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L’utopie mexicaine de Carlos Fuentes

février 2009

#Divers

Carlos Fuentes, né en 1928, est avec Juan Rulfo et Octavio Paz, un des écrivains clés de la littérature mexicaine de la seconde moitié du xxe siècle, un de ceux qui a le plus grand rayonnement sur le continent latino-américain et dans le monde. Fuentes est le plus polémique – plus même que Paz, maître dans l’art du débat d’idées –, le plus critiqué et le plus discuté, celui qui, par sa stature intellectuelle, sa vision du Mexique et ses positions sociales et politiques en Amérique et ailleurs, focalise, tel un paratonnerre, les passions les plus orageuses.

Il est vrai qu’il est plus qu’un écrivain, il est un interprète de notre culture et de notre réalité historique, un porte-parole à la fois lucide et tenace qui prend position dans les forums internationaux sur le respect de la souveraineté des peuples et les droits des émigrés latino-américains aux États-Unis. Sa présence constante dans les médias du monde entier (citons par exemple Le miroir enterré, série télévisée qu’il réalisa pour la Bbc en 1992), son style personnel, intense et théâtral, engendrent parfois de vives réactions dans certains secteurs de l’opinion publique et se mêlent aux jugements que l’on peut porter sur lui comme écrivain. Un tel procédé équivaut à utiliser des arguments ad hominem, et n’aide pas à apprécier l’œuvre en elle-même, surtout s’il n’est réservé qu’à lui seul. Il faut donc laisser de côté les sympathies et les antipathies qu’éveille ce grand provocateur et essayer de comprendre ce que nous disent ses écrits qui forment un vaste matériel d’une rare complexité.

Fuentes est un des plus ambitieux romanciers vivants : ambitieux dans le sens où il développe une œuvre d’une ampleur comparable à celle de Alejo Carpentier voire de García Márquez. Il écrit avec constance depuis plus d’un demi-siècle avec des hauts et des bas dus à une imagination trop débordante plutôt que l’inverse. Sa passion authentique pour la littérature et pour le Mexique l’entraîne à présenter dans le contexte de l’histoire de l’Amérique latine et du monde la modernisation complexe d’un pays aux racines très anciennes. Il compose une grande fresque murale, une frise haute en couleur de la vie publique et privée de notre temps. Les images de cette frise sont si variées, leur mise en scène si riche et si vaste qu’à un moment de leur évolution Fuentes décida de les organiser sous la forme d’un « programme » narratif qu’il nomma l’Âge du temps, reprenant ainsi la démarche d’un autre romancier mexicain, Agustín Yañez (1904-1980). Le nom de ce plan magistral apparut pour la première fois en exergue de son roman Cristóbal Nonato (México, 1987) et fut inclus – avec quelques variantes – dans plusieurs œuvres postérieures. Il comprend douze parties, certains titres coïncidant parfois avec celui d’un livre ; vingt et une œuvres sont prévues et dix-huit sont déjà publiées et ce nombre ne comprend pas des ouvrages annexes.

Le titre de ce programme est exact si nous l’entendons dans ses deux sens : il est d’une part une référence au temps historique, avec pour limites celles du Mexique moderne en proie à de multiples crises soudaines et violentes qui sèment dans leur sillage mort et désillusion ; d’autre part il est une évocation du temps des grands mythes de l’humanité où la destruction est l’envers et l’annonce d’un nouveau renaître, où tout est ou sera vivant à certaines périodes cycliques, images éternelles comme celles qu’offre le langage du roman et de la poésie. C’est ainsi que son œuvre narrative peut être considérée comme un roman du temps et une invitation fascinante à vivre dans le temps du roman. Le temps est pour lui une dimension ouverte vers des transfigurations infinies, des fantasmagories et des sortilèges qui questionnent et élargissent notre perception de la réalité, comme le fit Cortázar à sa manière. Le monde de Fuentes s’apparente à l’art ancien précolombien, cérémonieux, chargé, proliférant, énigmatique, grotesque, démesuré. Cette recréation des puissantes figures de la culture mexicaine millénaire est comparable à celle que nous trouvons dans la poésie d’Octavio Paz, tous deux intègrent les mythes du passé et du présent. Le Mexique est au centre de la recherche de Carlos Fuentes, laquelle est cependant éloignée de tout nationalisme étriqué (ce qui explique peut-être les objections de certaines lectures critiques). Son œuvre est une ouverture du roman mexicain au cosmopolitisme, à l’universalisme qui permet à l’écrivain latino-américain de dialoguer avec le monde et de se reconnaître dans ce contexte comme un interlocuteur valable et légitime : elle représente un mouvement de liberté conceptuelle, esthétique et morale. L’univers imaginaire de Fuentes est peuplé de monstres, de sorcières, d’avortons, de doubles, de démons, d’êtres terribles et merveilleux, d’êtres imaginaires et très réels à la fois, comme les pétroglyphes aztèques qui, dans une constante transfiguration, dans un fascinant état de suspense sans limites et sans véritable fin, représentent un dieu et un animal ou l’inverse.

Au plan esthétique, cette métamorphose continuelle a deux conséquences. Il s’agit d’un monde qui absorbe et s’approprie tout, en créant des textures baroquisantes et saturées de références à tout ce que l’on peut vivre, voir, lire, rêver. D’autre part le mode narratif est marqué par l’ambiguïté et la circularité du sens. Ce qui arrive n’est pas un phénomène réel mais une simple possibilité ouverte à des interprétations diverses car cela n’arrive pas qu’une seule fois mais de nombreuses fois ou plutôt, toujours. C’est pourquoi nous pouvons dire que certains de ses romans ne finissent jamais et sont des œuvres ouvertes vers la pluralité et l’infini.

Le paradigme de cette conception est Terra nostra (1975), authentique composition symphonique avec variations. Fuentes s’est inspiré d’une forme très ancienne qui apparaît dans les Mille et une nuits et qu’il avait déjà tenté de réinventer dans Peau neuve (Cambio de Piel, 1967). Il s’agit de la narration par relais, système de voix narratives multiples et contrapuntiques qui se cèdent mutuellement la place et s’enchaînent afin de créer un effet de circularité ; chaque voix annonce et inaugure un récit qui conduit à une autre narration qui répète le même schéma. Ce procédé nous permet d’être à la fois ici et là-bas, dans le passé et dans le futur, partout et nulle part, en présence de personnages tels que Cervantès, La Célestine, Philippe II et Don Juan. Tous cohabitent et nous cohabitons avec leur vie et leur mort. Nous sommes dans un espace et un temps illimités où nous assistons à notre propre mort et où nous renaissons plusieurs fois. Cet univers circulaire qui se perpétue est la clé de l’univers imaginaire de Fuentes : celui de l’utopie.