Pierre Brossolette, de l'exil au Panthéon
Homme de plume et d’action, Brossolette pendant la guerre participe à la Résistance – en France, à Londres, à Alger – mais aussi à son organisation, à ses débats, à ses conflits internes. Profondément humaniste, difficilement classable, ce soldat de l’« armée des ombres » se voit tardivement reconnaître comme une figure majeure de la Résistance.
Pierre Brossolette entre au Panthéon, cette « École normale des morts » qui, par-delà les débats et les années, demeure un « lieu vivant de la mémoire nationale1 ». Il n’est pas le seul résistant français ainsi distingué. À l’avenir, d’autres combattants de la Libération le seront peut-être à leur tour2. Mais aujourd’hui c’est lui, le chantre des « soutiers de la gloire3 », qui s’apprête à rejoindre la petite cohorte des grands hommes auxquels la patrie se déclare pour toujours reconnaissante. Examinons par conséquent, pas à pas, ce qui, dans son parcours4, justifie une telle élévation. On procédera en l’envisageant, à la suite de Mona Ozouf5, comme un homme à la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire, car de chair et d’émotions, riche de qualités et de défauts, capable de fulgurances comme de défaillances. Extraordinaire, parce qu’en certaines circonstances, il sut précisément s’élever au-dessus de sa condition humaine pour se hisser au niveau des défis qui lui étaient proposés.
Entre République et Grande Guerre
Pierre Brossolette voit le jour à Paris le 25 juin 1903. Il est un « républicain de naissance, d’évidence même6 ». Professeur à l’école normale d’instituteurs de Paris puis inspecteur de l’enseignement primaire de la Seine, son père, Léon, se signale en publiant des manuels d’histoire qui allient modernité et conformité au credo républicain. Elle-même fille d’instituteur, sa mère, Jeanne, décède au début de 1914 des suites d’une longue maladie. Dès lors, Pierre grandit avec ses sœurs aînées, Marianne et Suzanne, sous la rude férule paternelle. Après une scolarité primaire sans grand relief et des études secondaires nettement plus brillantes au lycée Janson-de-Sailly, il entre en hypokhâgne à Louis-le-Grand en 1920. Moins de deux années plus tard, il est admis premier à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. En 1925, il se classe deuxième à l’agrégation d’histoire derrière Georges Bidault.
Avec son père, il a suivi sur des cartes les étapes du premier conflit mondial. Comme la plupart de ses condisciples, il est hanté par le massacre :
Avec [la guerre], nous avons cru toucher le fond : l’immense tristesse des vains sacrifices, la hideur de l’acharnement et de la férocité, l’ignominie de certaines lâchetés et de l’affairisme général, nous avons compris tout cela, qui a ruiné pour longtemps en nous la croyance en la bonté du monde et en la beauté de la vie7.
Au cours de ses années normaliennes, il se rapproche alors des cercles qui, dans le sillage d’Aristide Briand, militent en faveur de la Société des Nations, du désarmement et de la paix par le droit, tout en promouvant le rapprochement franco-allemand. En d’autres termes, il opère très vite une profonde révision de la traditionnelle figure de l’ennemi allemand8.
Au terme d’une année de service militaire (1925-1926) et malgré les conseils de certains de ses professeurs, il se jette à corps perdu dans le journalisme. Déjà priment la volonté de tracer son sillon et le souci de défendre ses idées. Il écrit dans les colonnes du Quotidien, de Notre temps, du Progrès civique et de La Renaissance politique. Il prend néanmoins le temps de se marier (1926) puis d’avoir une fille, Anne (1927), et un fils, Claude (1928). Franc-maçon au printemps 19279, il est proche de la Ligue des droits de l’homme et adhère, à la toute fin des années 1920, à la Ligue internationale contre l’antisémitisme. À cette époque, il appuie fermement le projet briandiste de Fédération européenne.
L’humanisme au cœur
Alors que s’ouvre une nouvelle décennie, il opère une première série de révisions. Force est en effet de constater qu’une large partie des espoirs et des projets qu’il a portés avec ses amis se sont fracassés sur l’implacable réalité de la crise économique et sociale, ainsi que sur les nouvelles tensions internationales. Un lourd pessimisme en découle, dont témoigne le texte en forme de bilan qu’il publie au début de l’été 1933 :
Tout s’est écroulé. Le mot international et le mot socialisme suffisent à provoquer les rires. Les Internationales se dissolvent, la Sdn est morte, l’Union européenne est une dérision et le désarmement une blague. L’autarcie est devenue le dogme d’un monde économique où l’on ne parle plus que de barrières douanières, de contingentements et de bataille monétaire. L’Allemagne est plus loin que jamais de la France. Partout une extraordinaire marée nationaliste a submergé les peuples […].
C’est donc fini pour le moment.
Nous sommes battus10.
Réfléchissant aux possibles motivations de « la jeune génération », il ajoute :
La jeunesse est ainsi bien plus libre que nous de revenir à l’humain, à l’individuel. Exalter la personne humaine, lui rendre sa valeur et son sens, rendre à chacun l’idée de sa grandeur, la notion de sa capacité de sentir et de souffrir, réhabiliter le cœur […]. S’exposer à moins de déceptions en cessant de voir dans l’économie collective et la paix organisée des buts logiques et absolus dont l’échec désespère. Voir seulement en elles les conditions les plus favorables, mais les plus difficilement accessibles, de la vie individuelle, de la défense de l’individu. Maintenir, même sous des régimes hostiles et même au milieu des désastres, cette primauté de la vie spirituelle […]. C’est le contraire du fascisme. C’est le contraire aussi du libéralisme bourgeois dont la jeunesse a horreur comme nous11.
C’est donc l’humanisme chevillé au cœur que Pierre Brossolette parcourt la seconde moitié de l’entre-deux-guerres. D’abord proche des Jeunes Turcs du Parti radical, il rejoint la Sfio au printemps 1930. Il y milite à Paris puis, à partir de 1932, au sein de la fédération de l’Aube, dont il prend la tête. Ne renonçant ni au non-conformisme mêlé de réalisme ni au puissant désir de réforme qui l’animent depuis la rue d’Ulm, il tente de travailler à la rénovation doctrinale de la « vieille maison » via le groupe planiste (1933-1934), puis par le truchement de la Bataille socialiste de Jean Zyromski (1935-1937), et enfin en faisant partie des fondateurs et animateurs de la tendance Agir (1939). Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Au point que Brossolette, qui n’a pourtant rien d’un révolutionnaire, en arrive à regretter publiquement, en juillet 1937, que la Sfio ne soit pas un « parti de Titans » porté par une « mystique », rétif à toute compromission politicienne et dont « la chute ne puisse survenir qu’au milieu de tonnerres12 ».
Spécialisé dans l’analyse de la politique internationale, il écrit notamment pour Notre temps et L’Europe nouvelle, pour Marianne, L’Excelsior et La République, ainsi que pour Le Populaire à partir de décembre 1938. D’octobre 1936 à janvier 1939, il collabore à Radio-Ptt13 et présente chaque soir une chronique de politique étrangère. Bien informé mais prisonnier de certains schémas de pensée et de ses engagements politiques, il donne un fascinant exemple de lucidité et d’hésitations. S’il n’a aucune illusion sur les ambitions des régimes fasciste et nazi, qu’il abhorre, il persiste à militer en faveur des idéaux briandistes jusqu’en 1933-1934. Il ne parvient pas à choisir, ensuite, entre la volonté de préserver la paix et la nécessité toujours plus impérieuse de s’opposer aux agissements des dictatures sur la scène internationale. Il dénonce l’agression mussolinienne de l’Éthiopie, la probable remilitarisation de la Rhénanie par le Reich et l’intervention germano-italienne en Espagne. Dès l’hiver 1936, cet anticommuniste de toujours met en garde contre une possible collusion entre Berlin et Moscou. Mais, dans le même temps, il ne se résout pas à envisager l’emploi de la force. Il n’évoque que rarement la contradiction entre la politique de défense de la France et son système d’alliances. Il ne prend pas non plus la mesure de l’impréparation militaire du pays. Au fil de l’année 1938, néanmoins, il évolue substantiellement. Antimunichois résolu au début d’octobre, il prône ensuite la fermeté sur la scène internationale, au risque de la guerre si la défense de la liberté est à ce prix. Il recommande une alliance entre Paris, Londres et Moscou. En août 1939, la mobilisation le trouve décidé à assumer ses devoirs de lieutenant de réserve.
Dire « Non »
Brossolette passe la drôle de guerre à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne). À la tête de la compagnie d’accompagnement du 21e bataillon du 5e RI, il partage son temps entre des missions d’entraînement et la protection du grand quartier général. Promu capitaine trop tard pour pouvoir participer à l’expédition norvégienne, il assiste, de loin, au déferlement des armées allemandes. Le 12 juin, l’ennemi est sur la Marne. Après avoir lutté toute la journée du 13 afin d’interdire le franchissement de la rivière, Brossolette décroche. Au terme d’une retraite de cinq cents kilomètres effectuée dans des conditions dantesques, il aboutit à Aixe-sur-Vienne, non loin de Limoges, avec le gros de sa compagnie. En surnageant ainsi dans la débâcle, il a posé un premier acte de refus.
À Aixe puis à Saint-Saud-Lacoussière, près de Périgueux, il attend sa démobilisation. Ses lettres le montrent sans illusion sur la rudesse de l’occupation à venir et sur le nouveau pouvoir français, mais décidé à réagir :
Nous sommes entrés dans l’aventure, […] nous nous trouvons dans la guerre de Trente Ans, et […] par conséquent nous n’avons qu’à prendre des âmes de condottieres – ce qui est exclusif à la fois de toute espérance et de tout pessimisme14.
Démobilisé le 23 août, il retrouve Paris le 25. Impossible de redevenir journaliste dans une France occupée et alors que les services nazis l’ont classé au nombre des « ennemis du Reich ». Interdit d’enseignement public par Vichy en raison de ses engagements passés, il opte finalement, avec son épouse Gilberte, pour l’achat d’une librairie située au 89, rue de la Pompe. C’est là que, début mars 1941, Agnès Humbert et Jean Cassou lui proposent de rejoindre le groupe de Résistance du musée de l’Homme. Il leur répond :
Tout est fini, ce pays n’existe plus […].
Mais enfin, comme il faut bien faire quelque chose, même quand il n’y a plus rien à faire, je suis des vôtres15.
Il s’inscrit ainsi, résolument, au nombre des pionniers du « Non intransigeant16 ». Profondément patriote, il est écœuré par la débâcle et l’armistice ainsi que par l’abaissement de la France. Antifasciste et antinazi de toujours, il rejette le régime de Vichy dont les présupposés idéologiques, la volonté d’exclusion et la politique de collaboration le révulsent. À ses yeux, le conflit est à la fois mondial et loin de son terme. Enfin, il veut « faire quelque chose ». En se rendant ainsi disponible17 pour la Résistance, il accomplit une série de transgressions. Il s’affranchit du passé, des habitudes, des conventions et de la légalité. Il choisit le risque, pour lui et pour les siens. Et ce, afin de rejoindre une organisation déjà mise à mal par la répression, tandis que les perspectives générales sont très sombres. Son choix de mars 1941 présente une cohérence certaine avec ses positions depuis l’automne 1938. Gardons-nous néanmoins de toute interprétation téléologique : l’entrée en désobéissance n’obéit à aucun déterminisme. Les réactions provoquées par la catastrophe et la perte de repères qui en découla furent imprévisibles. Les contingences et les rencontres y jouèrent autant que les convictions personnelles et les histoires préalables.
Le groupe du musée de l’Homme décimé pour de bon18, Brossolette ne baisse pas les bras. Au cours du printemps et de l’été 1941, il entre en contact avec ceux de ses camarades de la Sfio qui, pour résister, se sont réunis en un Comité d’action socialiste (Cas) de zone occupée. Il rencontre les fondateurs du mouvement Libération-Nord. Il goûte ainsi aux prémices d’une activité politique clandestine. Désireux d’agir de façon plus concrète encore, il opte, en novembre, pour le réseau Confrérie Notre-Dame (Cnd) de Gilbert Renault-Rémy au sein duquel il devient responsable de la section presse et propagande. Il glane la matière de plusieurs rapports qu’il fait ensuite parvenir à la France libre et qui portent sur l’état de l’opinion et de la classe politique, sur la résistance embryonnaire et sur la vie quotidienne des Français occupés. Par le truchement de la Cnd, il donne la liaison avec Londres aux mouvements Libération-Nord et Organisation civile et militaire (Ocm). Au prix de franchissements clandestins de la ligne de démarcation, il entre en relation avec le groupe toulousain de Pierre Bertaux ainsi qu’avec les mouvements Combat et Libération-Sud. Ce faisant, il expérimente « la vie errante et dangereuse des parias. L’exode continuel, les départs hâtifs devant la menace policière, les repas manqués, le linge qu’on ne peut laver, les bagages perdus, les nuits passées dans le couloir des wagons19 ». Il apprend à se taire et à dissimuler, mais aussi à faire confiance, sur une intuition ou bien après quelques tests discrets, au risque du pire en cas d’erreur. Il devient un exilé de l’intérieur, menant une double vie sur le sol de son pays. Il fait l’apprentissage d’un nouveau rapport au temps, riche en attentes interminables et en tensions soudaines. Il profite de la liberté paradoxale que procure la clandestinité. Il éprouve la joie suscitée par le côté ludique du combat des ombres et par l’improvisation permanente. Il découvre des solidarités inattendues. Il ressent le bonheur de vivre au cœur de ce qu’avec nombre de ses camarades il espère être le creuset d’une nouvelle société française20.
L’exil combattant
Séduits par la qualité des rapports de Pierre Brossolette, les responsables de la France libre lui proposent de venir à Londres pour consultation. En dépit des risques inhérents à un tel voyage, il accepte. À la fin avril 1942, il parvient dans la capitale anglaise. Incognito, il multiplie les entretiens et les séances de débriefing. Il rédige également neuf textes à l’intention des services gaullistes dans lesquels il formule un projet d’action à la fois politique et résistante. Aussi brillant intellectuellement que charmeur et charismatique, il joue de ce « don de séduction qui tempérait l’intransigeance de son caractère, ce sourire des longs yeux bruns, cette vie de visage, ce charme auquel nul n’échappait de ceux qui l’approchaient, fussent-ils même en opposition avec lui21 ». Adossé à son expérience de journaliste et d’homme politique, fort de son aura de pionnier de la résistance intérieure, bon connaisseur de la France occupée, il s’impose rapidement parmi les décideurs de la France libre22. Le 1er octobre, il devient adjoint de Dewavrin-Passy à la tête du Bureau central de renseignement et d’action (Bcra), les services secrets Free French. Compagnon de la Libération et membre du Conseil de l’Ordre23, il fait partie du saint des saints gaulliste. Il bascule ainsi dans une autre Résistance, extérieure cette fois, fondée et animée par les femmes et les hommes qui ont choisi de quitter la France abattue afin de poursuivre le combat au loin puis de revenir en vainqueurs. Avec ces compatriotes et d’autres Européens qui ont également quitté leur pays envahi, il découvre une nouvelle forme d’exil. Il éprouve l’inquiétude de ceux que taraude l’absence de nouvelles de leurs proches. Il invente un mode de vie. Une fois son incognito levé, à partir de septembre 1942, il s’affiche et s’affirme Français combattant. Il discute et débat, quelquefois ardemment. Il partage et célèbre, souvent avec ferveur. Il s’efforce, aussi, de convaincre les Français de Grande-Bretagne qui se tiennent à distance de l’entreprise gaullienne.
Car Brossolette a choisi de Gaulle pour le temps de la guerre et de la libération. À ses yeux, l’homme du 18 Juin est le seul capable, avec l’aide du peuple résistant, de conduire la nécessaire rénovation de la France. Au micro et par écrit, il plaide donc inlassablement pour l’union derrière le Général. Il n’en demeure pas moins lucide, et libre :
Ce qu’il faut vous dire, dans votre propre intérêt, dans celui de la France combattante, dans celui de la France, c’est que votre manière de traiter les hommes et de ne pas leur permettre de traiter les problèmes éveille en nous une douloureuse préoccupation, je dirais volontiers une véritable anxiété.
Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d’ailleurs, d’une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c’est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s’éprouver elle-même aux réactions d’autrui. Dans ce cas votre ton fait comprendre à vos interlocuteurs qu’à vos yeux leur dissentiment ne peut provenir que d’une sorte d’infirmité de la pensée ou du patriotisme. Dans ce quelque chose d’impérieux que distingue ainsi votre manière et qui amène trop de vos collaborateurs à n’entrer dans votre bureau qu’avec timidité, pour ne pas dire davantage, il y a probablement de la grandeur. Mais il s’y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n’abondent que dans votre sens ; que les pires se font une politique de vous flagorner ; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. Vous en arrivez ainsi à la situation, reposante au milieu de vos tracas quotidiens, où vous ne rencontrez plus qu’assentiment flatteur. Mais vous savez aussi bien que moi où cette voie a mené d’autres que vous dans l’histoire, et où elle risque de vous mener vous-même24.
Tout en s’investissant pour la France combattante, Pierre Brossolette continue à étoffer sa réflexion politique. Il cultive ses amitiés partisanes, en Angleterre et en France. Il renoue, à Londres, avec certains de ses correspondants européens d’avant-guerre. Sensible aux expériences étrangères, notamment anglo-saxonnes, il développe peu à peu, sans tabou, une série de propositions pour la rénovation institutionnelle, politique, économique et sociale d’une France que sa libération aura nécessairement rendue à la démocratie.
Enfin, de septembre 1942 à janvier 1943 puis aux mois de mai, juin et juillet suivants, il lui arrive de redevenir journaliste. Au fil d’articles, de discours et de chroniques radiophoniques25, il dénonce l’État vichyste, la collaboration et les exactions nazies. Il décrit le quotidien des Français occupés. Il porte aux nues l’aventure française libre. Il évoque la lutte des « soutiers de la gloire », les combattants anonymes de l’armée des ombres :
À côté de vous, parmi vous, sans que vous le sachiez toujours, luttent et meurent des hommes – mes frères d’armes, les hommes du combat souterrain pour la libération. […] Tués, blessés, fusillés, arrêtés, torturés, chassés toujours de leur foyer ; coupés souvent de leur famille, combattants d’autant plus émouvants qu’ils n’ont point d’uniformes ni d’étendards, régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront ; saluez-les. La gloire est comme ces navires où l’on ne meurt pas seulement à ciel ouvert mais aussi dans l’obscurité pathétique des cales. C’est ainsi que luttent et que meurent les hommes du combat souterrain de la France26.
Empruntant parfois à la légende et à l’histoire, porté par sa foi en son pays, passionné et émouvant, il s’efforce de donner à voir la grandeur française renaissante.
De l’union au sacrifice
Mais Brossolette est aussi un homme d’action. Au long de trois missions clandestines, il travaille à la coordination des résistances françaises sous l’autorité du général de Gaulle. La première de ces missions (3 juin-13 septembre) est essentiellement dédiée à l’organisation du départ pour l’Angleterre de son épouse et de leurs enfants, des socialistes André Philip et Louis Vallon, et de l’ancien bras droit du colonel de La Rocque à la tête du Parti social français, Charles Vallin. À peine parvenu à Londres, Philip entre au Comité national français comme commissaire à l’Intérieur. Le ralliement de Vallin, en revanche, provoque une levée de boucliers et l’éloignement de l’intéressé par de Gaulle. Dans la nuit du 26 au 27 janvier 1943, Brossolette-Brumaire repart pour la France. Il doit coordonner les activités de la Résistance en zone nord. Fin février, il est rejoint à Paris par Dewavrin-Passy, qui a pris le pseudonyme d’Arquebuse, et par l’agent du Special Operations Executive britannique Forest Yeo-Thomas. Tandis que ses amis se concentrent sur les questions paramilitaires et de renseignement, il se consacre à l’action civile. Au fil de ses entrevues avec les chefs des principaux mouvements, il mesure la persistance de leur hostilité aux partis politiques. Il convainc alors Dewavrin de passer outre les instructions que celui-ci a apportées de Londres et qui recommandent d’œuvrer à la formation d’un conseil unique de la Résistance comportant aussi bien les mouvements que des partis et des syndicats résistants. Le 26 mars à Paris, les deux hommes tiennent la première réunion d’un comité de coordination limité aux cinq plus importants mouvements de la zone nord : Ceux de la Libération, Ceux de la Résistance, Front national, Libération-Nord et Ocm. Dans la nuit du 15 au 16 avril, ils repartent pour l’Angleterre avec Yeo-Thomas.
Au cours de l’été 1943, Pierre Brossolette tente sans succès, malgré le soutien du colonel Passy, de succéder à Jean Moulin27 comme délégué général du Comité français de la Libération nationale (Cfln) et président du Conseil national de la Résistance (Cnr). À force d’insistance, il obtient de repartir en France pour installer dans ses fonctions le nouveau délégué général, Émile Bollaert, et pour préparer la réforme de la presse. Un court séjour à Alger28 a achevé de le dissuader de se faire une place dans l’« atmosphère d’improvisation et de crise permanente29 » qui y règne. Surtout, il est plus que jamais convaincu que seul le combat, sur le champ de bataille ou dans la clandestinité, est source de légitimité. Le 19 septembre, il est en France avec Yeo-Thomas. La pression exercée par les services de répression est terrible. Début novembre, il écrira ainsi à son épouse :
Tu as bien raison de « ne pas aimer beaucoup ça ». « Ça » n’est en effet pas drôle tous les jours. Beaucoup de camarades et d’amis très chers sont tombés depuis mon arrivée. Et la gaîté n’est en ce moment qu’un épiphénomène – ou une diversion30.
Malgré tout, Yeo-Thomas et lui font flèche de tout bois. Ils réorganisent les liaisons aériennes avec l’Angleterre. Ils améliorent la décentralisation et la coordination des activités paramilitaires clandestines sous l’égide de Londres et d’Alger. Ils accompagnent les prémices de la mise en place d’organismes clandestins destinés à prendre les rênes au moment de la Libération31. Peu à peu, délaissant de facto le « volet presse » de sa mission, Brossolette introduit Bollaert auprès des organisations résistantes. Contrevenant aux ordres d’Alger, il tente de freiner la formation d’un bureau exécutif permanent au sein du Cnr. Plus encore, il s’efforce de promouvoir le Comité central des mouvements de résistance (Ccmr). Créé peu après l’arrestation de Moulin, celui-ci réunit les représentants des huit mouvements présents au Cnr. Sa formation a découlé de l’hostilité aux partis politiques manifestée par les leaders de la Résistance intérieure et de la volonté de ces derniers de faire pièce à la Délégation générale et au Conseil national, c’est-à-dire d’affirmer leur autonomie par rapport à Londres et à Alger. Au fil des mois, il a créé ou pris en charge six commissions destinées à coordonner certaines activités clandestines transversales32. En soutenant ainsi le Ccmr, Pierre Brossolette s’oppose notamment à Jacques Bingen et à Claude Serreulles, comme lui envoyés du Cfln, ainsi qu’à Georges Bidault, président du Cnr. Bien réels, souvent rudes, ces heurts découlent autant de la tension terrible supportée par les uns et par les autres que de désaccords ponctuels. Ils disent que l’union fut aussi un combat. Enfin, Brossolette profite de sa mission pour rencontrer ses camarades socialistes résistants du Cas de zone nord et de l’Aube afin de réfléchir à la libération.
Rappelé en même temps que Bollaert et Serreulles, il prétexte l’inachèvement de son travail pour ne pas partir à la lune de novembre. Il échoue dans ses tentatives de départ du mois suivant et de janvier 1944. Dans la nuit du 2 au 3 février, il essaye avec Bollaert de quitter la Bretagne par mer. Peine perdue. Les deux hommes sont arrêtés le 3 dans la soirée et écroués à Quimper. Cette arrestation a eu lieu à la suite d’un contrôle de routine, un peu comme si le crédit de chance des deux fugitifs s’était soudainement épuisé. Transféré à la prison de Rennes, Brossolette s’organise pour tenir et pour mettre sur pied un plan d’évasion. Il sait que le temps joue contre lui : s’il est identifié, il est perdu. Ce faisant, il atteste que la Résistance se poursuivait, ô combien, en prison et dans les camps. Le 16 mars, les Allemands réalisent qu’ils tiennent l’homme à la mèche blanche, alias Pedro, Bourgat, Boutet, Baron, Briant, Bernier ou encore Brumaire. Celui-ci est emmené à Paris dans la nuit du 19 au 20, puis torturé pendant deux jours et demi au 84, avenue Foch, siège de la Gestapo. Il se suicide le 22 en se défenestrant. Il n’a pas parlé.
*
Dès 1945, Pierre Brossolette s’impose comme l’une des figures majeures de la mémoire résistante française. Toutefois, à partir de 1958 et du retour du général de Gaulle au pouvoir, le rythme des célébrations de son souvenir ralentit. En décembre 1964, le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon rejette sa mémoire dans l’ombre. Depuis une vingtaine d’années, les renouvellements historiographiques rendent justice à son œuvre33. Après un « Non intransigeant » précoce, il effectua un long et dense parcours au sein de l’armée des ombres puis de la France combattante. Il assuma des responsabilités importantes. Il mit ses éminentes qualités intellectuelles au service de la rénovation de la France. Par-delà les oppositions de personnalités et les heurts de circonstances, il s’affirma avec persévérance comme l’un des principaux artisans de l’union des résistances françaises. Enfin, il choisit de se donner la mort pour ne pas risquer de livrer secrets et camarades. À bien y regarder, toutefois, d’autres caractéristiques de la vie de Brossolette viennent justifier encore le transfert de ses cendres au Panthéon.
Républicain et humaniste, il fut en effet, dès avant le second conflit mondial, un militant de la liberté et un homme de progrès. À plusieurs reprises, il sut réagir face à une situation a priori désespérée ou en présence de l’intolérable. Ouvert au monde par tempérament et par profession, il vit large et pensa sans crainte. Au risque de se tromper, parfois. Au risque également de troubler certains observateurs. Gageons d’ailleurs que cette capacité de réfléchir et de proposer librement contribua à son relatif effacement mémoriel en faisant de lui un personnage difficilement classable. S’il avait l’ambition de ses qualités, il voulut agir conformément à ses idées, sans calcul, au service du collectif. Enfin, il n’hésita jamais à choisir la nouveauté, voire le risque, et à oser.
Entendons-nous bien, Pierre Brossolette ne fut pas une sorte de surhomme mais un individu à taille humaine. C’est précisément cette humanité qui, jointe à la qualité de ses accomplissements, pourrait faire de lui une source d’inspiration. Ainsi qu’il y invita lui-même ses compatriotes, le 18 juin 1943, à l’Albert Hall de Londres :
Colonels de trente ans, capitaines de vingt ans, héros de dix-huit ans, la France combattante n’a été qu’un long dialogue de la jeunesse et de la vie. Les rides qui fanaient le visage de la Patrie, les morts de la France combattante les ont effacées ; les larmes d’impuissance qu’elle versait, ils les ont essuyées ; les fautes dont le poids la courbait, ils les ont rachetées. En cet anniversaire du jour où le général de Gaulle les a convoqués au banquet sacré de la mort, ce qu’ils nous demandent, ce n’est pas de les plaindre, mais de les continuer. Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment. Ce n’est pas un sanglot, mais un élan34.
- *.
Professeur d’histoire à Sciences Po (Paris), Visiting Fellow à Worcester College (Oxford), il a récemment coordonné avec Vladimir Trouplin l’ouvrage les Compagnons de l’aube. Archives inédites des compagnons de la Libération (Paris, Textuel, 2014).
- 1.
Mona Ozouf, « Le Panthéon. L’École normale des morts », dans Pierre Nora (sous la dir. de), les Lieux de mémoire, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1997, p. 155-178.
- 2.
Voir notamment Laurent Douzou, « La Résistance française en quête d’un héros éponyme (1942-1996) », dans Christophe Charle, Jacqueline Lalouette, Michel Pigenet, Anne-Marie Sohn (sous la dir. de), la France démocratique. Mélanges offerts à Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 431-440.
- 3.
Discours à la Bbc du 22 septembre 1942, dans Pierre Brossolette, Résistance (1927-1943) [1998], Paris, Odile Jacob, 2015, p. 144.
- 4.
Sur ce parcours, voir Guillaume Piketty, Pierre Brossolette, un héros de la Résistance, Paris, Odile Jacob, 1998 ; Éric Roussel, Pierre Brossolette, Paris, Fayard/Perrin, 2011.
- 5.
M. Ozouf, « La Résistance au Panthéon ! », Le Monde, 13 décembre 2013.
- 6.
M. Ozouf, « Pierre Brossolette et l’héritage républicain », Commentaire, hiver 2013-2014, vol. 36, no 144, p. 809.
- 7.
« Le pessimisme de notre temps », Notre temps, 15 mai 1930, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 32.
- 8.
Voir Michael Jeismann, la Patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France de 1792 à 1918, Paris, Cnrs Éditions, 1997.
- 9.
Au sein de la Grande Loge de France. Début 1937, il rejoint le Grand Orient de France. Il cumule ensuite les deux obédiences.
- 10.
« Pour les moins de trente ans d’aujourd’hui », Notre temps, 2-9 juillet 1933, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 41.
- 11.
« Pour les moins de trente ans… », art. cité, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 48-49.
- 12.
« Un parti de Titans », juillet 1937, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 72.
- 13.
La radio nationale française.
- 14.
Lettre à Gilberte Brossolette, 7 juillet 1940, dans Guillaume Piketty (sous la dir. de), Français en Résistance. Carnets de guerre, correspondances, journaux personnels, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2009, p. 436.
- 15.
G. Piketty, Pierre Brossolette, op. cit., p. 158.
- 16.
Alban Vistel, Héritage spirituel de la Résistance, Lyon, Éditions Lug, 1955, p. 29.
- 17.
Laurent Douzou, « L’entrée en Résistance », dans Antoine Prost (sous la dir. de), la Résistance, une histoire sociale, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997, p. 9-20.
- 18.
Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme, 1940-1941, Paris, Le Seuil, 2010.
- 19.
Henri Frenay, « Berty Albrecht », allocution à la Bbc, 6 octobre 1943, dans Jean-Louis Crémieux-Brilhac (sous la dir. de), Ici Londres : les voix de la liberté, 1940-1944, t. IV, Paris, La Documentation française, 1975, p. 63.
- 20.
Voir par exemple G. Piketty, Résister. Les archives intimes des combattants de l’ombre, Paris, Textuel, 2011, notamment p. 56-105.
- 21.
René Ozouf, Pierre Brossolette. Héros de la Résistance, Paris, Geldage, 1946, p. 11.
- 22.
Qui devient, à la mi-juillet 1942, la France combattante.
- 23.
Guillaume Piketty et Vladimir Trouplin, les Compagnons de l’aube. Archives inédites des compagnons de la Libération, Paris, Textuel, 2014.
- 24.
Lettre au général de Gaulle, 2 novembre 1942, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 158.
- 25.
Il remplace notamment Maurice Schumann au micro de la Bbc du 29 mai au 27 juillet 1943.
- 26.
Discours à la Bbc du 22 septembre 1942, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 144.
- 27.
Arrêté le 21 juin à Caluire, dans la banlieue de Lyon.
- 28.
Du 24 août au 3 septembre.
- 29.
Lettre à Gilberte Brossolette, août 1943, dans G. Piketty (sous la dir. de), Français en Résistance, op. cit., p. 451.
- 30.
Lettre à Gilberte Brossolette, 7 novembre 1943, ibid., p. 453.
- 31.
Formation de comités de libération, désignation des commissaires de la République, etc.
- 32.
Noyautage des administrations publiques, ravitaillement, services de santé, etc.
- 33.
G. Piketty, « De l’oubli relatif à la commémoration nationale. Le parallèle Jean Moulin/Pierre Brossolette », dans Jean-Pierre Azéma (sous la dir. de), Jean Moulin face à l’histoire, Paris, Flammarion, 2000, p. 325-333.
- 34.
« Hommage aux morts de la France combattante », 18 juin 1943, dans P. Brossolette, Résistance, op. cit., p. 216.