Israël, terre d'exode
De manière régulière, le personnel politique israélien appelle les communautés de la Diaspora juive à l’aliyah – la « montée » vers Israël. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou n’a pas fait exception après l’attaque du supermarché kasher qui a suivi celle contre Charlie Hebdo en janvier 2015. Ces appels et les campagnes de communication de l’Agence juive ainsi que la satisfaction des autorités face aux derniers chiffres de l’immigration française – 7 000 juifs français se sont installés en Israël en 2014, un record – occultent toutefois un flux de population inverse. Le débat sur cette yerida – la « descente », en opposition à l’aliyah – revient néanmoins périodiquement sur le devant la scène israélienne. À ces occasions, certaines personnalités condamnent parfois ces départs, mais aussi les simples projets d’expatriation, avec virulence.
Une émigration de moins en moins condamnée
Pourtant, ce phénomène a préexisté à la fondation de l’État d’Israël. Les premières vagues d’immigration en Palestine mandataire ont en effet connu des « échecs » d’implantation, risque inhérent à tout projet migratoire, menant dès cette époque à un reflux de population vers d’autres destinations. La création de l’État d’Israël en 1948 n’a pas atténué ce phénomène et dès 1949, 5 000 migrants auraient quitté le tout nouveau pays. Neuf ans plus tard, ce chiffre avait doublé. Les trois quarts d’entre eux étaient des immigrants récents retournant dans leur pays d’origine ou cherchant un autre foyer où s’implanter. Le quart restant était composé d’Israéliens de naissance quittant leur pays natal. Il semblerait qu’à cette époque, les raisons invoquées n’étaient pas tant les difficultés économiques que celles éprouvées à s’intégrer dans la jeune société israélienne. Mais pour la nation en construction, faisant face à de nombreux défis économiques et sécuritaires, cette yerida – et particulièrement celle des Israéliens nés sur place – était considérée comme une véritable transgression et condamnée comme telle. Ces expatriés, les yordim, étaient présentés comme des ennemis du sionisme coupables d’irresponsabilité par leur lâcheté alors que l’effort commun tout entier était dirigé vers la construction d’un État stable et sûr. Cette condamnation publique est souvent illustrée en reprenant l’exemple du Premier ministre Yitzhak Rabin qui, en 1976, qualifiait les émigrants de nefolet shel nemushot, soit approximativement « retombée de lâches ».
À partir du début des années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, la perception de cette émigration a évolué vers une appréhension de moins en moins négative et une explication fondée sur des considérations économiques. C’est ainsi qu’a été construite la notion de brain drain (fuite des cerveaux) israélien, largement reprise par les pouvoirs publics. C’est désormais l’État qui est principalement jugé responsable de ces départs. Il est accusé de n’avoir pas su convenablement intégrer certains de ses citoyens ni leur offrir les opportunités qu’ils méritaient.
Un enjeu symbolique
En dépit de l’évolution de conception, cette émigration continue de poser problème. Ce mouvement reste en effet symboliquement lourd puisqu’il s’inscrit à contre-courant du flux historique d’immigration en Israël et de construction d’un État juif destiné à accueillir les communautés de la diaspora. Il contribue à alimenter des craintes viscérales, disproportionnées au vu de sa réalité. Bien qu’il soit impossible de quantifier précisément combien d’Israéliens ont déjà émigré ou sont en voie de le faire, il semblerait que ce mouvement migratoire soit à peine plus important que la moyenne des autres pays de l’Ocde. Beaucoup estiment néanmoins qu’il participe à la « bombe démographique à retardement », angoisse largement relayée par une partie du personnel politique. Les Arabes israéliens et les Palestiniens connaissent en effet une natalité plus dynamique que les Juifs israéliens, ce qu’une partie de la population considère comme une épée de Damoclès menaçant le caractère juif d’Israël. D’autant que les principales communautés juives de l’étranger susceptibles de faire leur aliyah se sont déjà installées dans le pays.
Dans cette perspective, il est indispensable de désamorcer cette « bombe » en maintenant la population juive en Israël et en y faisant revenir ceux qui sont déjà partis. L’administration s’y emploie d’ores et déjà, notamment par le programme Brain Gain du ministère de l’Immigration et de l’Intégration, en facilitant le retour des citoyens israéliens dans leur pays.
Pourtant, le véritable risque qu’induisent ces départs, c’est leur répercussion économique, sociétale et culturelle. Puisqu’une très large partie des aspirants à l’expatriation nés en Israël est issue de la jeunesse laïque des classes moyennes, elle détient d’importants capitaux culturel, académique et politique. En cela, les candidats au départ forment une élite intellectuelle et, dans une certaine mesure, économique.
Repenser l’émigration israélienne
Si les estimations font que l’émigration israélienne reste comparable à celle des autres pays de l’Ocde, c’est l’ampleur du phénomène en tant que projet qui interpelle. En 2014, 37 % des Israéliens envisageaient de s’expatrier, même si uniquement 2 % assuraient que c’était une certitude, selon une étude publiée par le journal Haaretz. Plus que le nombre réel d’émigrants, c’est donc cette fascination pour l’ailleurs et le désir d’expatriation qui doivent être interrogés. Ce phénomène, devenu générationnel par les proportions qu’il prend, ne peut pas uniquement être expliqué par des considérations économiques. En effet, si la qualification de cette émigration en tant que brain drain permet en partie de la comprendre, elle semble omettre tout un pan des raisons qui poussent ces jeunes Israéliens à quitter leur pays. Comment expliquer cette volonté d’expatriation par des causes uniquement économiques alors qu’Israël a connu une croissance plus qu’honorable même au plus fort de la crise (1, 6 % en 2009, 2, 5 % en 2014) ? D’autant que les jeunes générations ne sont plus exposées à un risque direct de conflit avec les pays voisins – bien qu’elles soient confrontées à la menace diffuse et récurrente du terrorisme – et que cette jeunesse aspirant à émigrer bénéficie d’une situation sociale et économique privilégiée par rapport à celle de ces concitoyens et des générations précédentes.
Cette tentation de l’expatriation reste généralement absente des débats sur l’installation des communautés juives en Israël. Pourtant, par les aspirations qu’elle suscite, elle mériterait d’être davantage prise en considération. Car tout comme les risques d’« échec » individuel d’implantation et d’intégration des nouveaux arrivants, cette émigration représente un échec différé et collectif de l’aliyah des communautés juives en Israël.