L’Espagne au bord de la crise de nerfs


Esprit – La stratégie du gouvernement Rajoy est aujourd’hui violemment contestée en Espagne, et peu lisible aux yeux de l’Europe. Pourquoi n’a-t-il pas, par exemple, fait le choix, comme le Portugal, d’avoir recours au Mécanisme européen de solidarité financière ?

Josep Ramoneda – L’Espagne vit une sérieuse crise institutionnelle. De la Couronne à la justice, du Parlement au Tribunal constitutionnel, de l’État aux partis politiques, tout est en question, comme si le souffle de la transition et de la nouvelle démocratie s’était éteint. Mariano Rajoy n’est pas un dirigeant capable d’affronter à la fois la crise économique et une révision du système institutionnel qui redonne confiance à la population. Les ponctions répétées des revenus des citoyens pour sauver les banques défont le tissu social, détruisent le sentiment du collectif. L’impunité avec laquelle a été gérée la connivence entre le pouvoir politique et le pouvoir financier, dont l’affaire Bankia est l’exemple le plus flagrant, confirme la négation de toute idée d’équité. Face à cette situation, Mariano Rajoy, conforme à son style, retarde les décisions, méprise le Parlement, et parle très rarement aux Espagnols, si ce n’est pour dire qu’« il fait ce qu’il doit faire » et qu’« on ne peut rien faire d’autre ». La démoralisation collective augmente sans cesse. Les gens oscillent entre l’indignation et la peur. Dans le cas concret de la demande d’aide financière, Rajoy ne prend aucune décision parce qu’Angela Merkel ne l’y autorise pas, parce qu’il y a des élections en Galice, au Pays basque et en Catalogne, et parce qu’il craint les conséquences politiques qu’aurait un « sauvetage » de l’Espagne par l’Europe.

La question régionale resurgit aujourd’hui à la faveur de la crise, comme on l’a vu à Barcelone le 11 septembre 2012, lors d’une grande manifestation en faveur de l’indépendance de la Catalogne. Ces menaces sont-elles réelles, dans la mesure où, comme les autres régions espagnoles, la Catalogne est lourdement endettée ? Faut-il croire à la stratégie de la tension, ou plutôt à une victoire de la solidarité entre les différentes régions ?

Le phénomène de l’indépendantisme catalan n’est pas conjoncturel. La crise en est le détonateur, mais pas le moteur. La crise a généralisé dans la société catalane la sensation d’injustice fiscale, à cause d’un déficit avec l’Espagne d’environ 15 milliards d’euros chaque année. Mais la grande nouveauté, qui change les données de la politique catalane, est que l’axe du catalanisme s’est déplacé du nationalisme conservateur à l’indépendantisme. Cela est principalement dû au changement de génération. Les nouvelles générations, formées à l’école catalane, avec une langue et des références culturelles propres, qui ignorent les consensus et les tabous de la transition, voient la possibilité d’un État catalan indépendant comme quelque chose de parfaitement normal. Leurs représentants ont aujourd’hui des postes à responsabilités, par exemple à la direction de la coalition nationaliste CiU (Convergència i Unió) et au gouvernement catalan. La relation entre l’Espagne et la Catalogne a été, pendant le long mandat de Jordi Pujol (président de la Generalitat de Catalogne de 1980 à 2003), organisée autour d’une association entre confrontation verbale et négociation pragmatique ; cet axe a tenu jusqu’en 2004. L’échec du nouvel Estatut de 2006, fruit d’un accord politique entre la majorité des partis catalans et le gouvernement socialiste, que le Tribunal constitutionnel a balayé, marque la fin de cette époque. On est aujourd’hui dans le post-pujolisme, un nouveau scénario dans lequel on peut envisager un référendum d’autodétermination, qui permettrait de mesurer le poids des indépendantistes dans la population catalane.

Les manifestations récentes devant le Parlement espagnol ont semblé redonner vie au mouvement des « indignés » espagnols, mais sous une forme peut-être plus radicalement antipolitique que ce n’était le cas lors de son émergence, en 2011. Un débouché politique de cette indignation vous semble-t-il aujourd’hui envisageable ?

L’Espagne a besoin d’une véritable réforme du système politique.La méfiance vis-à-vis des partis politiques est aujourd’hui totale. Les deux grands partis (PP, centre droit, et Psoe, centre gauche) sont en profonde crise. Dans un récent sondage (dont les résultats ont été publiés dans El País le 8 octobre 2012), la moitié des électeurs du PP en 2011 disent qu’ils ne voteraient pas pour ce parti s’il y avait des élections aujourd’hui et presque 60 % des électeurs socialistes déclarent la même chose pour le Psoe. 84 % disent ne pas faire confiance à Rajoy, alors que 90% se méfient de Rubalcaba, le dirigeant socialiste. Il y a de l’indignation, mais elle ne trouve pas de traduction politique. Cependant, on voit se développer une certaine culture de la survie et de la résistance à partir des mouvements sociaux. Quelles sont les causes de cette crise de confiance ? La priorité des intérêts des banques et de l’argent dans la politique anticrise, la sensation que les politiques opèrent comme une caste, sans aucune transparence, et l’incapacité à prendre ensemble des décisions, dans l’intérêt général, pour sortir de la crise.

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    Philosophe et éditorialiste, président de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Georges-Pompidou.