Comment les réseaux sociaux changent notre vie
Janvier 2011 : la Tunisie puis l’Égypte s’embrasent. Le peuple est dans la rue, pour demander des changements de régime. Les pouvoirs en place n’essayent pas seulement de maîtriser les manifestations, ils essayent aussi de maîtriser l’internet. Le site de réseau social Facebook et le site de microblogging Twitter sont devenus les ennemis des pouvoirs installés et les principaux outils des contestataires pour se retrouver. Couper l’internet, ou en contrôler l’accès pour bâillonner la parole des opposants, est la grande tentation des politiques. Mais c’est trop tard. Cela ne marche pas ! En 2011, les outils de l’internet ont dépassé les frontières et la capacité des États, même policiers, à les maîtriser1. Sans crier gare, l’internet a bouleversé à la fois la façon dont on gouverne et les mouvements de contestation et de rébellion.
Pendant ce temps, dans les pays occidentaux, un film rencontre un succès planétaire inattendu. Le réseau social, de David Fincher, se place, dès sa sortie, au sommet du box office américain2. C’est la première fois qu’un film dont le sujet est l’histoire et le succès d’un geek3 rencontre un tel succès. Il faut dire que le geek en question est Mark Zuckerberg, qui a fondé le site ayant connu le plus grand et le plus rapide succès de l’histoire de l’internet : Facebook, devenu en quelques années l’emblème d’une époque.
Ce qui frappe, c’est la vitesse. Entre mi-2008 et 2011, la « population internet » est passée de 1, 3 milliard à 2 milliards, et le nombre d’utilisateurs de mobile a augmenté de 4 à 5 milliards, même si de profondes inégalités demeurent4. Une crise économique a traversé la planète, épargnant globalement les entreprises de technologie, qui, à l’image d’Apple ou de Google, ont affiché pendant la période des taux de croissance à deux chiffres. Un nouveau président américain a été élu en utilisant abondamment les outils du Web d’aujourd’hui. Des crises politiques profondes, comme celles de l’Iran, de la Tunisie ou de l’Égypte, ont montré le rôle fondamental des outils du Web pour « s’organiser sans organisation5 ». Bref, en à peine trois ans, les réseaux sociaux ont changé nos vies.
Pour être à la mode, il faut check in
Pour être à la page, depuis mi-2009, il faut « s’enregistrer » (to check in) avec son téléphone mobile, lorsqu’on entre dans un endroit, qu’il soit public (un bar, une boutique, un bureau…) ou privé (chez soi…). Le principe, proposé notamment par Foursquare6, une toute jeune start-up new-yorkaise née en mars 2009, est très simple : grâce à un smartphone, un téléphone muni (entre autres) d’un système de géolocalisation, l’utilisateur du service signale les endroits dans lesquels il passe. Plusieurs avantages vous incitent à le faire.
D’abord, Foursquare est un jeu. Vous enregistrer dans les endroits que vous fréquentez souvent vous permet d’aspirer à en devenir le maire virtuel. Vous pouvez, du coup, bénéficier des « cadeaux » de plus en plus fréquents des commerces (un verre gratuit dans un bar, par exemple). Au cas où vous ne feriez que passer, vous pouvez toujours obtenir des « badges » virtuels, sortes de points que vos amis pourront voir.
Cela vous permet ensuite d’indiquer à vos amis où vous vous trouvez et ce que vous faites. Connecté à Facebook et Twitter, Foursquare vous permet ainsi de partager vos activités sur ces deux réseaux sociaux complémentaires.
Cela vous permet également de suivre vos amis, ou du moins, ceux qui ont accepté que vous les suiviez, et de savoir où ils se trouvent. Cela vous permet de découvrir de nouveaux lieux : Foursquare ne vous indique pas seulement l’endroit où vous vous trouvez, mais également ceux qui vous entourent : autre restaurant, musée, bar, boutique… Et si un lieu que vous aimez n’existe pas sur la carte de Foursquare (chez vous, par exemple), vous pouvez l’ajouter vous-mêmes, car une grande partie du contenu de Foursquare est créée par les utilisateurs.
Bref, Foursquare est un moyen de navigation dans le monde bien réel, à la fois ludique et pratique, même si bien sûr, notamment faute de bien le maîtriser, on peut trouver qu’il est particulièrement intrusif.
En août 2010, un an et un mois après sa création, Foursquare comprend plusieurs millions d’utilisateurs partout dans le monde, qui s’enregistrent un million de fois par jour. Elle compte 15 000 ouvertures de comptes par jour !
Quelques caractéristiques
L’exemple de Foursquare et de sa croissance rapide offre quelques indications des enjeux des sites de réseaux sociaux. Il permet d’en dessiner une image, encore floue et qu’il faudra affiner.
Ce site est « social ». Il faudra tenter d’améliorer la définition que nous en donnons, mais il a au moins deux composantes fortes : il permet d’entretenir des liens, plus ou moins lâches, avec d’autres personnes, que, bien souvent par commodité, les sites de réseaux sociaux appellent des « amis ». Et il permet d’entretenir des conversations : le contenu est produit par les utilisateurs, pour les utilisateurs sous forme d’échanges.
Cela fonctionne sur le principe d’une plate-forme online. C’est une des caractéristiques fortes du Web d’aujourd’hui. Les systèmes comme Foursquare sont accessibles à tous ceux qui veulent s’inscrire. Ils permettent de publier et partager des informations susceptibles d’intéresser d’autres personnes. En échange des données que nous y laissons, ils nous offrent des « services » souvent modulables potentiellement intéressants pour l’utilisateur.
Le fait que ces plates-formes soient accessibles en situation de mobilité, donc par un téléphone portable, est une composante essentielle de leur intérêt. La conversation et le lien avec les amis ne s’arrêtent pas à la frontière de la maison, ou de l’ordinateur… C’est même cela qui fait tout l’attrait de Foursquare.
C’est simple à utiliser, c’est utile et c’est plutôt ludique. C’est engageant au sens où ça nous donne envie de participer, mais cela pose d’importantes questions en termes de données personnelles, que nous partageons non seulement avec des personnes que nous ne connaissons pas forcément très bien, mais aussi avec des systèmes électroniques, que nous ne maîtrisons que très peu. Nous partageons une partie de nous-mêmes sur ces réseaux, et une partie non négligeable de notre « identité » se construit, se développe et s’épanouit en utilisant ces nouvelles plates-formes. Que faut-il en penser ?
Facebook : le grand révélateur
Selon l’institut d’études Nielsen, 22 % du temps que nous avons passé sur l’internet en avril 2010 est « social », c’est-à-dire consacré à des sites de réseaux sociaux et à commenter et s’engager sur des blogs7. D’après la même étude, les trois quarts des utilisateurs de l’internet pratiquent maintenant le « Web social », une augmentation de 24 % par rapport à la même période en 2009. Enfin, pendant le mois d’avril 2010, les utilisateurs ont passé en moyenne presque six heures sur les sites de réseaux sociaux, contre trois heures et demie en avril 2009. Et beaucoup de ce temps, ils le passent sur Facebook !
Le Web n’est cependant pas devenu un réseau social avec Facebook. Mais ce dernier est le site qui, par son fulgurant succès, aura rendu visible le phénomène. Alors qu’il aura fallu près de 40 ans à la télévision pour atteindre une audience de 50 millions d’utilisateurs, Facebook n’en aura mis que deux ! Avec près de 800 000 nouveaux utilisateurs par jour en moyenne en 2009, 500 millions d’utilisateurs actifs en juin 2010 et probablement plus de 650 millions mi-20118, Facebook dépasse en rythme de croissance et en ampleur de notoriété et de nombre d’utilisateurs tout ce qui avait pu exister auparavant. Près de la moitié des utilisateurs actifs passent entre une heure et une heure et demie sur le site en moyenne par jour, en fonction de leur pays9 !
Pour les jeunes, Facebook est devenu un point de passage obligé de lien avec leurs « amis ». Ils y échangent leurs idées, leurs réflexions et remarques, y partagent images et vidéos, s’en servent pour communiquer. On note chez les jeunes une diminution significative de l’usage du courriel, au profit de Facebook. Le site est devenu la plate-forme sociale sur laquelle jeunes et moins jeunes se retrouvent, et entretiennent des conversations. Et ils s’y connectent de plus en plus, y compris loin de leur ordinateur : la plate-forme sur téléphone mobile de Facebook croît deux fois plus vite que le site lui-même, et les utilisateurs qui accèdent à Facebook sur leur téléphone mobile sont aussi ceux qui vont utiliser le plus le site de façon générale10. De ce fait, Facebook est devenu un point d’attraction et de présence obligatoire pour les entreprises, partis politiques et d’une façon générale, la meilleure caisse de résonance pour tous ceux qui veulent se faire entendre.
Comment comprendre Facebook ?
La recette de Facebook, son concept phare, c’est le « graphe social » si l’on en croit les propos tenus par Mark Zuckerberg, fondateur de la compagnie, le 24 mai 2007 à l’occasion du lancement d’une nouvelle formule du site. Il s’est alors dit convaincu que ça « change la façon dont le monde fonctionne » et n’a pas cessé de le répéter depuis. Connu mais pas très fréquemment utilisé, le terme demande une définition.
C’est le réseau de connexions et de relations entre les gens sur Facebook, ça permet la diffusion efficace et le filtrage de l’information,
explique la compagnie oubliant en fait qu’un graphe est la représentation d’un réseau.
De la même façon que les gens partagent des informations avec leurs amis et avec ceux qui les entourent dans le monde réel, ces connexions sont reflétées online sur Facebook.
Mark Zuckerberg explique :
C’est l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Il y en a un seul, et il nous inclut tous. Personne ne le possède. Nous essayons de le modéliser, de représenter exactement le monde réel en en dressant la carte11.
C’est donc bien la carte qui compte, la représentation. Et cette carte, il la possède bel et bien. Elle est un outil pour voir les relations entre les gens, pour visualiser une des valeurs les plus élusives sur le Web, la confiance, ce qui nous lie à nos « amis », le mot utilisé pour désigner ceux avec lesquels nous avons des relations sur Facebook.
Le concept peut sembler un peu vague, et certainement plus complexe que la seule appellation de « réseaux sociaux », mais il est pourtant essentiel pour comprendre où va le Web d’aujourd’hui. Le bloggeur Robert Scoble indique que la différence entre les deux notions est sensible : notre réseau social représente les personnes que l’on connaît, le graphe social ajoute les modalités de notre connexion aux autres : localisation, travail, centres d’intérêt… « si mon réseau social est ma liste d’amis, le graphe social montre un peu plus que cela12 ». Il permet de voir et de comprendre la dynamique relationnelle, permise par les effets de réseaux du Web.
En fait, Mark Zuckerberg ne nous dit pas tout. Car Facebook n’est pas qu’un graphe social. C’est aussi une très puissante plate-forme ouverte. Sa vraie recette n’est ni la plateforme prise isolément, ni le réseau social mais le couplage plateforme-graphe social. C’est la capacité de multiplier l’un par l’autre et de compter sur développeurs et usagers pour faire l’essentiel du travail.
Les usagers y trouvent une intégration séduisante entre beaucoup d’applications qui leur plaisent et beaucoup de relations plus ou moins proches. Les développeurs ont d’autant plus intérêt à créer des applications pour cette plateforme qu’ils n’ont plus à se préoccuper de la création du réseau social dont ils ont besoin pour bien fonctionner.
À cette recette, Facebook a ajouté récemment une autre dimension, potentiellement encore plus puissante : l’ubiquité. En permettant aux autres sites de se connecter très facilement à la plateforme (le système Facebook Connect) ou, depuis mi-2010, à tous les sites d’ajouter un bouton « j’aime » sur leurs pages, pour permettre aux utilisateurs de poster instantanément sur leur propre page Facebook le fait qu’ils aiment une autre page ou un produit, Facebook se dissémine sur le Web et le colonise progressivement. Il transforme tous ceux qui adoptent cette technologie en satellites qui lui fournissent les informations sur ce que nous faisons et sur nos relations même quand nous ne sommes pas sur Facebook. L’efficacité du graphe social croît d’autant. Partout où il y a une possible relation, Facebook souhaite être présent. Le site espère ainsi drainer une très grande partie des utilisateurs du Web, et cela marche. En février 2010, l’audience du site a dépassé celle de Google.
Nous avons commencé par « feuilleter » (browse) grâce aux suggestions de Yahoo. Hier nous « cherchions » (search) avec Google. Aujourd’hui nous partageons (share) sur Facebook. C’est un filtre éventuellement utile face à l’excès d’informations et il repose sur la confiance. Quant à l’entreprise, elle sait maintenant comment monétiser son « graphe social » : la publicité et l’utilisation des données très ciblées qu’il possède sur les membres du site.
Le rôle de la conversation
Dans ce graphe social qui se tisse, et dont on voit qu’il ne s’arrête pas à Facebook, un élément essentiel vient se greffer : la conversation. Si nous tissons des liens lâches avec des « amis », dont la définition reste volontairement floue, c’est pour échanger. Une large proportion du contenu du Web est aujourd’hui produite par les utilisateurs, et la majorité de ce contenu est de l’ordre de la « conversation ». Wikipedia13 en anglais propose une définition assez complète d’une conversation :
C’est une communication entre deux personnes ou plus. C’est un savoir-faire social assez simple pour la plupart des individus. D’une certaine façon, les conversations sont la forme idéale de communication, car elles permettent aux différentes opinions de s’exprimer et aux participants d’apprendre les uns des autres […]. Les conversations sont indispensables pour accomplir avec succès la plupart des activités entre personnes, et particulièrement la coordination du travail, l’apprentissage et la construction de l’amitié.
Et si nous avions là la raison principale du succès des réseaux sociaux ?
En effet, si l’on regarde d’un peu plus près la réalité de ce que produisent les webacteurs, on trouve essentiellement du contenu visant à alimenter la conversation. Que ce soit sous forme de photos, de posts, de blogs, de tweets ou de vidéos. Ainsi, plus de 900 000 billets de blogs, plus de 60 millions de tweets sont postés chaque jour, il se charge près de 83 millions de photos quotidiennement sur Facebook et plus de 30 000 heures de nouvelles vidéos sur la même période sur Youtube. Et les utilisateurs arrivent en masse pour participer à la conversation. Par exemple, uniquement sur Youtube, plus d’un milliard de vidéos sont visionnées chaque jour, et sont commentées, notées, partagées14.
L’exemple de Twitter est probablement le plus emblématique. Difficile à décrire, car il n’a de règles que celles que se fixent les utilisateurs, il est l’outil de conversation par excellence. Basé sur l’idée du Sms, en 140 caractères, mais sur l’internet (autant que sur le téléphone mobile) et pour communiquer à des groupes de personnes qui suivent l’émetteur du message. Il ne s’agit pas d’une conversation d’un à un, mais d’un à plusieurs. Les tweets sont d’ailleurs très souvent relayés, diffusés plus largement et le mode viral est extrêmement important.
Autre caractéristique du tweet, qui le rapproche de la conversation, c’est qu’il est en temps réel. On suit un fil Twitter, on participe à une conversation ou l’on se contente de la suivre, mais elle a une durée de vie extrêmement courte. Assez rapidement, Twitter est devenu une source d’informations pour les médias, un moyen de communiquer pour les célébrités (y compris toutes les « micro-célébrités », notamment du monde de l’internet), un outil utile pour tout un chacun. Les pompiers de Los Angeles l’utilisent pour détecter en temps réel des signaux faibles de déclenchement d’incendies ou d’accidents et estiment avoir sauvé plus de dix vies en 2009 grâce à Twitter. Des chaînes de café, comme Coffee Groundtz à Austin au Texas, l’utilisent pour recevoir en temps réel les commandes de leurs clients : un tweet directement envoyé à Coffee Groundtz en partant de chez vous et votre café chaud vous attend au passage devant le café ! Beaucoup d’entre nous l’utilisent pour partager simplement avec nos amis une émotion, un article que nous aimons, une réaction, un commentaire. Et aussi pour suivre les personnes que nous aimons, que nous respectons, qui nous intéressent, ou les journaux et publications qui nous plaisent, et dont nous pouvons avoir en temps réel les grands titres. En moyenne, en mai 2010, il se sera envoyé près de deux milliards de tweets, et plus de 135 000 nouveaux utilisateurs s’inscrivent chaque jour, pour prendre part à la conversation, chacun à sa manière15.
Faire partie du graphe social et participer à la conversation, où que nous nous trouvions, a nécessairement un impact sur notre identité : la façon dont nous interagissons, dont nous intervenons dans la société, avec nos amis, notre famille, mais aussi sur nous-mêmes, nos sentiments et la manière dont nous les partageons. Bref, se dessine un moi social dont la surface est désormais digitale.
Présence, identité, personnalité digitale
Il devient de plus en plus difficile de ne pas utiliser les sites de réseaux sociaux : pour y échanger des photos, pour suivre nos amis ou tout simplement pour exister en société. Ne pas en être, c’est s’exclure ! C’est bien entendu une posture possible, si elle est choisie. En être peut être difficile, surtout si on maîtrise mal l’outil, nous y reviendrons dans le paragraphe suivant.
Le Web social est donc le nouveau Web : nous sommes des webacteurs16 et nous faisons partie de la multitude des autres webacteurs qui participent. Mais pour en être, il faut « donner » un peu de soi. Bien souvent, cela commence par la création d’un profil, parfois assez documenté. Selon une étude du Pew Internet Center de mai 2010, 46 % des utilisateurs de l’internet ont un profil en ligne, contre 20 % en 200617. L’ajout de photos d’identité est souvent un prérequis. Photos que nous allons changer en fonction de notre humeur, de l’image que nous voulons montrer de nous. Un peu comme on s’habille le matin pour se rendre en société, notre photo va être un reflet de notre humeur.
Bref, nous partageons beaucoup de nous, voire nous construisons une part de notre personnalité (surtout, mais pas seulement, les adolescents) sur les sites de réseaux sociaux. Certaines personnes vont donner beaucoup d’elles-mêmes, ou une partie fantasmée d’elles-mêmes, comme c’est par exemple le cas dans les jeux en ligne. D’autres vont au contraire être prudents, réservés. Bref, il se construit comme un reflet de nous, une image de nous, incomplète bien sûr, sur le Web. Un peu comme si notre identité fonctionnait par couches : une couche réelle, une couche virtuelle, avec des frontières et des contours très lâches. Les jeunes y sont habitués, et l’utilisent sans problème. C’est parfois un peu plus difficile pour les plus âgés.
Et tout cela nous le partageons avec des « amis ». Qui donc peut avoir, dans la « vraie vie », près de 500 amis avec qui il discute en permanence ? Pourtant, c’est très commun sur Facebook ! La notion même de lien social, et de qualification de ce lien, est en train de changer. Les « amis » digitaux sont souvent des amis uniquement virtuels, avec qui pourtant nous avons un lien, parfois même assez fort, et une conversation qui peut être soutenue. Et nos amis réels participent bien sûr très souvent eux aussi de cette conversation. Les frontières de l’amitié virtuelle et réelle s’estompent elles aussi, et il se forme là encore des couches mouvantes d’interactions entre les personnes.
Mais cela va bien plus loin que la simple idée de « moi digital ». Les informations que nous donnons de nous sont bien plus complètes qu’il n’y paraît au premier abord. Ainsi, si vous avez un téléphone mobile muni de la géolocalisation, vous disposez en fait d’un capteur qui peut donner nombre d’informations sur vous. Ce n’est plus simplement votre humeur, mais aussi les lieux où vous vous trouvez, l’heure à laquelle vous y êtes, ou même ce que les autres qui sont avec vous à cet endroit disent de vous, qui est partagé en ligne. Il se construit bien une sorte d’image de nous-mêmes, dont nous ne maîtrisons pas tous les aspects, surtout si nous ne sommes pas attentifs et informés. Il se crée un paradoxe, qu’il faudra essayer de comprendre et de résoudre : d’une part, il nous faut partager et publier nos données pour profiter au mieux des services que nous promettent les réseaux sociaux, et de l’autre, il est bien sûr indispensable que nous protégions ces données, qui sont une part fondamentale de notre identité.
Tout cela peut faire peur bien sûr, mais ajoute une dimension nouvelle, excitante, à la construction de notre personnalité et de notre existence sociale.
Vie privée et données personnelles : vers la négociation permanente
Le Web nous connaît… et cela vaut de l’or !
Le débat sur la protection des données personnelles sur l’internet est au moins aussi ancien que le Web. Big Brother est le personnage clé du roman de George Orwell, 1984, publié en 1948. Il prend aujourd’hui une dimension bien plus importante, car nous publions de plus en plus de nos données personnelles sur des plates-formes dont il est le plus souvent difficile de comprendre ce qu’elles en font. Ainsi, faut-il être pratiquement un avocat chevronné pour lire les règles de protection de la vie privée que propose Facebook. Et elles ne cessent d’évoluer !
Pour « montrer » l’ampleur du phénomène, le magazine français Le Tigre a publié en novembre 2008 un portrait de Marc L., un personnage réel « anonymisé », entièrement basé sur les traces qu’il a laissées sur l’internet18. L’article a été très largement repris et diffusé, un peu partout dans le monde, faisant de Marc L. une personnalité publique, sans pour autant lui avoir donné aucun choix de préserver sa vie privée. Il n’a pas apprécié, et on peut le comprendre ! Une preuve de plus, s’il en était besoin, que le Web sait beaucoup de nous. Googler quelqu’un pour trouver des informations sur lui est tellement fréquent que c’est devenu un verbe en anglais !
Cela va si loin qu’Eric Schmidt, le dirigeant de Google, a laissé entendre, après d’autres, que « la vie privée, c’est terminé ! » ou, qu’à tout le moins, si « il y a des choses dont nous ne voudrions pas qu’elles se sachent, peut-être n’aurait-il pas fallu les faire19 ! ». Les dirigeants de Facebook pensent qu’elle est en train de changer de contours et que les frontières privé-public sont en train de se déplacer. Au profit de qui ? C’est une question essentielle car la survie économique de toutes ces entreprises dépend des données que nous leur donnons. C’est la bonne connaissance qu’ils ont de nous qu’ils revendent aux différents annonceurs, pour nous proposer une publicité ciblée, donc plus efficace. Facebook ne cache pas son intention de connaître le plus possible d’éléments sur nous pour pouvoir nous « profiler » et nous proposer une publicité plus susceptible de nous intéresser. Google n’est pas en reste quand elle fait lire et analyser par des robots nos courriels qui transitent par Gmail pour mieux nous proposer de la publicité ciblée en fonction du contenu de nos échanges privés !
Il est fondamental que nous l’acceptions en connaissance de cause, mais c’est loin d’être toujours le cas. Les plus éclairés affirment que chaque utilisation de données nous concernant par le service sur lequel nous les avons postées devrait donner lieu à une négociation entre la société en question et nous.
Seulement voilà : avons-nous vraiment les éléments de la négociation ? Est-il bien clair, à chaque fois que nous ajoutons des éléments de nous-mêmes sur notre profil Facebook, que nous acceptons que la société les utilise directement ou en les cédant à certains de ses partenaires plus ou moins bien disposés. Et quid des changements de règles en cours de route ?
Facebook est très fortement visé, car nous donnons beaucoup de nous-mêmes sur le site. Fin mai 2010, Mark Zuckerberg a dû à nouveau s’expliquer sur les changements effectués dans les outils de la protection de la vie privée. Il est, à chaque changement des règles de fonctionnement du site, sous les feux des médias et des utilisateurs mécontents. Cette fois encore, il a dû reconnaître les erreurs du site, sans véritablement préciser de quelles erreurs il parle. Il donne comme excuse la « surchauffe des derniers mois ». C’est vrai qu’avec près de 800 000 nouveaux utilisateurs par jour, le site se trouve confronté à de sérieux défis. Dans une lettre adressée au bloggeur Robert Scoble, il rappelle que Facebook ne partagera pas les informations personnelles des membres avec des personnes ou des services qu’ils n’ont pas acceptés, et ne donneront pas accès à des annonceurs aux données personnelles des membres. Mais on le voit, l’intérêt est bien là, et il faudra être vigilent, et négocier : car le Web ne connaîtra pas véritablement d’autre moyen de se réguler, que celui des utilisateurs eux-mêmes. En espérant que les États parviendront à faire aussi entendre leur voix !
La vie privée n’est pas morte !
C’est l’ethnologue Danah Boyd, spécialiste des usages des jeunes sur les réseaux sociaux, qui nous donne les clés d’interprétation la plus claire20. Danah Boyd y réfute l’idée que la vie privée est morte :
Les personnes de tous âges sont profondément concernées par la protection de leur vie privée. Et elles attachent autant d’importance à cette protection en ligne que hors ligne. Mais ce que veut dire vie privée n’est peut-être pas ce que vous pensez21 !
Danah Boyd précise ce qu’elle entend par vie privée :
Fondamentalement, la protection de la vie privée c’est avoir le contrôle sur la façon dont l’information circule. C’est être capable de comprendre l’environnement social pour se comporter de façon appropriée. Pour le faire, les gens doivent avoir confiance dans leur interprétation du contexte, en incluant les personnes qui sont présentes dans la salle et l’architecture qui définit l’organisation du lieu. Quand ils sentent que le contrôle leur est enlevé ou quand ils manquent du contrôle dont ils ont besoin, ils dénoncent une attaque à leur vie privée.
Une étude du Pew Research Center publiée fin mai 2010 montre que les jeunes adultes sont même bien plus attentifs à leur réputation en ligne, et donc à la préservation de leur vie privée, que les générations plus âgées22. Ils sont près de la moitié à prendre des mesures pour limiter les informations personnelles sur eux en ligne (seuls un quart des adultes plus âgés le font), ils modifient les réglages des sites de réseaux sociaux pour restreindre l’accès à leurs informations (71 % d’entre eux), ils effacent les commentaires qui leur déplaisent sur leur profil (47 % d’entre eux) et enlèvent leur nom sur les photos où ils apparaissent (41 % d’entre eux). Bref, ils sont attentifs et ils agissent pour se protéger. Et surtout, ils savent comment le faire !
Ce n’est donc pas tant la préservation ni la protection de notre vie privée et de nos données personnelles qui sont en question, car il est, bien entendu, indispensable que celles-ci soient préservées. Il s’agit plutôt du contrôle que nous avons sur nos informations et sur la façon dont chacun d’entre nous souhaite les rendre publiques ou privées. Encore faut-il que nous soyons en mesure de « négocier » avec les sites quand nous utilisons ce fin réglage, qui n’est sûrement pas le même pour chacun, pour chaque situation (nous voudrions par exemple peut-être en dire plus de nous-mêmes si nous cherchons un emploi), et pour chaque moment de la vie. Danah Boyd précise bien que la frontière entre vie privée et vie publique, loin d’être binaire est particulièrement poreuse et mouvante. Il n’est certainement pas suffisant de dire que ce qui est « privé » inclut tout ce que nous pensons n’être pas « public ». Il y a plusieurs couches de vérités et d’interprétations.
C’est pourquoi les sites que nous aimons doivent, au-delà de garanties claires sur l’usage qu’ils font de nos données personnelles, nous donner la plus large palette d’outils disponibles pour affiner en permanence ce que chacun d’entre nous considère, à un moment donné, de l’ordre du public ou du privé. Est-ce suffisant ? Est-ce trop « libéral » comme position et doit-on envisager d’autres types d’interventions, plus juridiques ? Est-ce seulement réaliste et n’est-il pas déjà trop tard ?
L’énorme difficulté tient au fait que la santé économique de ce genre de site dépend dans une large mesure des informations qu’ils détiennent sur nous et qu’ils peuvent utiliser à des fins commerciales. C’est bien pour cela que Facebook ne cesse d’abuser de nos données. Il n’en est pas moins vrai pour autant que nos peurs et nos colères peuvent lui poser problème. Un exemple l’illustre à merveille. En mai 2010, le site créé par Mark Zuckerberg a gagné plus de 8 millions de nouveaux adhérents aux États-Unis. Le chiffre est brutalement tombé à 320 000 en juin, alors que des mouvements de protestation contre le non-respect de nos données privées, largement repris par les médias, avaient fait surface23. Zuckerberg estime que rien ne devrait empêcher son site d’atteindre le milliard d’utilisateurs. Possible… sauf un vent de panique déclenché par une attitude trop agressive dans ce domaine.
C’est bien pour cela que Facebook ne cesse de revenir sur ses offensives mal reçues. Zuckerberg et les siens essayent tout ce qui peut leur convenir et font vite marche arrière quand nous le prenons mal. Ce qui nous conduit à dire qu’outre l’attention portée à nos données personnelles nous devons être disposés à protester collectivement chaque fois que nous nous sentons menacés.
Le droit à l’oubli ? L’hétéronymat ? Et si tout cela était un peu plus compliqué ?
La révolution numérique offre la possibilité technique de tout conserver. Au risque que disparaisse bientôt notre capacité à oublier, qui joue pourtant un rôle central dans toute existence humaine,
écrit Emmanuel Hoog, nouveau président de l’Afp, dans son dernier essai Mémoire, année zéro24. Marc L., dont le portrait fidèle et intime a fait le tour du Web, est très certainement devenu un ardent militant d’un droit à l’oubli, ou, à tout le moins, à l’effacement de sa « mémoire numérique ». Droit à l’oubli, dont il faudrait d’ailleurs précisément définir les contours juridiques, et donc imaginer qu’il s’applique globalement puisque le Web respecte bien peu les frontières nationales. On peut débattre sans fin de ce droit, de la possibilité pour chacun de gérer ses données, de décider de ce qui doit être « oublié » et disparaître et de son encadrement éventuel par les États. Mais il risque fort de rester du domaine de l’utopie, tant il contrarie les intérêts des grands réseaux sociaux et surtout l’absence de frontière sur le Web. Quant à instaurer une « date de péremption » des données numériques, comme le propose par exemple le chercheur Viktor Mayer-Schönberger dans Delete: The Virtue of Forgetting in the Digital Age, c’est évidemment une belle idée25. Le principe en est simple : chaque fois qu’une donnée est stockée, nous lui attribuons nous-mêmes une date de péremption, et la donnée disparaît à la date dite. Mais qui nous garantit que le principe sera bien appliqué partout et par tous ? Et que faire du stock considérable de données déjà existantes ? Et enfin, que faire des données sur nous qui ne viennent pas de nous : ces photos prises par des amis taggées sur Facebook et les données de géolocalisation de nos téléphones mobiles ?
Autre solution, l’hétéronymat, qui consiste à utiliser sur l’internet des pseudos qui reflètent une partie, mais une partie seulement, de notre réalité. Notre « moi virtuel », en quelque sorte, suffisamment distancié de notre réalité pour la préserver. Au risque de la schizophrénie. Et surtout, comment être sûr de maîtriser totalement cet « autre moi », alors que nous ne disposons pas vraiment de toutes les clés des données qui sont disponibles sur nous26 ?
Mais au fond, n’est-il pas trop tard ? Est-il seulement réaliste de penser que les connexions entre la couche réelle et la couche digitale du monde dans lequel nous vivons ne sont pas déjà si fortes qu’il nous est devenu impossible de « disparaître » ! Le journaliste du magazine américain Wired, Evan Ratliff, a tenté de « disparaître » totalement en août 200927. Le magazine a organisé un concours, promettant 5 000 dollars, à qui serait capable de le retrouver. Ratliff s’est donné toutes les chances de réussir : il a utilisé uniquement du cash, semé des embûches sur son parcours, s’est déguisé… mais n’est pas resté totalement « hors ligne » : un compte Twitter a notamment été créé. Evan Ratliff sera « découvert » au bout d’à peine 25 jours, après une épopée que l’auteur décrit largement dans l’article qu’il a consacré au sujet28, par une équipe d’amateurs qui se sont regroupés, sans se connaître, sur Facebook. Même pour un très fin connaisseur des technologies comme Ratliff, disparaître est devenu impossible, et les intrications entre notre vie « physique » et notre vie « virtuelle » sont devenues si ténues qu’il semble impossible aujourd’hui de les séparer complètement. Il nous faut dès maintenant apprendre à vivre avec.
De la négociation éclairée comme moyen de protection de nos données personnelles
Résorber le paradoxe de la protection de notre vie privée n’est donc pas simple. Il est en fait uniquement possible grâce à une négociation permanente, dans le grand bazar des réseaux sociaux et des très nombreux sites qui ont des traces de notre passage ou sur lesquels des « amis » nous ont repérés et taggés. Négociations avec nous-mêmes d’abord, pour déterminer, au cas par cas, ce que nous souhaitons rendre public ou pas. Négociations dans le temps pour ce qui n’est plus acceptable après l’avoir été. Mais négociations aussi, et même surtout, avec les sites sur lesquels nous publions nos données pour lesquelles le soutien des États ne sera jamais que partiellement utile. Cela ne veut pas dire que nous sommes démunis, bien au contraire ! Il nous faut négocier, en utilisant tous les outils à notre disposition pour le faire.
Nous avons essentiellement deux grands moyens de bien négocier. Ils fonctionnent, et les webacteurs sont de plus en plus nombreux à les utiliser : nous rebeller et apprendre. Et il nous faut les utiliser tous les deux. Négocions donc, mais pour y parvenir en de bons termes il nous faut toujours nous organiser et lutter.
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Président de RebellionLab et auteur avec Francis Pisani de Comment le web change le monde, Paris, Village Mondial, 2008. Une seconde édition est parue chez Pearson en juin 2011. Cet article est issu de la préparation du chapitre consacré aux réseaux sociaux.
- 1.
Le chercheur de Stanford Evgeny Morozov a un autre avis, que nous ne partageons pas car nous le trouvons mal étayé, mais qui mérite d’être mentionné ici. On trouvera une interview en français de lui sur le sujet : http://www.ecrans.fr/Le-Net-instrument-de-liberation-et, 12176.html
- 2.
http://en.wikipedia.org/wiki/The_Social_Network
- 3.
Un geek est un passionné d’informatique.
- 4.
Les statistiques de l’Onu portent sur l’année 2010 : http://www.engadget.com/2011/01/28/un-worldwide-internet-users-hit-two-billion-cellphone-subscript/. On trouvera ici une bonne vision de la répartition mondiale des usagers de l’internet : http://www.internetworldstats.com/stats.htm
- 5.
Shirky Clay, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, Penguin, 2008.
- 6.
D’autres sociétés comme Gowalla, fondée au Texas en 2007, ou Loopt, créée en 2005 en Silicon Valley, proposent le même genre de service.
- 7.
http://blog.nielsen.com/nielsenwire/online_mobile/social-media-accounts-for-22-percent-of-time-online/
- 8.
Un utilisateur actif au sens de Facebook est un utilisateur qui se connecte au site au moins une fois par mois.
- 9.
Source : Facebook. La pertinence de ces sources peut être confortée par l’observation des chiffres en provenance de cabinets d’analyse comme Pew Internet Research.
- 10.
Source : interview avec Henri Moissinac, en charge du mobile au sein de Facebook.
- 11.
Entretiens avec Michael Arrington, aux Techcrunch40, le 24 septembre 2007.
- 12.
http://scobleizer.com/2007/09/22/dave-winer-says-i-sound-like-a-monkey/
- 13.
http://en.wikipedia.org/wiki/Conversation (28 octobre 2010).
- 14.
Voir à ce sujet l’excellent compteur de Gary Hayes : http://www.personalizemedia.com/the-count/
- 15.
http://mashable.com/2010/06/08/Twitter-hits-2-billion-tweets-per-month/
- 16.
Nous définissons les webacteurs comme « ceux qui font le Web », notamment en produisant son contenu (comme par exemple en tweetant ou en actualisant son statut sur Facebook) par opposition à l’internaute passif, qui se contente de surfer sur le Web.
- 17.
http://www.pewinternet.org/Reports/2010/Reputation-Management.aspx
- 18.
http://www.le-tigre.net/Marc-L.html
- 19.
http://www.marketwatch.com/story/eric-schmidt-google-and-privacy-2009-12-11
- 20.
Texte intégral : http://www.danah.org/papers/talks/2010/SXSW2010.html
- 21.
Ibid.
- 22.
http://www.pewinternet.org/Reports/2010/Reputation-Management.aspx et aussi http://industry.bnet.com/technology/10008313/look-out-Facebook-gen-y-wants-its-privacy/
- 23.
Is Facebook’s Growth Slowing Down? http://liesdamnedliesstatistics.com/2010/07/is-Facebooks-growth-slowing-down.html
- 24.
Emmanuel Hoog, Mémoire, année zéro, Paris, Le Seuil, 2009.
- 25.
Viktor Mayer-Schönberger, Delete: The Virtue of Forgetting in the Digital Age, Princeton, Princeton University Press, 2010.
- 26.
Voir par exemple à ce sujet l’article complet de Jeffrey Rosen, “The Web Mean the End of Forgetting”, New York Times, 24 juillet 2010. http://www.nytimes.com/2010/07/25/magazine/25privacy-t2.html?_r=1&ref=technology
- 27.
http://www.wired.com/vanish/
- 28.
http://www.wired.com/vanish/2009/11/ff_vanish2/