Questions autour d’une greffe du visage
Controverse
Questions autour d’une greffe du visage. Prouesse chirurgicale ou médecine spectacle ?
Dans la nuit des 26 au 27 novembre 2005, au Chu d’Amiens, une équipe dirigée par les professeurs Bernard Devauchelle et Jean-Michel Dubernard a réalisé une première mondiale : la greffe d’une partie de visage sur une patiente de 38 ans, à qui un chien avait emporté le menton, les lèvres et le nez. Le bas du visage d’une donneuse en état de mort cérébrale a été prélevé avant d’être implanté par la technique dite d’allotransplantation.
L’évolution technique laisse sans voix au regard des résultats qu’il est possible d’espérer pour des personnes dont le visage est tout simplement difficile à soutenir du regard. Mais ce qui a été jugé comme un « exploit » chirurgical a aussi été marqué par une étrange publicité orchestrée et vendue à la presse. Cette publicité pose de multiples questions, au regard des réactions d’un certain nombre de professionnels, alors que l’hebdomadaire Paris Match a publié des photos « choc » dont les conditions de prise avaient été négociées quelques semaines en amont par la patiente1. Le professeur Dubernard, membre de l’équipe, pionnier et éminent spécialiste de la matière, semblait admettre sans état d’âme ce comportement.
Cette évolution pose une question éthique et juridique fondamentale même si l’allotransplantation n’est plus un exploit rarissime depuis qu’en septembre 1998 l’équipe lyonnaise du professeur Dubernard a greffé, sur un homme de 48 ans amputé de la main droite, un avant-bras prélevé sur un donneur de 41 ans en état de mort cérébrale. La première transplantation de visage promet qu’il sera bientôt possible de construire – ou plutôt reconstruire – entièrement un humain à partir d’éléments qui lui sont exogènes. L’opération effectuée une première fois, la course à la performance semble ouverte pour les praticiens : un hôpital britannique a reçu, le 16 décembre 2005, le feu vert pour rechercher des patients brûlés susceptibles de recevoir une greffe totale du visage. Le mythe du Golem n’est pas loin ; et c’est sans doute le Dr Frankenstein qui vient à l’esprit de tous, avec les répercussions que ces mythes peuvent avoir sur la vie psychologique des patients.
Or, le contexte de l’opération rejoint ce que pouvait craindre le Comité consultatif national d’éthique (Ccne) dans son avis du 6 février 2004 relatif à l’allotransplantation de tissu composite (Atc) au niveau de la face (greffe totale ou partielle d’un visage).
Cet avis mettait notamment l’accent sur le fait qu’il convient de ne pas négliger
le risque […] que le patient ou son entourage soient harcelés par les médias en quête de sensationnel, du moins dans les premiers temps où se pratiquerait ce genre d’opération […]2.
La sortie du numéro de Paris Match du 8 décembre 2005 et les informations rendues publiques depuis lors confirment cette crainte. Il convient d’analyser l’avis du Comité consultatif national d’éthique avant de s’interroger sur les questions posées par le passage à l’acte auquel nous venons d’assister.
Un appel primaire à la prudence du Conseil consultatif national d’éthique
L’avis du Ccne aborde la greffe des tissus composites du visage dans la perspective générale de l’état de préparation de la société à l’égard de cette pratique et ses conséquences pour les patients concernés.
Il ne faudrait voir là aucun exploit authentique :
La technique chirurgicale est relativement simple avec suture de quelques pédicules vasculaires et nerveux. Il ne s’agit pas d’un exploit au sens propre du terme.
La technique acquise, il fallait passer à l’acte. Pourtant, l’acte n’est admissible que parce qu’éthiquement acceptable3.
R. Dierkens exposait au milieu des années 1960 :
En décidant de la destination ultime de son cadavre, l’homme ne dispose pas d’un bien. Il fait au contraire un choix inspiré par des considérations d’ordre moral. Ce choix qui lui est propre se rapporte à sa personnalité la plus profonde et l’engage entièrement4.
Décider de léguer son corps en état de mort cérébrale pour le destiner à la dispersion transplantatoire serait un acte altruiste définitif. Cet altruisme peut-il être éthiquement et juridiquement bafoué par une exposition du corps reconstruit ?
La question est d’autant plus aiguë que ce n’est plus un membre peu aisément identifiable à une personne qui sera transplanté – en novembre 2003 était par exemple recensé : 9 Atc de parois abdominales, 21 Atc de mains (26 désormais), 1 transplantation de la langue et 1 du larynx –, mais un élément de la physionomie qui sert à la reconnaissance immédiate des individus : le visage. Ce sont donc les traits des personnes décédées, même largement déformés et transfigurés par l’architecture particulière de la face du receveur, qui sont transplantés. Or, il faut admettre que l’intégrité du cadavre, protégée par la loi pénale, est d’autant plus atteinte que le visage du mort en est la cible5.
Au bout, apparaît le fantasme d’une réplication des visages des morts avec la technique de remplacement tissulaire. À cet égard, le Ccne explique que
le visage est toujours le visage de tel ou tel être humain. C’est une forme d’être de l’homme, comme disent les philosophes. Il se rapporte à une individualité. […] Il n’existe pas de visage passepartout.
La greffe du visage est bien ce que l’anthropologue David Le Breton a nommé une « greffe de sens6 ».
Le visage, identifiant primaire de l’individu au regard des autres, est aussi expression de la personnalité de cet individu. En conséquence, il est au fondement du rapport à autrui et du rapport à soi, rappelle le Ccne. Quelle que soit la naïveté qui préside à la préhension du visage, l’essentiel est de remarquer que la perception du visage est souvent associée à une appréhension de la personne tout entière. Au fond, adopter un visage allotransplanté pourrait revenir à changer au regard des autres, mais aussi de son propre regard. La relation au monde de l’individu transplanté change.
Or, ce changement intervient après que l’individu transplanté aura subi déjà un premier traumatisme par la destruction de son visage originel, une première « mise à mort symbolique » du fait de la défiguration7, de façon accidentelle ou par conséquences d’une maladie. Le souvenir des gueules cassées de la Première Guerre mondiale et de la misère dans laquelle elles ont pu être rejetées est assez fort pour avoir été rappelé par le Ccne. Mais « c’est une constante des civilisations humaines que de cacher les monstres », expose-t-il. Cette assertion sonne étrangement juste alors que Paris Match peut écrire qu’il aura
fallu une formidable mobilisation et une synchronisation parfaite pour mener à bien l’exploit chirurgical qui a rendu à Isabelle un visage humain.
La notion même de « visage humain » apparaît symbolique, comme si l’atteinte primaire déshumanisait…, comme si le caractère de l’humain tenait au visage présentable.
Sans doute y a-t-il une impérieuse nécessité pour les victimes des traumatismes de la face de retrouver un visage acceptable, non seulement pour eux mais aussi au monde.
En février 2004, le Ccne expliquait que la technique ne permettait pas à ces personnes de retrouver leur visage : « La seule qu’on puisse leur proposer est de retrouver un visage approximatif. » La donne a changé.
Désormais, l’état de la technique permet aux chirurgiens de poser la question de l’opération d’allotransplantation. La demande est-elle fondée ? La balance risques/bénéfices est-elle favorable ou négative ? L’exigence éthique est, pour le Ccne, au centre de la démarche de l’équipe de praticiens qui ont en charge le patient. Ce dernier doit être informé, notamment du risque de rejet de ce qui n’est qu’un corps étranger que l’on impose à son propre organisme. L’éthique conduit ici à la validité juridique de l’acte, puisqu’elle amène le patient à être en état de consentir librement à l’Atc.
Encore faut-il admettre que ce libre consentement éclairé n’empêche aucunement le trouble postopératoire. Le pourcentage des personnes qui, après avoir subi une greffe, ne parviennent pas à respecter le traitement immunodépresseur, est estimé à 15-18 %.
La question est d’autant plus inquiétante que les risques d’échec sont réels. Le rejet, par exemple, conduirait la personne greffée à voir ce visage retiré. Le Ccne peut ainsi alerter sur ce risque en posant qu’« il serait dramatique de devoir retirer le visage qui a été greffé ».
Et, le visage, même assimilé par le corps, restera un visage relativement inexpressif, proche du masque. Or, le masque fait la personne, si l’on veut bien se référer à la construction linguistique qui a conduit le masque du théâtre romain à devenir expression de la personne, qui est l’identité.
La dimension psychologique de l’opération est extrêmement importante. Elle existe pour l’entourage comme pour la personne transplantée. Elle existe aussi pour l’entourage du donneur, quel qu’il soit, qui voit le visage du disparu renaître sur la face d’un autre. Or, sur ce point, le reportage journalistique éclaire crûment les questions des relations aux règles de droit des différents intervenants de ce conte médical moderne.
L’interrogation nécessaire du droit
L’opération de transplantation elle-même est en principe encadrée par la loi. L’article L. 1251-1 du code de la santé publique, issu de la loi bioéthique de 2004, dispose en effet que :
Peuvent seules bénéficier d’une greffe d’organes, de cornée ou d’autres tissus dont la liste est fixée par arrêté, après avis de l’Agence de la biomédecine, les personnes, quel que soit leur lieu de résidence, qui sont inscrites sur une liste nationale.
Cette règle a été respectée puisque l’Agence de la biomédecine a été saisie en juin 20058.
Un conseil d’orientation de l’Agence de la biomédecine a aussi été créé par la loi. Les missions de ce Conseil sont définies avec l’article L. 1418-4 du code de la santé publique. Il a pour mission de veiller
à la qualité de l’expertise médicale et scientifique de l’Agence en prenant en considération des questions éthiques susceptibles d’être soulevées.
Il est en outre
obligatoirement consulté par le directeur général sur […] les questions intéressant la recherche médicale ou scientifique et relevant de la compétence de l’Agence.
La greffe partielle de visage s’inscrit parfaitement dans ce champ de la recherche biomédicale. L’article L. 1121-1 du code de la santé publique, en effet, pose la définition des recherches biomédicales comme étant « les recherches organisées et pratiquées sur l’être humain en vue du développement des connaissances biologiques ou médicales ». S’agissant d’une première, il n’est pas douteux que les enseignements du passage à l’être humain d’une technique chirurgicale exceptionnelle permettront d’améliorer les connaissances.
Mais ce conseil d’orientation n’a pas été consulté par le directeur général de l’Agence. Il a pourtant été réuni le 21 septembre et le 3 novembre 2005. Il apparaît ainsi que l’ensemble des précautions nécessaires imposées par la loi n’ont pas été prises.
La publication des photographies soulève à ce propos quelques questions. Un praticien peut-il laisser filmer et photographier son acte à fin de vente des images ? Ces photographies exposent l’intervention. Le savoir-faire des médecins est montré, tout autant que le visage d’une patiente reconstruite dont l’identité pourrait bien n’être que secondaire au regard de l’exploit chirurgical. Quelle est la motivation des médecins ? Laisser filmer l’exploit, n’est-ce pas faire passer un message destiné à glorifier l’équipe médicale ? Cette hypothèse irait à l’encontre des règles de droit. L’article R. 4127-13 du code de la santé publique dispose que les médecins ont interdiction de « toute attitude publicitaire personnelle ». L’article R. 4217-14 du même code interdit à ces médecins de « divulguer dans des milieux médicaux un procédé nouveau de traitement insuffisamment éprouvé sans accompagner leur communication des réserves qui s’imposent ». Cette divulgation étant, dans le cas précis, faite au grand public, le code de déontologie est bafoué puisqu’il interdit nettement de « faire une telle divulgation dans le public non médical ».
Cette attitude pourrait bien aussi être assimilée à l’information du public, autorisée par la loi. Mais, dans ce cas, la législation requiert qu’elle soit « réalisée sous la responsabilité du ministre chargé de la Santé ». Cette exigence n’a pas davantage été respectée.
Annoncée et redoutée par le Ccne dans son avis du 6 février 2004, « la prime au sensationnel » est un risque désormais avéré. La position des médecins apparaît donc attaquable au regard des principes éthiques qui régissent l’exercice de leur art. Il pourrait même être intéressant d’analyser dans quelle mesure la renommée internationale de l’équipe n’est pas à l’origine de ces dérives. Le professeur Dubernard n’est pas novice en la matière. Habitué des interventions exceptionnelles, sa juste réputation d’excellence autorise sans doute plus de résonances médiatiques. La réussite de ses précédentes interventions permet d’envisager sérieusement la réussite de cette dernière entreprise. L’histoire serait ainsi d’autant plus attractive qu’elle aurait une fin heureuse. Le commerce journalistique trouverait ainsi intérêt à publiciser l’opération, avec l’accord des médecins.
Pourtant, le code de déontologie médicale dispose que
la médecine ne doit pas être pratiquée comme un commerce. Sont interdits tous procédés directs ou indirects de publicité et notamment tout aménagement ou signalisation donnant aux locaux une apparence commerciale.
Puisque la médecine ne saurait être un bien marchand pour le praticien, l’acte médical peut-il être au centre d’un contrat marchand ? La question de la vente du reportage est ainsi posée.
Conscient de la dérive, le Conseil national de l’Ordre des médecins s’est d’ailleurs saisi de la question pour rappeler les règles minimales d’éthique aux praticiens. Dans un avis paru le 15 décembre 2005, il critique
la médiatisation de l’intervention elle-même [notamment parce qu’elle] a été organisée et a dépassé les limites de la prudence ; des images spectaculaires et morbides du receveur et cruelles pour la famille du donneur ont été diffusées.
Par ailleurs,
Le Conseil national de l’Ordre des médecins déplore qu’une communication prématurée, incontrôlée ait conduit à faire prévaloir l’exploit technique sur le respect dû à la patiente, à la personne du donneur, à sa générosité et à celle de sa famille, contrairement aux règles professionnelles inscrites dans le code de déontologie. La raison et l’intérêt général commandent, comme le prévoit son article 13 figurant sous l’article R. 4127-13 du code de la santé publique, que :
« Lorsque le médecin participe à une action d’information du public de caractère éducatif et sanitaire, quel qu’en soit le moyen de diffusion, il doit ne faire état que de données confirmées, faire preuve de prudence et avoir le souci des répercussions de ses propos auprès du public. Il doit se garder à cette occasion de toute attitude publicitaire, soit personnelle, soit en faveur des organismes où il exerce ou auxquels il prête son concours, soit en faveur d’une cause qui ne soit pas d’intérêt général. »
Ce principe d’élémentaire prudence de l’information du public doit respecter strictement l’intimité du receveur, du donneur et de sa famille. Il s’impose à tous les médecins quels que soient leur statut, leur mode d’exercice ou leur notoriété9.
Si la publicité de l’acte par l’équipe médicale est réprouvée, la personne opérée peut, elle, faire cette publicité. La vente de son image est en principe autorisée si elle est de l’initiative du patient. En l’occurrence, le droit de la patiente heurte le devoir des médecins, à qui la discrétion s’impose et qui doivent par ailleurs préserver la dignité du donneur ainsi que la famille de ce dernier. Le devoir d’empêcher les dérives devrait être au centre des préoccupations du corps médical.
Le fait que le patient puisse vendre son image soulève une difficulté au regard du traitement des droits du donneur du tissu transplanté. En effet, le commerce des éléments du corps est réprouvé, et le Conseil d’État a rappelé en 1999 :
Toute transaction commerciale est donc interdite puisqu’aucun paiement ne peut être alloué à celui qui se prête au prélèvement et que seul peut intervenir, le cas échéant, le remboursement des frais engagés10.
Cette interdiction vise le commerce des organes par le donneur, qui ne peut être rémunéré pour son don. Le receveur n’est visé par la règle que dans le fait de se voir interdire de payer un donneur pour un organe. Reste la question de la rémunération éventuelle du receveur pour une exposition par exemple médiatique qui ferait suite à la transplantation. Le droit reste silencieux sur cette question. Les droits du patient transplanté sont confrontés aux droits à l’image du mort.
Concernant l’opération de l’allotransplantation de tissus composites, la photographie du visage, ou de tout autre élément éventuellement reconnaissable d’un mort, engage la question du droit à l’image de celui-ci.
Ce droit à l’image du défunt est soigneusement préservé par la jurisprudence. Depuis l’affaire Érignac, l’on sait que le respect de la dignité de l’être humain ne cesse pas avec son décès. La Cour de cassation a en effet tranché dans son arrêt du 20 décembre 2000. Il est fait obstacle à la publication par voie de presse de certaines images tirées de l’actualité, si elles sont dégradantes pour la personne et n’ajoutent rien à la libre et nécessaire information délivrée par le texte.
En l’espèce, cependant, la demande de retrait émanait de la famille du préfet assassiné. Serait-il possible de traiter de la même manière la photographie d’un visage reconstruit par la greffe d’une partie d’un autre visage ? La réponse pourrait être positive, même s’il est possible de contester la dégradation de l’image du mort qui, par son don, grandit plutôt sa mémoire. L’éventuel préjudice causé à la mémoire du donneur peut ainsi être écarté, et ce d’autant plus que son identité reste inconnue de tous hormis des membres de sa famille.
Quelle peut être la latitude d’exposition de son image accordée au patient transplanté ? Cette question rejoint celle de l’appartenance de l’image de l’individu. Le transfert d’un organe suffit-il à ce que celui-ci n’appartienne définitivement plus à son corps originel ? Une autre question peut être posée alors : le visage transplanté appartient-il à la personne qui le reçoit tant que l’hypothèse du rejet n’est pas écartée ?
La possibilité du rejet de l’organe revient à exprimer sa non-appartenance au corps receveur. L’utilisation à des fins pécuniaires de ce corps étranger pourrait être éventuellement assimilée au commerce d’éléments du corps, ce que l’article 16 du code civil réprouve de la manière la plus stricte, en posant le principe à rang constitutionnel de l’inviolabilité du corps et de la non-patrimonialité de ses éléments et produits11. La partie d’un visage est bien l’un de ses éléments. Elle entre donc dans le champ de l’indisponibilité de la personne. Et les conventions ayant pour effet de conférer une valeur patrimoniale au corps humain, ses éléments ou ses produits, sont nulles.
Par ailleurs, les photographies publiées sont traitées pour qu’il ne soit pas possible de reconnaître la partie supérieure du visage de la personne transplantée. La fin évidente de ce voile est la préservation de l’image de la patiente. La partie transplantée est, elle, parfaitement visible. Le lecteur voyeur peut ainsi se faire une idée de l’exploit en mesurant les effets de l’opération par la vision de l’avant et de l’après.
C’est bien le visage d’une morte qui apparaît, tel un masque. Le visage disparu est exposé à la vue de tous par le vivant qui, lui, est rendu méconnaissable par le trucage au niveau de ses yeux, de son visage originel encore « présentable » aux regards. Certes, comme l’a dit le Ccne, « l’idée même de retrouver le visage d’un autre sur un visage n’a pas de sens autre qu’imaginaire ». C’est donc bien le fantasme d’une reconnaissance possible qui est interrogé. En outre, le grand public, de toute façon, ne verra rien d’autre qu’un visage inconnu. Mais quels sont les droits des proches de la défunte ? N’ont-ils pas droit d’émettre un avis, puisqu’ils conservent cet imaginaire ?
Les droits du mort et de ses ayants droit doivent être évoqués en conséquence. C’est ce qu’a notamment souligné le professeur Hirsch qui, sans remettre en cause l’opération chirurgicale, s’est interrogé sur les conditions éthiques de celle-ci12. Dans cette optique, Jean Savatier a pu expliquer que
le cadavre n’est pas une personne. S’il doit être protégé, c’est seulement par respect pour l’esprit qui l’a animé et qui avait, sur le destin de l’homme après sa mort, des croyances impliquant une certaine attitude envers sa dépouille, ou encore par respect pour tous ceux qui aimaient la personne disparue, et dont l’affection demeure attachée à ses restes13.
Le droit à l’image est confronté au consentement du don. Le consentement du donneur est exigé. Le législateur a posé des cadres stricts. L’article L. 1211-2 du code de la santé publique issu de la loi bioéthique de 2004 dispose que le prélèvement d’organes est autorisé sur une personne décédée si elle n’a pas fait savoir de son vivant qu’elle y était opposée.
Plusieurs conditions doivent être respectées : le prélèvement ne peut avoir lieu que si le certificat de décès a été établi ; le prélèvement doit se faire à des fins thérapeutiques ou scientifiques ; les médecins ayant constaté le décès et ceux qui effectuent le prélèvement ou la transplantation ne doivent appartenir ni aux mêmes services, ni aux mêmes unités fonctionnelles ; les médecins ayant effectué le prélèvement doivent procéder à une restauration décente du corps du défunt.
S’agissant d’une greffe de visage, le don est certainement beaucoup plus difficile à obtenir que s’il était question d’organes internes. La relation à la dernière image du mort, même reconstruit à dessein, est en effet « un des repères majeurs de notre humanité », exposait le Ccne en 2004.
En outre, le don opère le transfert du droit sur la chose donnée, qui n’appartient plus au donneur. Il est apparemment clair que le cadavre ne peut faire l’objet d’un droit de propriété. Mais, en suivant R. Dierkens, il faut admettre qu’un droit et un devoir d’en disposer existent bien14. À l’inverse de l’exposition médiatique d’un corps mort, la question du droit à l’image du donneur devrait alors n’être plus un problème. Pourtant, concernant la continuité des droits à l’image du mort, le don du visage, élément de reconnaissance, semble ne pouvoir être traité de manière identique au don d’un organe destiné à disparaître de la vue.
La confrontation apparaît délicate. Elle conduit à poser la question du temps. Faut-il respecter un temps, celui du deuil, pour faire réapparaître tous les éléments corporels du défunt chez le vivant ? Le don de soi, ou d’une partie de soi, ne devient-il pas alors constitutif d’une donation à conditions ? Et quelle serait la condition ?
Il paraît difficile de faire ressortir une règle de droit sur ce point précis. Pour autant, des pistes peuvent être évoquées. Le temps du deuil nécessaire, par exemple, pourrait trouver une traduction légale – bien que cette traduction légale apparaisse fort hasardeuse. Mais le temps du deuil dépassé est-il constitutif d’une appropriation définitive de l’organe ou du tissu greffé par la personne transplantée ?
En fait, le temps de l’assimilation par le corps du patient de l’organe du donneur pourrait servir de référence pour la construction d’un temps légal d’obligation de discrétion. Autrement dit, ne faut-il pas attendre que la possibilité de rejet du greffon soit éteinte pour admettre une utilisation de l’image du patient reconstruit ? La durée du traitement antirejet pourrait ainsi être adoptée. La solution serait plus acceptable sur le plan déontologique ; la greffe n’étant définitive que lorsque le corps du receveur a admis ce corps étranger comme étant partie de lui-même. Le mort, à ce moment, ne détiendrait plus aucun droit sur cette partie de lui-même qu’il a offerte.
Il n’est pas certain que le législateur ait intérêt à agir pour encadrer de cette façon l’utilisation de la greffe, postérieurement à l’opération. Pourtant, ce temps de l’assimilation est essentiel au regard des risques d’échec de l’opération. Le résultat avantages/bénéfices pour le patient est en effet un élément constitutif de l’intérêt à agir des praticiens.
La loi bioéthique a ainsi introduit un article L. 1211-6 dans le code de la santé publique qui dispose que
Les éléments et produits du corps humain ne peuvent être utilisés à des fins thérapeutiques si le risque mesurable en l’état des connaissances scientifiques et médicales couru par le receveur potentiel est supérieur à l’avantage escompté pour celui-ci.
Le Ccne a parlé de la conséquence « dramatique » pour le receveur en cas de rejet. À lire ce texte, la greffe de visage ne pourrait être qu’exceptionnelle.
Devant toutes ces difficultés, il est aisé de comprendre pourquoi le Ccne a fini par dire qu’un « consentement authentique ne pourra donc jamais exister15 ».
*
Les éléments existent pour critiquer le barnum médiatique sur une opération dont il est trop tôt pour savoir si elle est une réussite. Les questions soulevées par cette transplantation doivent être posées. D’autant plus que, le 13 décembre 2005, une dépêche de l’Afp informait qu’à l’initiative du service qui a organisé la greffe, une rencontre allait avoir lieu avant Noël entre Denis Chatelier, qui avait subi le 13 janvier 2000 la première greffe mondiale des deux mains, et la patiente qui vient de recevoir la première greffe du visage. Cette rencontre a eu lieu le 23 décembre, à huis clos, en présence d’un psychologue. L’équipe médicale a en fait gardé le silence, en précisant que la rencontre avait été organisée à la demande de la patiente.
Un tel phénomène médiatique, préalablement annoncé, peut-il cependant correspondre à la prudence à laquelle l’éthique appelle les praticiens. Encore une fois, il faut alors se poser la question de l’articulation entre les droits des différents intervenants. Paul Ricœur rappelait avec justesse en 1996 que « les droits et devoirs de tout membre du corps médical sont coordonnés avec ceux des patients16 ». Dans le silence de la loi, les bruits de rotatives font des patients les nouveaux monstres d’une foire du trône d’un nouveau genre, oubliant que la médecine a d’abord pour objet de faire vivre les hommes, et non de faire naître les fantasmes d’une presse en mal de compassionnel et de sensationnel.
Malgré tout, par-delà les dérives nauséeuses d’une opération médiatique critiquable, il convient de ne pas perdre de vue l’espoir suscité par l’évolution technique de la restauration de l’image acceptable par la personne de sa propre apparence. En cas de réussite définitive, la patiente sera d’abord une femme sauvée par la recherche et la médecine, et l’exceptionnel permettra une amélioration des soins quotidiens pour chacun des patients.
Daniel Perron17
Coup de sonde
Le livre francophone au Maghreb. Comment sortir de la pénurie ?
Produit culturel complexe et vecteur de la pensée critique et spéculative, le livre est aussi un produit économique. Au Maghreb, le livre se situe à la confluence de nombreux enjeux, qu’ils soient linguistiques, économiques, culturels, intellectuels ou politiques. En quelle langue écrire dans cette région plurilingue ? Quelle politique du prix adopter quand le livre est un objet de luxe ? Quelle culture véhicule le livre, dans cette Afrique du Nord carrefour des influences amazighes, moyen-orientales, européennes, occidentales et africaines ?
Quels livres privilégier quand il faut écrire l’histoire de la région et de ses hommes, interroger son âme et son être, quand il faut aussi éduquer sa population tout en encourageant le tourisme ? Comment les États autoritaires gèrent-ils l’édition et la diffusion du livre, alors que tombent les frontières (télévision, Internet) et que circulent les idéologies à travers le monde ?
C’est au carrefour de ces contradictions et de ces forces qu’il faut mesurer et apprécier la vitalité du livre francophone au Maghreb, au miroir de ses faiblesses…
La diffusion du livre : des obstacles multiples
En Afrique du Nord, l’oralité est immémoriale. Grâce à de talentueux conteurs, cette tradition africaine a enrichi, de génération en génération, poèmes et récits amazighes18. De ce fait, l’alphabet amazighe (tifinagh) est resté cantonné aux régions sahariennes (touarègues), tandis que l’arabe maghrébin (darijat) n’était pas jugé digne de transcription écrite. Il y a bien des œuvres dans cette langue, mais la grande culture religieuse (exégèse) ou profane (Histoire des Berbères d’Ibn Khaldûn) a été écrite en arabe classique (ou fosha).
Jusqu’au xxe siècle, l’essentiel des poèmes, des chansons de gestes, des proverbes et dictons, des traités entre tribus et de la loi coutumière, est demeuré oral. Cette prégnance de la culture orale reste présente en Afrique du Nord, où affaires politiques et économiques se traitent de vive voix. On peut être un intellectuel reconnu au Maghreb sans écrire de livre.
L’écrit est pourtant présent de longue date au Maghreb, depuis l’arrivée des Phéniciens, puis des trois monothéismes. Pendant le Moyen Âge, la culture écrite est avant tout religieuse, liée à la diffusion du texte coranique, « le Livre », par les universités musulmanes (Zitouna de Tunis), les medersas et kuttabs (où les futurs lettrés apprennent le Coran). L’écrit relève de la culture urbaine et arabe, avec des extensions dans les sanctuaires des zaouias rurales, souvent situés auprès des tribus berbérophones majoritaires.
Les exemplaires du Coran, les textes religieux et juridiques sont manuscrits jusqu’au début du xxe siècle. Les Français introduisent l’imprimerie en Algérie, déjà présente dans l’Empire ottoman. Le Maghreb découvre la pensée de la Nahda grâce aux journaux et livres arabes du Levant et d’Égypte. Le sultan de l’Empire chérifien (le futur Maroc) fait venir quelques presses à la fin du xixe siècle, mais sans que s’opère le passage à l’industrie19.
Le livre a été une arme au service de la colonisation. Rien de commun entre le Japon, qui, depuis l’Encyclopédie de Diderot, lit tout ce que publie l’Europe, et le Maghreb, réfractaire au livre. Or le colonisateur débarque en 1830 avec ses livres. Une foule de savants, d’officiers conquérants ou des Affaires indigènes, de religieux, d’anthropologues, se mettent à écrire le Maghreb qu’ils découvrent. Le Maroc est à cet égard le pays le plus fortuné.
L. Massignon, J. Berque et tant d’autres « couvrent » tout le pays : ses hommes, leurs habits, leurs langues, leurs coutumes, leurs lois…, mais aussi le bled, les villes (Le Tourneau), les reliefs, les richesses, la faune, la flore, tout ce qui compose le Maroc est décrit et imprimé. Aucun pays au monde ne bénéficie d’un tel traitement. Mais il est l’œuvre du colonisateur, ce qui vaut à cette production les foudres nationalistes. Comme la « démocratie » et la « République », le « livre » peut exhaler au Maghreb l’a priori négatif de ses origines.
Les étudiants nord-africains de l’université française s’approprient le livre. À l’école coloniale, le français leur ouvre les portes de la lecture profane. L’histoire de France, les tragédies de Racine, les romans du xixe siècle, les textes de la philosophie allemande et des Lumières, la poésie surréaliste et la littérature marxiste nourrissent les élites nationalistes. Ces textes ont façonné les nationalistes maghrébins20. Objet de conquête et de soumission, le livre devient vecteur de libération. D’où l’extraordinaire engouement des élites maghrébines pour le français, et l’étonnante francisation du Maghreb post-colonial par l’école.
La culture du colonisateur facilite les indépendances, mais elle ne peut exprimer les désirs, les peines et les passions des Maghrébins. Une littérature maghrébine d’expression française et arabe se structure, œuvre d’intellectuels kabyles et tunisiens (entre-deux-guerres). Puis elle s’étend aux élites arabophones, algériennes et marocaines, lors des indépendances21. Puis elle s’ouvre aux femmes. Les premières romancières écrivent dans les années 1960 en Algérie, puis dans les années 1980-1990 au Maroc.
Dans quelle langue écrire ?
Une entrave majeure à la lecture provient des langues. Elle réside dans la diglossie, phénomène linguistique caractéristique du Maghreb, au point d’y être banalisé. Le fait est capital. Comme les langues maternelles (darijat ou tamazight) ne sont pas écrites, le lecteur recourt à une langue tierce pour passer à l’écrit, et donc à la lecture. Aucune famille maghrébine ne parle arabe classique à domicile. À la limite, seules les familles francophones (nombreuses au sein des élites sociales) peuvent écrire dans leur langue maternelle.
En dehors de cela, passer à l’écrit et au livre entraîne la sortie de sa culture orale, intime, familiale, pour entrer dans un système linguistique « spécifique » : langue du sacré, de l’école, de l’étranger… La lecture est une dépossession de soi, qui suppose un niveau d’abstraction dont manque le plus grand nombre.
La lecture est un acte socialement encadré, ni spontané, ni gratuit. Les lecteurs (a fortiori d’ouvrages) sont des personnes restées assez longtemps à l’école pour maîtriser une langue inconnue jusqu’à 5 ou 6 ans. Or les systèmes scolaires maghrébins, aujourd’hui en crise, forment des élèves peu aptes à maîtriser des ouvrages littéraires ou complexes. Combien d’étudiants-bacheliers des filières de relégation ne lisent jamais de livres ?
Au Maroc, l’analphabétisme touche un adulte sur deux (de deux à quatre sur dix dans le reste du Maghreb), mais cela ne signifie pas que les autres soient lecteurs. En Algérie, il y aurait 9 millions de francophones22, mais combien lisent des ouvrages complets ? La presse est un bon indicateur des lectorats. En Algérie, 2 millions de quotidiens sont écoulés chaque jour pour 4 millions de lecteurs réguliers (en arabe et en français). Ils sont quatre fois moins au Maroc. Seule la Tunisie échappe à ces faibles chiffres, mais elle ne représente qu’un Maghrébin sur huit !
Depuis les indépendances, la pratique de l’arabe écrit a beaucoup progressé en Afrique du Nord. En 1956, l’arabe était pratiqué par les élites bilingues tunisiennes formées dans les écoles franco-arabes et à Sadiki. Dans ce pays urbanisé tourné vers le Machrek, la tradition littéraire et linguistique est appréciée. En revanche, dans le Maghreb atlassique des hauts plateaux, la connaissance de l’arabe écrit est circonscrite aux clercs. Et l’arabe écrit avait beaucoup régressé dans l’Algérie coloniale.
En arabisant progressivement l’enseignement, avec l’aide d’expatriés orientaux, les États indépendants ont œuvré à la diffusion du fosha (arabe classique). La connaissance de l’arabe est devenue dominante au Maghreb dans les jeunes générations (à partir des années 1980). Sans préjuger du niveau d’arabe, cette diffusion ne l’a pas émancipé de son caractère sacré (langue de la Révélation choisie par Dieu). L’arabisation est contemporaine de la réislamisation des sociétés maghrébines, ce qui n’est pas fortuit.
Quel est le statut de la langue française dans ce contexte ? Demeure-telle le vecteur d’accès à la modernité et aux pouvoirs de l’ex-colonisateur (entrevu par les jeunes Maghrébins des années 1930) ? Est-elle devenue le « butin de guerre » évoqué par Kateb Yassine ? Est-elle l’avatar du colonialisme que dénoncent les bateleurs nationalistes des trois pays ? Est-elle le vecteur maghrébin d’accès à l’Europe et à la mondialisation ?
Les réponses apportées à ces questions entraînent l’adoption ou le rejet du français en Afrique du Nord. Pour certains écrivains et lecteurs, il est le passage obligé vers la modernisation sociale et intellectuelle. Pour des religieux, il constitue une part d’inauthenticité dont il faut se départir. Pour les technocrates, il est d’usage impératif pour agir. Chaque lecteur a son analyse, et lit, ou ne lit pas, dans la langue de Molière, tel ou tel type d’ouvrage.
Un produit de luxe…
Le niveau de vie des ménages maghrébins fait du « livre » un produit de luxe, c’est-à-dire superflu ou inaccessible pour le plus grand nombre. Le niveau culturel et éducatif des populations n’induit pas leur capacité à « consommer » du livre… 40 % des Marocains et Algériens vivent avec moins de 2 dollars par jour, il ne faut pas être grand économiste pour comprendre qu’ils sont exclus de ce « marché », quelle que soit leur bonne volonté.
Une enquête de consommation menée au Maroc en 2000 a montré que 15 % des Marocains ont un pouvoir d’achat de type européen, et que les 15 % suivants peuvent consommer quelques produits non vitaux (culture, loisirs… et livres). Ainsi, de nombreux lecteurs potentiels, comme les étudiants, se situent en dehors de ces 30 %. En Algérie, praticiens (enseignants) et étudiants ne peuvent pas acheter de livres. Avec un salaire minimum à 10 000 dinars (110 euros), que faire quand un album jeunesse se vend à 1 200 dinars ? Seule la Tunisie est plus favorisée avec sa classe moyenne élargie. Mais en l’absence d’une véritable politique du livre, seule une minorité de Maghrébins a les moyens de lire.
Le livre importé est essentiellement français (hormis les livres religieux). La tradition est ancienne. Mais si les circuits de distribution sont rodés pour les grands éditeurs, ce marché a été déstabilisé au fil des décennies. Le départ progressif des Français, des juifs et des Européens a privé le Maghreb de lecteurs captifs, notamment les milliers de coopérants des années 1970. Cela a renchéri le coût unitaire du transport des livres vers le Maghreb (aggravé par la pratique de la vente à compte ferme23). Si bien que le Maroc, qui était servi comme Marseille en 1980 (les mêmes sorties en même temps), ne l’est plus du tout aujourd’hui. L’Algérie, qui représentait 7 % des exportations françaises, n’est aujourd’hui que le 14e marché.
Car l’arabisation des facultés des lettres a frappé ce marché, tandis que la dévaluation des monnaies du Maghreb (années 1980-1990), alliée à une crise sociale et économique de long cours, a achevé de l’asphyxier. Au point qu’en 2005, le marché du livre maghrébin est étroit, cher, mal approvisionné et distribué, en dehors de quelques créneaux. Le livre français non aidé est un produit de luxe. Un livre français moyen à 20 euros est vendu 25 euros au Maroc (soit 14 % du smic mensuel, contre 2 % en France). Le même livre représente 1 % du revenu d’un enseignant français, mais plus de 5 % du revenu de l’enseignant maghrébin.
Le difficile marché du livre français est-il compensé par le livre arabe ? Au Liban, par exemple, le succès du livre français (ou anglais) n’est pas exclusif. Certes, l’étude du Pnud sur le monde arabe (2002) montre les carences de l’édition arabe. La pénurie de traductions est générale, tandis que les auteurs arabes sont contraints à l’exil, au silence ou à l’autocensure dans des contextes religieux, sociaux et politiques délicats.
Les élites du Maroc et d’Algérie assurent le succès du livre francophone (maghrébin, français ou traduit). Le livre arabe est compétitif par ses coûts. Pourtant, sa faiblesse est générale. Tintin en arabe, bien connu au Proche-Orient, n’est jamais parvenu au Maghreb, comme beaucoup d’ouvrages attrayants ou éducatifs pour enfants. Dans ce domaine, la production maghrébine est convenue, peu inventive ou trop confidentielle. Seul le livre religieux musulman, même surveillé, est abondamment diffusé. L’aide des pays du Golfe n’y est pas étrangère, et ses effets sont massifs en termes de diffusion, de variété et de tirages.
Le livre maghrébin francophone est donc pris en étau entre le livre français importé, qui, malgré son coût exorbitant (les taxes de 28 % viennent de tomber à 5 % en Algérie), gêne peu les élites sociales, et le livre arabe à bas prix, qui étanche l’essentiel des besoins culturels du lectorat conservateur et religieux. Entre ces deux clientèles, les francophones des classes moyennes (enseignants, étudiants) disposent d’une production hétérogène. Tel est le cas des essais et romans maghrébins, dont la faible production (de quelques centaines à un millier d’exemplaires en moyenne) pousse les éditeurs à une diffusion peu rigoureuse et peu compétitive.
Les livres de poche français sont diffusés quand ils sont étudiés à l’école française ou à l’université, y compris les auteurs maghrébins comme T. Ben Jelloun. Manuels ou livres pratiques sont souvent subventionnés (livres de médecine, de mécanique, guides pratiques…), et constituent l’autre part importante du marché. En dehors de cela, les productions universitaires sont mal diffusées. C’est pourquoi certaines maisons comme La Découverte pratiquent des surremises, lesquelles sont encouragées et subventionnées depuis 2000 par le ministère français de la Culture vis-à-vis de l’Algérie (Que sais-je ?, Folio, J’ai lu…).
Le succès de la diffusion récente au Maroc à très bas coût (1 euro) de grands textes littéraires24 prouve que le lectorat potentiel existe. En Algérie, les maisons Marsa et Barzackh (en partenariat avec des maisons de France) ont lancé des collections à bas coût (200 dinars pour un format poche).
… et subversif !
Le livre souffre souvent, aux yeux des pouvoirs, d’une image subversive. En dehors du défunt régime bourguibien, peuplé de professeurs, les élites politiques de la région manifestent peu d’intérêt pour la lecture. Commerçants fassis et militaires berbères, officiers et affairistes algériens, oulémas salafistes, énarques et gendarmes tunisiens, les élites dirigeantes se méfient des intellectuels, jugés subversifs, inutiles et déviants. Pourquoi leur procurer leur seule arme, le livre ?
Cette défiance explique la corvée longtemps infligée aux expatriés étrangers envoyés en Afrique du Nord, sommés de fournir aux douanes la liste entière de leurs livres. Cela explique aussi la faiblesse ou l’absence de « politique du livre » : il en résulte peu de traductions (l’Espagne traduit plus de livres chaque année que les 22 pays de la Ligue arabe), peu de subventions et d’aides à l’édition, une hypercentralisation des circuits de distribution et des autorités chargées du contrôle…
Les régimes maghrébins ont beaucoup pratiqué la censure. Publications « coloniales », marxistes, « antinationales », révolutionnaires, pornographiques, amazighes, attentatoires aux gouvernants, aux bonnes mœurs ou à la religion, islamistes…, la liste est longue des genres censurés ou très contrôlés. Hormis la Tunisie, qui pratique la censure d’État, la pression s’est relâchée au Maroc et en Algérie. Elle y a même officiellement disparu.
La censure est en fait devenue subtile et discrète. Des livres autrefois interdits au Maroc (le Commandeur des croyants, Notre ami le roi…) le demeurent, mais cela reste marginal. De même, l’opposition algérienne doit encore publier en France ou en Suisse. Mais la censure s’est sophistiquée. Avec la centralisation de l’importation des livres, des réseaux de distribution, de la publicité, et les pressions sur les éditeurs, la censure est aujourd’hui invisible. Faire entrer au Maroc ou en Algérie 50 ou 200 livres français jugés « subversifs » et les écouler au prix dissuasif de 25 euros, évite de prononcer le mot qui fâche. Cette censure de fait est plus efficace qu’une interdiction formelle.
Le rôle des étrangers dans le marché du livre maghrébin en souligne la difficulté. Celui-ci est important dans le domaine du livre religieux arabe, pour l’essentiel importé et subventionné par des États orientaux. Depuis les dramatiques événements algériens et internationaux, un contrôle d’opportunité s’exerce avec attention (la commission de contrôle du Salon international du livre d’Alger – Sila – est experte en la matière). Les importations demeurent massives, ne serait-ce que par défaut de production locale, car l’Islam sunnite malékite maghrébin est peu tourné vers le spéculatif. La plus grande bibliothèque du Maghreb à Casablanca, quoique très ouverte, a été financée sur fonds privés saoudiens.
Le livre français bénéficie aussi de la sollicitude de la France, qu’elle soit étatique ou militante (journalistes ou intellectuels engagés en faveur du débat d’idées au Maghreb). Le « Carrefour des livres » de Marie-Louise Belarbi, à Casablanca, a longtemps été la librairie de référence de la ville. Puis sa propriétaire s’est lancée dans l’édition, codirigeant avec B. Bennani Tarik-Éditions, qui bouleverse le paysage éditorial marocain. Enfin, les bureaux du livre de l’ambassade de France sont le passage obligé des traducteurs, écrivains et éditeurs qui tentent de faire cofinancer, voire préfinancer, leur production. Cette politique a été relancée en Algérie dans le cadre du Salon international du livre d’Alger (Sila) qui a rouvert en 1999 et pour lequel le Bureau international de l’édition française ne cache pas ses ambitions. Enfin, des salons du livre (sur crédits de coopération culturelle) complètent le paysage (Salon international du livre de Tanger).
Comment les Maghrébins, s’ils en ont le temps, les moyens, l’envie et la liberté, peuvent-ils satisfaire leur besoin de lire ? La libéralisation relative des marchés de la presse et du livre (Maroc et Algérie) démontre la soif des citoyens-lecteurs pour une production libre, sans concession, et critique de leur société. L’histoire et le devenir du Maghreb sont très prisés. Les régimes ne s’y trompent pas, qui freinent l’expansion d’un véritable marché local.
Quant au livre religieux, il n’est pas un reliquat culturel contraint par la pauvreté. Les succès éditoriaux sunnites orthodoxes et ceux des prêcheurs salafistes, friands d’une adaptation des « us et coutumes » à la modernité dans le respect des canons de l’Islam, le prouvent. Les besoins de l’âme des jeunes musulmans, à la recherche de cadres légitimes et religieux, doivent être étanchés, pour leur permettre d’affronter leur société.
L’édition du livre en français, une économie de la pénurie
La Foire internationale du livre de Casablanca (en février) a pris un temps le relais du Sila, fermé de 1988 à 1998. L’événement est médiatisé, au Maroc comme en France, et inauguré par les autorités marocaines. Les éditeurs français s’y taillent la part du lion (leurs stands trônent au centre du salon). Pourtant, cette foire illustre toutes les difficultés du livre maghrébin25.
Les éditeurs du Maghreb sont confinés en périphérie de la foire, avec des moyens matériels et humains déficients. Ils vendent peu mais observent. Alors que les éditeurs français négocient des contrats pour écouler des milliers de livres scolaires (ce marché est en hausse), des cadres et militants islamistes mandatés négocient avec les maisons arabes égyptiennes et du Golfe. Et tandis que le livre français s’expose, des valises et des sacs-poubelle de livres arabes religieux sont emportés, représentant peut-être 90 % des ventes de la foire. C’est pour éviter une telle « braderie » que les organisateurs du Sila se montrent très vigilants.
Le livre religieux arabophone est un marché essentiel. Peu médiatisé, il ne bénéficie ni de la devanture des grandes librairies, ni des publicités de la presse francophone ou étatique. C’est le marché des mosquées, des médinas, des arrière-boutiques et des kiosques des villes, bref, de l’économie informelle. Il entretient un courant permanent d’achats en provenance du Proche-Orient, car la faible production maghrébine dans ce domaine n’est pas exportée. Depuis l’arrivée des premiers livres salafistes égyptiens fin xixe siècle, le sens du courant d’importation ne s’est pas inversé.
Essentiel en termes de ventes, le marché du livre religieux arabe est économiquement faible (subventionné par les Saoudiens), mais numériquement dominant. Pourtant, lorsque les Maghrébins s’interrogent sur la réforme de l’islam, ils le font souvent en français, dans le miroir de l’islam européen (Rachid Benzine, les Penseurs de l’islam, coédité par Tarik-Éditions). À cet égard, le succès de ce livre au Maroc (plus de 4 000 exemplaires en quelques semaines dans l’hiver 2004-2005) tient à sa politique commerciale. Vendu à 200 exemplaires quand il est entré à 260 dirhams (26 euros), ses ventes ont explosé lorsque Tarik l’a diffusé à 7 euros.
Le second grand marché du livre au Maghreb est celui du livre scolaire (jusqu’à 75 % du marché en Algérie), qui se réalise pour l’essentiel hors librairies. L’Afrique du Nord est longtemps restée une annexe territoriale du livre scolaire français. Cette situation s’est modifiée avec l’arabisation scolaire, qui a été l’occasion de forger des manuels nationaux, situation bien légitime dans des pays indépendants.
Toutefois, deux phénomènes expliquent le retour en vigueur des éditeurs scolaires français. En dehors des questions liées au savoir-faire et aux moyens matériels, les éditeurs français n’ont jamais quitté le secteur du livre scientifique (les facultés de sciences travaillent toujours en français). D’autre part, les ravages idéologiques du salafisme nationaliste, enseigné à l’école depuis les années 1970, incitent les autorités nationales à revenir en arrière. Le livre technique, les manuels scolaires et livres universitaires apparaissent aujourd’hui comme l’un des moyens de lutter contre l’islamisme idéologique dominant. Les éditeurs français répondent « présents ». Ces livres représentent de 90 à 95 % des livres exportés par Hachette et Éditis au Maroc (ce qui laisse une infime part de 5 % à la littérature générale).
En Algérie, ce marché très institutionnel du livre scolaire connaît une récente relance des importations de manuels français (les taxes ont été ramenées à 0 %, et le français redevient en partie langue d’enseignement scolaire depuis la réforme de 2004).
Dernier champ d’excellence du livre au Maghreb, le beau livre. Peu développé en Algérie (à l’écart du tourisme international et longtemps happé par la guerre), le beau livre est devenu un État dans l’État du livre au Maroc, puis en Tunisie. La filière (ou le filon) est imparable, idéologiquement neutre, esthétique et rentable : il conforte l’image de pays qui veulent capter la manne touristique. Dans ces pays pauvres aux portes de l’opulente Europe, la bataille des images est essentielle. Construite, silencieuse et sur papier glacé, l’image est un formidable produit d’appel, d’autant que l’Afrique du Nord est très belle…
Les bourgeoisies argentées et peu attentives manifestent de l’intérêt pour ces placebos culturels. Un beau libre sur les ksars du Sud marocain, sur le tapis berbère, sur les palais des médinas ou sur le Sahara, vendu entre 50 et 100 euros (parce qu’imprimé en Europe pour la qualité), a sa place dans les Ambassades du Maghreb, sur les tables basses des salons, dans les hôtels de luxe ou les pages voyages des magazines « féminins ». Ce marché sans risque satisfait les régimes répressifs (Cérès éditions en Tunisie), qui y voient un produit d’appel séduisant et muet ! Or ce produit est rentable, car plus de la moitié de la production s’écoule en Europe, garantie de plusieurs milliers d’exemplaires (cas de l’éditeur marocain de qualité Marsam).
Un marché opaque, peu rentable et éclaté
En dehors du livre scolaire, le Maghreb n’est pas un marché rentable pour les éditeurs français. Cela tient au volume des ventes, au cloisonnement du marché et aux coûts. Le Maghreb compte 80 millions d’habitants, mais les lecteurs francophones solvables y sont peu nombreux. Et ces 2 ou 3 millions de personnes sont scindées en trois marchés nationaux étanches. Chaque pays a ses distributeurs et ses réseaux.
Les volumes ne peuvent être que très réduits, a fortiori avec des prix français (majoré des taxes et frais d’importation). La solution réside dans la compression à l’extrême des marges. Mais cela suppose des quantités que seul permet le livre scolaire. Quand La Découverte (très tournée par ses productions vers le Maghreb) exporte au Maroc (via le réseau d’Éditis) ou en Algérie, elle vend à moitié prix, mais ses motivations sont au moins autant intellectuelles que commerciales.
La scène éditoriale ressemble à bien des égards à la scène partisane : multipartisme versus nombreux éditeurs, mais faibles et sans moyens… La mortalité des éditeurs est élevée. Même d’anciennes et grandes maisons comme Eddif peuvent connaître de graves difficultés, car les circuits économiques sont d’une extrême fragilité. Les éditeurs sont asphyxiés au moindre soubresaut économique ou politique. C’est pourquoi l’édition tend à devenir une affaire personnelle, familiale, artisanale.
Elle nécessite des subsides familiaux, associatifs et des crédits publics, qui sont étroits et tarissables. Dans les mains des distributeurs (soumis au politique), tenus en lisière d’une grande distribution balbutiante, l’édition dépend des crédits publics. Sauf à mettre la main sur le manuscrit de la décennie, comme Tarik-éditions avec Tazmamart, cellule 10 (qui fut vendu à près de 40 000 exemplaires au Maroc, et presque autant en France).
Les deux pays à tradition de parti unique possèdent une poignée d’éditeurs fraîchement émancipés du giron public (Casbah Édition à Alger, Cérès Productions à Tunis). Ils tiennent l’essentiel du marché. En Tunisie, l’étroitesse du marché ne permet guère l’émancipation de maisons indépendantes (cas d’Alif). Au sein du secteur public subsiste néanmoins l’édition universitaire, avec ses faibles moyens et tirages (plus de 40 en Algérie).
La nouveauté provient de l’émergence récente de petits éditeurs indépendants en Algérie, parfois par des immigrés de retour. En 2005, l’Algérie compte officiellement 91 éditeurs. Pourtant, ce marché est faussement concurrentiel, car les gros éditeurs (Enag, Casbah, Barzakh, Chihab) agissent sous le contrôle plus ou moins direct de l’État. Celui-ci pèse sur le coût des intrants (par les taxes), sur l’importation, la coédition, la traduction et la distribution.
Ces éditeurs « privés », en dépit de la qualité de leurs professionnels, ont donc une marge de manœuvre étroite. L’autocensure est pour eux un modus vivendi nécessaire. C’est pourquoi nombre d’écrivains, d’auteurs et d’universitaires tentent l’aventure éditoriale, ou publient à compte d’auteur. Mais les pertes financières l’emportent sur les gains escomptés, et la notoriété retirée est médiocre, faute de distribution correcte. Le silence des intellectuels critiques s’impose donc, sauf à trouver une solution en France (Taoufik Benbrik ou Sihem Bensédrine pour la Tunisie).
Il serait vain, en l’état actuel des informations, d’étudier l’économie du secteur de l’édition au Maghreb. Dans ce marché peu rentable, surveillé par les pouvoirs publics, et en l’absence de véritable politique du livre, que pourrait signifier la déontologie ? La pratique de la vertu comme une prise de risque politique risque d’entraîner une disparition immédiate de l’éditeur. La culture du secret et l’absence de chiffres sont dès lors dominantes, facilitées par l’éclatement de la distribution.
Imprimeurs, éditeurs, distributeurs et libraires ne dévoilent pas leurs chiffres et les tirages restent souvent opaques, sauf en cas de coopération avec des éditeurs étrangers. Dans le Maghreb des intellectuels, des centaines d’histoires circulent sur l’amoralité de ce secteur, ses coups tordus et ses arnaques. Toutefois, depuis 2004, Le Journal hebdomadaire, en partenariat avec Tarik-Éditions et quelques distributeurs de Casablanca, publie un tableau des ventes mensuelles. Cette initiative sans précédent montre que des perspectives prometteuses sont possibles.
Comment se vendent et se lisent les livres ?
En Algérie et en Tunisie, l’acteur public dominant assure une distribution très contrôlée. La centralisation des décisions permet de décrypter les directives du régime, fussent-elles contradictoires. Le climat qui règne en Tunisie pousse les acteurs à une extrême prudence, qui écarte tout ouvrage potentiellement sulfureux. En revanche, manuels, beaux livres et romans sont assez bien distribués. En Algérie, les luttes au sein de l’appareil d’État rendent possible la distribution d’ouvrages polémiques, comme le brûlot politique du général Nezzar contre le président Bouteflika (Apic éditions). Toutefois, la victoire du président en avril 2004 a accéléré une reprise en main active, comme dans la presse.
Au Maroc, le secteur est plus concurrentiel, mais la distribution, de l’aveu même des professionnels, demeure le problème numéro un26. En dehors de quelques ouvrages soutenus par l’État, une certaine anomie prédomine. Plusieurs réseaux coexistent : le grand distributeur Sochepresse, quelques éditeurs-distributeurs (Éditis, Hachette, Eddif), la grande distribution (magasins Marjane) et le réseau des kiosquiers. Dans l’hiver 2005, la crise de la Sochepresse menace les éditeurs francophones les mieux établis.
Le livre français n’a jamais été aussi mal distribué au Maroc (hors scolaire), tandis que l’Algérie demeure le plus fermé des marchés francophones27. Mais l’accueil des livres maghrébins en France est encore plus calamiteux.
Le secteur de la diffusion est très concentré au Maghreb. Il se limite aux grandes (voire très grandes) villes. Dans une vieille ville universitaire comme Rabat (2 millions d’habitants), une demi-douzaine de grosses librairies se partagent le marché (autour de l’institution Kalila oua dimna). Il faut ajouter quelques dizaines de bouquinistes et de libraires arabophones. Pourtant, d’autres acteurs participent à ce marché.
Outre la grande distribution, récemment entrée sur ce marché, la plus grande partie des livres (publications locales et arabophones) est vendue dans une multitude de kiosques, qui écoulent aussi la presse. Il en va de même dans une ville comme Tunis, où l’on voit cette concurrence s’exercer avenue de France. Mais en dehors des grandes villes (librairie Multi Livre d’Omar Cheikh à Tizi Ouzou ou El Moggar à Tétouan), les librairies ont disparu. En Algérie, la décennie sanglante a laissé ce secteur exsangue, d’autant que le livre scolaire qui leur échappe constituerait 75 % du marché du livre28. Le Maghreb compte donc un nombre de librairies bien insuffisant.
Les bibliothèques pourraient constituer un outil culturel majeur au service de la diffusion du livre. Toutefois, l’absence de politique du livre efficiente dans les trois pays et la misère des bibliothèques universitaires ne le permettent pas. En dehors de quelques établissements de prestige (université d’Ifrane au Maroc, Fondation Ben Abdelaziz de Casablanca), la visite de n’importe quelle bibliothèque universitaire en démontre l’obsolescence. Manque de place, d’ordinateurs, de personnels (en nombre et compétence), de rayonnages, de sièges, de propreté… mais aussi désordre, bruit ou perte d’ouvrages, tout concourt à ne pas inciter les étudiants à fréquenter les bibliothèques. Ce qui est effectif !
Les rares bibliothèques publiques ne se portent guère mieux. En dehors de la Bibliothèque nationale (ou royale), souvent mieux dotée, l’essentiel des bibliothèques dépend de l’initiative privée, des écoles étrangères et des centres culturels ou instituts présents dans les grandes villes. Mais là, le coût, la méfiance et l’obstacle de la langue concourent à limiter l’usage du livre emprunté à une fraction de la population : étudiants avancés et aisés, professeurs, lecteurs francophones des grandes villes.
Romans, essais et sciences humaines, comment faire ?
Ce secteur éditorial est très dépendant des universités. Elles seules ont les moyens matériels, financiers et humains d’imprimer les recherches de leurs membres. Mais la pénurie de crédits n’autorise que peu de publications. La revue universitaire est un pis-aller essentiel. Cependant, la presque séculaire Hespéris-Talmuda au Maroc, reprise par la faculté d’histoire de l’université Mohammed V, n’a que quelques centaines d’abonnés. Des revues plus récentes, publiées à Casablanca (Prologues) ou à Alger (Naqd), tentent de moderniser les pratiques universitaires. Mais les crédits sont rares, ce qui impose des prix dissuasifs.
La coopération avec les universitaires maghrébins expatriés et les laboratoires étrangers semble donc s’imposer. Mais les universités maghrébines dépendent du bon vouloir des universités du Nord et des accords de coopération. Or dans un secteur fondamental, comme la traduction en arabe des textes écrits en Europe ou ailleurs, les moyens et la volonté manquent29. Les traductions sont peu nombreuses et chères. Les partenaires du Nord n’y voient pas un retour sur investissement gratifiant, que seule pourrait prendre à sa charge la puissance publique.
Dans le champ littéraire, le Maghreb connaît une grande effervescence, depuis qu’une poignée d’écrivains de talent ont tracé la voie de la littérature francophone au Maghreb au milieu du xxe siècle. Au Maroc et en Algérie, des dizaines de romans (d’auteurs nouveaux ou confirmés) sont publiés chaque année. Au vu des moyens et des circuits de distribution, cela est considérable. L’audience de ces livres est faible, mais ces écrivains sont connus (Fouad Laroui au Maroc, même s’il réside aux Pays-Bas). À défaut de scène littéraire, l’écrivain (poète ou romancier) est un personnage considéré.
Celui-ci s’expose pourtant à des difficultés. Ses livres se vendent peu, et à un coût qui lui interdit d’en vivre. Il doit donc travailler (presse, enseignement, université), ce qui le place sous la tutelle d’un employeur souvent étatique. Or, il n’y a pas véritablement de débat littéraire ni de revue critique. Se faire un nom à Paris ou publier à l’étranger reste le meilleur moyen d’assurer sa notoriété et son statut d’écrivain. La chose est honorable, mais elle marginalise de fait les écrivains arabophones tout en incitant les écrivains à s’exiler.
Une récente « Opération littérature au Maghreb » du Seuil vise la diffusion de 23 titres de la collection « Points » dans les trois pays, à un tiers de leur prix français (soit 2, 5 euros pour 23 romans de 9 auteurs algériens et marocains30). Si les 70 000 titres prévus pour la première année sont écoulés, ce sera un tournant considérable.
La littérature carcérale est un genre récent en plein essor au Maroc. Si la libéralisation s’accélère, elle devrait gagner toute la région. Au Maroc, la publication de l’ouvrage d’Ahmed Marzouki, Tazmamart, cellule 10, a été un événement éditorial, historique et politique considérable. À travers ce récit atroce sur ses presque vingt ans de captivité dans le bagne-mouroir, l’ancien officier des Far a su toucher les Marocains de manière absolument inédite. Alors que les livres vendus au Maroc plafonnent le plus souvent à 1 000 ou 2 000 exemplaires, son livre s’est vendu à plus de 35 000 exemplaires en quelques mois.
À la suite de Marzouki et de la bande dessinée carcérale On affame bien les rats !, qui a lancé Tarik-Éditions, en cinq ans, plus de 80 ouvrages de littérature carcérale ont été publiés au Maroc. Les tirages souvent élevés ont révélé un besoin d’histoire et de vérité sur les drames qui ont éprouvé les Marocains. Cela prouve le succès potentiel du livre au Maghreb, dès lors qu’il exprime les souffrances et les passions d’une population que l’on dit peu attachée au livre.
Faire se rencontrer les lecteurs et les livres qu’ils recherchent…
L’édition et le marché du livre se portent mal en Afrique du Nord, et de multiples raisons y concourent. Pourtant, les professionnels français du livre nourrissent de grands espoirs à son sujet, comme les centaines d’éditeurs égyptiens et libanais présents aux salon et foire du livre d’Alger et Casablanca en 2004-2005. Car l’ouverture des sociétés maghrébines, le besoin de s’interroger sur le fonctionnement du monde, la nécessité de comprendre les douleurs et les échecs nés des indépendances, grâce à l’histoire ou la littérature, tout cela pousse les classes moyennes urbaines lettrées à lire.
Quoique minoritaires dans leurs sociétés, elles manifestent leur curiosité et leur faim de savoir dès qu’elles peuvent les combler. Longtemps, il a fallu assouvir cette soif de savoir à l’étranger, ce que firent des milliers d’étudiants. Aujourd’hui, un lectorat avide existe. Favoriser sa rencontre avec les livres qu’il recherche tient autant à leur qualité qu’à leur coût.
Agir sur ces deux paramètres est la condition d’une démocratisation de ces sociétés. Le président du Syndicat national des éditeurs de livres (Snel) algérien, directeur de Casbah Éditions, Smaïn Amziane, affirme, à propos de la nouvelle revue professionnelle Livres DZ, son « ambition et sa conviction de garantir le plein épanouissement d’un secteur sans lequel la démocratie et la modernité ne seraient jamais conçues dans la plénitude de leur sens ».
Pierre Vermeren31
Librairie
Frédéric Valabrègue, LES MAUVESTIS, Paris, P.O.L., 2005, 384 p., 19, 90 €
Dans son cinquième roman, les Mauvestis, Frédéric Valabrègue réconcilie deux de ses thèmes de prédilection : la ville de Marseille et la jeunesse. Dans le quartier du Bon-Secours, entre Sainte-Marthe et le Canet, une petite tribu d’adolescents se retrouve sur le muret de parpaings de l’arrière-cour et livre la chronique de son quotidien.
Marseille et les Marseillais étaient déjà à l’honneur dans la Ville sans nom32 où un clochard ordurier vitupérait sur tout ce qu’il voyait ou entendait, et dans Agricole et Béchamel33 qui racontait l’amitié de deux employés de bureau à la mairie, vaguement anarchisants et tout à fait romantiques. L’enfance meurtrie, revisitée à divers âges de la vie adulte, constituait la trame du roman le Vert-Clos34.
Mais dans les vingt-cinq séquences qui scandent les Mauvestis, il n’est plus question de conquérir les dédales d’une ville encore mystérieuse ou de maîtriser son bloc d’enfance : « mal habillée » – tel est le sens du vieux mot provençal de mauvesti –, une génération, née « après les remakes », entre terrains vagues et bâtiments jetables, lutte farouchement pour s’extirper de l’ennui et échapper à tout formatage.
S’agit-il pour autant d’un énième livre sur le problème des cités, avec à l’appui des pages édifiantes sur la délinquance, la perte de valeurs, les trafics en tous genres, l’échec scolaire et en prime une litanie complaisante sur l’apparition regrettable d’une langue des banlieues, pauvre et réductrice ?
À aucun moment, Frédéric Valabrègue ne cède à ce cortège de lieux communs : ses personnages ne saccagent pas leur quartier, ne refusent pas de travailler, ne commettent pas de méfaits et ne massacrent pas la langue française. À l’opposé, ils soignent leur apparence, s’accrochent à leurs études, dialoguent avec leurs aînés et veulent croire en un avenir possible. Est-ce à dire qu’ils sont insensibles à la rudesse d’un urbanisme agressif ou qu’ils restent indifférents à un regard extérieur, souvent réducteur, toujours négatif ? Bien au contraire : pour oser affronter leur passage inéluctable dans le monde « des grands », pour lui donner un sens qui laisse une petite place à la poésie, ces pré-adultes bataillent dur et douloureusement.
De toute façon, on intéresse personne. On brûle pas des voitures, on est pas la jungle. On se prête à aucune image. On est propice à aucune démagogie35,
commente le chef Ambrosi au moment où le groupe envisage de rédiger une déclaration. Car les Mauvestis veulent être entendus pour leurs doutes, leurs angoisses, leurs tensions internes, leurs querelles ; ils veulent aussi être reconnus pour la singularité de leur histoire intime et pour leur exigence commune de dignité.
Parce qu’il excelle à tracer les contours de leur espace et qu’il fait de la parole le pilier de leur quête, Frédéric Valabrègue confère une épaisseur pénétrante à chacun des protagonistes. Au fil des pages, Guy Hofferer, le « pas fini36 », Benjamin Chochana, le « top 50, le bibliobus37 », Antoine Ambrosi, « le chef », « le trait d’union38 », Christophe Cognette « le cow boy de rodéo39 », Stephen « haricot vert couleur café, dreadlocks en feu d’artifice40 » et aussi Naïmah alias Cigarette « dessinée comme une manga41 » qui a préféré slaviser son prénom en Nadège ou Elvire Audard « la fêtarde hallucinée42 » s’accrochent désespérément à leurs aspirations, parfois méconnues, souvent malmenées.
L’art de Frédéric Valabrègue réside en ce jeu subtil qu’il maintient entre une réalité brute appréhendée de l’extérieur et sa lecture tant individuelle que collective par les Mauvestis. Le roman est tout entier dans ce décalage, dans la tension extrême qui en découle, et qui, à tout moment, peut faire basculer le récit dans le drame. Les Mauvestis connaissent l’anonymat des barres d’habitation, l’introuvable mixité sociale, le mélange ethnique – autour du groupe initial composé notamment d’un juif et d’un Comorien gravitent un musulman et un Guadeloupéen – ou les relations intergénérationnelles – Stephen partage la vie d’un homme plus âgé, Ambrosi fréquente Viviane, la mère d’Hofferer. Mais tout ce qui fait ainsi partie de leur décor quotidien, ils cherchent à le conjuguer autrement dans le seul espoir d’échapper à la répétition d’une vie qu’ils ne souhaitent pas.
Professeur d’histoire de l’art aux beaux-arts de Marseille-Luminy et à l’École nationale de la photographie d’Arles, Frédéric Valabrègue sait dessiner un paysage urbain. Par touches successives, il traque les lieux :
Construits dans les années soixante, les blocs de Bon-Secours sont au nombre de six posés en diagonale, deux par deux sur trois rangs, de façon à ce que la moitié de celui qui est devant cache la moitié de celui qui est derrière, de l’avenue Charles-Moretti aux différentes allées, ce jusqu’à l’arrière-cour43.
Il leur en oppose d’autres, moins fréquentés comme la rue Saint-Ferréol, le cours Belzunce, le marché d’Oddo, ou moins accessibles encore comme Saint-Barnabé, Callelongue ou la Vesse. Ces univers, construits à la hâte, définis par leur seule fonctionnalité, chaque Mauvesti les raconte à sa manière, habitant de ses espoirs un site sans pittoresque ni exotisme.
Frédéric Valabrègue dresse aussi le portrait physique de ce microcosme coloré qui attache une importance toute particulière à son habillement – look pays de l’Est, pantalon à pli ou veston demi-saison –, il faut bien se différencier des bandes, celles des Arnavaux ou de la Marine ou du Canet avec leur idéal d’athlètes de haut niveau, si répandu dans les cités.
De même qu’un mot est lourd à porter, tout signe d’appartenance déclaré par des vêtements est insupportable44.
Il fait bouger ses personnages dans leur environnement immédiat : il les montre avec leurs parents – Hofferer va acheter des chaussures avec sa mère Viviane ; avec leurs enseignants – Ambrosi rend une visite impromptue à son professeur de lettres, ce qui lui vaut le renvoi de l’école ; avec leurs voisins – Elvire, pour cacher sa liaison avec Brahim, cherche à s’attirer les bonnes grâces de Loulou et Nelly Lamberno qui ont un appartement sur le même palier ; ou encore avec leurs collègues de travail ou au café.
Car les Mauvestis n’ont rien de marginaux paumés, errant sans repères dans un territoire ennemi. La tristesse est certes toujours là, comme un leitmotiv :
À Bon-Secours, quand on tend l’oreille, on entend toujours un enfant pleurer. On se demande si on ne l’entend pas au fond de soi-même45.
Mais, même en cas de coup dur, ils ne se laissent pas abattre, solidaires avant tout. Quand Cognette, par jeu, emprunte sans son véritable accord la voiture de Marco et a un accident qui provoque la mort de son camarade Vincent, le groupe essaie de faire front et de définir une stratégie.
Les Mauvestis ne sont pas davantage dans le refus ou la dénégation : ils voudraient bien croire que l’amour va triompher – « Qu’est-ce qui fait la beauté de l’amour physique, sinon donner la faim de Dieu46 » –, ou que l’éducation et le travail permettent de progresser.
En revanche, la réalité les rattrape trop souvent : Chochana, après avoir échangé un baiser avec Muriel, la nouvelle compagne de son père, croit en un amour fou partagé pour être aussitôt violemment repoussé et Ambrosi, curieux de tout, a brusquement le sentiment inexplicable d’être ignoré et battu froid par ces mêmes enseignants qui l’encourageaient auparavant.
La normalité ne les fait pas plus fuir :
Si on demande à Cognette, son plus ancien ami, pourquoi Antoine est comme çà, on veut dire aussi doué, Christophe répond : t’as qu’à regarder son père et sa mère.
Et si on insiste, demande à Cognette ce qu’ils ont de particulier, celui-ci répond :
Rien, ils sont normal47.
Ils n’aspirent pas à de l’exceptionnel, à du grandiose, à de l’insolite : simplement ils ne se résignent pas à ne pouvoir exister que dans la conformité parce que tout aurait été fait et refait avant eux. Ils ne supportent pas d’être condamnés à la répétition du passé, à la reproduction d’une image qui leur serait imposée ; ils ne se résignent pas à ce que tout soit déjà décidé, joué pour eux en dehors d’eux, sans eux. Alors, pour écarter les insuffisances, pour tenter de réparer, ils ne connaissent qu’un remède, la parole :
Notre luxe, il réside dans le verbe (le verbeux ?48).
Frédéric Valabrègue sait placer l’invention d’un langage au cœur du récit. Pour parler de ses héros ou faire parler d’eux, Frédéric Valabrègue va vite, bouscule les tournures de phrases, joue avec le vocabulaire, multiplie les formules. Les expressions ne cessent de fuser, inattendues, surprenantes, dérangeantes même parfois :
La conversation des Mauvestis a-t-elle la même résonance intra et extra-muros ?
Y’a des produits qui s’exportent pas… Par exemple, les airelles dans Fernand Raynaud, suggère Chochana, craignant qu’on soit sérieux.
Une conversation du type de celles tenues sur le muret est-elle exportable aux Arnavaux sans y perdre son sel ? On est confronté à un autre espace… Tant nos arguties s’avèrent de fil blanc49.
Car telle est la raison d’être du groupe sur le muret : c’est ensemble et ensemble seulement qu’ils peuvent imaginer des mots qui les rendraient libres, qui encourageraient leur pouvoir de création et leur permettraient d’échapper à ce formatage qui les guette.
Je ne parle pas comme mais avec. Avec Ambrosi, Hofferer, Elvire, Cognette, Nadège, Stephen, Nathan, Muriel, les paroles entendues, les livres lus. Je parle avec les murs de la ville, les conversations surprises dans les transports publics, la télé, la radio, les journaux. Je parle avec toutes les lettres de l’alphabet50.
Ainsi, même si chacune des chroniques s’attache plus particulièrement à un Mauvesti, au-delà de sa propre parole, c’est la voix du groupe tout entier qui se fait entendre : la rhétorique se construit en même temps que le raisonnement. Les aventures individuelles, aussi graves, aussi dramatiques soient-elles, ne sont que prétexte à des échanges, à l’élaboration de discours, à la construction verbale d’un avenir. Car le seul enjeu véritable n’est-il pas de gagner sa dignité en donnant un sens inédit aux mots ?
Aussi, vers la fin, à l’approche du dénouement aussi tragique qu’inattendu, c’est quand le langage lui-même trahit et se révèle impuissant à imaginer une parade efficace contre le poids de la réalité, que le muret reste vide. Est-il vide à jamais ou vide dans l’attente de nouveaux Mauvestis : c’est au lecteur seul de décider.
Sylvie Bressler
Jean-François Kervégan, HEGEL ET L’HÉGÉLIANISME, Paris, Puf, 2005, 128 p., 8 €
On a longtemps cru en France, c’était encore l’avis de Merleau-Ponty, qu’était vraie l’alternative entre Hegel et l’absence de philosophie. Même si elle a été relativement tardive, la réception française de l’œuvre hégélienne a en effet joué un rôle considérable aussi bien à l’intérieur de l’Université qu’à l’extérieur, grâce entre autres à Kojève et à Sartre. Malgré cette ferveur, et pour des raisons qui tiennent aussi bien à la désillusion à l’égard du politique qu’à l’agnosticisme à l’égard de la raison spéculative, la pensée de Hegel semble aujourd’hui occultée, cantonnée aux études spécialisées. Le paradoxe veut qu’à mesure qu’elle est mieux connue cette philosophie soit tenue à distance, congédiée dans sa méthode et plus encore dans son ambition. Mais pour s’autoriser à « renoncer à Hegel », comme le disait Ricœur, encore faut-il avoir une vue d’ensemble, à la fois précise et nuancée, de sa philosophie. Or il n’existait pas depuis quelques années de présentation synthétique de l’œuvre. C’est désormais le cas grâce à ce livre qui présente les principales articulations du trop fameux « système » et insiste particulièrement sur ses enjeux problématiques.
De la vie de Hegel (1770-1830), il n’y a pas grand-chose qui éclaire véritablement l’œuvre. L’itinéraire est bien connu qui s’étend des premiers émois théologico-politiques du séminaire de Tübingen à la consécration académique berlinoise. On a souvent dit de Hegel qu’il était un « philosophe officiel ». Dans la courte biographie qui ouvre le livre, Jean-François Kervégan rappelle quelques zones d’ombre (le fils naturel du philosophe) et les éléments qui permettent d’inscrire sa pensée dans un horizon progressiste. Surtout, il cite une remarque de Hegel qui relativise le poids des engagements individuels dans l’élaboration d’une philosophie :
Chacun veut et croit être meilleur que ce monde qui est le sien. Celui qui est meilleur exprime seulement mieux que d’autres ce monde qui est le sien.
Si Hegel ne s’est pas cru meilleur que son monde, il n’a en revanche jamais cédé sur l’ambition de comprendre ce monde mieux qu’il ne se comprenait lui-même.
C’est cette ambition qui, devant l’éclatement contemporain des savoirs, apparaît démesurée. Mais encore faut-il en saisir la portée sans céder aux préjugés qui ont presque toujours accompagné la réception de Hegel. Dans un chapitre fort utile consacré aux « lieux communs » de l’interprétation hégélienne, l’auteur établit une sorte d’antiglossaire en revenant sur les formules et les concepts que l’on associe trop souvent au philosophe. La tripartition « thèse/antithèse/synthèse » censée fixer la forme de toute pensée cohérente, la « ruse de la raison » qui semble justifier l’injustifiable dans l’histoire et la formule « tout ce qui est réel est rationnel » devenue presque fétiche sont souvent présentées comme l’essentiel d’une philosophie érigeant son présent en norme du vrai et du bien. J.-F. Kervégan restitue le contexte de ces formules et indique qu’il s’agit surtout pour Hegel de démontrer que le rationnel devient effectif et que ce devenir n’est pas exclusif de soubresauts : « il est rationnel qu’il y ait de l’irrationnel ». La thèse hégélienne n’en est pas moins forte qui pose qu’« il y a de la raison dans l’histoire » et que c’est au relevé de ses manifestations que doit se consacrer la philosophie.
À ce titre, Hegel pourrait bien être toute autre chose qu’un repoussoir, il serait comme la figure d’un remords, celui de ne plus pouvoir (ou ne plus vouloir) rechercher dans l’expérience l’advenue d’un sens total. L’auteur étudie avec précision la genèse de cette pensée du sens et son déploiement dans les différentes œuvres à partir de l’idée de « système ». C’est bien autour de ce thème que convergent les critiques les plus acerbes de l’hégélianisme. Or on découvrira, d’une part, que la dialectique n’est pas un instrument de nivellement, mais le principe d’une « inquiétude » propre à la pensée qui ne peut jamais se réfugier dans des représentations reçues et, d’autre part, que l’absolu hégélien n’est en rien l’édification d’un point de vue unificateur sur le réel. L’absolu n’est pas une connaissance nouvelle qui délivrerait la clé du mystère, mais une « utopie qui ne réside nulle part », ni dans le cerveau des philosophes, ni dans le savoir scientifique. Il est le signe d’une « grammaire » du sens irréductible à l’analyse et à l’abstraction.
Reste que c’est probablement du côté de la philosophie politique, dont l’auteur est un spécialiste, que Hegel demeure incontournable. Grâce à une lecture précoce des économistes anglais, il est le premier à tirer toutes les conclusions de la dualité entre société civile et État, une distinction qui « met en lumière la dimension non directement politique du vivre ensemble ». Attentif aux aspects proprement économiques de l’intersubjectivité, Hegel n’en reste pas moins soucieux, devant l’émergence de certaines pathologies du marché, de défendre une politisation du lien social. Certes, cela a été souvent souligné, le philosophe ne voit pas d’alternative à l’État, cette « institution de la liberté », pour assurer cette politisation. Mais son « étatisme », au demeurant relatif, ne doit pas occulter cette impressionnante traversée des institutions que constituent les Principes de la philosophie du droit où « la liberté s’exprime dans le langage de la nécessité ». Sur ce point comme sur d’autres (nature de la logique, statut de l’art, rapport entre philosophie et religion), ce livre présente les éléments nécessaires à une appréciation informée de l’actualité de Hegel et de ce qui, en lui, demeure essentiellement intempestif.
Michaël Fœssel
Corine Pelluchon, LEO STRAUSS. Une autre raison, d’autres lumières. Essai sur la crise de la rationalité contemporaine, Paris, Vrin, coll. « Problèmes et controverses », 2005, 314 p., 30 €
Leo Strauss aurait aimé le livre de Corine Pelluchon. Non certes, qu’il eût approuvé toutes ses interprétations. Mais il aurait reconnu avec plaisir que le point de départ de Corine Pelluchon et toute sa démarche coïncident avec ceux de sa propre entreprise intellectuelle. Il s’agit de partir de la crise du xxe siècle, d’en voir la source dans la crise de la rationalité moderne, et de chercher à la surmonter non par une fuite en avant révolutionnaire ou par une conversion d’ordre religieux, mais par la redécouverte d’un autre rationalisme, celui des « lumières médiévales » représentées avant tout par Farabi et Maïmonide. On sent dans tout le livre ce frémissement inquiet à quoi l’on reconnaît l’eros philosophique.
En ce sens, Corine Pelluchon se distingue dans une certaine mesure de cette catégorie de « straussologues » européens identifiés par Mark Lilla51 comme dépassant l’éternelle opposition américaine des disciples inconditionnels et des dénonciateurs venimeux. Comme les autres commentateurs européens récents, elle s’attache plus particulièrement à la première période, qu’on pourrait appeler allemande et plus ou moins pré-ésotérique, de l’œuvre de Strauss plus accessible aujourd’hui par ses œuvres complètes. Elle en a traduit et commenté avec compétence plusieurs textes importants52. Elle analyse de manière pénétrante les étapes de la redécouverte straussienne de la tradition, le passage par Jacobi et Nietzsche et leur dépassement, puis par Spinoza et le débat sur sa critique de la religion biblique pour aboutir à Farabi et Maïmonide. Elle ne semble pas penser, comme l’œuvre ultérieure de Strauss paraîtrait l’indiquer, que ces derniers eux-mêmes sont surtout pour lui des introducteurs privilégiés à Platon et Aristote qui représentent la vérité philosophique enfin retrouvée. Mais, contrairement, par exemple, à Daniel Tanguy dans son excellente biographie intellectuelle de Strauss53, elle se soucie moins de reconstituer avec rigueur l’évolution de la pensée straussienne que d’y chercher des éléments en réponse à ses propres interrogations. Ces éléments se regroupent autour de la notion de Loi, oubliée des modernes et centrale pour les philosophes juifs et musulmans du Moyen Âge. Pour Corine Pelluchon, elle signifie une triple ouverture de la philosophie à la révélation religieuse, par opposition à l’athéisme militant moderne, à la vie en commun donc à la politique par opposition à l’individualisme contemporain, et à la tradition par opposition au culte de la nouveauté ou au mythe du commencement absolu ou à celui du progrès. Elle a certainement raison, à condition de ne pas oublier que pour Strauss, si la révélation et la raison ne peuvent se réfuter l’une l’autre, elles peuvent encore moins se combiner. Que, de même, entre les exigences de la philosophie et celles de la cité il y a, pour Strauss, un conflit inévitable qui ne peut être géré qu’en jetant des ponts fragiles par la rhétorique et la recherche d’alliés ou de disciples parmi les gouvernants. Que la tradition philosophique ne s’identifie pas aux traditions des diverses cités. Bref, que pour Strauss et son interprétation de la philosophie classique, l’opposition la plus importante se joue entre, d’une part, la loi (nomos) ou plutôt les lois qui relèvent de la religion et de la politique, et, d’autre part, la nature (physis) qui relève de la philosophie.
Corine Pelluchon ouvre une piste très importante et, jusqu’ici, inexplorée à notre connaissance, quand elle remarque qu’en définissant la religion par l’obéissance à la loi, Strauss exclut le christianisme. Elle va plus loin en signalant que pour Strauss le christianisme pourrait bien être responsable de la philosophie moderne et de ses errements, même si les lumières modernes sont animées par une fureur antithéologique. Il se pourrait que la pensée de Strauss soit avant tout antichrétienne, même s’il ne le dit jamais explicitement et si, dans la guerre des cultures sévissant aux États-Unis, lui et des disciples ont souvent été alliés aux chrétiens, contre le scientisme, le relativisme ou le marxisme.
Peut-être l’auteur de ces lignes, plus familier du Strauss de la maturité que de celui d’avant-guerre, et complètement ignorant de la philosophie médiévale, pourrait-il s’aventurer jusqu’à suggérer que Corine Pelluchon devrait s’inspirer de cet exemple, pour accorder une place plus centrale à l’écriture ésotérique dans l’interprétation straussienne des philosophes médiévaux et anciens, et dans le style d’exposition de Strauss lui-même. Je pense que selon Strauss, à travers mille contradictions et omissions volontaires, le but de Maïmonide comme de Farabi, d’Aristote comme de Platon, est de conduire le lecteur averti à reconnaître la supériorité de la sagesse sur la piété, des vertus théoriques sur les vertus pratiques ou morales, de la philosophie sur la poésie et la prophétie, sur la religion et la politique, cette dernière étant la clef des trois domaines précédents.
Les « lumières médiévales » se rapprochent de celles du xviiie siècle par leur foi en la raison ; elles s’en distinguent par le fait d’être réservées à quelques-uns, c’est-à-dire aux philosophes et à leurs disciples potentiels. Pour Strauss, en tout cas, la distinction entre écriture ésotérique et exotérique reflète la différence de nature entre les philosophes et la majorité des hommes et la structure hiérarchique de la connaissance comme de la nature.
Cela soulève deux questions, sans doute naïves à force d’être évidentes, qui s’imposent au lecteur formé par le christianisme et la démocratie. Premièrement, déchiffrer ou dévoiler aux yeux de tous, comme le font Strauss avec d’infinies précautions et ses disciples de manière moins subtile, l’intention cachée des auteurs qu’ils vénèrent ne revient-il pas à les trahir en les démasquant ?
Deuxièmement et surtout, sur quoi se fonde l’idée que la fin la plus haute de l’homme est la poursuite de la connaissance, toujours imparfaite, du tout, que la vie bonne est celle du philosophe, que le sommet de la vertu consiste à discuter de la vertu, que l’humanité est composée, premièrement, de philosophes, dont toutes les contradictions et les obscurités sont volontaires, deuxièmement de leurs disciples dont la vocation est d’étudier sans relâche leurs livres, et troisièmement du reste des hommes dont la vie est régie par les mythes et les lois des différentes cités, celles-ci étant jugées avant tout sur leur tolérance à l’égard de la philosophie ?
Ne s’agit-il pas d’un postulat contraire, évidemment, au primat de l’amour ou de l’action, et à l’égale dignité des hommes, mais que Strauss et ses disciples et, selon eux, les philosophes prémodernes, admettent, comme tous les postulats, sans jamais le mettre en question ni le justifier ?
Les analyses riches et suggestives de Corine Pelluchon nous amènent à poser ces questions. Il serait souhaitable qu’un dialogue non seulement entre spécialistes du Strauss grec ou du Strauss juif, du Strauss américain ou du Strauss européen, mais aussi entre admirateurs et critiques, à l’exclusion des disciples dévots et des adversaires fanatiques, s’efforce de les prolonger et de les enrichir, voire même d’y apporter des éléments de réponse.
Pierre Hassner
Thérèse Delpech, L’ENSAUVAGEMENT. Le retour de la barbarie au xxie siècle, Paris, Grasset, 2005, 370 p., 19 €
Pourquoi associer dans le même ouvrage l’analyse des relations internationales contemporaines, la prospective à moyen terme et la rétrospective sur le siècle écoulé ? La construction du livre en trois temps, consacrés à trois jalons historiques –1905, 2025 et 2005 – répond à deux préoccupations. La première est de rendre compte d’un paradoxe de la relation transatlantique ; la seconde de se livrer à un exercice de pensée incitant le lecteur à renouer avec un sentiment de l’histoire et de ses urgences.
Le paradoxe transatlantique peut être formulé de la manière suivante : alors que ce sont les déchirements européens qui ont provoqué les plus grandes catastrophes du siècle écoulé, c’est aux États-Unis, impliqués à contrecœur dans le domaine des relations internationales lors des deux grands conflits mondiaux, que la perception des dangers et des responsabilités issus du siècle écoulé est la plus vive. Est-ce parce que la capacité d’action force l’obligation d’une lucidité plus grande de l’analyse du côté américain ? Est-ce parce que la perte d’influence internationale conduit à se détourner, du côté européen, des responsabilités futures, tout en déniant celles du passé ? Au-delà des désaccords diplomatiques et de la mobilisation de l’opinion européenne contre la guerre d’Irak, la divergence transatlantique renvoie pour l’auteur à une question plus fondamentale, celle de la capacité à retenir les leçons de la barbarie du xxe siècle. Celle-ci apparaît plus vive aux États-Unis que sur le vieux continent. Certes, il n’est guère déchirant pour Washington de souligner les défaillances de l’Europe. Il n’en reste pas moins de la responsabilité de l’Europe de regarder l’avenir tout en acceptant les messages légués par le xxe siècle. Si l’Europe ne peut assumer cette responsabilité, comment pourra-t-elle se montrer à la hauteur de ce qui nous attend en 2025 ? C’est ici qu’intervient la nécessité de l’exercice de pensée. Il consiste à revenir sur l’histoire passée pour y retrouver ce que l’avenir, à l’époque, recelait de prévisible, d’aléatoire ou d’inattendu radical. Que pouvait-on anticiper, en 1905, des massacres, des guerres, des idéologies, des totalitarismes ? Pouvait-on se préparer différemment à l’avenir, c’est-à-dire se préparer un avenir différent ? Il ne s’agit ici aucunement de prophétisme rétrospectif mais bien de relever, dans la manière dont les événements ont été vécus, l’appréciation de l’imprévisible, des enchaînements probables des événements et parfois des avertissements fondés.
Ce double programme consistant à comprendre pourquoi les Européens identifient désormais moins bien que les Américains les défis internationaux et à inviter les lecteurs à revenir aux incertitudes du passé, traduit sans doute le souci de l’auteur de trouver une stratégie rhétorique propre à alerter notre vigilance. Le livre, en effet, n’emprunte guère au ton distancié qui prévaut parfois dans l’analyse des relations internationales quand elle se plaît à faire défiler les vicissitudes humaines comme autant d’exemplaires d’une collection d’objets froids illustrant, plus ou moins, la théorie savante. On y ressent partout, au contraire, un souci de la persuasion : l’argumentation ou la démonstration s’inquiètent d’un oubli des valeurs les plus fondamentales de l’Europe, d’un engourdissement de notre intelligence et de notre sensibilité à l’histoire. D’où le ton de moraliste, au sens littéraire du terme, proche de Paul Valéry, souvent cité (et qui se plaisait aussi aux exercices de pensée), qui parcourt tout le texte en éclairant l’analyse et en admonestant le lecteur présumé aussi rétif aux leçons du passé qu’aux choix difficiles de l’avenir. Ce croisement des registres – historique, politique, éthique – permet de situer l’analyse de la paralysie européenne à ce qui apparaît à l’auteur son niveau le plus juste : elle n’est ni proprement militaire, ni institutionnelle, ni économique :
[Le problème de l’Europe] après avoir été le grand pourvoyeur d’idées dans le monde, c’est de devoir reconnaître que les idées ne naissent plus chez elle et que celles qui lui restent n’ont plus assez de force pour la convaincre.
L’avenir, nous rappelle ainsi Thérèse Delpech, est suffisamment prévisible pour que nous ne soyons pas démunis devant les difficultés – stratégiques, énergétiques, environnementales – qui nous attendent à brève échéance mais, symétriquement, il est aussi toujours assez ouvert et indéterminé pour requérir notre engagement et laisser un champ possible à une action politique, à nos choix, à nos convictions.
Marc-Olivier Padis
Zaki Laïdi, LA NORME SANS LA FORCE. L’énigme de la puissance européenne, Paris, Presses de Sciences-Po, coll. « Nouveaux débats », 2005, 160 p., 8 €
Face à des puissances qui ne parlent que la langue de la souveraineté nationale et ne pratiquent guère que la realpolitik, un acteur politique non étatique peut-il accéder au rang de grande puissance ? L’Europe n’aspire pas à être un super-État. Elle n’en renonce pas pour autant à défendre son modèle social, culturel ou environnemental, et plus largement ses options politiques. Mais, faute d’un peuple européen qui lui conférerait une pleine souveraineté, elle ne saurait le faire à la façon classique d’un État. Quelles sont ses forces ?
Le secret de la puissance européenne tient à son caractère composite, entre permanence d’une définition classique de la puissance et affirmation d’une logique nouvelle, dont le mot clé est l’interdépendance. Cette logique d’interdépendance tient notamment au fait que l’Europe n’a pas les moyens de jouer franchement le jeu de la puissance : depuis près de 60 ans, les Européens s’en sont remis aux Américains pour assurer leur sécurité, et ils se sont faits à l’idée qu’ils n’en sont pas les garants ultimes. Pour autant, ils ne sont pas entrés dans une logique d’évitement et d’inféodation, développant au contraire des stratégies nouvelles qui esquissent une redéfinition de la puissance.
Cette « puissance par la norme » consiste à produire et à diffuser « un dispositif aussi large que possible de normes capables d’organiser le monde ». Juristes et négociateurs seraient dès lors les principaux acteurs d’une stratégie qui peut aider l’Europe à imposer ses vues, et en particulier la dimension sociale de sa vision du marché. Les normes se définissent par trois traits : leur caractère négocié et non imposé ; leur légitimation par des instances internationales représentatives ; leur opposabilité à tous les acteurs du système international. L’Union, du fait de son expérience unique en matière d’intégration par les normes, possède ici un avantage comparatif indéniable. La norme est ce qui lui permet de faire puissance, sans forcément être une grande puissance.
On pourrait certes souligner que les lieux de définition de ces normes restent marqués par des stratégies de puissance et des comportements de realpolitik, des règles de l’Omc au protocole de Kyoto. Par ailleurs, les autres puissances usent elles aussi du pouvoir de la norme, et avec une efficacité quelquefois redoutable : on songe au modèle comptable américain, que l’Europe a assimilé non sans douleur pour son tissu économique.
Un modèle européen de la puissance n’en existe pas moins, fondé sur le refus de la realpolitik et l’ambition de faire primer la « responsabilité élargie » sur la souveraineté nationale. La norme est pour l’Union un outil efficace, dont la puissance et la spécificité mériteraient d’être mises en valeur.
On suivra sans hésiter Zaki Laïdi lorsqu’il remarque que cette définition de la puissance est la plus conforme à la nature du projet européen. La norme est en effet « ce qui permet à l’Europe de dépasser la souveraineté de ses États sans l’abolir », et par sa nature juridico-politique et sa capacité à mettre en forme des préférences collectives elle porte en elle des valeurs démocratiques essentielles, au premier rang desquelles la délibération. La norme répond enfin à une vision du monde européenne marquée par l’idée de gouvernance et de régulation – des marchés, des activités polluantes, du travail humain. Tant par sa culture politique qu’au vu de ses possibilités concrètes, l’Europe n’a donc probablement pas d’autre choix que de s’assumer en tant que puissance normative.
En affirmant ainsi clairement la nature de son projet, en acceptant de voir dans la norme sa ressource politique majeure, elle pourrait en outre se réconcilier avec des citoyens déconcertés par une forme de puissance qu’ils finissent, faute d’en saisir l’intérêt, par assimiler à de la faiblesse.
Richard Robert
Brèves
Nikolaï Maslov, LES FILS D’OCTOBRE, Denoël Graphic, 2005, 96 p., 20 €
Beaucoup de ceux qui ont été fascinés par l’aptitude de Maslov à rendre compte dans sa première bande dessinée, Une jeunesse soviétique, de la part nocturne de l’âme et du corps mais aussi du nihilisme issu de la Révolution russe s’interrogaient (à tort) sur la possibilité d’y donner une suite. Tirant toujours vers le noir la neige sibérienne et les rues moscovites, Maslov substitue au camp et au goulag le monde de l’usine et du rail, l’industrie soviétique et ses machines. L’homo sovieticus, toujours pris en otage par l’alcool, a quitté le pays natal pour travailler et devenir un « fils d’octobre ». Mais le désir de rejoindre le village – on pense alors aux films de Tarkovski – se heurte aux morts, aux tombes et aux maisons enterrées sous la neige. Mises en parallèle, les deux dernières séquences sont magnifiques : le fils qui arrive trop tard pour voir sa mère avant sa mort annoncée ; la fille qui vient aider à temps la mère à mourir. Le deuil, l’homme et la femme, la mère, la mort, et toujours une lueur indiscrète, un peu de blancheur entre les rails noirs qui forment le fond des dessins de Maslov. Comme s’il cherchait la couleur dans « un puits sans fond » tragique en noir et blanc.
O. M.
Jean Lacouture, UNE VIE DE RENCONTRES, Paris, Le Seuil, 2005, 288 p., 20 €
Ce livre est composé des portraits, inattendus et originaux, des nombreux personnages que Jean Lacouture a rencontrés durant ses voyages professionnels, mais aussi tout au long d’une vie où le respect pour la poésie la plus exigeante a pu s’accorder avec la passion pour le rugby ou la tauromachie. Ce dont témoigne une conversation inattendue portant sur un match du tournoi des cinq nations (cinq à l’époque !) entre l’auteur et René Char. Les portraits suivent le cours des pays et des révolutions qu’il a traversés, le Maroc de Mohammed V et de Mehdi Ben Barka, l’Égypte de Nasser, la Tunisie de Bourguiba, le Vietnam de Ho Chi-Minh, Giap (et Paul Mus), le Cambodge du roi Sihanouk ; mais aussi les amitiés politiques (Mendès France, Alain Savary), théâtrales, artistiques (Camus, Cuny, Bounoure, Audiberti, Schéhadé, Vilar…) ; mais aussi les grandes références intellectuelles (Charles-André Julien, Berque, Massignon et Germaine Tillion) ; sans oublier la mémoire d’une enfance bordelaise marquée par Montaigne, Mauriac, la rencontre à l’université d’un homme de culture trop méconnu aujourd’hui (Gaétan Picon) ; et puis encore l’initiation au savoir par les pères jésuites (auxquels il a consacré une somme). Mais ces portraits nouent parallèlement un autre récit plus discret, celui de l’apprentissage des métiers de journaliste, d’écrivain et d’éditeur. On connaît le journaliste, le biographe de Charles de Gaulle et André Malraux, l’éditeur qui fonde la collection « L’histoire immédiate » au Seuil, et l’on se prend à rêver à des Lacouture dans la presse quotidienne d’aujourd’hui ! Mais il y a des conditions au savoir-faire et au bel ouvrage (ce qui n’empêche pas Lacouture d’avoir pu se tromper !). Ce récit singulier salue ceux qui l’ont accueilli et formé : un patron de presse (Hubert Beuve-Méry au Monde), un homme de revue (Jean-Marie Domenach, d’Esprit, fait l’objet de belles pages reconnaissantes), et un éditeur « unique » (Paul Flamand au Seuil). Journalisme, édition, monde des revues, tout s’entrecroisait et s’enrichissait alors ! Mais, pas de nostalgie, Lacouture rappelle surtout que la passion, pour un métier ou pour l’écriture, exige d’être capable d’admiration. Pour un artiste, un geste du rugby ou un moment de poésie. C’est ce qu’il fait ici.
O. M.
Antonio Munoz Molina, FENÊTRES DE MANHATTAN, Paris, Le Seuil, 2005, 352 p., 22 €
En l’absence de Blanca et Pleine lune sont deux des récits qui ont consacré Antonio Munoz Molina comme l’un des grands romanciers de l’Espagne contemporaine. Alors que la thématique urbaine n’est pas absente de cette œuvre (l’Hiver à Lisbonne, Cordoue des Omeyyades, les Mystères de Madrid), Fenêtres de Manhattan se présente comme un récit de New York qui n’est porté par aucune intrigue romanesque. Et pour cause : Molina traque tout ce qui est susceptible de convertir la matière et l’imaginaire de cette ville en un espace romanesque, celui qu’il suit comme s’il marchait sur la peau d’un corps mouvant. Mais l’ouvrage, plus qu’un récit urbain de Manhattan, offre une interrogation continue sur la manière de voir la ville, de décrire les fenêtres qui permettent de la voir. Fenêtre « de » et non pas « sur » Manhattan (Ventanas de Manhattan) : la fenêtre peut rappeler Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock mais elle renvoie surtout à tous ces filtres artistiques qui donnent corps à la ville en créant des décalages et des surprises à l’image du rythme urbain lui-même : la peinture, la photographie spécialement saluée à travers Richard Avedon, les visites dans les musées sont l’occasion de rencontres avec des artistes (méconnus de nous), et la musique de jazz est ici un joyeux bruit permanent. Mais les fenêtres du peintre romancier, ce sont aussi les personnages atypiques découverts et mis en scène, le jeune saxophoniste noir de Times Square qui se fait innocemment blouser, l’ermite du Bronx soucieux d’éduquer les inéducables. Ce récit urbain raconte aussi l’angoisse de voir la ville se défaire. Car la ville se défait avec la pauvreté, avec les excès de la misère et de la clochardisation qui cassent les corps au sein même de la ville. Elle se défait aussi à cause de la barbarie. Se trouvant à Manhattan le 11 septembre 2001, Molina décrit les fumées et les odeurs, mais surtout il raconte l’histoire d’une ville qui, considérée comme morte à l’extérieur, surmonte la catastrophe avec une rapidité et une avidité incroyables. La ville surhumaine !
O. M.
Anne-Marie Autissier, L’EUROPE DE LA CULTURE. HISTOIRE(S) ET ENJEUX, Arles, Actes Sud, « Internationale de l’imaginaire. Nouvelle série », no 19, 2005, 446 p., 10 €
Dans la série « Internationale de l’imaginaire » éditée par Jean Duvignaud et Cherif Khaznadar, Anne-Marie Autissier décrit l’éventail des interrogations que l’on se pose sur l’Europe culturelle. L’objectif est moins de s’attarder sur la question des valeurs européennes et de l’identité (l’Europe, chrétienne ou non ?) que de suivre minutieusement l’évolution historique des rapports entre les politiques culturelles à l’échelle nationale et européenne. Et cela dans le but d’évaluer l’existence (ou l’absence) d’une politique culturelle européenne concertée et identifiable en tant que telle. Au terme de cet ouvrage qui porte successivement sur les institutions (le rôle majeur de Denis de Rougemont est rappelé), les politiques sectorielles (alors que le patrimoine est un « vieil enfant gâté », les industries culturelles, qui favorisent le cinéma au détriment du livre et des traductions, sont fort inégalitaires) et les réseaux associatifs, Anne-Marie Autissier propose un bilan mitigé et empreint de modestie (ce qui n’est pas si fréquent dans la littérature relative aux actions de l’Europe institutionnelle). Relevant que l’expression de « politique culturelle » reste indéfinie et que l’action culturelle a accusé du retard par rapport à d’autres politiques considérées comme plus prioritaires, elle en appelle aux responsabilités des acteurs. Et, de manière plus concrète, elle insiste sur les nombreuses conditions à remplir, parmi lesquelles « un investissement prioritaire sur l’éducation culturelle et artistique pour tous, la solidarité concrète des gens de culture avec les autres parties prenantes de la société, le rejet des corporatismes abusifs, le soutien des singularités linguistiques culturelles plus que de la diversité. »
O. M.
Philippe Simay (sous la dir. de), CAPITALES DE LA MODERNITÉ. WALTER BENJAMIN ET LA VILLE, Paris, Éditions de l’Éclat, 2006, 208 p., 19 €
Alors que la littérature consacrée à Walter Benjamin met toujours en avant le célèbre livre sur les passages parisiens et les textes qui consacrent Paris comme la Ville capitale du xixe siècle, cet ouvrage collectif (textes de Philippe Simay, Guy Petitdemange, Michaël Löwy, Régine Robin, Wolfgang Bock…) entrecroise les évocations des nombreuses villes traversées par l’auteur et rappelle que Paris n’est pas la Ville unique dans l’œuvre de Benjamin. Il y a les villes du voyage, de magnifiques incursions dans Moscou ou Venise par exemple, mais il y a surtout deux autres villes qui entourent Paris. La ville de l’enfance d’abord, Berlin, celle qui est racontée dans Sens unique et Une enfance berlinoise, celle qui lui apprend l’esprit de la ville et à se perdre dans les arcanes de l’urbain pour y rêver. Impossible donc de flâner dans Paris, de comprendre Baudelaire, sans la ville de l’enfance. « Berlin est un lieu paradoxal, évanoui, disparu, quitté dans la nécessité avant le raz-de-marée nazi, mais Berlin toujours là, la ville de l’éveil à toutes choses. » Mais il y a aussi la ville messianique, la ville des villes, Jérusalem. « Toute ville, écrit Guy Petitdemange, était en quelque sorte Jérusalem […] Berlin avait été en miniature, en quelque sorte, l’expérience totale du temps, de l’histoire, du monde en son entier, de l’exil. La terre entière semble avoir été, par la ville, la terre promise, elle aussi quelque peu déplacée de son lieu. » Jérusalem, la ville de l’exil où son ami Gershom Scholem a décidé de partir.
O. M.
Jean-Louis Ormières, L’EUROPE DÉSENCHANTÉE. La fin de l’Europe chrétienne ? France, Belgique, Espagne, Italie, Portugal, Paris, Fayard, coll. « Bibliothèque de culture religieuse », 2005, 364 p., 20 €. Joseph Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais, EST-CE QUE DIEU EXISTE ? Dialogue sur la vérité, la foi et l’athéisme, Paris, Payot, 2006, 192 p., 16 €
Voilà un ouvrage original et utile. Loin de se contenter d’analyser le seul exemple français et de statufier la loi de 1905, il compare l’évolution des rapports entre la politique et la religion dans plusieurs pays d’Europe, plus précisément en Belgique, en France, en Italie, en Espagne et au Portugal. Si l’Église reste très présente en Italie, la révolution des œillets et la movida ont produit une rupture forte avec le catholicisme en Espagne et au Portugal. Quant à la France et à la Belgique, ces deux pays sont confrontés à une évolution qui fragilise doublement la conception classique de la laïcité : à savoir le soupçon qui pèse sur la culture positiviste et scientiste, et l’affaiblissement de l’autorité de l’Église catholique. Tel est le sens d’un désenchantement qui affecte différemment ces pays européens : le recul du catholicisme donne cours à des pratiques religieuses plus privées et individuelles (moins liées à une institution et à une orthodoxie), mais il se traduit surtout par un recul du politique qui va de pair avec celui de la culture catholique. État et Église, si séparés soient-ils, ont une histoire commune, tel est le sens d’un désenchantement qui dépasse le seul phénomène de la sécularisation. L’Europe désenchantée ! Ormières évoque ici les thèses de Marcel Gauchet et Jean-Louis Schlegel à propos de l’Europe, mais ce désenchantement est-il seulement européen ? La montée des religions privatisées à l’échelle du monde n’invite-t-elle pas à réévaluer l’avenir de la religion en dehors de l’Europe (voir l’éditorial de ce numéro) ? Non sans écho à ces interrogations et à la discussion publiée dans Esprit (juillet 2004) entre celui qui était encore le cardinal Ratzinger et Jürgen Habermas, on peut lire en français le dialogue (accompagné d’un texte original de chacun des auteurs) entre Joseph Ratzinger et le directeur de la revue Micromega, un dialogue intitulé Est-ce que Dieu existe ?
O. M.
Daniel Helminiak, CE QUE LA BIBLE DIT VRAIMENT DE L’HOMOSEXUALITÉ, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005, 221 p., 15 €
Des chrétiens, bien au-delà des fondamentalistes, vont chercher directement dans la Bible, c’est-à-dire dans quelques versets bibliques, toujours les mêmes, la condamnation de l’homosexualité. Il est amusant – ou triste – de voir des homosexuels tirer des mêmes versets, et dans une lecture tout aussi fondamentaliste, leurs arguments sur l’homophobie foncière du « judéo-christianisme ». Ce livre d’un prêtre catholique américain rappelle un principe pour le coup « fondamental » de toute lecture de la Bible : il importe de replacer dans leur contexte historique et culturel les prétendues affirmations de la Bible sur l’homosexualité. Ensuite, il importe de bien vérifier ce qu’elles disent et ce qu’on leur fait dire. D. Helminiak n’éprouve pas de grandes difficultés à montrer, à propos de tous les passages concernés (par exemple celui du récit de Sodome), comment le texte de la Bible est sollicité pour lui faire dire plus qu’il ne dit, et accréditer des convictions actuelles préalables qui n’ont rien à voir avec celles de l’Antiquité juive ou chrétienne. La démonstration est entièrement convaincante. Elle l’est un peu moins quand Helminiak semble, en revanche, donner plus de crédit à l’authenticité des récits ou des versets « favorables » aux homosexuels – alors qu’il s’agit toujours de supputations. Pour l’homosexualité comme pour le reste, il vaut mieux éviter de tirer directement des morales de la Bible, qu’elles semblent nous avantager ou nous désavantager.
J.-L. S.
Sébastien Fath, DU GHETTO AU RÉSEAU. Le protestantisme évangélique en France. 1800-2005, Paris, Labor et Fides, 2005, 427 p., 23 €
Comme les ouvrages précédents de S. Fath, celui-ci est une mine d’informations et de réflexions sur un phénomène considérable de ce temps. Le titre du livre indique bien le tournant : les évangéliques français sont passés d’une situation de minorité ignorée, reléguée dans certaines régions et certaines villes, à celle d’une minorité encore peu visible, mais extrêmement dynamique et active, constituée en réseau sur tout le territoire. Ils sont estimés à environ 400 000 sur environ 900 000 protestants (mais certains donnent des chiffres nettement supérieurs). Leur histoire depuis le xviiie siècle est décrite en cinq grandes périodes, qui représentent une synthèse passionnante de travaux très divers – et très ignorés – sur la naissance, les évolutions, les structurations, les succès et les revers de la mouvance évangélique en France, avec ses très nombreuses ramifications. Mais qu’est-ce qu’un « évangélique » ? Dans le chapitre 1, S. Fath le définit par quatre traits distinctifs : la référence essentielle à la Bible, le lien privilégié à la Croix du Christ, le rôle central de la conversion, l’activisme militant. Le chapitre final est une évaluation critique sur un « archipel fragile et éclaté » – en fait une petite mais remarquable sociologie de la situation religieuse en France. Avec une chronologie, des cartes, un glossaire, une bibliographie, deux index pour les noms de personnes et de lieux : un livre excellent à tous points de vue.
J.-L. S.
Jean-Philippe Pierron, LE PASSAGE DU TÉMOIN. Une philosophie du témoignage, Paris, La nuit surveillée/Le Cerf, 2006, 320 p., 28 €
À diverses reprises, Paul Ricœur a évoqué le projet d’une herméneutique du témoignage. Loin d’être un thème spécifique à une épistémologie de l’histoire et de renvoyer aux polémiques qui portent actuellement sur le rôle imparti respectivement à la mémoire et à l’histoire, la question du témoignage peut être abordée selon plusieurs dimensions. Telle est l’ambition de cet ouvrage qui considère le témoignage comme un acte de langage (le « comment dire » l’emporte sur la réalité à dire) qui peut travestir la vérité, la falsifier (faux témoignage) ou en rendre compte. Dans cette optique le témoignage est indissociable d’un récit et d’une poétique de l’action qui favorise le recul de la raison devant l’émotion artistique. Mais le témoignage intervient aussi sur le plan du droit et de l’historiographie : il est en effet interprété par la justice dans le cadre d’une procédure judiciaire, et il donne lieu sur le plan de la connaissance historique à des procédures scientifiques. Au-delà de la poétique, du droit et de l’historiographie, le témoignage renvoie également aux sciences religieuses qui sont confrontées, dans le cas du christianisme, au témoignage écrit des quatre évangélistes. De ces différentes approches peut-on tirer une éthique du témoignage, ce que l’auteur appelle une « poéthique » en prolongeant la réflexion sur le témoignage par une pensée de l’attestation ? Qu’est-ce qui rend crédible un témoignage ? Quelles sont les créances de celui qui témoigne ? L’auteur décrit ainsi la « configuration » qui rend le témoignage crédible : « Nous avons débuté en soupçonnant le témoin de n’être qu’un témoin sous influence, nous terminons en montrant que le témoignage peut faire bonne figure, qu’il est une figure bonne. Le caractère figuratif attaché au témoignage fait du témoignage un événement. Ainsi la force du témoignage réside-t-elle moins dans sa capacité à décrire un événement que dans sa puissance figurative consistant à rendre la présence. »
O. M.
En écho
LAÏCITÉ – Dans un hors-série de La Revue de la Cfdt (novembre-décembre 2005), « Identités et laïcité. Les dynamiques de l’engagement social en question », Joël Roman fait une synthèse de l’histoire française de la laïcité et des débats qu’elle cristallise. En suivant le fil directeur du lien de la laïcité avec les identités, il retrace son histoire, sa place dans la culture politique nationale, la manière dont elle a servi dans la période récente à reformuler, ou à refouler, des conflits politiques, sociaux et culturels. La comparaison de la référence actuelle à la laïcité avec son histoire longue conduit à se demander si la manière dont la société française et la religion catholique ont conçu et organisé leurs rapports, avant et après 1905, recèle des leçons pour le rapport non moins difficile entretenu aujourd’hui avec l’islam. D’où l’importance du thème de l’« engagement social », celui-ci ayant conduit les catholiques, partis pour la reconquête d’une société en voie de déchristianisation, à mieux comprendre la société, à en accepter la sécularisation et le pluralisme. Un mouvement analogue se produira-t-il dans le cas de l’islam ? Les mobilisations sur le thème de l’islam, aujourd’hui perçues comme identitaires, ne feront-elles pas la même expérience d’une dynamique conduisant de la querelle religieuse à la pacification sociale, si l’on accepte leur légitimité et leur expression ? Que peut alors signifier une position laïque, défendue ici non comme une doctrine républicaine mais comme corpus de valeurs invitant à l’engagement social, dans ce contexte d’ouverture nécessaire à un islam de France ?
LE MODÈLE FRANÇAIS VU PAR LES SOCIALISTES – La Revue socialiste (no 21, octobre 2005) se penche sur la spécificité du modèle français. Dans une première série d’interrogations sur le modèle social-démocrate, on peut lire des textes sur la Suède et l’Italie et une mise au point d’Alain Bergounioux. Suit une partie sur « Le modèle français en rénovation » (mais on ne sait toujours pas ce qu’est le modèle français !) qui nous vaut un couplet d’Henri Emmanuelli sur le virage néoconservateur de la droite française. Effectivement, mieux vaut parler de la droite que de la gauche… Laurent Baumel se risque quand même à une analyse précise et présente des réponses possibles pour 2007.
FOLIE – Dans la revue Jim qui consacre son no 9 à la folie, François Colcombet retrace les débats intellectuels, médicaux, juridiques et politiques suscités par la folie depuis les années 1950 en France. Pourquoi un jeune magistrat pouvait-il être amené à s’intéresser au sujet de la folie dans une période où la prise en charge médico-sociale de cette question était encore rudimentaire, voire caricaturale ? Le positivisme juridique, les bienséances bourgeoises, les routines administratives conspiraient également à l’invisibilité du trouble mental. Seule la littérature, quand elle venait, dans l’Homme sans qualité de Musil par exemple, d’un espace germanique perméable à la pensée viennoise offrait de quoi ouvrir des portes. Il faut rappeler un tel contexte pour comprendre la force de déflagration qu’acquis immédiatement à sa parution le travail de Michel Foucault. Pour avoir participé à cette histoire, François Colcombet peut ensuite retracer l’articulation de cette reformulation de la question de la folie dans les années 1970 avec de nouvelles approches militantes (Gip) portant notamment sur la prison et dont la revue Esprit, dans une alliance inattendue avec Michel Foucault, allait s’emparer. La préoccupation de la prise en charge de la toxicomanie allait par la suite se traduire par la naissance de la Mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie (Mildt) dont François Colcombet a été le premier président de 1982 à 1983. La mise en cause actuelle de la psychanalyse et l’accent mis sur le redéploiement sécuritaire de l’action publique ne risquent-ils pas de remettre en cause des réformes et de fragiles acquis juridiques issus de cette histoire s’inquiète l’auteur au terme de ce parcours ? (Journal intime du Massif central, Éditions Bleu autour, 11, avenue Pasteur, 03500 Saint-Pourçain-sur-Sioule, 15 €.)
DÉFENSE – On savait que la Grande Muette pensait, et qu’elle s’exprimait. La voici qui dialogue en public, en son propre sein et avec les civils sur des questions brûlantes. La revue Inflexions, éditée par l’armée de terre, et qui se veut une plateforme d’échanges entre civils et militaires, a adopté comme devise : « Pouvoir dire ». Son premier numéro, intitulé « L’action militaire a-t-elle un sens aujourd’hui ? », est remarquablement fidèle à ce programme. Il réunit militaires (comme les généraux Besacier et Millet), diplomates (comme l’ambassadeur François Scheer) et philosophes comme Monique Castillo, connue par ses travaux sur la guerre et la paix. On retiendra particulièrement l’article du général Bachelet, remarquablement riche et structuré, intitulé « L’action militaire : sens et contresens », et celui de notre amie Véronique Nahoum-Grappe (comme toujours passionné, éloquent et mordant) qui, avec des points de départ et dans des styles très différents, se rejoignent pour appeler à la combinaison du souci éthique et de celui de l’efficacité. Une « inflexion » à saluer.
SOCIÉTÉ CIVILE – La revue Vacarme consacre un numéro spécial à la « Politique non gouvernementale » dans sa livraison no 34 (hiver 2006). Sans se contenter de faire un répertoire des « résistances » ou des « mobilisations », même si plusieurs « terrains » sont balisés (accès aux médicaments, migrations, détentions…), cet ensemble s’efforce se saisir la spécificité de l’action politique non gouvernementale et d’en voir les dilemmes actuels. Dans le sillage de Michel Foucault, la situation d’entre-deux mise en avant est celle de personnes gouvernées qui ont choisi à la fois, comme le précise Michel Feher dans l’éditorial du numéro, de renoncer à investir la place du gouvernement et de ne pas se retirer de la politique. Les dilemmes de ce choix d’action politique sont étudiés dans plusieurs directions : les limites de l’action humanitaire, les risques de la récupération par des modes de gouvernance participative ou par les marchés en quête de vertu, les affirmations de groupes religieux, comme les évangélistes américains ou les associations de secours islamiques, dont le statut est difficile à déterminer au sein du monde des Ong dont les frontières ont toujours été floues. L’aspect transnational de la question est bien illustré par une importante ouverture aux réflexions américaines sur le sujet et aux acteurs de ces réseaux civils outre-Atlantique.
ESCLAVAGES – Intitulé « Esclavage moderne ou modernité de l’esclavage ? », le dernier numéro des Cahiers d’études africaines (no 179-180, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005) revient sur les formes prises historiquement par la traite et l’esclavage et décrit les évolutions contemporaines d’un esclavage devenu protéiforme. Il est clair que la juridisation internationale des esclavages contemporains modifie le regard que l’on porte sur l’esclavage et change notre appréhension historique de l’esclavage. Ce dossier fort riche est composé de cinq parties qui se recoupent : « Des abolitions à l’idéologie de l’humanitaire ? » ; « Entre servitude et liberté : un presque rien » ; « Congédier la mort sociale ou se construire une identité » ; « La sujétion au cœur de la globalisation » ; « La réinvention de l’esclave ou l’oubli de l’histoire ». Roger Botte résume bien le problème : « On sait désormais qu’il n’y a pas identité de nature entre toutes les manifestations de l’esclavage, que c’est un phénomène foncièrement disparate qui prend différentes formes selon les sociétés et les époques. Or, s’il n’y a pas d’universalité de l’esclavage, quelle est l’universalité des définitions ? La référence au droit de propriété est un point commun à toutes les conventions relatives à l’abolition de l’esclavage et des pratiques analogues à l’esclavage. » Cela n’est pas sans conséquences sur des textes juridiques internationaux qui doivent s’interroger sur des éléments qui ne correspondent pas nécessairement à l’exercice du droit de propriété : « La nature et le degré du contrôle exercé sur la personne ; le recours à la violence, physique ou psychologique ; la vulnérabilité de la personne (parfois totale comme dans l’esclavage domestique) ; la valeur du consentement. »
MONDIALISATION – Sélection des meilleurs articles publiés par les revues françaises et internationales, Grands articles, dans sa deuxième livraison (janvier, février, mars 2006), reprend un article de Pierre-Noël Giraud, paru tout d’abord dans la revue Le Banquet. Cet « essai de prospective économique globale » identifie trois sujets d’inquiétude majeurs pour l’avenir. Tout d’abord, la compétition économique internationale crée des tensions sur les formes de solidarités nationales en accentuant les écarts entre salariés, dans la mesure où « l’inégalité interne est gage de compétitivité externe ». Deuxièmement, le chaos climatique à venir déborde largement nos capacités de réponses économiques ou technologiques grâce auxquelles l’humanité a répondu jusqu’à présent aux défis mondiaux. Enfin, le développement de l’économie de la connaissance met en cause, de multiples façons (internet, piratages, détournement du droit de propriété intellectuelle, etc.), le type de partage entre propriété privée et domaine public qui caractérise le capitalisme. (www.grandsarticles.fr).
Avis
« Esprit public » : une rencontre de débat public est organisée chaque mois à la mairie du 3e arrondissement de Paris, en partenariat avec Esprit et Alternatives économiques (19 h-21 h, salon d’honneur de la mairie du 3e arrondissement, 2, rue Eugène Spuller, 75003 Paris). Lundi 20 février, « Les nouvelles menaces stratégiques » avec Bruno Tertrais ; lundi 6 mars, « Face aux discriminations » avec Patrick Weil et Richard Senghor ; lundi 10 avril « Vers la fin de l’euro ? » avec Christian de Boissieu et Jean Pisani-Ferry ; lundi 15 mai, « Chine-Inde : rupture dans la mondialisation ? » avec Jean-Philippe Béja et Jean-Joseph Boillot ; lundi 5 juin 2006, « Quel projet pour la ville ? » avec l’architecte David Mangin et Thierry Paquot.
Sécurité, sûreté, surveillance – Le séminaire de philosophie du droit (Ihej, Enm, Esprit) poursuit ses travaux avec Denis Salas, le 20 février 2006, « La sécurité peut-elle justifier un droit d’exception ? ». La deuxième partie du séminaire porte sur l’imaginaire et les pratiques de la surveillance : Didier Bigo, « Les projets français et européen de surveillance » (6 mars 2006) ; Ayse Cehan, « Identité et identification au prisme de la biométrie » (20 mars 2006) ; Dominique Linhardt, « Soupçons, provocations et cohésion sociale » (3 avril 2006) ; Paolo Napoli, « Sur quoi fonder les mesures de police ? » (24 avril 2006) ; Frédéric Gros, « De guerre et paix à violence et sécurisation » (15 mai 2006). Conclusion d’Antoine Garapon le 29 mai 2006. Les conférences ont lieu à Paris, à l’École nationale de la magistrature, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris. Animation : A. Garapon, J. Hubrecht (jhubrecht@ihej.org ; 01 40 51 02 51, 01 44 07 13 88 ; www.ihej.org
Notre prochaine livraison (mars-avril) sera consacrée à Paul Ricœur, un an après sa disparition. Le philosophe avait accompagné, par sa présence et ses contributions, l’histoire de la revue au long cours. En juillet-août 1988, un numéro spécial lui avait été consacré, qui est désormais épuisé. Nous avons demandé, pour ce nouvel ensemble consacré à Ricœur, à d’autres cercles d’auteurs de venir présenter ce qui fait l’intérêt de son œuvre pour leur domaine de réflexion : sciences humaines, anthropologie, psychanalyse, histoire, analyse littéraire, réflexion éthique et politique… tous ces domaines seront abordés, sans manquer pour autant une présentation de la démarche philosophique et de l’originalité propre de Paul Ricœur à travers la diversité de ses objets d’étude.
- 1.
« C’est un très beau coup journalistique qu’on paye assez cher, mais l’exclusivité vaut le coup », a commenté le rédacteur en chef photo de l’hebdomadaire, tiré pour l’occasion à près d’un million d’exemplaires. Voir Libération, 9 décembre 2005.
- 2.
Les citations suivantes du Ccne non renvoyées en notes de bas de page appartiennent toutes à l’avis no 82 du 6 février 2004.
- 3.
L’avis du Ccne rejoint ici, par exemple, les autorités de l’Église catholique, qui admettent le don d’organe et la greffe d’organe comme « une façon de promouvoir une véritable culture de la vie » même si, dans cette matière, elles rappellent à des exigences éthiques qui ont pour objet la préservation du donneur et l’intérêt du receveur. Voir le discours du pape Jean-Paul II au 18e congrès international sur la transplantation d’organes, 29 août 2000.
- 4.
R. Dierkens, les Droits sur le corps et le cadavre de l’homme, Paris, Masson, 1966, p. 134.
- 5.
L’incrimination est issue de la loi 92-684 du 22 juillet 1992 portant réforme des dispositions du Code pénal relatives à la répression des crimes et délits contre les personnes. La loi pose notamment l’article 225-17 du Code pénal. Sur la question du cadavre au regard du droit, voir Bruno Py, la Mort et le droit, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », no 3339, 1997.
- 6.
David Le Breton, « Greffe du visage, greffe de sens », dans Libération, 6 décembre 2005.
- 7.
D. Le Breton, « Greffe du visage, greffe de sens », art. cité.
- 8.
Sur ce point, voir la question écrite du député et ancien ministre de la Santé Claude Evin. Il interroge le ministère sur la procédure qui a précédé l’allotransplantation partielle du visage. JO 27 décembre 2005, question no 81738.
- 9.
Avis disponible sur le site Internet : http://www.conseil-national.medecin.fr/
- 10.
Conseil d’État, les Lois de bioéthique cinq ans après, Rapport de novembre 1999.
- 11.
Conseil constitutionnel, décision no 94-343/344 DC du 27 juillet 1994, loi relative au respect du corps humain et loi relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, cons. 2. Confirmé par la décision no 2004-498 DC du 29 juillet 2004, loi relative à la bioéthique.
- 12.
Membre de l’Agence de biomédecine, directeur de l’Espace éthique des hôpitaux de Paris (AP-HP), il a demandé la création d’une commission d’enquête pour éclaircir les circonstances dans lesquelles cette opération s’est décidée. Emmanuel Hirsch explique être choqué par la double expérimentation dont la patiente fait l’objet : la greffe de visage, et la greffe de cellules de la moelle osseuse, destinée à limiter les risques de rejet. Voir La voix du Nord, 7 décembre 2005.
- 13.
Jean Savatier, « Les prélèvements d’organes après décès », dans Problèmes juridiques, médicaux et sociaux de la mort, Travaux de l’institut de sciences criminelles de Poitiers, Cujas, 1979, p. 30.
- 14.
J. Savatier, « Les prélèvements d’organes après décès », art. cité. Encore faut-il dire que l’on ne peut disposer totalement de son corps après la mort. Par exemple, le refus de la cryogénisation par le juge vient rappeler les limites de la liberté en la matière. Voir Jérôme Michel, « Hibernatus, le droit, les droits de l’Homme et la mort (le juge administratif face à la cryogénisation) », Rec. Dalloz, no 26, 2005, chr. p. 1742.
- 15.
Avis précité.
- 16.
Paul Ricœur, « Les trois niveaux du jugement médical », Esprit, décembre 1996.
- 17.
Docteur en droit, chargé d’enseignement Paris-I Panthéon-Sorbonne.
- 18.
Berbère en français courant.
- 19.
Fouzi Abdelrazak, le Royaume des livres : histoire de l’imprimerie au Maroc, 1865-1912, Harvard (en anglais), trad. en arabe par Khaled Ben Seghir, Rabat, université Mohammed V, publication de la faculté des lettres, 1996.
- 20.
Pierre Vermeren, Des nationalistes aux islamistes. La formation des élites marocaines et tunisiennes par l’enseignement supérieur, 1920-2000, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2002.
- 21.
Driss Chraïbi, le Passé simple, Paris, Denoël, 1954.
- 22.
Données fournies par l’ambassade de France.
- 23.
Un importateur marocain ou algérien achète généralement ses livres français à compte ferme, c’est-à-dire sans retour possible à l’éditeur. Cela rend la prise de risque dangereuse pour des entreprises fragiles, et incite donc à une extrême prudence.
- 24.
Comme le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie.
- 25.
Depuis la réouverture du Sila en 1999, les éditeurs français reviennent en force à Alger : 184 éditeurs français (2 500 titres) sur 584 maisons en 2005.
- 26.
Bichr Bennani et Jean-Claude Fasquelle, débat public au Salon international du livre de Tanger (Silt), « Diffusion et coédition des deux côtés de la Méditerranée », Tanger, 25 février 2005.
- 27.
Ibid.
- 28.
Jean-Guy Boin, Bureau international de l’édition française (Bief), « Une attention soutenue de la part des professionnels comme des pouvoirs publics français pour développer les échanges avec l’Algérie », 27 janvier 2005 (http://www.bief.org).
- 29.
Ibid. Sur les 500 ouvrages aidés par le Centre national du livre (Cnf) à la traduction du livre français de 1999 à 2004, seuls 9 ouvrages ont été traduits en arabe, faute de demande.
- 30.
Emmanuelle Martinat-Dupré, « Les éditeurs français au Sila », 28 janvier 2005, (http://www.bief.org).
- 31.
Pierre Vermeren, agrégé et docteur en histoire, professeur à Bordeaux et chercheur associé au Cean (Iep-Bordeaux), est l’auteur du Maroc en transition (réimprimé en 2005) et de plusieurs ouvrages à La Découverte. Il a publié en 2004 chez Fayard un essai historique, Maghreb : la démocratie impossible ?
- 32.
Frédéric Valabrègue, la Ville sans nom, Paris, P.O.L., 1989.
- 33.
Id., Agricole et Béchamel, Paris, P.O.L., 1992.
- 34.
Id., le Vert-Clos, Paris, P.O.L., 1998.
- 35.
F. Valabrègue, les Mauvestis, op. cit., p. 335.
- 36.
Ibid., p. 69.
- 37.
Ibid., p. 74.
- 38.
Ibid., p. 44.
- 39.
Ibid., p. 176.
- 40.
Ibid., p. 38.
- 41.
Ibid., p. 88.
- 42.
Ibid., p. 94.
- 43.
F. Valabrègue, les Mauvestis, op. cit., p. 274.
- 44.
F. Valabrègue, les Mauvestis, op. cit., p. 8.
- 45.
Ibid., p. 12.
- 46.
F. Valabrègue, les Mauvestis, op. cit., p. 252.
- 47.
Ibid., p. 47.
- 48.
Ibid., p. 274.
- 49.
F. Valabrègue, les Mauvestis, op. cit., p. 142.
- 50.
Ibid., p. 291.
- 51.
Mark Lilla, “Strauss, the European”, New York Review of Books, 21 octobre 2004.
- 52.
« Cohen et Maïmonide », trad. par Corine Pelluchon, Revue de métaphysique et de morale, 2, 2003. La Critique de la religion chez Hobbes : une introduction à la compréhension des lumières (1933-1934), trad. fr. par Corine Pelluchon, Paris, Puf, 2005.
- 53.
Daniel Tanguy, Leo Strauss. Une biographie intellectuelle, Paris, Grasset, 2003.