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La Pologne de nos mauvais rêves

décembre 2017

#Divers

Deux années se sont à peine écoulées depuis la prise de pouvoir par le parti conservateur et populiste, le PiS (Droit et Justice), mais les dégâts qu’il a causés sont d’ores et déjà tangibles : Cour constitutionnelle paralysée, nombreuses démissions au sein du haut commandement de l’armée, réforme de l’enseignement qui vise surtout à imposer une éducation « plus patriotique », tentative partiellement avortée de subordonner la nomination de magistrats à la décision du ministre de la Justice et du procureur général. Non moins préoccupante est une campagne permanente de dénigrement des adversaires, opposants et critiques du PiS, suivie d’une propagande à relents nationalistes, racistes et antieuropéens. Jadis élève exemplaire de l’Europe, la République de Pologne est ainsi devenue sa brebis galeuse. Menacé par Bruxelles de voir activer à son encontre l’article 7 du traité sur l’Union européenne, le gouvernement polonais ne manifeste cependant aucune intention de renoncer à ses « réformes ». D’autant que cette dérive ouvertement autoritaire du PiS ne fait pas fléchir sa cote de popularité, à qui les sondages donnent toujours entre 39 % et 44 % des intentions de vote.

Si les causes profondes de cette crise tiennent à la douloureuse histoire du pays, ses raisons immédiates doivent être sans doute attribuées aux conséquences de la transformation qui a suivi la « chute du communisme » en 1989. Certes, politiquement, le pays a fait depuis cette date un grand bond en avant : l’adoption en 1997 de la Constitution démocratique, garantissant les libertés publiques fondamentales et la séparation des pouvoirs, puis l’adhésion à l’Union européenne en 2004 ont marqué un tournant dans l’histoire moderne du pays et exaucé ainsi les rêves de plusieurs générations de Polonais. Mais le bilan des réformes économiques – le passage à marche forcée d’une économie dirigiste à celle de marché – se révèle moins évident. D’une part, notamment grâce aux fonds européens, le pays s’est métamorphosé : les villes sont désormais plus belles, les voiries plus viables, les agriculteurs profitent de subventions, les Ong, artistes, chercheurs et étudiants bénéficient de maints programmes communautaires. Mais parallèlement, les victimes de ce bouleversement sont légion : à preuve, notamment, l’énorme vague d’émigration économique, partie à la recherche d’une vie meilleure dans d’autres pays d’Europe. Fuyant précarité et manque de perspectives, seuls et impuissants face à un monde toujours plus globalisé, ces nouveaux émigrés ne pouvaient sérieusement compter ni sur l’État ni sur une quelconque force politique sur place. En même temps, l’incertitude généralisée de l’avenir ne fait qu’amplifier le sentiment des franges traditionalistes, patriotiques ou catholiques, pour qui l’ouverture à l’Occident était de toute manière une erreur parce qu’elle causait un profond ébranlement moral et culturel : perçue comme licencieuse et laxiste, la culture occidentale imposée aux « vrais » Polonais par les élites libérales n’était forcément pas la leur – non moins qu’une Pologne gouvernée par des individus qui privilégiaient « l’étranger » au détriment du « sien ».

On ne compte plus les tentatives d’exploiter cette marée montante de mécontentement populaire, mais on peut en identifier un trait commun : elles sont toutes passéistes (le « passé » pouvant paradoxalement signifier la nostalgie du « bon vieux temps communiste »). Or, aujourd’hui, la singularité de Jarosław Kaczyński, dirigeant du PiS, réside dans sa capacité de rassembler sous les ailes de son parti tous ces courants antilibéraux, eurosceptiques, traditionalistes et catholiques intégristes sans rechigner à faire de l’œil aux nationalistes et même à l’extrême droite. Devenu maître d’une droite non libérale unifiée, il suit désormais un plan qui, en dépit des critiques dénonçant l’absurdité de son projet, est rationnel et bien étudié. Ainsi, un fin travail de propagande joue la carte de la dignité et de la grandeur nationales et prend d’autant plus qu’on l’oppose ouvertement à la trahison des élites libérales. Pour consolider davantage son électorat, le PiS ne dédaigne pas d’exploiter cyniquement la crise migratoire, en attisant les peurs et les stéréotypes antimusulmans. À cela s’ajoute un programme social inédit, notamment sous forme d’une allocation mensuelle de 120 euros, offerte à toute famille ayant au moins deux enfants. Le message est clair et cohérent : la perte électorale du PiS signifierait une régression, le retour des élites indifférentes au sort de leurs concitoyens.

Une question demeure néanmoins : pourquoi détruire l’État de droit, alors que l’on pourrait le réformer ? Pourquoi insulter la majeure partie des Polonais au lieu de chercher des solutions communes ? Pourquoi se brouiller avec l’Union européenne ?

La personnalité du leader du PiS serait en cause : on le connaît despotique, éruptif, on devine son désir de revanche après tant d’humiliations politiques. Dans son livre-programme, la Pologne de nos rêves, Jarosław Kaczyński se lance volontiers dans de vulgaires accusations à l’encontre d’anciens opposants et architectes de la transformation1. En outre, sa démarche actuelle traduirait une profonde rancune après la perte de son frère jumeau, Lech (alors président de la République), dans un accident d’avion en 2010. Pour commémorer cette tragédie, Jarosław Kaczyński organise une fois par mois des rassemblements publics où, entouré de ses partisans, il hurle sa haine envers les prétendus responsables, ses prédécesseurs au pouvoir et ses opposants et détracteurs du jour. Au vu de ces séances de rancœur, il est difficile de ne pas céder à l’impression que le programme de Jarosław Kaczyński n’est qu’une pure et simple transposition de ses malheurs personnels en humiliations de la nation, habilement exploitées à des fins politiques.

Les plus sévères détracteurs du PiS sont persuadés que Jarosław Kaczyński ne vise que le pouvoir et qu’à cet effet, il cherche à instaurer une forme d’autoritarisme. La grossièreté de ses usages politiques, son obstination à s’en tenir au symbolique et à l’émotionnel, au détriment du rationnel, trahirait son incompétence dans la gestion du pays. En effet, le programme social du PiS, aussi spectaculaire soit-il, paraît réduit à quelques actions ponctuelles et privées de toute vision d’ensemble, capable, par exemple, de redistribuer les richesses de manière plus équitable.

Pour autant, les Polonais sont de plus en plus déterminés à manifester leur désaccord face aux conduites antidémocratiques du PiS. Les premières tentatives de déstabilisation de la Cour suprême, fin 2015, avaient suscité un tollé inédit depuis 1989. Si, au début, les protestataires se recrutaient majoritairement de quadra- ou de quinquagénaires, particulièrement sensibles à toute dérive autoritaire pour avoir vécu sous le régime communiste, l’offensive du PiS contre l’indépendance de la justice en juillet 2017 a également mobilisé des masses de jeunes. Plus que tout autre groupe d’âge, ces derniers subissent les effets pervers du libéralisme débridé et de la précarité. Ainsi, tout en articulant leur attachement aux valeurs démocratiques et européennes, à une Pologne ouverte et tolérante, à l’accueil inconditionnel des réfugiés, ils expriment leur rêve de construire une autre Pologne : un pays respectueux, certes, de ses lois et de ses institutions, mais qui soit non moins soucieux de la dignité humaine de tous, de la justice sociale et d’un accès plus égalitaire aux fruits du progrès économique.

  • 1.

    Jarosław Kaczyński, Polska naszych marzeń, Lublin, Drukarnia Akapit, 2011.