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Dans le même numéro

Boiter n'est pas un péché. L'exclusion comme enfermement

décembre 2006

#Divers

L’exclusion comme enfermement

Clinicien dans un centre d’accueil de longue durée, l’auteur livre, à partir d’exemples de parcours de personnes qu’il suit, ses réflexions sur la grande exclusion, la rue, l’errance, les trajectoires qui font perdre les liens de sociabilité. Autant d’allers et venues et d’échecs mais aussi de petits changements aidant à s’en sortir, à « sortir de la rue ».

Boiter, du latin claudicare, marcher en inclinant le corps d’un côté plus que l’autre, ou alternativement de l’un ou de l’autre. Un raisonnement qui boite, qui est défectueux, imparfait (clocher).

« Toto, arrête de tourner, sinon je te cloue l’autre pied. »

Les exclus souffrent dans leur psyché comme dans leur corps. Ils souffrent aussi de n’être pas à l’image de ce que la société attend d’eux et d’être devenus ce que la société a fait d’eux. On ne naît pas exclu, on le devient. L’exclusion est la conséquence d’une action visant à vider une personne, un groupe social d’un lieu, d’une place. J’en fais l’expérience quotidienne en travaillant au centre d’hébergement et de réinsertion sociale de longue durée (Chrs LD) du centre d’accueil et de soins hospitaliers (Cash) de Nanterre. Ce Chrs LD n’a rien à voir avec la cour des miracles, comme je l’ai souvent entendu. Ici, « les gueux » ne sont pas des miraculés, leurs symptômes ne disparaissent pas une fois les murs passés.

Nanterre : un centre d’accueil de longue durée

L’idée de cette structure d’accueil est de leur proposer un hébergement stable, une relative sécurité et des possibilités de vie autres que celles de la rue. Celles-là, ils les connaissent, ils les ont côtoyées et en ont payé le prix1. Nulle charité chrétienne, autant que possible en tout cas, pas de volontarisme libéral de réinsertion quand, pour la plupart des hébergés, il n’est même pas question d’insertion. Récupérés à Paris, ils étaient amenés dans ces murs pour y vivre, y travailler et souvent y mourir. À cette alternative à l’errance s’associait aussi le regard méprisant porté sur cette population stigmatisée par l’alcool, la déchéance. Si toute société produit ses exclus, on pourrait même penser que toute société se produit à partir d’une exclusion. Le groupe ne se constituerait pas seulement à partir d’un lien ou d’un lieu commun, mais aussi à partir d’une exclusion. Il en faut un, mis sur le banc de touche du jeu social pour que les autres puissent se sentir liés, semblables. Mais, par ailleurs, aussi horrible que cela soit, l’augmentation des « exclus » ne permettrait-elle pas d’atténuer les effets de moins-values sociales ? Ils pourraient former une nouvelle caste, ou classe sociale, avec ses rites, ses repères et ses conventions. Ne serait-ce pas ce vers quoi nous nous dirigeons tranquillement ? Que pouvons-nous comprendre lorsqu’on entend que la seule réaction de nos élus face à la distribution de tentes par l’association de Médecins du monde est d’envoyer les forces de l’ordre ? Cette exclusion a donc une place, celle qu’on lui accorde, que l’on peut pointer du doigt pour mieux dire : « Attention ou tu finiras comme ça », à la maison de Nanterre, ou « à la maison des petits vieux » comme on le disait, il n’y a pas si longtemps. Cette maison a une fonction dans l’économie sociétale, tout comme les asiles d’autrefois. Elle protège les exclus de la violence de la rue, d’eux-mêmes parfois, mais elle protège aussi l’extérieur de ces curieux personnages qui vivent de mendicité, d’alcool et d’expédients divers, qui font peur, et qui sentent mauvais. Placés dans cette maison, sous l’égide de la préfecture, ils ne sont plus par monts et par vaux. On sait où ils sont.

Le poids de l’ennui

Ces hommes et femmes à la dérive m’ont conduit loin des rivages de la psychologie clinique et de la psychanalyse. Patrick Declerck renvoie la désocialisation à

un ensemble de comportements et de mécanismes psychiques par lesquels le sujet se détourne du réel et de ses vicissitudes pour chercher une satisfaction ou – a minima – un apaisement, dans un aménagement du pire2.

Ce qui le conduit à affirmer que

la grande désocialisation constitue une solution équivalente [mais non identique] à la psychose. Solution tragique et mortifère, solution de la dernière chance, par laquelle les sujets tentent de se mettre à distance du pire qu’ils sentent bouillonner en eux3.

Mais faut-il pour autant affirmer qu’il existe une catégorie homogène d’exclus, et proposer une nouvelle nosographie liée aux phénomènes de l’exclusion ? Ce serait une vision réductrice de ce qui fait qu’un sujet devient exclu. Georges Orwell indique une autre direction quand il met l’accent sur l’ennui dans son merveilleux livre Dans la dèche4. Avec l’exclusion, nous dit-il, « vous découvrez l’ennui, compagnon obligé de la pauvreté ». Car c’est un fait, les exclus s’ennuient. « Grave », comme disent les jeunes, pour nous en faire entendre toute la profondeur. L’ennui est un état de malaise caractérisé par un sentiment de vacuité, à la limite de l’angoisse, sans pour autant être un symptôme spécifique. La notion de désinvestissement libidinal offre un éclairage sur l’ennui car la motion pulsionnelle y semble neutralisée, toute capacité de demande annihilée, sauf celle d’un changement lié à l’arrivée, quasi miraculeuse, d’un objet qui redonnerait vie. Cette sensation d’extinction de l’intérêt envers « les choses de la vie » serait ainsi due à une perte de la libido. Comme l’inhibition, l’ennui n’est pas une simple immobilisation, mais un piétinement sur place, auquel se joint une haine du temps qui ne passe plus. L’ennui est donc une perception du temps, un temps figé, qui s’est arrêté. Les résidants du Chrs LD s’ennuient les uns et les autres, les uns des autres, assis sur leur banc, ou sur les lits de leur lieu d’hébergement. Ils s’ennuient en attendant.

On n’y arrive jamais par hasard

On n’arrive jamais par hasard à Nanterre, même si les résidants ne se souviennent ni du pourquoi, ni du comment. Arriver à Nanterre n’est pas une question de structure psychique mais le résultat de rencontres, d’angoisses archaïques, d’abandons réels ou fantasmés. Peu importe. C’est là qu’ils (en) sont arrivés. Il s’agit souvent d’histoires ayant mal tourné. L’alcool est souvent là. L’errance aussi. Déménager à cause d’impayés, quitter la région pour travailler … toujours ailleurs. Pas un exil, mais une fuite en avant. Même en changeant de monture, on part avec les mêmes bagages, dit l’adage. L’exclusion est un processus puis un état de fait, un fait divers. La misère sociale n’a pas changé. Bien sûr, des psychotiques arrivent à Nanterre, et d’autres personnes présentant une symptomatologie repérable. Une enquête récente du Samu social montre que sur 838 sans-abri à Paris, 58 % ont déjà présenté un problème psychiatrique, 16 % ont eu des troubles psychotiques, 41 % des troubles de l’humeur et 34 % des troubles liés à l’usage de toxiques, d’alcool ou de drogue5. La messe est dite. À lire ces statistiques, cela laisse peu de place au sujet en exclusion. Il serait dommageable néanmoins de prendre les symptômes, les « troubles », pour ce qu’ils ne sont pas. Ils expriment quelque chose du malaise dans lequel ces personnes sans abri vivent. Toutes ne sont pas pour autant déstructurées par la psychose, toutes n’ont pas forcément besoin d’être suivies par le secteur psychiatrique.

On retrouve chez ces personnes en exclusion une intolérance à la frustration, une insécurité intérieure, une hypersensibilité à toute remarque ainsi que ce sentiment de vacuité et d’ennui, ce fameux « compagnon obligé de la pauvreté ». Ces personnes passent très facilement à l’acte pour résoudre des tensions internes, ce qui, on l’imagine aisément, entraîne des conduites professionnelles ou affectives instables, parfois même autodestructrices. C’est souvent le signe de formations traumatiques, dans lesquelles la question qui se pose n’est pas celle du refoulement de souvenirs ou de certaines représentations, mais plutôt de l’impossibilité d’inscrire un événement dans les processus de la représentation et de la pensée. Il n’y a pas de souvenir à proprement parler, mais une trace psychique d’un « quelque chose » à l’état brut, quelque chose qui a eu lieu, et qui se traduit par des actes compulsifs, hors de toute remémoration. On voit bien que, dans le cas de personnes dont le sentiment de sécurité a été perturbé, brisé ou perdu par suite d’événements graves ayant bouleversé leur environnement, un besoin de sécurité permanent reste en attente. Or l’attente a ses deux versants que nous connaissons tous : d’un côté l’espoir, l’attente de l’être aimé par exemple ; de l’autre côté l’angoisse, que l’être aimé ne (re)vienne pas. Ces deux versants vont généralement de pair. Mais s’il ne peut y avoir d’espoir sans angoisse, il peut n’y avoir que de l’angoisse. Et c’est là que les exclus en attente se trouvent. Ils attendent « la peur au ventre » que l’on vienne les chercher, qu’on leur propose quelque chose, qu’on réponde à leurs angoisses. L’angoisse se nourrissant d’elle-même, ils se trouvent de fait dans un cercle vicieux.

Pierre, Paule et Jacques

Les trois courtes histoires qui suivent n’ont pas pour but d’être examinées en détail mais de prendre un peu de distance avec la théorie, car ce n’est qu’ainsi, je pense, que l’on peut s’approcher de ces hommes et femmes.

Pierre en impose. C’est un gaillard qui tient l’alcool « comme pas deux ». On se demande ce que cette forme de « dénégation » vient faire là. On sait tout de suite avec qui il boit. Pierre est le 3e de la fratrie, le dernier, le préféré, comme on le lui a souvent ressassé sous forme de reproches. Né prématuré dans les années d’après-guerre, il a été l’objet de soins attentifs de ses parents. Le temps qu’il aille mieux et qu’il se renforce, son père était resté à la maison, et avait même arrêté de boire. Mais, c’était plus fort que lui. Le premier verre laisse toujours la place au second et ainsi de suite. Pierre a été élevé dans cette situation familiale : un père qui partait s’enivrer et une mère pleurant dès le soir tombé, anxieuse du retour de son mari fin saoul. Pierre a été longtemps le sujet des quolibets de ses frères, plus âgés et plus robustes. Il portait en lui, silencieusement, la représentation du désir et de l’agressivité de son père. Le père ne buvait pas trop avant d’être appelé au front et de faire son temps dans un camp de travail en Allemagne. C’est quand il est revenu que la vie de famille s’est mise à se déliter, scandée par le bruit des bouteilles qui s’entassaient dans la remise. C’est dans ce contexte que Pierre a été conçu. Aux yeux de sa mère, il est resté cet enfant né de l’alcool et des rapports forcés avec un homme qu’elle ne reconnaissait plus.

Les années passant, les litres de rouge se succédant, Pierre a grandi en regardant son père avec admiration et incompréhension. Sa mère, quant à elle, s’occupait des devoirs des deux plus grands. Elle tenait la maison et maintenait ses distances avec son mari. Quand il rentrait saoul, elle lui refusait l’accès à la chambre conjugale. Elle allait dormir avec les deux aînés, laissant le cadet contenir le père. Pierre se souvient de ces nuits à entendre son père ronfler comme un sonneur à ses côtés. Il ne s’est jamais rien passé, me dit-il. Il s’en souvient comme si c’était hier, mais il ne comprend toujours pas pourquoi sa mère le plaçait là. C’est pourtant un bon fils. S’il s’agite un peu, ce n’est que pour mieux attirer sur lui l’attention de sa mère qui le renvoie toujours vers son père. Il reste seul, là, interdit. Il attend, et il sait déjà ce qui l’attend. Avec l’adolescence, viennent les premiers amours, les premières bagarres et les premiers verres d’alcool. C’est à lui de rentrer saoul. Comme ça, il n’entend plus son père ronfler. Ils y vont de concert. La mère et les deux autres fils font toujours chambre à part. L’armée succède à l’adolescence. L’alcool suit la route. Il boit maintenant « comme le père », et quand il est en permission, il boit « avec le père ». Il y avait une place à prendre, le désir des parents et le processus d’identification ont fait le reste. Pierre a vécu laborieusement, hanté par ses nuits à entendre son père, à craindre sa colère, si ce n’est son désir. Il gît là, avec son père sur le dos. Ce père avec lequel il a travaillé toute sa vie. Les deux aînés, eux, se sont débrouillés autrement. Ce n’est qu’à la mort de son père qu’ils sont revenus, qu’ils ont récupéré l’affaire familiale, évinçant Pierre du partage, sans que la mère ne dise quoi que ce soit. Lui non plus n’a rien dit. Il est parti, et « s’en est pris une belle », une cuite dont il se souvient encore. Sa vie se résume à des alcoolisations massives, ponctuées par des moments d’abattement. Il répète, il reproduit ce qu’il connaît bien. Il tient la place qui était presque tracée pour lui, celle de l’ivrogne, du faible. Là encore, ce n’est pas seulement son désir qui se joue. En effet, la dernière fois qu’il a vu sa mère, elle lui a offert la veste de son père, en lui demandant d’en prendre soin. « Elle ne va pas aux autres », lui a-t-elle lancé comme un dernier défi …

Paule est arrivée récemment, ou plutôt, elle vient de revenir. C’est une ancienne de la maison. Des aller et retour successifs, souvent liés à des problèmes de santé. Elle est « passée » ici à de nombreuses reprises, toujours par la case hébergement d’urgence. Comme un parcours nécessaire pour pouvoir s’autoriser à demander un hébergement plus long et moins précaire. C’est une petite femme, chétive, qui erre dans les couloirs, entre le social et le médical. Entre-deux, entre eux deux. Elle porte sur son corps les marques de son histoire. Asthme, ulcère, tuberculose … Elle somatise. Le soma c’est le corps-cadavre, c’est le corps dont l’âme a disparu. La pulsion de mort, c’est le corps en tant que soma, c’est-à-dire un corps mort. Paule est toujours habillée de la même façon, été comme hiver. Elle semble toujours prête, sur le départ. Elle ne s’entend pas très bien avec ses voisines de chambre qui font, selon elle, trop de bruit. Paule aime le calme et les chats. Ces chats errants qui vivent à Nanterre, et qui sont nourris par les résidants et les professionnels. Ces chats sont pour elle les seuls en qui elle puisse avoir confiance, sauf quand « ils pissent » sur son lit. Elle lave scrupuleusement ses vêtements, il faut qu’elle soit toujours propre « au cas où » … Où quoi ? Au cas où sa famille viendrait enfin la chercher, au cas où elle serait une nouvelle fois hospitalisée, au cas où ses vêtements seraient les derniers, son linceul ? Elle parle peu, se laisse difficilement approcher, semble ne pas être à sa place, et c’est pourtant toujours là qu’elle revient, et c’est là qu’elle sait qu’elle peut être accueillie …

Jacques est là depuis 25 ans. Il aura 50 ans cette année. Il fêtera cet anniversaire comme il l’a toujours fait, seul dans sa chambre. Pas besoin d’avoir des amis. Pas d’alcool non plus. Un peu de tabac, et la télévision. Jacques porte le prénom d’un frère décédé. Il a remplacé le mort, comme s’il était remplaçable. Je vous laisse jouer sur la polysémie de cette phrase … Il a été élevé par sa grand-mère maternelle. Le père « s’est barré », me dit-il. La mère essayait de travailler le plus possible, et elle venait le voir quand elle pouvait. Les deux parents buvaient, du moins c’est un des souvenirs qu’il garde d’eux, quelque chose à quoi il aura essayé d’échapper. Pas tant que ça. À 17 ans, il est parti brusquement. Sans trop savoir ce qui l’a motivé à un tel passage à l’acte. Il a vécu d’expédients divers, fait son service militaire, et s’est promené sur les routes de France : le Bordelais, la Bourgogne, les côtes-du-rhône – un vrai guide des grands crus. Puis, il est arrivé un jour à Paris et a été ramassé par les « Bleus ». Depuis, il vit ici. Il aimerait que rien ne change, rester en paix dans cette représentation de la vie.

*

J’aurais pu déballer bien d’autres tranches de vie racontées au seuil de mon bureau, sur un banc, en attendant le bus, et continuer à construire en récit ce que les histoires individuelles ont déconstruit du lien social. Mais je n’ai nulle envie d’exposer platement des éléments d’anamnèse comme on ouvre un dossier. Ces romans, tant familiaux que sociaux, ces résidants me les ont donnés à entendre, pour ce qu’ils pensaient de ma jouissance, de ce voyeurisme qu’ils soupçonnent si souvent, mais surtout pour ce qu’ils vivaient de la leur. Il y aurait certainement beaucoup à dire sur ces personnes qui vivent à la marge, questionner ces lambeaux d’histoires présentés comme une carte d’identité ou d’invalidité. Outre les questions que l’on pourrait se poser sur la psychopathologie, sur le rôle de l’identification (homosexuelle) au père alcoolique, la déréliction, les multiples somatisations … Pierre, Paule et Jacques payent un tribut, le fait d’être vivants, d’avoir survécu aux pulsions de mort6.

Le trauma à vif

« La langue est collée au palais », selon les Psaumes. Quelque chose s’est produit dont ils ne peuvent parler, non parce qu’ils ne le veulent pas, mais parce qu’ils ne le savent pas. L’insécurité dans laquelle ils se trouvent répondrait à une insécurité originelle à laquelle ils ont été confrontés de plein fouet, sans pouvoir la comprendre, la symboliser. Le trauma fait entendre ce qu’il en est de la capacité psychique de ces personnes de maintenir les excitations pulsionnelles auxquelles ils ont été (et sont encore) soumis. On entend souvent dans leurs histoires des événements qui les ont suffisamment marqués pour les mettre en insécurité quasi permanente, même s’ils n’en ont pas forcément conscience. Ces événements traumatiques, ils ne croient pas, ou plus, pouvoir les soutenir, même avec d’autres. Le monde dans lequel vivent ces exclus n’est pas sûr, il ne l’a jamais été. La rue ne l’est pas, elle est même tout le contraire. Ils sont et se sentent en danger à la fois sur le plan physique (agression) et psychique (déferlement d’excitations non liées). L’autodestruction liée à l’utilisation ou à l’abus de psychotropes, d’alcool ou de drogues doit être conçue comme une tentative visant à se débarrasser de certaines expériences pénibles et perturbatrices par le biais de l’engourdissement, de la tranquillisation et de l’euphorisation.

Le penchant à la boisson […] pourrait bien être l’indication (la reproduction) d’états de conscience troublés ou affaiblis lors du trauma7,

dit S. Ferenczi. L’alcool, entre autres, vient là noyer quelque chose dans le vif du sujet. Les drogues permettent de laisser en suspens la relation à l’Autre, et l’angoisse que cela suscite, dans l’illusion d’un « hors langage ». C’est une forme d’automédication devant le déferlement de l’excitation non liée. Le moi tente d’évacuer les perturbations de l’appareil psychique, de rétablir un état de quiétude, proche de l’inorganique. Il cherche des moyens à disposition, à l’extérieur, pour faire taire le trauma et la privation qui en résulte. La privation, c’est ce manque réel d’un objet symbolique. Martin Heidegger dit que

être pauvre ne signifie pas simplement ne rien posséder, ni posséder peu, ni posséder moins que les autres ; être pauvre signifie être privé8.

Les anciens Sdf que sont les résidants du Chrs LD ne sont pas pauvres parce qu’ils ont moins que d’autres, ils le sont parce qu’ils n’ont plus rien de ce qui les ferait être avec les autres. « Être comme » est un semblant du travail social, de la charité compassionnelle ou de l’identification projective. C’est du côté des inclus. « Être avec » est au plus proche de la quête désespérée dans laquelle ces exclus nous interpellent. Ils ont été privés. Ils se vivent et se présentent comme des sujets en état de moins-value sociale.

État des lieux

Que s’est-il passé en eux, dans leur corps pour qu’ils se mettent à vivre de cette façon-là, pour qu’ils se mettent à boiter ? Selon leurs propos manifestes, ils ont été licenciés, leurs femmes les ont quittés, ils ont perdu leur logement et se sont retrouvés à la rue avec la bouteille comme compagne et la violence comme ressort de vie. Dans le discours latent, les choses sont forcément plus compliquées. Ces personnes en exclusion ont un vécu traumatique auquel s’adjoignent des angoisses primitives concernant leurs capacités à vivre et à supporter la réalité. En outre, ils vivent souvent et depuis longtemps sans lieu où s’inscrire. Ils interrogent par leur errance ce qu’il en est de la place qu’ils ont occupé dans leur enfance, cette place qui est désignée par l’autre maternelle et normalement soutenue par le père. Parce que si la mère est omniprésente dans leur histoire – beaucoup ont vécu avec leur mère jusqu’au décès de celle-ci –, le père n’est pas loin non plus, dans ses failles et ses défaillances. C’est un vécu de carences affectives majeures qui se dévoile au fur et à mesure des rencontres. Des lignes de ruptures successives qui n’ont pas permis l’établissement, autant que possible, d’un appareil psychique adapté aux contingences et aux exigences des sollicitations tant externes qu’internes. Ils ne prennent pas leur mal en patience, ils le prennent en plein corps. On n’est pas dans la logique du « tout et tout de suite », mais dans celle du « déjà trop tard ». « Mais voici de nouveau le maudit problème du masochisme ! », nous dit S. Ferenczi. C’est en m’appuyant sur cette notion que je vais essayer de soutenir mon propos. Le masochisme est à entendre là dans sa dimension fondamentalement humaine.

L’exhibitionnisme du malheur et le masochisme moral

Les formes d’exhibitionnisme du malheur sont à déchiffrer comme autant de formes de masochisme de l’exclu contemporain. Celui-ci s’offre comme déchet au public. Il se donne à voir, à sentir et à entendre. Mais on détourne le regard en cachant d’une main le visage de nos enfants, on se bouche le nez discrètement dans son col roulé – ou on appelle le 115 en criant au scandale. Pour ce masochiste, « ce qui importe c’est la souffrance elle-même [ …] le véritable masochiste tend toujours la joue quand il a la perspective de recevoir une gifle » (19249). Cela va au-delà du sentiment de culpabilité : tandis que le sujet pétri de culpabilité se soumet et subit les lois d’un Surmoi cruel, le Moi du masochiste moral active sa soumission, il la recherche. Ce sont des sujets en autosabordage, en autopunition selon les termes de S. Freud. On peut parfois se représenter le masochiste moral comme un petit enfant en détresse et dépendant, mais il se vit comme un enfant méchant qui plaide coupable. Pour le masochiste moral, l’essentiel est de se placer sous les coups du destin, de s’offrir corps et âme aux sévices. À quoi peut-on reconnaître les signes cliniques de ce masochisme ? S. Freud nous en donne trois exemples : tomber dans le malheur d’un mariage malheureux, sombrer dans la banqueroute financière, être livré à une maladie grave. Si ces personnes en sont arrivées là, c’est parce que l’autre les a quittées, qu’elles ont perdu leur emploi et que l’alcool a rempli le devant de la scène sociale. Amour, argent, santé, on retrouve la trilogie des horoscopes ironise P.-L. Assoun. C’est par ce triple biais que quelque chose peut faire basculer le sujet dans sa (dé)programmation du bonheur, aussi illusoire soit-elle. Ce sont ces pratiques du désastre que l’on retrouve dans la compulsion de répétition et les pathologies de l’échec. Elles s’expriment séparément ou conjointement dans les histoires des exclus. Elles s’expriment et elles agissent de telle façon que pour ces individus, plus rien ne tient, tout se délite et le lien social devient une souffrance.

La jouisssance, ça leur colle à la peau

Les exclus sont aspirés par cette spirale infernale, par cette aspiration à l’autodestruction qui est à entendre dans sa dimension fondamentalement humaine. Un noyau masochiste se trouve au cœur même du symptôme. Et certaines configurations respirent en quelque sorte le masochisme, notamment dans les formes de l’exclusion et de la désocialisation. La spirale du préjudice traduit cette identification au déchet, paradoxalement idéalisé. Il se pourrait alors que ce masochisme moral « soit l’objection de l’inconscient au biologique, le symptôme irréductible du vivant10 ». Ces exclus nous amènent de fait, au vu des multiples stratégies pour les « (ré)insérer », à se poser la question de la jouissance. Le masochisme moral représente une véritable épine dans le pied de la logique du vivant, et du travail possible à penser et à faire avec les exclus. C’est pour certains un vrai scandale. Les urgentistes sont las et usés de voir et revoir les mêmes personnes revenir plusieurs fois dans la semaine, quand ce n’est pas dans la même journée. Les médecins ne peuvent se résigner à (ne pas) soigner ces individus réticents aux soins et qui, de toute façon, ne suivront pas leurs traitements et ne reviendront que lorsque la situation aura empiré. Les maraudeurs du Samu social s’épuisent à passer leurs nuits à tenter de faire monter quelqu’un dans un bus lorsqu’il fait – 10 o C. La police ne comprend pas pourquoi on ne les force pas à être hébergés … Entre le droit des citoyens à disposer d’eux-mêmes et la non-assistance à personnes en danger, plus personne ne s’entend crier. La jouissance, ça leur colle à la peau. Elle se fait « maladies ». Elle se fait voir, entendre et sentir. Elle résiste. Elle indique l’idée d’une transgression de la loi, d’un défi, mais surtout ici d’une dérision. Cependant cette jouissance inconsciente peut aussi s’ancrer et se soutenir dans l’obéissance d’un sujet à une injonction, quels qu’en soient la forme et le contenu, qui le conduit, en abandonnant ce qu’il en serait de son désir, à se détruire dans la soumission. Il se voue à l’autre, se sacrifie, et en paye le prix. C’est une jouissance du tragique.

On doit interroger ces formes de « monstration » de l’indicible et de l’insupportable sous le prisme de la notion de jouissance, aussi politiquement incorrect que cela puisse sembler. Cette monstration renvoie aux Freaks du film de Tod Browning, à ces créatures humaines et néanmoins anormales que l’on expose aux yeux de tous pour nous rappeler l’inquiétante étrangeté de l’existence. Les exclus sont là, c’est indéniable. Ils sont sur les trottoirs et sous les ponts. Ils sont aussi à Nanterre. Prendre en compte ces situations sous l’angle d’une soumission inconsciente à une situation d’exclusion libère d’une vision bien-pensante et volontariste. C’est refuser la logique hygiéniste, qui fait son retour à grands pas, et démonter sans scrupule les tentatives de réadaptation qui fleurissent dans les structures d’hébergement et leurs tutelles. C’est offrir au sujet toute sa dimension, lui reconnaître sa singularité dans son rapport à la Loi et l’amener à se décaler de cette intenable position de soumission et d’asservissement. La Liberté érigée (comme un phallus) dans le discours de certaines personnes qui vivent ou ont vécu à la rue se paye très cher, dans la chair. Cette jouissance-là ne fait pas de cadeau. Ces personnes ne savent plus où elles en sont. C’est avec cette unique demande qu’elles arrivent généralement à venir dans un Chrs. C’est parce qu’elles reconnaissent être fondamentalement perdues que peut émerger une demande. Elles ne savent plus où elles sont. Il existerait une sorte d’« a-topie » particulière propre à ces personnes en exclusion. Car être exclu, c’est être chassé d’un lieu.

Héberger pour retrouver un lieu et un nom

Héberger quelqu’un n’est jamais un acte anodin, et ce n’est jamais sans difficulté si cette personne a vécu dans la rue. L’histoire individuelle et l’errance laissent des séquelles qui marquent à jamais ces personnes dans leur capacité à s’inscrire quelque part. À l’arrivée, beaucoup n’ont aucun papier. Elles ont tout perdu, jusqu’à leur identité. D’ailleurs, le lieu d’hébergement d’urgence par lequel elles transitent généralement avant d’arriver au Chrs LD leur demande un nom et un prénom, sans pour autant les authentifier. L’important est de pouvoir les nommer et de rompre avec un anonymat qui fait des ravages. Elles sont sans traces, ou se veulent et se pensent comme telles, et ce non sans raison, mais j’y reviendrai plus tard. À l’admission donc, le premier travail est souvent de les aider à se réinscrire dans le champ social, ne serait-ce que par l’établissement d’une nouvelle carte nationale d’identité. Travail laborieux s’il en est, puisqu’il faut reconstruire un passé qu’elles ont souvent du mal à se rappeler. Être hébergé, ce serait comme un retour du refoulé. Il faut se souvenir, et s’inscrire pour ne plus avoir à fuir au quotidien, ou le quotidien. Cela peut prendre des mois, si ce n’est des années, mais il faut en passer par là.

La question est de comprendre pourquoi, au-delà des structures psychiques, cela peut prendre tant de temps. Ce n’est pas une question de démarches mais une impossibilité de s’inscrire dans un lieu, lorsque soi-même on n’en a pas. C’est pourquoi l’identification projective : « Est-ce que je pourrais être comme eux ? » ne fonctionne pas. Notre identité professionnelle, nos liens familiaux ou sociaux, notre vécu et notre structure psychique nous permettent de penser cette hypothèse sans en ressentir les effets. « Est-ce que je pourrais être comme eux ? », c’est de l’ordre du compassionnel, mais cela ne permet pas de savoir à quoi « eux » se confrontent, mais à l’inverse de s’en protéger. Les personnes en exclusion nous questionnent sur le lieu d’où elles viennent, d’où elles ont vécu et d’où elles parlent.

Ces personnes s’interpellent, plus qu’elles ne s’appellent, par leur prénom. Il n’y a plus de nom de famille dans la rue. Le prénom est ce qui subsiste d’une identité abrasée par un vécu d’errance et d’alcool. Le surnom est parfois ce qui campe un soupçon de singularité, un rien de différence et d’originalité. Un lieu vient toujours d’un nom, mais tout patronyme est également un toponyme. Redonner un nom à un individu, c’est le situer dans son histoire, dans sa filiation, mais aussi par rapport à une situation géographique précise. Nom, prénom, date et lieu de naissance, disent les policiers lorsqu’ils enquêtent sur quelqu’un. Dans le champ social, ce n’est pas tant pour les tracer, mais plus pour commencer ce long et éreintant travail de réappropriation. Or, ces personnes en exclusion ont quitté le lieu d’où elles viennent, et non sans raison. Le réel y a fait effraction. Le sujet a pris ses jambes à son cou et s’est « barré ». Il s’est lui-même rayé de la carte, comme s’il lui fallait s’effacer pour survivre. Il y a souvent de la répétition dans cette histoire. Ce lieu d’où l’on vient, celui où l’on est né, celui où vit sa famille … c’est le lieu des origines, c’est de là que tout a commencé et souvent vers là que tout finira.

À la perte des repères spatiaux s’associent généralement ceux du schéma corporel et des images du corps. Le schéma corporel spécifie l’individu en tant que représentant de l’espèce. Il est en principe le même pour tous. L’image du corps, en revanche, est propre à chacun. Elle est liée au sujet et à son histoire. Support du narcissisme, elle est éminemment inconsciente. Le corps est le lieu de tous les tiraillements entre les contraintes internes et les exigences de l’environnement, entre la force propre des pulsions et celle des images formatées du monde extérieur. Son traitement, ses représentations, ses figurations exposent, si l’on y regarde bien, le malaise de notre civilisation et les incertitudes de ses lendemains.

Du corps

Toute tentative de penser le corps indépendamment d’autrui conduit à des impasses. Les personnes qui arrivent au Chrs LD ont un corps délabré, en morceaux. L’errance a cet effet de faire lâcher prise sur le corps. Les personnes en exclusion nous montrent à quel point elles pensent ne plus faire partie de l’espèce, et ne se sentent plus dans leur corps. Elles ont perdu ce lieu-là. « Sans Domicile Fixe » n’a jamais été aussi vrai ! Le corps est une surface topologique, et ce essentiellement dans ses orifices. C’est normalement à la commissure des lèvres, à la marge de l’anus et au niveau des orbites que se jouent les destins des pulsions et les mouvements pulsionnels. C’est par ces bords que la pulsion vient embrayer et accomplir son but, à savoir la satisfaction. Mais là, ça jouit par tous les bords, et ça échappe au sujet. Le corps se disloque, il se vide. Il est sans retenue. En deçà des ravages provoqués par la consommation massive d’alcool, le corps se pose là comme un petit tas, signant ce qui est induit dans les identifications à l’objet anal. Il me paraît juste de prendre en compte ce qui chute du sujet pour qu’il se vive et se vide de cette façon-là. Il y a, me semble-t-il, une identification à cet objet tant attendu, qui est expulsé hors de soi et aussitôt rejeté, objet du dégoût de l’autre : les fèces. C’est dans cette coupure sphinctérienne, hautement symbolique, en ce que l’analité renvoie notamment à la question de la propreté, que se joue d’abord le rapport que ces personnes en exclusion ont avec leurs corps mais aussi avec la société. Il existe une articulation entre le corps et la Loi. Ce corps, soumis aux soins attentifs (quand ils ne sont pas ambivalents), nous est donné par nos parents et évoque normalement, dans l’ordre générationnel, la transmission d’un patrimoine (ne serait-ce que génétique). Nous avons habituellement un rapport de propriétaire avec notre corps. Le corps est un symbole de la société, il reproduit à une petite échelle les pouvoirs et les dangers que l’on attribue généralement à la culture sociale. Chez ces personnes en exclusion, ce corps est la dernière chose – le terme correspond bien au vécu – qui leur reste, et qu’elles peuvent attaquer pour montrer là où elles en sont dans leurs rapports à la loi et à la société. Le corps comme reste.

La présence d’antennes médicales au centre d’urgence et au Chrs LD n’est pas fortuite. En devenant résidants, le corps les rattrape avec force et violence. Ce corps, qui a été longtemps renié, mis à mal, transporté sans ménagement, il doit être entendu. Il faut nommer le résidant comme tel, le sommer d’une certaine façon de prendre corps, d’y revenir, d’y résider tout simplement. Cela amène les résidants à quitter cette représentation déliquescente de l’épouvantail pour accepter de devenir aussi, parfois, un patient. Utilisé avec excès, le terme « patient » permet souvent de maintenir un clivage entre le sanitaire et le social tout en oubliant trop souvent le sens et la symbolique qu’il a dans son rapport à l’Autre. Les personnes en exclusion nous le rappellent aussi. Non seulement elles ne sont pas patientes, mais en outre elles résistent ouvertement aux attentions que l’on peut leur porter. Leur corps n’est plus un lieu d’habitation, c’est un conglomérat d’organes qui fonctionnent plus ou moins bien. C’est la logique de la chair qui évite la question de la rencontre qui la fonde comme corps. Cette logique, c’est peut-être ce qui permet à ces personnes en exclusion, à ces hommes et ces femmes, de se tenir « hors-de » (hors d’eux, dehors …). Elles se figent comme des déchets déposés là, sur un trottoir, qui vont finir leur parcours dans un caveau à décomposition rapide d’un cimetière de banlieue. C’est peut-être aussi ce qui « permet », lorsque ce n’est pas ce qui l’autorise, aux professionnels sociaux ou soignants de les utiliser, de les « usager », sans ménagement. D’une chair en putréfaction, il faut passer à un corps soumis aux soins des médecins, des infirmiers et des aides-soignantes. Les travailleurs sociaux se font aussi les « garants » des soins portés au corps. Un des nombreux motifs d’une prise en charge peut passer par là, par le retour, si ce n’est l’accès, aux soins et à l’hygiène, dans le sens positif du terme.

De la parole

Mais on ne peut heureusement pas distinguer le soma de la psyché. L’un ne va pas sans l’autre, et c’est aussi ce qui fait la difficulté du travail avec ces personnes. La chair se donne comme un corps sans parole, un corps refusant la parole, en tant que celle-ci manifeste la dimension de l’altérité qui constitue normalement le sujet. À quelle parole se refusent ces personnes reste une question. On remarque qu’elles se sont aussi absentées du lieu psychique, du lieu d’où l’on parle, même si l’on ne sait pas forcément ce que l’on dit. Le langage donne sa structure à la pensée humaine. Il a une fonction d’ordre, dans un rapport à la soumission et à l’organisation. Or ces personnes qui vivent ou ont vécu à la rue ont un rapport au langage très particulier. Je ne parle pas des troubles divers et variés dus à la prise d’alcool au quotidien et pendant des dizaines d’années. Je ne parle pas non plus des discordances, des altérations syntaxiques ou des néologismes propres à la psychose. J’évoque là le langage qui, chez ces personnes en exclusion, fait défaut dans ce qu’il devrait induire du rapport à l’Autre. Le langage est réduit à sa plus simple expression. Il ne semble pas y avoir de lieu dans l’Autre, donc pas de symbolique du langage. Ce ne sont pas des « animaux dénaturés » par le langage, elles sont devenues (et sont perçues) comme des animaux tout court, agressifs, braillant et vociférant, « des bêtes » me disait un résidant. Ils parlent, mais ne s’entendent pas. Ils parlent à tout le monde comme s’ils ne parlaient à personne. Dans tous les cas, il y a un décalage, un déplacement, mais pas la reconnaissance de la perte que le langage vient normalement signifier. Cette perte qui fait que lorsque « je » parle c’est normalement à un autre qu’il s’adresse, qu’à tout émetteur il y a un récepteur. Le locuteur normalement « s’auto-indexe comme celui qui parle, fixant du même coup un et un quand il parle11 ».

Normalement, un sujet ne prend la parole qu’à partir d’un lieu déterminé par une nomination. Or là, cette nomination fait défaut. Elle est chargée d’un trop-plein qui déborde, qui ne peut être contenu. Il a fallu s’en exclure au prix de se mettre en danger. S’il faut les aider à reconstruire socialement une histoire, à s’inscrire dans des démarches de soins, il est nécessaire, si ce n’est primordial, d’inventer un espace langagier où il y ait de l’Autre, un espace où ces personnes puissent entendre ce qu’elles vivent, voire ce qu’elles disent, et que ceci leur soit restitué. Il faut qu’un autre fasse lieu et lien, nomme la souffrance pour que se crée une nouvelle inscription. Plus facile à dire qu’à faire, c’est vrai, mais c’est là une position à tenir avec ces exclus : leur redonner une place dans le langage. J’ai pu remarquer qu’il se produisait beaucoup de choses lorsqu’on nomme ces personnes par leur nom, lorsqu’on leur restitue un début de sujétion et de subjectivité, ou lorsqu’on tient une place en leur promettant une continuité de présence par un « à la semaine prochaine ».

Sans toit pas de je

Pour paraphraser D. W. Winnicott, un homme seul, ça n’existe pas. Il ne peut y avoir de « je » qu’à partir d’un « tu ». Et pour faire un jeu de mot : « Sans toit pas de je. » C’est pourquoi l’hébergement est souvent un préambule à toutes démarches possibles. Cela les fait sortir de la rue, de cet enferment que cet espace ouvert représente. Cet « enfer me ment ». Cette supposée liberté totale est mensongère, elle est destructrice. « Je me mens à moi-même » disait un résidant partagé entre la jouissance d’un possible retour à la rue et le renoncement induit de rester résidant. Les inviter ensuite à prendre la parole, à raconter ce qui leur est arrivé, à se réapproprier leurs histoires, aussi sordides soient-elles, c’est rompre avec l’exclusion qu’ils vivent au quotidien. C’est maintenir tant bien que mal du lien social, et c’est accepter l’exclusion comme un phénomène, un processus, et non un état de fait.

Si l’être au monde engendre en un sens l’espace et le monde, il engendre aussi le sujet au sens d’un sujet localisé, inséré. C’est une présence, un repère spatial mais aussi temporel. « À la semaine prochaine » permet de réintroduire du temps, de « réintrojecter » du temps et non pas du surmoi comme le souhaiteraient nos administrateurs. Du surmoi, ils en ont à revendre, ils en vomissent tous les matins, ils en tremblent au réveil. Être là, c’est être dans le monde, mais si possible les pieds pas dans le même sabot. Shakespeare nous dit qu’« aucune philosophie ne vaut une nuit d’amour ». C’est une façon poétique de rappeler que l’existence n’est pas en deçà de la pensée. Il faut penser le quotidien pour le vivre. Et les personnes en exclusion ont besoin, lorsqu’on les invite à parler, de sentir que l’on pense avec elles, que l’on comprend ce qu’elles disent. Parler de tout et de rien, afin qu’elles puissent s’entendre soutenir une parole. Pas dans le même sabot, disais-je précédemment. Il ne faut pas trop boiter soi-même pour travailler avec eux, et ne pas boiter avec eux non plus.

Apologue sur la vigne

En vue de poursuivre ces réflexions, je voudrais proposer une légende talmudique.

Lorsque Noé, après le Déluge, planta la vigne, Satan vint vers lui et lui demanda : Que plantes-tu là ?

La vigne, répondit Noé, dont le fruit délicieux réjouit le cœur de l’homme.

Je veux t’aider, dit Satan, et je vais te procurer un bon engrais.

Noé accepta cette offre. Aussitôt Satan alla chercher une brebis, un lion, un porc et un singe. Il immola toutes ces bêtes l’une après l’autre et en répandit le sang sur le terrain où était plantée la vigne.

L’homme a son fait, se dit le Diable, plein de joie. Désormais il prendra avec le vin les défauts des animaux dont le sang s’est mêlé à la vigne. S’il boit du vin en petite quantité, il sera doux comme un mouton ; s’il en boit beaucoup, il deviendra hautain et querelleur comme le lion ; s’il continue à boire, il ressemblera au cochon et se vautrera comme lui dans la fange ; s’il s’enivre encore plus, il sautera comme le singe et se rendra ridicule en débitant des paroles insensées.

Que nous enseigne cette légende ? Ce n’est pas que le vin est mauvais pour l’homme, on le sait tous, et ceux qui boivent avec excès autant, si ce n’est plus, que les autres. Elle nous raconte comment le vin a été imaginé. Elle nous laisse entendre les représentations qui sont véhiculées, ce à quoi le buveur se coltine, ce qu’il va vivre dans sa psyché et dans son corps, et comment il va être vu par ceux de son espèce.

Ne pas héroïser le clochard

Ces individus au faciès de singe ont ainsi beaucoup à dire, beaucoup à apprendre, voire à nous apprendre. Il ne faut pas pour autant « héroïser », voire « hérautiser » le clochard. Il n’en a pas besoin. Certains aimeraient le voir ainsi, comme ce dernier résistant face à une société en proie au libéralisme à tout va. Rainer Maria Rilke, en faisait un parangon de l’existentialisme12. Cioran, quant à lui, pensait, après s’être entretenu avec un clochard rue de l’Observatoire, que « la seule vraie dignité est celle d’exclu ». Le pauvre est pauvre. Il ne faut pas chercher plus loin. Il en souffre, cela devrait nous suffire pour essayer de lui trouver une autre place. Ces personnes en exclusion n’attendent pas de nous que nous les élevions au rang de hérauts des temps modernes. Elles attendent de nous que nous les entendions dans leur souffrance de ne plus être à l’image qu’ils se font de nous : des nantis. Elles nous démontrent à cor(ps) et à cri le ratage de la stratégie de jouissance de nos sociétés modernes. Du capitalisme au libéralisme, elles font les frais d’un train qui avance à toute vitesse. Elles jouissent, mais pas comme il faudrait, ni pour leur corps et leur psyché, ni pour la société et ses normes. Ne devrions-nous pas les entendre dans ce qu’elles nous disent, à leurs dépens, de là où nous en sommes ? L’exclusion devrait faire office de balise, de signal de détresse. Mais loin s’en faut.

P. Declerck invite, à sa façon, à prendre en compte la difficulté de travailler avec « sa majesté le clochard13 », et sur la nécessité d’être là, de l’accompagner et de reconnaître néanmoins les limites de l’action sociale concernant cette population. Ces personnes viennent introduire « une autre jouissance » au cœur même de la société et de la culture. Voilà une épine plantée dans la logique utilitariste du jeu social et du travail comme fin en soi. Et cela se constate au quotidien dans les prises en charge du Chrs LD. Par exemple, c’est au moment où tout semble s’arranger pour la personne – organisation des soins, solution de logement, réalisation des papiers d’identité … – que, paradoxalement, elle est le plus fragile. Cette période de transition est à haut risque, celui surtout d’une nouvelle aspiration par la rue et ses conséquences au moindre faux pas, à la moindre difficulté. Là, l’impact de la solitude est exacerbé, et les péripéties et les traumas du parcours de l’errance font leur retour.

Ces personnes, qui ont connu l’errance, et qui sont hébergées, souvent depuis longtemps, ont (re)trouvé un équilibre (précaire) dans les murs du Chrs LD. La sortie, même pensée et élaborée, peut apparaître comme un abandon, un rejet, une effraction du réel qui vient pétrifier le résidant. Je me rappelle d’un résidant, il avait « 22 ans de maison », qui ne comprenait pas pourquoi après tant de « bons et loyaux services » on ne voulait plus de lui. La relation avec sa référente sociale devenait conflictuelle, et la « maison » (l’institution) venait le persécuter. Un autre disait qu’il était « foutu », qu’être hébergé ici l’enfermait parce que cela le protégeait des soucis extérieurs, que le Chrs LD était « une prison volontaire ». On peut ainsi penser avec D. W. Winnicott qu’« il arrive que des gens à qui l’on octroie la liberté après leur avoir retirée en aient peur14 ». Comment faire avec certaines de ces personnes, tellement insécurisées depuis leur prime enfance, pour leur permettre de vivre autrement que par des prises en charge dans un lieu d’hébergement ? La relation d’aide, pour qu’elle ne soit pas une répétition de l’abandon, doit évoluer dans une certaine temporalité. C’est faire le pari qu’il y a une autre inscription possible pour ces personnes, un espace intermédiaire entre la jouissance de la rue et les exigences de la société, la possibilité d’une jouissance qui soit tenable. Un pari peut-être un peu fou, voire délirant pour certains, mais qui, me semble-t-il, peut être tenu.

Sortir de la rue est comme un mouvement possible de ce devenir sujet que l’on peut entendre parfois dans ce : « J’en suis arrivé là. » Cette phrase est importante quelle qu’en soit la déclinaison. Elle fait état d’un « je » qui se repère dans le temps, d’une logique qui n’est plus celle du « trop tard », mais d’un possible, d’une reconnaissance de soi et d’une demande (inaugurale ?) de lien. En revanche, sortir de la rue, oui, mais pour faire quoi ? Une des particularités des personnes qui ont vécu dans la rue est d’être confrontées au réel, à l’immédiateté. Un aménagement du temps est, chaque fois, à réinventer. Ce passage vers l’Autre, ce lieu dans l’Autre, est somme toute assez délicat à mettre en place. Il est fort difficile de restaurer un sentiment de sécurité, de confiance et de continuité. La persistance du lien et le caractère indéfectible de l’intérêt que porte le thérapeute sont les objectifs premiers de la relation. Restaurer un lien de confiance avec une personne en exclusion, dans un monde menaçant et inquiétant, demande au thérapeute d’affronter, de soutenir et de supporter la problématique et souvent la culpabilité du sujet. En effet, avant de s’engager dans la reconstruction de liens, le résidant aura systématiquement tendance à éprouver, à vérifier si cet objet qui se propose à lui peut survivre à sa pulsion de destruction. Ce n’est que lorsque cet objet, en l’occurrence la personne chargée de le recevoir, aura montré ses facultés de résistance et de survie à toutes les menaces qui pèsent sur sa réalité, à toutes les attaques dont il pourrait être victime, qu’il sera digne de confiance. Plus la réalité de l’objet acquerra de résistance, d’épaisseur et de solidité, plus le résidant sera capable d’éprouver de l’agressivité sans crainte, ni de détruire ni d’être détruit. C’est dans le rapport à la parole (dans les deux sens du terme) que va se jouer l’essentiel de la relation. C’est ce qui va lui donner de la consistance, à condition que le thérapeute n’hésite pas à s’engager, à ne pas taire ce qui est en train de se (re)jouer pour le résidant. Ce n’est pas tant de laisser se reproduire ce qui a eu lieu, mais peut-être de border ce qui n’a pas eu lieu. Une maxime de juristes du Moyen Âge disait : « On lie les bœufs par les cornes, et les hommes par les paroles. » C’est sur ce fond que l’on peut changer l’histoire de ces personnes qui sont, ou ont été, exclues. Les amener à accepter qu’il y ait du vide, un manque structurel qui ne puisse pas être comblé. Combler le manque, c’est bien ce qu’ils payent. Il faut prendre en compte l’impossibilité historique de supporter la carence. Quand je dis historique, je ne parle pas d’événements ayant existé, j’utilise ce terme par rapport à ce qui fait réalité pour un sujet, son historicité. S’ils peuvent accéder ou accepter de s’en remettre à l’Autre, thérapeute, soignant, travailleur social, sans peur de s’y diluer, de s’y perdre, ils pourront plus facilement rompre avec les chaînes de l’exclusion.

*

J’ai utilisé le terme de « personne en exclusion ». Par là, j’essaye d’évoquer deux choses dans la façon dont elles se vivent, les deux versants de la médaille. « En exclusion », c’est une façon d’entendre là où elles en sont dans la vie sociale. « Personne », nous renvoie là à Homère. « Personne, voilà mon nom. C’est Personne que m’appellent ma mère, mon père, et tous mes compagnons » dit Ulysse, après avoir enivré et dupé le cyclope Polyphème, pour éviter d’encourir le courroux de Poséidon. Les exclus essayent aussi de tenir cette non-place : « (n’)être personne ». D’une part, elles ne se sentent pas liées, et d’autre part, ce n’est pas un « je suis » qui affirmerait une position riche en couleurs, mais plutôt son négatif monochrome. Seulement, cela ne tient pas longtemps. S’extraire, s’exclure ou être exclu, devient à la longue dangereux. Ceux qui acceptent d’être hébergés ont, dès lors, un nouveau parcours à faire qui peut amener quelques changements importants dans la façon dont ces personnes (se) vivent. Ces changements sont minuscules mais considérables. Entre les directives sociales et administratives en tous genres, il y a peut-être une échappée. Tenir la barre contre vents et marées, et considérer que tout n’est pas forcément encore perdu. Les résidants, pas tous, mais certains (c’est déjà ça), nous appellent à tenir cette place, et à envisager qu’il y ait d’autres voies possibles que la rue, l’urgence et les hébergements de l’aide sociale (ou inversement). Ils nous demandent de sortir de la rue. Cette notion doit être entendue dans tout l’effroi qu’elle évoque. Sortir de la rue. Le dedans et le dehors se sont inversés, en négatif. La rue, ils en connaissent les écueils et les impasses, pas les avenues et les lumières des strass et des paillettes. Les écouter, les amener à repenser leurs histoires, soutenir leurs démarches d’appropriation, et recréer du lien c’est peu, c’est long mais cela a du sens.

Un discours qui touche à la pulsion de mort et à la mort – qu’il ne faut pas confondre – ne saurait être tenu seul et sans risque. « La fréquentation de la déchéance agit comme un poison15. » Une telle pratique au quotidien n’est pas sans effet sur la subjectivité de celui qui s’y confronte. C’est ce que m’a appris mon travail dans un tel lieu avec une telle population : être sans cesse en mouvement(s), et prendre la psychanalyse pour ce qu’elle est, un acte plus qu’une doxa, une façon d’entendre le sujet qui parle, d’où il parle et qu’importe où il parle. Je suis devenu « le Monsieur-avec-qui-on-parle », Monsieur Nicolas … Cela ne s’invente pas. Mais cette place m’a parfois permis de créer une adresse, de supposer la demande plutôt que de l’attendre, de tenir face à l’effondrement, et de maintenir un rapport au temps et à l’espace qui ne soit pas scandé par le rythme de la rue. « Être là » c’est se maintenir dans une logique du vivant, aussi ténue soit-elle, parce que les structures d’accueil (et de soins) peuvent parfois, ou par moment, devenir aussi entropiques que les résidants. Et si boiter n’est pas un péché, cela peut devenir une fonction, ou un fonctionnement social.

  • *.

    Psychologue clinicien, psychanalyste.

  • 1.

    Ce Chrs LD est le seul d’Europe à présenter une configuration, que je pourrai décrire, a minima, en trois points : a) c’est tout d’abord un centre d’accueil de longue durée qui peut accueillir des résidants pour une période allant jusqu’à 5 ans, alors que la durée moyenne des autres Chrs est de 2 ans. Il va sans dire qu’au vu des maigres possibilités d’hébergement en Île-de-France, 2 ans reste un idéal administratif et que 5 ans représente souvent le temps minimum pour amorcer une très hypothétique réinsertion ; b) nous y accueillons des personnes en grande désocialisation, ayant un passé de rue plus ou moins long, présentant des troubles psychiques graves, des polytoxicomanes, des « alcooliques » chroniques, des personnes atteintes de maladies graves … ; c) c’est une structure sociale mise en place sur les lieux mêmes d’un ancien dépôt de mendicité, dépendant encore du préfet de Paris, et accolée à un hôpital général de la fonction publique. Un vrai casse-tête historique et administratif.

  • 2.

    Patrick Declerck, les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001, p. 29.

  • 3.

    Ibid., p. 316.

  • 4.

    Georges Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, Paris, Ivrea, p. 26.

  • 5.

    Libération du 4 février 2005.

  • 6.

    Dans Au-delà du principe de plaisir (1920), S. Freud formalise et introduit le concept de pulsion de mort. Cette pulsion conduit le sujet à se placer de manière répétitive dans des situations douloureuses, répliques d’expériences anciennes. Cette introduction est un véritable changement dans la conception de l’homme. Ce sont des motivations propres à l’évolution de sa pensée qui ont conduit Freud à introduire cette hypothèse audacieuse. Bien qu’il exprime des hésitations, il maintiendra jusqu’à la fin de sa vie la nécessité de tenir compte du conflit entre Éros et Thanatos. « Je n’ignore point qu’en faisant ici ce troisième pas dans la théorie des pulsions, je ne saurais prétendre à la même certitude qu’avec les deux précédents », nous explique-t-il ; le premier pas étant l’élargissement du concept de sexualité, le second l’instauration du narcissisme. Le concept de pulsion de mort est encore à ce jour sujet à controverses pour les psychanalystes (voir Patrick Froté, Cent ans après, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1998). Ceux qui souhaiteraient poursuivre sur cette notion au-delà des textes de Freud peuvent lire le premier symposium de la Fédération européenne de la psychanalyse, la Pulsion de mort, Paris, Puf, 1984 ou l’article de N. Zaltzman, « La pulsion anarchiste », De la guérison psychanalytique, Paris, Puf, coll. « Épîtres », 1998.

  • 7.

    S. Ferenczi, « Trauma en état d’inconscience », 24 février 1932, Journal clinique, Paris, Payot, 1985, p. 95.

  • 8.

    M. Heidegger, « Lettre sur l’humanisme », dans Question III, Paris, Gallimard, 1966.

  • 9.

    S. Freud, « Le problème économique du masochisme », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1973, p. 293. Le masochisme moral est une des trois formes du masochisme primaire érogène.

  • 10.

    P.-L. Assoun, le Masochisme, Paris, Economica, 2003, p. 71.

  • 11.

    Dany, Robert Dufour, l’Art de réduire les têtes, Paris, Denoël, 2003, p. 154.

  • 12.

    Rainer Maria Rilke, le Livre de la pauvreté et de la mort, Paris, Acte Sud, 1982.

  • 13.

    P. Declerck, les Naufragés …, op. cit., p. 358.

  • 14.

    D. W. Winnicott, « Liberté », Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, coll. « Essais Folio », 1988, p. 336.

  • 15.

    P. Declerck, les Naufragés …, op. cit., p. 105.