Nouveaux fragments d’une mémoire infinie (V)

Dans ce cinquième volet de son enquête littéraire, Maël Renouard médite sur des sujets en apparence aussi anodins que la résurgence de termes tombés en désuétude, nos avatars durant les confinements ou le véritable prénom de Marcel Proust. Dans chacun d’eux, il devine le signe d’un changement d’époque et de sensibilité, dû à l’emprise toujours plus importante des réseaux sociaux sur nos existences.


Printemps 2022. Tandis que mon fils, âgé de six ans, me demande ce que je suis en train de faire, et que je lui réponds que j’écris un message, ce mot de « message », soudain, retentit bizarrement en moi, prend un relief étrange dans cette phrase anodine que nous prononçons tous plusieurs fois par jour – il me revient que, dans ma propre enfance, le terme de « message » appartenait essentiellement à l’univers des livres ou des films, et que, dans la conversation courante, il eût été à peu près aussi incongru que ceux d’« écuyer » ou de « chevalier ». Soit l’on se téléphonait, soit l’on s’écrivait des lettres. Les lettres n’étaient pas des messages, les postiers n’étaient pas des messagers, les boîtes aux lettres n’étaient pas des messageries – et l’obsolescence des messages était allée de pair avec celle des messagers. Le mot « lettre » avait des équivalents, des synonymes : « courrier », « pli » – certainement pas « message ». Un message était un précieux papier que l’on retrouvait dans les bouteilles jetées à la mer, que l’on accrochait aux pattes d’un pigeon voyageur ou qui était porté par un messager chevauchant dans la nuit. Un message était, presque toujours, « codé » ou bien « secret ». En prononçant cette phrase, « j’écris un message », je me suis vu, fugitivement, en agent secret, en seigneur d’un château fort assiégé, en personnage de bande dessinée. Que le célèbre article 16 de la Constitution de 1958 précisât que le président de la République, s’il doit se doter temporairement de pouvoirs exceptionnels en actionnant cet article même, « en informe la Nation par un message » était loin de démentir la solennité et le caractère bien peu ordinaire du mot. Nos parents écrivaient des lettres, non des messages ; c’était dans Les Rois maudits ou dans Les Trois Mousquetaires que l’on écrivait des messages. Entre « lettre » et « message », la proportion des emplois s’est en vingt ans totalement renversée, sans que nous ayons particulièrement perçu quel vieux tour d’Ancien Régime s’est ainsi trouvé remis en usage dans nos façons de communiquer.

Un autre retour en grâce sémantique aurait paru tout aussi invraisemblable il y a vingt-cinq ans. Je me souviens qu’en septembre 1997, à la terrasse de La Chope, café disparu de la place de la Contrescarpe, un camarade de classe de la khâgne du lycée Henri IV, où je venais d’entrer, dit au petit groupe attablé autour de lui, dont j’étais ce jour-là : « Moi, j’aime bien l’usage transitif du verbe “moquer” », le présentant comme une chose devenue rarissime, assez pour qu’il prît la peine de s’assurer que nous avions bien compris de quoi il s’agissait : « Par exemple, si tu dis, “je l’ai moqué”, ou “il m’a moqué”, plutôt que “je me suis moqué de lui”. » Ce snobisme potache semblait bien lui complaire. Sur la rareté, la désuétude, il avait d’ailleurs raison. En ce temps-là, on aurait eu peine à se représenter cet usage transitif autrement que dans une littérature de cour hors de mode, et à s’en emparer sinon par jeu : « On moqua fort le comte de C. dans cette circonstance… Le duc de D. était souvent moqué pour son peu de résistance à la flatterie… » Cette tournure peu usitée était sur le point de disparaître ; on aurait crié au fou si quelqu’un nous avait prédit qu’un jour elle ressurgirait des greniers de la société de cour pour devenir un cliché de magazine people, et qu’on lirait partout des phrases nous apprenant que telle ou telle « célébrité » a été « moquée sur les réseaux sociaux ».

Ce camarade de classe était d’ailleurs une personnalité déroutante, bizarre mélange de khâgneux et de chef de bande, latiniste hors pair ayant cependant une sainte horreur des « intellos », et se donnant beaucoup de mal pour ne pas avoir l’air d’en être un. Tapi au dernier rang, il couvrait de dessins obscènes les tables du vénérable lycée et ne s’interrompait dans cette tâche que pour jouer par intermittence au bon élève, en donnant soudain à une question difficile une réponse juste qui, fusant du fond de la classe, prenait tout le monde de court et comblait d’aise le naïf professeur. Il ne se déplaçait jamais sans un affidé malingre qui l’imitait en tout ; il ne lui déplaisait pas de se désigner inopinément des têtes de turc : s’il avait eu un compte Twitter entre les mains, je n’ose imaginer avec quelle sombre délectation il y eût assouvi immodérément son goût pour l’usage transitif du verbe « moquer ».


Printemps 2020. Roland Barthes écrivit, en 1971, un texte d’une férocité allègre et souvent injuste (mais cachant peut-être une tendresse un peu honteuse) sur Dominique (1863), le roman d’Eugène Fromentin, qu’il qualifiait tour à tour de « bien-pensant », « passéiste », « éthéré », « conformiste », « pusillanime », « indéfectiblement sage »1. Vers la fin de son texte, il en citait une phrase : « Je vous en supplie, dit Augustin à son élève, ne croyez jamais ceux qui vous diront que le raisonnable est l’ennemi du beau, parce qu’il est l’inséparable ami de la justice et de la vérité. » Et il commentait ainsi : « Ce genre de phrase est à peu près inintelligible aujourd’hui ; ou, si l’on préfère donner à notre étonnement une forme plus culturelle : qui pourrait l’entendre, après avoir lu Marx, Freud, Nietzsche, Mallarmé ? L’anachronisme de Dominique est sûr. »

Ce sentiment me confrontait brutalement au changement d’époque dont nous avons été, depuis une dizaine d’années, les contemporains, et qui nous a engloutis, impitoyablement et à bas bruit, sans que nous ayons véritablement eu conscience de ses commencements.

Plus encore que la phrase de Dominique, ce sont celles de Barthes, l’autre jour, qui m’ont fait sursauter ; ce sont elles que j’ai ressenties comme « anachroniques » ; et j’ai frémi, en songeant que ce sentiment lui-même me confrontait brutalement au changement d’époque dont nous avons été, depuis une dizaine d’années, les contemporains, et qui nous a engloutis, impitoyablement et à bas bruit, sans que nous ayons véritablement eu conscience de ses commencements.

J’ai tout lieu de penser que si l’on reprenait la citation d’Augustin (le précepteur de Dominique, dans le roman) pour la « poster » sur un réseau social, on recevrait une belle moisson de likes, de petits cœurs, de clap-claps. Sur Facebook, elle se détacherait, en gros caractères, sur une sorte de papier peint bucolique, rose ou bleu ; sur Instagram, on l’inscrirait en fausses lettres de machine à écrire, sur un fond monochrome ; sur LinkedIn, elle serait thought of the day d’un agent de change, ou prendrait rang parmi les aphorismes confucéens de provenance douteuse que les managers ont l’obligeance de nous signaler comme étant « à méditer ».

En revanche, l’acide anti-philistin dans lequel Barthes prétend dissoudre cette pensée susciterait sans doute plus d’indifférence, de rejet ou d’effroi que d’approbation. Il serait facile de retourner ironiquement contre lui-même ce qu’il écrivait – « qui pourrait entendre cela, après avoir été sur Facebook, Instagram, LinkedIn, Twitter ? »

Flaubert, quand il écrivait Bouvard et Pécuchet, avait constitué tout un « sottisier » dans lequel il consignait les âneries et les platitudes qu’il lisait dans la prose de ses contemporains. Et il notait ironiquement, entre parenthèses et en italiques : « grande pensée ». Par exemple : « Je comparerais volontiers le cultivateur au moment de la moisson à un général d’armée au moment d’une bataille (grande pensée) » – phrase trouvée chez un certain Antoine de Roville, dans un ouvrage intitulé La Maison rustique du xixe siècle (1835). On n’ose imaginer quelle belle moisson de grandes pensées « à méditer » ferait aujourd’hui Flaubert sur LinkedIn.

L’esprit du temps semble avoir battu en retraite. En dix ans, tout le patient travail de sape de Voltaire, Stendhal, Flaubert, Nietzsche, Barthes et tant d’autres – et déjà, d’une certaine façon, La Bruyère et La Rochefoucauld –, toute cette lutte pied à pied contre le philistinisme, la mentalité prudhommesque, toute cette distillation du venin ironique dans le brave gros monstre de la morale sociale, ont été balayés par le triomphe de l’esprit « réseaux sociaux ». L’époque où même les manuels scolaires avaient ouvert leurs pages aux esprits forts n’aura peut-être été qu’une parenthèse de quelques décennies dans la longue histoire de leur sereine persécution.


On a beaucoup ri, au début de l’année 2021, de l’homme pris au piège d’un filtre de chat, lors d’une réunion sur Zoom. C’était un avocat américain, d’un certain âge, et sans doute peu familier des dernières possibilités offertes par la vie numérique, qui ne parvenait pas à se dépêtrer de ce visage de chat devenu le sien ; l’enfant de sa secrétaire, disait-il, avait peut-être activé ce filtre lors d’une précédente utilisation. Cette réunion sur Zoom était une audience judiciaire des plus sérieuses ; et l’on pouvait se demander si ce n’était pas pour se plier à un certain formalisme inhérent aux procédures légales que l’homme avait pris soin de préciser qu’il n’était pas un chat : “I’m here live, and I’m not a cat”, et que le juge en charge de l’affaire lui avait répondu, sans se départir de son sérieux : “I can see that”. Ces précautions n’étaient sans doute pas inutiles, dans un système judiciaire où il est connu que les parties en présence ne se privent pas de faire flèche de tout bois : après tout, si le chat avait omis de signaler qu’il n’était pas un chat, et si le juge n’avait ensuite pris acte expressément de ce point, la procédure n’aurait-elle pas risqué d’être invalidée pour vice de forme ? Le cas, à n’en pas douter, n’avait pas de précédent dans les annales : les juristes auraient pu débattre longtemps de la recevabilité d’une plaidoirie professée par un chat, ou plus exactement par un être ayant l’apparence d’un chat et dont on n’aurait eu ni la preuve ni l’aveu qu’il n’en était pas un, de la même façon que les docteurs de l’Église avaient dû se réunir – dans L’Île des pingouins (1908) d’Anatole France – pour examiner quelle valeur accorder au baptême des pingouins par saint Maël qui, devenu vieux et presque aveugle, les avaient pris pour des hommes parlant une langue barbare inconnue de lui.

L’infortuné homme de loi avait lui-même pris le parti de rire de sa mésaventure, quand elle fut terminée. Elle était, il faut bien l’avouer, irrésistiblement comique, à un degré rare. Mais les choses les plus drôles – qu’elles soient dues au génie d’un auteur ou à la magie ponctuelle de la réalité – sont souvent celles qui superposent savamment plusieurs dimensions, certaines étant plus cachées que d’autres. Les expressions du regard de l’homme passaient dans les yeux du masque de chat, transformées en grossières mimiques d’avatar où alternaient des écarquillements et des clignements frénétiques ; on y sentait la perplexité et l’effroi ; on sentait que ce regard se voyait lui-même et se débattait contre soi. Le rire n’était pas dépourvu de cruauté à l’égard de l’individu pris au piège, ni d’une angoisse plus générale relative à une possibilité de notre condition qui, un jour, nous concernerait tous.

On ne pouvait s’empêcher de penser à La Métamorphose (1915) de Kafka, l’histoire de Gregor Samsa, qui se réveille un beau matin dans la carapace d’un scarabée de taille humaine. On sait par Max Brod que, de son vivant, les textes de Kafka étaient perçus comme irrésistiblement comiques par ses premiers auditeurs, à qui il les lisait à haute voix, et par lui-même, qui devait souvent s’interrompre dans ses lectures, pour laisser libre cours à son propre rire. Le cas du filtre de chat, d’une certaine façon, donnait l’occasion de se représenter a posteriori la genèse, le contexte et la mécanique de ce rire kafkaïen. Mais le rire kafkaïen n’occulte pas l’angoisse kafkaïenne, dont il est l’envers et qu’il tente peut-être d’exorciser. Je ne pus m’empêcher de songer à un récit qui aurait débuté comme La Métamorphose : un beau matin, Gregor Samsa se vit affublé sur Zoom d’une apparence de scarabée, dont il lui fut impossible de se défaire. Durant ces fameux « confinements » du début des années 2020, toute notre vie sociale se déroulait en visioconférence et nous n’étions, pour autrui, rien d’autre que notre image à l’écran : dans un tel contexte, cette métamorphose-là n’aurait pas été beaucoup moins insoutenable que l’originale. Au moins, dans la nouvelle de Kafka, Gregor Samsa reste-t-il cloîtré dans sa chambre sans devenir un phénomène de foire à l’échelle mondiale. L’exposition globale à laquelle avait donné lieu l’incident de l’avocat au visage de chat, ajoutée au contexte de l’audience judiciaire dans lequel il se déroulait, pouvait entraîner l’imagination vers un autre scénario, celui d’un inventif châtiment infamant, bien dans l’esprit et la manière du nouveau Moyen Âge moral qui s’est déployé au-dessus de nos têtes depuis une quinzaine d’années. J’ai repensé, fugitivement, à la scène du Septième Sceau (1957) d’Ingmar Bergman où le malheureux saltimbanque, apeuré, doit faire l’ours sous la menace des torches, devant sa femme et son enfant. Il s’en fallait tout de même de peu que ce mélange d’absurdité kafkaïenne et de pilori médiéval ne bascule franchement de l’autre côté du comique.


Empire de Michael Hardt et Antonio Negri fut, en l’an 2000, l’un des manifestes de l’altermondialisme. Dans ce livre, le terme « Empire » désignait, de manière critique, quelque chose de plus vaste et de plus abstrait que les États-Unis ou l’Organisation des Nations unies : c’était la forme que prenait le monde en se mondialisant. Le monde semblait ordonné par une « paix impériale » sans frontières, qui ne donnait plus lieu à des guerres, mais à des opérations de police obéissant à des valeurs universelles postkantiennes – tandis que le marché devait trouver dans cet empire le lieu de son établissement global, ultime, définitif. Les thèses de Fukuyama étaient encore très présentes à l’arrière-plan d’une telle analyse. Mais les auteurs cherchaient à faire advenir, à travers la notion de multitude, la figure d’une résistance à l’empire qui serait aussi globalisée que lui. D’après l’index, deux pages seulement de ce livre, qui en compte plus de cinq cent cinquante, comportent le mot « Internet » ; c’est autant que Dante Alighieri et Marsile de Padoue, et beaucoup moins que Martin Heidegger et Walter Benjamin.

En rouvrant cet ouvrage à la fin des années 2010, j’avais cependant été frappé de lire ceci : « Loin d’être vaincues, les révolutions du xxe siècle ont toutes poussé en avant et transformé les termes des conflits de classe, posant les conditions d’une nouvelle subjectivité politique – une multitude insurgée contre le pouvoir impérial. […] La constitution de l’Empire n’est pas la cause mais la conséquence de la montée de ces pouvoirs nouveaux. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’Empire, malgré ses efforts, découvre l’impossibilité d’édifier un système de droit adéquat à la réalité nouvelle de la mondialisation des rapports économiques et sociaux. Cette impossibilité […] n’est pas due à la vaste extension du champ de régulation ; elle n’est pas non plus simplement le résultat du passage difficile de l’ancien système de droit public international au nouveau système impérial. Cette impossibilité s’explique en revanche par la nature révolutionnaire de la multitude dont les luttes ont produit l’Empire comme une inversion de sa propre image et qui représente, à l’heure actuelle, sur cette scène nouvelle, une force irrépressible et un excès de valeur par rapport à toute forme légale et juridique2. » Phrases qui m’ont semblé faire écho à un phénomène qui allait en quelque sorte donner un contenu concret à ces notions d’empire et de multitude, mais que les auteurs ne pouvaient connaître à l’époque, puisqu’il ne prendrait naissance que dans la seconde moitié des années 2000, et qu’ils n’anticipent guère, par ailleurs, dans leurs brèves analyses d’Internet : le développement supranational et quasi impérial des réseaux sociaux, dont en grande partie les usagers n’ont cessé de dénoncer l’empire (comme ils dénonçaient en général tout ce qui pouvait avoir forme d’empire) tandis qu’ils le portaient à son accomplissement, par leur présence même en leur sein. Double mouvement d’insurrection et d’inféodation qui en effet, de part et d’autre, se déroule hors des formes juridiques héritées, sans que de nouvelles aient été inventées : le débordement du droit est inhérent à la violence révolutionnaire symbolique des multitudes numériques ; quant à l’Empire, porté par cette violence, il n’a nul intérêt à la combattre ; tout juste édicte-t-il, de temps à autre, quelques règles empiriques quand il les juge nécessaires à sa perpétuation. La multitude numérique, qui se pense spontanément révolutionnaire, a produit, « comme une inversion de sa propre image », l’empire qu’elle utilise comme son espace d’expression et qu’elle renforce organiquement de sa propre force, dont elle serait dépourvue sans lui – autant que lui, sans elle, serait dépourvu de la sienne. 


Au début des années 2000, l’un de mes professeurs, avec qui j’allais souvent m’entretenir dans son bureau de la rue d’Ulm, me dit un jour qu’il avait fait une très étonnante découverte, quelque temps auparavant. J’en étais d’autant plus curieux que je savais, par nos nombreuses conversations, qu’il se plaisait aux livres rares, aux auteurs obscurs, aux commérages érudits. Il me fit, en cet instant précis, l’impression d’un homme qui se sentait dépositaire d’un grand secret et se demandait s’il prendrait la responsabilité, le moment venu, d’en instruire le monde entier au risque de provoquer un renversement complet des connaissances et des valeurs les plus communément admises.

« Sais-tu, me demanda-t-il d’un air malicieux et pénétré, quel est le véritable prénom de Marcel Proust ? »

Je répondis, décontenancé, que je ne lui en connaissais pas d’autre. Mon professeur me raconta alors que, dans je ne sais plus quelles circonstances tout à fait singulières, il avait eu sous les yeux un vieux document administratif lié à tel ou tel aspect de la vie de Proust, et que ce document, faisant état de la liste intégrale de ses prénoms, révélait clairement que le premier d’entre eux n’était pas Marcel, mais Valentin. Valentin Proust ! J’ouvris grand les yeux ; j’exprimai assez ma stupeur pour bien rendre hommage, en même temps, à sa découverte. Et, dans un silence religieux, nous contemplâmes tout un monde qui s’ouvrait. Pourquoi ce reniement ? Pourquoi ensuite, de la part des spécialistes, une telle occultation ? Dans quelle mesure notre lecture et notre compréhension de la Recherche seraient-elles bouleversées par cette révélation ?

Que l’on inscrive aujourd’hui le nom de Marcel Proust dans la barre de recherches de Google, que l’on ouvre l’abondante page Wikipédia qui lui est consacrée, et l’on mettra peu de temps à apprendre que son nom de naissance complet était Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust, sans que cette information soit d’ailleurs particulièrement commentée. Combien de patientes recherches ont-elles été de la sorte frappées d’une soudaine et cruelle inutilité par l’apparition d’Internet ? Combien de détenteurs de secrets ont-ils été dépouillés de celui qui avait donné tout son sens à leur vie et s’est ainsi retrouvé projeté sur la place publique, exposé à tout instant à des millions de regards ?

Mais le coup de grâce était encore à venir. Dans les années qui suivirent cette conversation avec mon professeur, j’ai observé d’autres exemples de personnages historiques dont le prénom connu était, de la même façon, le dernier de la liste. Puis il m’est peu à peu apparu que non seulement ce n’était en rien exceptionnel, mais que c’était même une chose assez courante. Il existe désormais une notice Wikipédia sur le sujet du « prénom usuel », où l’on peut lire qu’en France, « le prénom usuel dans la société du xixe siècle et de la première moitié du xxe siècle est fréquemment le dernier prénom de l’acte de naissance ».


« En cette amitié3, que je crois la plus parfaite qui fut oncques, nous n’eûmes pas besoin d’être friends par surcroît, dans le registre des visages, et n’y songeâmes même pas. Il fut toujours plus que moi actif en cet universel lacis, et plus suivi, et plus suivant, et m’eût-il demandé en friend, que je me fusse jeté à son parti, en entière fiance et sans argument. Et eussions badiné sur nos murs, nous entrepostant des gyphes et entrelahicquant nos gravures, comme sont millions à le faire. Mais j’ai assez observé que l’on a d’autant plus d’entractions sur le registre, que l’on est plus lointains en son vivre, de lieu ou de connaissance. Et j’y ai plus chatté à gens que n’ai jamais vus, et ne verrai oncques, qu’à gens de mon familier, que puis voir tous les jours. À l’endroit de ce commerce, est salubre le mot qu’Aristote avait très familier : “O mes friends, il n’y a nul ami !” Et dit Térence, en sa comédie des Prosopothécaires, que celui qui a beaucoup de friends, n’a pas beaucoup d’amis : Plurimi friendi, pauci amici. J’en connais qui sont friends de gens qu’ils n’ont point à flair, et j’ai entendu cette plaisante histoire, d’un paroissien trop plein de zèle, qui ayant ouï qu’il faut aimer ses ennemis, ès articles de la religion chrétienne, demanda le pire des siens en friend, sur le registre, et se vit répondre : “merci pour la joue.”

Au demeurant, j’ai le tempérament mal sortable aux us du registre. J’y fais mon mort plus que mon vif, et souventefois me suis juré de m’en esquiver sans murmure. J’y ai perdu toute révérence pour des hommes doctes, sorbonniques de pied en cap, savants ès philosophies anciennes et modernes, dont j’ai lu les pensements ineptes et fadaises en leur privé. J’y fus piqué jusques au vif, quand je m’aperçus d’avoir souffert quelques défriendises, et encore d’inconnus. Il m’arriva de placarder sur mon mur tout un mien essai, bel et gros bloc de substantive pitance, et d’en recueillir si peu de jaimances, que j’en eus long déplaisir. J’aime mieux à m’épargner ces pointures, dont avons assez ailleurs, et autres tourments d’âme qui nous étaient ignorés, avant que fussent charroyés par cette invention. Et m’indiffère à ceux qui vont partageant les nouvelletés du temps, comme s’ils se cuidaient être de vivantes gazettes, noble charge dont ils n’ont lettres patentes, et recueillent vent. Sur le registre des visages, je ne poste que de mon fonds4. »

  • 1. Roland Barthes, « Fromentin : Dominique », dans Le Degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux Essais critiques, Paris, Seuil, 1972.
  • 2. Michael Hardt et Antonio Negri, Empire [2000], trad. par Denis-Armand Canal, Paris, 10/18, coll. « Fait et cause », 2004, p. 475.
  • 3. Avec Étienne de La Boétie.
  • 4. Michel de Montaigne, Essais, II, xxxviii : « D’être friend de ses amis ».