticale de la langue allemande ». On aura reconnu dans cette théorie de la traduction ce que l’écrivain espagnol doit à sa formation dans les universités allemandes, à sa lecture de Humboldt, Goethe, Schleiermacher, qu’il cite tour à tour, à cette École allemande qui a été la première à accorder une importance capitale à l’« archéologie de la traduction ». L’étonnant chapitre « De la parole et du silence » – George Steiner lui rend d’ailleurs hommage dans son Après Babel19 – souligne combien la parole se compose de silence, mieux, combien « parler c’est – davantage encore que dire – renoncer à dire », renoncer à l’illusion que la parole pourrait « exprimer toute notre pensée ». D’où le magnifique défi de la traduction, qui consiste dans « la révélation des secrets mutuels que les peuples et les époques gardent réciproquement ».

Cette visée goethéenne, universaliste de la traduction, « audacieuse réunion de l’Humanité », s’accommode fort bien de l’ambitieux programme humaniste de la traduction des Grecs et des Romains, « le plus important pour l’éducation de l’homme occidental ». L’essayiste insiste à juste titre sur la nécessité de retraduire les classiques en évitant l’anachronisme d’en faire nos contemporains, en en faisant « sonner », au contraire, « leur caractère exotique et distant » (anticipant sur ce qui est en train de devenir la nouvelle doxa d’un rapport anthropologique à l’antique : « l’écart »). Mais cette féconde attention à l’essence historique d’une transmission dynamique et renouvelée voisine avec quelques propos dont la naïveté laisse perplexe : comme celui qui consiste finalement, sous le prétexte de la distance temporelle qui les sépare des Modernes, à réduire les Anciens à une collection d’« erreurs », même si éclairantes ! C’est pousser loin l’exigence de décentrement… Même conclusion incertaine tirée de la féconde question : « Quelle est la part du vivant et du mort dans la langue ? » S’il est légitime de souligner que « nos langues sont des instruments anachroniques », gardant la trace de façons de parler qui ne correspondent plus aux « cadres mentaux » qui leur ont donné naissance, comment ignorer que c’est justement dans cette verticalité qu’une langue de culture et sa littérature puisent leur richesse et que s’il y a un domaine où « le mort saisit le vif », c’est bien celui de la langue !

Sans doute, l’allure « à sauts et à gambades » de l’essai est rétive à toute définition dogmatique ; mais en faisant de la traduction une expérience du rapport de l’homme aux mystères du langage, Misère et splendeur de la invite à une réflexion qui met en garde contre la tentation – française, semble insinuer malicieusement l’essayiste – d’une philosophie frileuse, ethnocentriste, de la traduction, fût-elle une belle infidèle… Et si traduire, c’est « sortir de notre langue pour aller vers celle des autres, et non l’inverse », cette traduction française – la première – de l’essai d’Ortega y Gasset, tout en rappelant combien la langue est chose « vivante », a aussi le mérite de mettre en lumière le triste paradoxe de la quasi-disparition, au sein de l’école, de l’exercice de la traduction, discipline précieuse pour se familiariser, entre distance et proximité, avec le site de l’autre.

Cécilia Suzzoni

Brèves

Yves Michaud. Narcisse et ses avatars. Paris, Grasset, 2014, 210 p., 17 €

Depuis l’Art à l’état gazeux, où Yves Michaud anticipait le triomphe de l’esthétique, ce lecteur de Locke, de Hume et de Wittgenstein poursuit son enquête au long cours sur les mœurs contemporaines dont son récent article sur le nihilisme soft et gris est une étape (Esprit, mars-avril 2014). Mais Narcisse et ses avatars marque une avancée en raison même du choix d’épouser la forme de l’abécédaire. Et cela pour plusieurs raisons : d’une part, elle « permet d’éviter le traitement théorique – étymologiquement une théorie est une procession – et l’impression illusoire d’une vue systématique », ce que renforcent « les limitations de l’ordre lexical qui permettent d’éviter le décousu de l’aphorisme et de garder une cohérence » ; d’autre part, Michaud, toujours iconoclaste, propose un glissement des mots, un nouveau mot remplaçant automatiquement un précédent dans l’abécédaire (par exemple : Avatar remplace Identité, Black remplace Argent, Com remplace Espace public, Design remplace Art, Quantifier remplace Réflexion, Xénophobe remplace Communauté, Youtube remplace Culture, etc.). Reste que le travail descriptif de Michaud, qui ne veut pas céder à ce qu’il appelle la « dégoulinade éthique », ne veut en aucun cas se risquer à une interprétation de l’époque que tous ces glissements éclairent fort bien. Pourtant, le livre polémique qu’il a publié en son temps contre Chirac (Chirac dans le texte, 2004) ne laissait-il pas entendre que l’affaiblissement de la vie politique n’était pas sans consonances avec l’esprit de l’époque ? Alors même que l’abstention a atteint des scores inégalés aux dernières élections municipales, comment ne pas faire le lien entre les mœurs et le retrait du politique dans l’opinion ? Bref, pourquoi Michaud ne met-il pas en rapport sa réflexion au long cours sur la violence et ses descriptions d’une planète en voie de gazéification ? Il ne fait aucun doute qu’il a son mot à dire…

O. M.

Sylvie Taussig (sous la dir. de). Charles Taylor. Religion et sécularisation. Paris, Cnrs Éditions, 2014, 288 p., 25 €

Alors que l’on vante spontanément les vertus de l’hypertexte, il n’est pas inutile de rappeler que l’on ne devient pas un auteur de référence par hasard, et que tout le monde ne fait pas de la réunion de ses textes une œuvre. Aujourd’hui, les grandes figures de référence étant plutôt rares et la planète philosophique étant dominée par la pensée analytique et les sciences cognitives, le travail au long cours de Charles Taylor mérite particulièrement l’attention. Ce dont ont témoigné la publication de l’Âge séculier en 2007 et la remise du prix Ricœur à Charles Taylor en 2013. Dans ce contexte, cet ouvrage collectif issu d’un colloque permet de prendre en considération la pluralité des dimensions propres à l’œuvre de Taylor, mais aussi d’en resserrer l’approche autour du thème de la sécularisation à l’échelle mondiale. Loin de se satisfaire du modèle de la laïcité à la française (voir l’article décapant et éclairant d’Olivier Roy), ce livre se penche sur la diversité des métamorphoses de la religion. Ce qui ne revient pas à en assigner la fin (voir les contributions d’Émile Poulat, Jean-Louis Schlegel, Marcel Gauchet, Jack Goody, Heinz Wissmann…). Un entretien avec Charles Taylor sera publié prochainement dans Esprit.

O. M.

Jean Douchet. L’Homme cinéma. Paris, Éditions Écriture, 2014, 324 p., 20, 99€

Dans la galaxie des Cahiers du cinéma, revue créée en 1951 par Jacques Doniol-Valcroze et André Bazin (le légendaire critique de cinéma d’Esprit des années d’après-guerre venu de l’éducation populaire), Jean Douchet est une figure demeurée discrète. Celui qui a animé un temps avec Éric Rohmer (auquel vient d’être consacrée une biographie sur laquelle nous reviendrons) la rédaction des Cahiers, avant d’être mis dehors en février 1965 par un putsch de Jacques Rivette assisté de Truffaut, est un « homme cinéma » qui détonne sensiblement de la bande de la Nouvelle Vague. Partisan très épicurien de « l’art d’aimer » (titre de l’un de ses ouvrages qui est aussi un traité de cinéma), Douchet défend à sa manière une « politique des auteurs » tout en se méfiant de « la politique » quand elle est appliquée aux auteurs (les pages sur Rivette – qualifié de « modestement orgueilleux » et de « sectaire » – et sur la période « Mao » des Cahiers sont claires et nettes : pas de politique car le dogmatisme n’est jamais loin). Dans cette optique, il cherche à valoriser le mouvement filmique et la mise en scène plutôt que le scénario, comme c’était le cas du cinéma dit de qualité française. Mais il se démarque de la défense habituelle par les Cahiers du trio Hawks/Walsh/Hitchcock et privilégie parallèlement la comédie musicale et des metteurs en scène comme V. Minnelli, J. Mankiewicz ou G. Cukor. On comprend mieux la posture libre, indépendante et originale de Douchet en rappelant, ce qu’il évoque fort bien dans le livre, qu’il est un homme de l’oralité, un permanent des ciné-clubs et qu’il continue aujourd’hui, lui qui est né en 1929, à parler des films « en scène », « en classe », après que le mot « fin » est apparu sur l’écran (ce qui doit exclure les séries !). En ce sens, cet « homme cinéma » qui évoque ici des amitiés souvent issues de la Nouvelle Vague (Maurice Ronet, le comédien et metteur en scène d’un Bartleby méconnu…) ou des années Cahiers (Serge Daney, Barbet Schroeder) était fait pour ce beau livre entretien. Conduit avec élégance par Joël Magny, celui-ci se conclut par un commentaire de plusieurs films où Douchet exerce son art d’aimer et de regarder : des films de Renoir, Mizoguchi, Lang, Ford, Dreyer, Godard…

O. M.

Charles Coutel. Petite vie de Charles Péguy. Préface de Claire Daudin. Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Petite vie », 2013, 167 p., 10 e

Année de commémoration de la mort de l’écrivain, 2014 devrait être celle d’une (re)découverte et d’une prise de conscience. En effet, si l’on se fie au rythme soutenu des colloques et publications annoncés sur le site officiel consacré à l’écrivain, dont la réédition des Œuvres poétiques complètes dans La Pléiade est prévue pour l’automne, l’intense « actualité Péguy » devrait surtout permettre de mieux appréhender l’actualité de Péguy. L’ouvrage de Charles Coutel s’inscrit dans cette perspective en proposant de relire l’ensemble de l’œuvre du « poète philosophe » à partir de l’idée de « petite vie ». Or le pari herméneutique semble risqué puisqu’il s’agit d’une notion tardive (1911) et apparue en pleine polémique avec Fernand Laudet qui attaque le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc avec des arguments obtus. En situation critique, Péguy défend alors la subordination de la vie publique aux « petites vertus » de la vie privée et invente ainsi la « petite vie ». Cette éthique rigoureuse, axée sur la « fidélité à soi-même », dont Jeanne d’Arc est le modèle, s’enracine dans les apprentissages déterminants de l’enfance, et s’avère intrinsèquement subversive. La « petite vie » inspire la « mystique » péguyste, comme Charles Coutel s’attache à le montrer : Péguy est ainsi un « catholique anticlérical » et, en politique, ses engagements seront toujours ceux d’un « socialiste libertaire internationaliste ». Mise à l’épreuve et corroborée par une méthode de « recroisement » minutieux entre les textes, les grandes périodes de la vie et de l’œuvre, ainsi que les événements historiques, la « petite vie » devient ainsi un dispositif pour « comprendre l’infléchissement éthique et religieux de Péguy ». Les interprétations abusives de gauche et de droite, la curée exégétique inaugurée par Barrès juste après la mort de Péguy n’ont ainsi plus de prise sur une œuvre dont la cohérence a été identifiée. Le Péguy que Charles Coutel « reconstruit » à partir des idéaux inhérents à la « petite vie » forme une « cathédrale d’esprit ».

I. de M.

Jacques Le Dem. Souvenirs d’un autre. Paris, Éditions de l’Olivier, coll. « Penser/rêver », 2014, 96 p., 14 €

Qu’est-ce qu’un livre de souvenirs ? Certainement pas une autobiographie, une autofiction, un récit « de mémoire » ! Cet ouvrage, le premier livre d’un médecin militaire devenu psychanalyste sur le tard, écrit avec une grande discrétion de plume, comme s’il fallait s’effacer, ne valorise pas les ruptures, les événements qui scandent une vie. Il rappelle seulement que les souvenirs sont l’affaire des autres, de tous ces autres qui rythment les histoires de chacun. L’autre, ce sont d’abord des rencontres avec des individus connus à une autre époque et retrouvés par hasard, à l’image de ce soldat qui a quitté l’Algérie avant de saluer l’auteur d’un « Salut toubib ! » en pleine ville des années plus tard. Ce sont aussi des lieux, des paysages apparemment neutres et innocents dont l’« inquiétante étrangeté » est voilée : comme cet ancien camp de prisonniers d’Audierne gardés au début de la guerre par des soldats français qui n’ont pas su prendre l’initiative de libérer 600 opposants politiques allemands et autrichiens – « des individus dangereux pour la Défense nationale qui étaient en réalité des amis de la France » – avant l’arrivée de l’armée allemande (« Ce qui est dénié, ici, au camp d’Audierne, c’est que le camp a été une antichambre de la mort ») ; comme cette salle en sous-sol de l’école de médecine de Lyon où les internes se réunissaient après guerre sans savoir que les taches rouges sur les murs étaient les traces du sang qui avait coulé dans cette « chambre de torture ». Telle est la force de ce livre de « souvenirs » : une reconnaissance de ce qui n’avait pas été vu, autant de troubles et d’expressions de l’« inquiétante étrangeté » chère à Freud. Mais l’autre, c’est surtout l’enfance qui n’en finit pas de revenir. Ce qui donne raison à Nietzsche, pour qui les petits hommes que nous sommes passent une partie de leur vie à oublier leur enfance et une autre à essayer de la retrouver.

O. M.

Janet Biehl. Le Municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale. Préface d’Annick Stevens, trad. par Nicole Daignault. Montréal, Écosociété, 2013, 206p., 17€ (1re éd. 1998)

Cet ouvrage se veut une introduction à l’œuvre de Murray Bookchin – l’initiateur de l’écologie sociale, il est du reste longuement interviewé dans la seconde partie (p. 159-197) – et aussi un guide méthodologique pour réaliser le municipalisme libertaire. Après un rapide historique sur les formes de la démocratie urbaine à Athènes (la polis avec l’ecclesia et l’esegonia ou droit de prendre la parole au cours de l’assemblée), dans l’Angleterre médiévale et dans la France révolutionnaire, Janet Biehl s’attache à démontrer comment l’urbanisation liée à l’industrialisation met l’économie au cœur de la société productiviste qui marchandise tous les rapports sociaux au point de contaminer le politique. Elle décrit alors ce que serait un municipalisme libertaire, des « municipalités » (ce terme est retenu par Bookchin) de taille raisonnable pour faciliter le débat public et permettre à chacun d’agir au sein d’assemblées de citoyens qui pratiquent la démocratie directe, ce qui signifie une décentralisation des pouvoirs actuels et un redécoupage des agglomérations bien trop peuplées. L’éducation populaire, la multiplication des coopératives, l’association et l’entraide (le small n’est pas toujours beautiful, explique l’auteure, car pour certaines actions, comme le logement ou l’environnement, il convient de mutualiser les moyens et de considérer un territoire plus large que celui de la municipalité), le confédéralisme, la municipalisation des services au public, la propriété communale du sol, etc., sont des pistes qu’explore J. Biehl avant de présenter le « programme électoral des verts à Burlington », qui peut donner des idées à des élus d’autres pays.

T. P.

En écho

les roms, ces européens… – La plupart des revues ont ces derniers temps (et pour cause…) publié des articles sur les Roms, mais on attendait des dossiers substantiels permettant de nouer l’ensemble des interrogations posées. C’est le cas de celui que proposent Les Temps modernes (janvier-mars 2014). Tout en reconnaissant que « les Roms sont en France au centre d’une actualité nauséabonde, faite d’exploitation de la peur dans un pays en crise, d’obsession sécuritaire, d’expulsions à répétition », ce dossier est décalé par rapport au cadre français. En effet, « il est pour l’essentiel consacré aux mouvements politiques des Roms, ce qui permet de découvrir la diversité et la vigueur des débats qui les animent, qu’il s’agisse de l’intégration, des traditions, de la citoyenneté et de droits de l’homme ». Ce dossier nourri de témoignages a été coordonné par Claire Auzias et Jean-Pierre Liégeois. La revue Migrations/Société (mars-avril 2014, vol. 26, n° 152, http://www.ciemi.org/ms.html) propose de son côté un ensemble portant sur la catégorisation appliquée aux Tsiganes et sur les contraintes indissociables des politiques publiques qui sont appliquées. Plusieurs articles se penchent sur des situations concrètes : le cas des Roms non autorisés à Milan, l’ethnographie des Roms roumains migrants à Montpellier, les gitans espagnols et immigrés roms en Espagne…

transition énergétique – La transition énergétique va-t-elle se faire contre le social ? C’est la question qui est à l’origine du dossier de Projet (juin 2013, n° 343). Constatant qu’on est loin de la redistribution opérée dans une ville comme Bogotá où le prix de l’électricité est 2, 5 fois plus élevé dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres, Projet s’interroge : « Comment assurer des ressources minimales aux plus modestes ? Quelles sont les réponses des territoires au piège énergétique qui se referme sur les populations enclavées ? Bref, il faut cesser de brandir le fanion de la justice sociale contre celui de la transition énergétique. Et la planète et les plus pauvres y perdraient. » On lira parallèlement l’article plus descriptif d’Alain Grandjean dans Études (avril 2014). Dans le même numéro d’Études, voir l’article original de Yann Richard : « Les États-Unis vus d’Iran ».

henri maldiney, simone weil, béla tarr – La disparition du philosophe Henri Maldiney, auquel nous consacrerons prochainement un texte, a rappelé l’importance d’une œuvre qui suscitait le respect des phénoménologues comme de Gilles Deleuze, et qui a vite trouvé des échos dans l’art, la psychiatrie, l’architecture et l’urbanisme en raison même du rôle accordé à la spatialité. Pour entrer dans cette œuvre trop méconnue, on peut se reporter à l’article de Françoise Dastur (« Henri Maldiney, structures de l’existence et psychose ») publié dans l’ensemble consacré à la folie par Lumière et vie (juillet-septembre 2013), une revue qui a cessé de paraître depuis. Avec le cinéaste Béla Tarr, on n’est jamais loin de la folie et du nihilisme contemporain, ce dont témoigne son film culte le Cheval de Turin. La précieuse mais trop rare revue Nunc (février 2013, www.corlevour.fr) lui a récemment consacré un dossier (entretien inédit avec Béla Tarr et textes de Jérôme de Gramont, Joël Vernet et Hubert Chiffoleau). On se reportera aussi au texte liminaire de Franck Damour qui exprime bien l’état d’esprit « corporel » de cette revue fort originale dans le paysage des revues françaises : « Le corps est mort, vive le corps ! » Dans leurs deux dernières livraisons, les Cahiers Simone Weil (septembre 2013, n° 3 ; décembre 2013, n° 4) proposent un dossier « en deux temps » consacré aux « civilisations inspiratrices ». Une manière de rappeler que l’auteur de l’Enracinement, loin d’en appeler à des réenracinements, se tournait vers d’autres civilisations. Selon Robert Chenavier, elle pratiquait une contre-histoire : « Lorsque des circonstances, dans le passé de l’une ou l’autre civilisation ont manifesté un bien, une beauté ou une vérité purs, il faut s’y abreuver. Le passé est une source d’inspiration mais il ne dispense pas d’un effort d’invention auquel Simone Weil appelle sans se lasser. » Le premier ensemble sur « les civilisations inspiratrices » porte essentiellement sur la Grèce et l’hellénisme (voir les articles sur l’Iliade et le Timée de Platon) et le second sur l’Inde et l’Occitanie.

la philharmonie – On reproche souvent aux revues d’urbanisme et d’architecture leur grande discrétion sur les « grands projets » publics. En effet, des papiers trop sévères risquent de faire perdre des commandes aux professionnels iconoclastes. Ce n’est pas le cas de d’a (D’architecture, mars 2014, n°224, www.darchitectures.com) qui propose un dossier fort bien informé sur la Philharmonie, dont la construction est programmée dans le parc de La Villette, près de la Cité de la musique. Au-delà des dépassements financiers en tous genres (après quatre ans de chantier, le coût global est estimé à 386 millions d’euros, soit 100 millions de plus qu’en 2009), ce dossier, qui s’appuie sur le rapport du sénateur Yann Gaillard, ne se contente pas d’un procès des Ateliers Jean Nouvel (ils ne sont pas coupables de tout, loin de là !) et vise le montage juridique concocté par la haute administration de manière à satisfaire Laurent Bayle, considéré comme le successeur de Boulez, et ceux qui ont pris l’initiative de ce projet pharaonique. On sait que les grands projets (grands stades, grands musées…) ont pesé dans les récentes municipales, il n’est donc pas inutile de comprendre les dessous d’une telle opération somptuaire qui a progressivement échappé au politique en raison d’un mode de financement fort discutable.

marges de la ville – Le dernier numéro de Tous urbains (mars 2014, n° 5, diffusion Puf, tousurbains@orange.fr) explore à travers plusieurs articles les marges de la ville ; celles-ci peuvent être le symptôme d’une exclusion (celle des Roms, décrite par Véronique Nahoum-Grappe), mais aussi une ressource pour la ville (voir l’analyse des espaces informels par Michel Lussault et Olivier Mongin) qui, si elle ne maintient pas en son sein des espaces de respiration, risque d’étouffer sous le poids de ses mythes (voir l’entretien avec Régine Robin sur Berlin, Montréal et Paris).

Avis

Le musée du Louvre organise un cycle de conférences sur le thème « Prophétie, apocalypse et temps » du 19 mai au 19 juin 2014, dont Esprit est partenaire (les textes des interventions seront repris dans notre numéro de juin). Les intervenants sont Michaël Fœssel, Christian Jambet, Pierre Gibert, Michaël Ferrier et François Hartog. Les conférences sont associées à un programme de projections cinématographiques. Programme complet : http://www.louvre.fr/cycles/prophetie-apocalypse-et-temps.

Du 25 mai au 1er juin aura lieu à Cerisy un colloque intitulé « Cultures et créations dans les métropoles-monde », conçu par Michel Lussault et Olivier Mongin, qui vise à explorer la fonction culturelle des organisations urbaines, devenue aussi importante que leur fonction économique, à l’heure de la mondialisation. Citons, parmi les nombreux intervenants, Patrick Braouezec, Judit Carrera, Jacques Donzelot, Cynthia Ghorra-Gobin, David Mangin, Pierre Veltz. Plus d’informations : http://www.ccic-cerisy.asso.fr/metropoles14.html

Dans les mois à venir, nous aborderons, en partenariat avec le musée du Louvre, la question philosophique de la « fin des temps » (voir ci-dessus), puis nous nous interrogerons sur la médecine prédictive, à l’heure de la multiplication des tests génétiques. Faut-il tout savoir pour bien vivre ? À quoi bon savoir si l’on ne peut soigner ?

  • 1.

    Un premier ouvrage en français avait paru, il est vrai, en 2011 sous le titre ambigu de Voyage dans l’Anthropocène : cette nouvelle ère dont nous sommes les héros (Arles, Actes Sud), signé par le glaciologue Claude Lorius et le journaliste Laurent Carpentier, mais avait eu peu d’écho.

  • 2.

    On se reportera aussi au portail en ligne du même nom lancé par l’universitaire Grégory Quénet sur le site de l’université Saint-Quentin-en-Yvelines : « Portail des humanités environnementales » (www.humanitesenvironnementales.fr).

  • 3.

    Achille Mbembe, De la postcolonie, Paris, Karthala, 2000.

  • 4.

    Id., Sortir de la grande nuit, Paris, La Découverte, 2010.

  • 5.

    Id., De la postcolonie, op. cit., p. 7.

  • 6.

    Ibid., p. 7.

  • 7.

    Ibid., p. 7.

  • 8.

    A. Mbembe, Critique de la raison nègre, op. cit., p. 222.

  • 9.

    Ibid., p. 99.

  • 10.

    A. Mbembe, Critique de la raison nègre, op. cit., p. 257.

  • 11.

    Ibid., p. 257.

  • 12.

    A. Mbembe, Critique de la raison nègre, op. cit., p. 23.

  • 13.

    Ibid., p. 12.

  • 14.

    Je reprends une expression du philosophe Valentin-Yves Mudimbe, en la sortant de son contexte (les Corps glorieux des mots et des êtres, Montréal/Paris, Humanitas/Présence africaine, 1994, p. 55).

  • 15.

    A. Mbembe, Critique de la raison nègre, op. cit., p. 253.

  • 16.

    Paul Thibaud, « Au-delà du pacifisme », Esprit, juillet 1983.

  • 17.

    Denis Meuret, Gouverner l’école. Une comparaison France/États-Unis, Paris, Presses universitaires de France, 2007.

  • 18.

    Antoine Berman, l’Épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1995.

  • 19.

    George Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, Paris, Albin Michel, 1998.