La culture d'intimidation aux États-Unis


La politique de G. W. Bush reposait largement sur un discours de la peur. Si celui-ci a été surmonté par l’appel à l’unité nationale d’Obama, il n’en reste pas moins que la culture américaine est marquée depuis des décennies par une montée des formes d’intimidation dans la vie quotidienne : harcèlement au travail, célébration des patrons tyranniques, brutalisation des discours médiatiques, éloge à tous crins de la virilité… La société américaine saura-t-elle revenir à plus de décence ?

En ce jour, nous sommes réunis car nous avons préféré l’espoir à la peur, la volonté d’agir en commun au conflit et à la discorde. En ce jour nous proclamons la fin des doléances mesquines et des fausses promesses, des récriminations et des dogmes éculés qui ont pendant trop longtemps étouffé notre vie politique.

Barack Obama, Discours d’investiture

L’ascension de Barack Obama à la présidence américaine a été, comme on dit, fulgurante. Ses discours de réconciliation nationale qui ont à la fois passionné la jeune génération et désarçonné les commentateurs politiques semblent annoncer un tournant dans l’histoire politique contemporaine des États-Unis. L’une des raisons de sa remarquable victoire tient sans doute à son rejet de plus en plus explicite d’une politique de la peur qui a dominé l’ère Bush. C’est pourquoi, dans le sillage de l’investiture du nouveau président, il pourrait être particulièrement instructif de réexaminer la culture d’intimidation qui, pendant des décennies, a profondément marqué les esprits et la vie politique du pays et de se poser la question de savoir quand cette dernière a pris racine et comment ou quand elle pourrait prendre fin.

Car, d’après beaucoup d’observateurs, alors que l’intimidation comme phénomène de comportement individuel et collectif n’est pas nouvelle et ne se limite guère aux seuls États-Unis, elle y connaît une virulence et une diffusion dans le corps social quasiment sans égales – avec, peut-être, l’exception du Japon – parmi les pays industrialisés avancés pour ce qui est de son étendue, de sa profondeur et de sa légitimité1. Les observateurs étrangers l’ont remarqué et parlent ainsi d’une « culture américaine de l’intimidation ». Symptôme révélateur : au travail, le harcèlement moral n’est pas illégal2 et c’est depuis peu qu’on l’étudie en Amérique3. Ce n’est pas que le sujet de l’intimidation verbale et physique ne soit pas discuté en public ou en privé, au contraire il défraie de plus en plus la chronique et on note que les nouvelles technologies de communication (le courrier électronique, les listserv anonymes et les blogs) ont décuplé le nombre d’occasions d’intimidation verbale4 ; mais, mis à part le cas des établissements scolaires, on fait peu de chose pour s’y opposer, ou trop souvent, surtout dans le monde politique ou au travail, il y persiste jusque dans la condamnation de ses méfaits une sorte de respect ou d’admiration à l’égard de l’agresseur.

L’événement, ou de l’intimité troublante

La violence, l’intimidation, on pense y être préparé – même si ce n’est pas la première fois – mais quand cela arrive à soi-même – ma personne, mon corps, mon groupe – la virulence dépasse toutes nos défenses. Des marges de la conscience, les agresseurs semblent nous tomber dessus en nous couvrant d’injures : « Tu n’es qu’une canaille, une salope, un pédé, un gauchiste, un immigrant, une féministe, un musulman, un ancien combattant, un traître, un démocrate, un loser. » Désarçonné, on a du mal à croire à ce qui se passe. Que cela soit la première fois ou la dixième, cela n’y fait rien : la réponse hormonale monte – résister ou fuir – mais il est déjà trop tard car quelque chose s’est glissé sous notre peau et, en s’introduisant au cœur de notre être, nous en a délogés. Désemparés, nous constatons que nous ne sommes plus ce que nous étions avant et que nous ne pouvons plus le récupérer. C’est comme si notre être ancien nous échappait. Nous restons, pour ainsi dire, hors de notre propre portée. Alors, nous avons l’impression troublante qu’autre chose s’est installé en nous et que c’est cela qui définit désormais notre mode d’existence, car au dedans il y a une puissance – et une faiblesse – que nous ne maîtrisons pas. En effet, ils ont réussi à faire de nous ce qu’ils avaient toujours prétendu être l’objet de leur haine : un être manqué, un rien. Nous sommes devenus autre. Ainsi, grâce au constat éclatant à la fois de notre faiblesse et de leur violence potentielle sommes-nous entrés dans le circuit de régression sans fin de la peur des menaces futures5. Désormais, « toute éventualité devient un fait certain6 ».

Et si avant il n’y avait pas de rapport entre nous et nos agresseurs, il en existe maintenant un qui semble impossible à briser alors même qu’il nous laisse nous-mêmes brisés. On en finit par accepter une existence traversée par une faille entre d’un côté ce qu’on est, ou plutôt ce qu’on est devenu suite aux violences et de l’autre une identité ancienne souveraine dont les intimidateurs nous a persuadé qu’on l’a perdue. Telles les victimes d’un vampire à la recherche de notre moi ancien fantasmé nous entamons une nouvelle vie où à notre tour nous intimidons autrui. Ou, comme le font de jeunes Américains poussés à bout par un harcèlement continu qui met en cause leur virilité, dans un paroxysme de violence armée, on massacre ensemble professeurs et élèves dans les corridors et les salles de classe avant d’immoler cet être abject qu’on est devenu7. À cet égard, il faudra reconnaître qu’aux États-Unis, la peur profonde de manquer aux normes sexuelles connaît depuis des années une diffusion grandissante dans la vie collective et individuelle, allant jusqu’à dominer la manière dont les médias américains représentent les politiciens (on le verra plus loin).

Au-delà de la cour de récréation

Mais quand tout cela a-t-il commencé au juste?

Comme il se doit, à une époque qui s’évertue à sortir de l’emprise de l’économie de marché, adressons-nous au secteur privé pour trouver une réponse, secteur qui, on le verra, a été l’un des foyers privilégiés en Amérique d’une nouvelle culture de l’intimidation8.

Revenons à l’année 1980 : c’est le moment précis où l’administration Carter et les États-Unis se trouvent déstabilisés par une vague d’hyperinflation. Pour y répondre, Paul Volker et la Réserve fédérale prennent la décision d’augmenter brutalement les taux d’intérêt jusqu’à 21, 5 %. Les banques américaines commencent immédiatement à offrir à leurs clients nantis des certificates of deposit (minimum: 10 000 dollars) à un intérêt très supérieur au taux d’inflation qui est de l’ordre de 14 %. Du coup le capital financier a goûté à quelque chose d’insolite : des rapports d’investissements à un niveau jamais vu jusque-là. Et, aussitôt, les capitaux commencent à affluer de partout et, dans les années qui suivent, le dollar atteint un nouveau record par rapport aux monnaies étrangères. Des actionnaires puissants (notamment les sociétés d’investissement à capital variable) et Wall Street désireux de maintenir à tout prix la valeur de leurs portefeuilles font pression sur la direction des entreprises pour qu’elles alignent leurs rendements sur ces taux. D’où la naissance du rendement à 20 % et en même temps celle d’une nouvelle époque : celle des années 1980, décennie aux excès spéculatifs marquée d’un côté par l’explosion du nombre de junk bonds (obligations pourries), de corporate raiders et de Leveraged Buy-Outs (LBOs ou rachats d’entreprises par l’endettement) et de l’autre par la fusion effrénée d’un grand nombre d’entreprises. C’est également le début de la liquidation des branches d’entreprise rentables, les fermetures d’usine en série, le licenciement massif des effectifs et le dégraissage des cadres subalternes et moyens afin de se délester de la dette encourue. Et tout cela se produit dans un climat de concurrence internationale sévère, largement nourrie par le dollar fort et par les industries japonaises de l’automobile et de l’acier. Enfin, avec le rendement à 20 % dans les entreprises se sont imposées à la fois la gestion à court terme (shortterm management) et une nouvelle créature, le patron tyrannique ou bullying boss.

Dernier avatar de la lignée des Pdg, l’arrivée du patron tyrannique fut annoncée avec grand tapage le 21 avril 1980 en couverture de la revue d’affaires Fortune. L’article titre « Les patrons les plus durs d’Amérique » (America’s Toughest Bosses) et présente la liste des dix chefs d’entreprise qui se sont qualifiés. Mi-critique, mi-admiratif, l’article inaugure une tradition suivant laquelle Fortune fait une enquête sur la question tous les 4-5 ans au cours des années 1980 et 1990. On suit la montée de ce nouveau figurant des entreprises américaines qui a radicalisé l’ancien modèle de gestion d’entreprise autoritaire provenant du commandement militaire hérité de la Deuxième Guerre mondiale. Le vieux modèle avait été incarné par Robert McNamara, Pdg de Ford et ancien Secrétaire de la défense sous les présidents Kennedy et Johnson (1961-1967) et par son style bureaucratique froid et rationnel datant de la guerre froide. Pendant les années 1970, décennie où l’Amérique semblait perdre confiance en elle-même, la théorie de gestion dite « Y » et le sensitivity training ont brièvement remis en question ce modèle mais, aussitôt après, celui-ci est revenu à pas de charge sous la forme du Pdg distant mais versatile, manipulateur, arbitraire et vindicatif. Le premier article paru dans Fortune cite un chef d’entreprise qui résume ainsi sa philosophie de gestion : « L’aptitude au commandement sera démontrée quand la capacité de faire souffrir (inflict pain) aura été confirmée. » Une enquête ultérieure qualifierait ces hommes de « maîtres exceptionnels » (outstanding taskmasters) qui sont « exigeants, difficiles à satisfaire », qui possèdent « un penchant pour l’oppression psychologique » et autour desquels un climat de peur se développe9.

Le bullying boss

Au début des années 1990 la presse d’affaires baptise ce nouveau personnage le « patron tyrannique » (bullying boss) et s’empresse de renchérir en ajoutant des sobriquets tels que « tronçonneuse » (chainsaw). Les employés et les secrétaires de direction ne sont pas en reste et en rajoutent à leur tour quelques-uns de leur cru : « franc-tireur » (loose canon), « celui qui en a » (old blood and guts), « Rambo en costard » (Rambo in pinstripes), « Jack l’éventreur » (Jack the Ripper), « Prince des ténèbres » (Prince of Darkness) et pour couronner le tout, Bsd ou big swinging dick (« grosse bite qui se balance »), ce qui, entonné ironiquement par des employées, ne manquait pas de piquant10. Parmi les premiers noms proposés figurent ceux de quelques personnalités toujours très en vue aujourd’hui : Donald Rumsfeld (alors Pdg de G. D. Searle Pharmaceuticals), Steve Jobs (Pdg de Next Computing), Andrew Grove (Intel), Jack Welch Jr. (General Electric) et les frères Harvey et Robert Weinstein (Miramax Films). Comme le faisait remarquer le chroniqueur de Fortune Stanley Bing, au début des années 1990.

C’est ainsi qu’aujourd’hui un comportement tyrannique est encouragé et rémunéré par différentes entreprises. En lui-même, le style est applaudi dans les salles de conseil et la presse d’affaires comme étant « strict », « sans détours », et « dur à cuire ». Quand on voit ces mots codés, on sait qu’on a affaire à un patron tyrannique… Grâce à l’admiration dont jouit la gestion tyrannique (bully management) parmi l’establishment du milieu d’affaires américain, l’employé novice, qui étudie sous les chefs d’un Pdg tyrannique qui a réussi, en maîtrise les techniques et devient tyrannique à son tour11.

Dans la presse d’affaires et au bureau, les histoires et les anecdotes rapportant des humiliations publiques répétées et même des incidents provoquant la peur physique, ont proliféré, comme si les méthodes réputées autoritaires et tyranniques venues des ateliers bruyants avaient été transférées aux régions plus tranquilles des bureaux réservés aux cadres moyens et supérieurs où dans certaines entreprises les journées de travail de 12 à 14 heures sont devenues la norme. Même la vie privée ne semble plus à l’abri des déprédations des patrons abusifs : une Pdg aurait appelé un cadre supérieur chez lui plus de trente et une fois au cours du week-end de Thanksgiving – l’une des principales fêtes américaines – alors qu’un autre chef d’entreprise aurait imposé une conversation téléphonique de 20 minutes à une gestionnaire qui était en train d’accoucher ; enfin, le propriétaire d’une importante entreprise familiale aurait menacé de violences sa femme et sa fille avant de les mettre à la porte12.

Au cours des années 1980 et 1990, l’introduction du salaire au rendement et la promesse des stock-options intensifient davantage encore l’obsession des résultats financiers à court terme et aident à recruter les cadres supérieurs pour la tâche urgente de dégraisser les collègues subalternes en aiguisant leur appétit du gain et en assurant leur tolérance à l’égard des méthodes douteuses employées par les patrons13. De cette façon, les cols blancs se trouvent coincés entre la recherche frénétique des bénéfices immédiats et la discipline tant vantée du marché ; il en résulte que les accusations de mauvais rendement deviennent un rideau de fumée destiné à détourner toute réponse radicale de la part des employés cherchant à s’opposer aux comportements inacceptables de la direction ou au licenciement injuste de leurs collègues14. Dans un climat de peur ambiant, l’intimidation et le harcèlement moral se font passer pour des méthodes de gestion efficaces et deviennent des outils de choix chez les managers à court d’idées quant à la gestion de leur entreprise. Et ceci est d’autant plus vrai, que, rappelons-le, le harcèlement à l’école et au travail n’est pas illégal15.

Aux États-Unis, le licenciement spectaculaire du personnel s’est rapidement transformé en spectacle dont la mise en scène régulièrement répétée au bureau devient partie intégrante du travail quotidien, d’autant plus qu’aux yeux de la direction, les questions sécuritaires sur les lieux de travail deviennent préoccupantes avec la diffusion massive des ordinateurs chez les employés : quand on licencie un employé c’est souvent sans aucun préavis, et immédiatement on le destitue de sa pièce d’identité d’entreprise, on annule ses mots de passe et, comme un suspect arrêté par la police, on le fait accompagner par des gardiens (souvent armés) jusqu’à son poste où sous leur œil vigilant on lui fait ramasser ses affaires avant de le mettre à la porte devant ses collègues tétanisés. Les licenciements deviennent même un nouveau sujet de feuilleton télévisé comme par exemple L’apprenti qui depuis 2004 met en scène le spéculateur immobilier new-yorkais Donald Trump qui joue le rôle du patron craint et admiré et un groupe d’assistants qui se battent pour être retenus par lui. À la fin de chaque cycle, le dénouement s’annonce quand il lance à l’assistant malheureux : « Vous êtes viré ! » (“You’re fired !”). Ce feuilleton est très suivi par le public américain16.

D’après Bing, au cours des années 1990 s’installe un système « d’avidité à court terme et d’insécurité à long terme » qui représente le dernier avatar dans les bureaux d’entreprise de ce que le sociologue américain C. Wright Mills appelait « le système américain d’irresponsabilité organisée ». Comme Bing le souligne avec ironie, le lieu de travail aux États-Unis « c’est le seul type de famille où on doit payer tous ceux qui en font partie et où on peut les renvoyer sans aucun motif17 ». Il y a même beaucoup d’entreprises où on procède au licenciement de 10 à 15 % des effectifs tous les neuf ou douze mois afin de nourrir un climat de peur et d’incertitude favorable au maintien de la discipline et d’une attitude de soumission chez les employés. C’est la version radicale d’une méthode de gestion qui fut inventée par Jack Welch (Pdg très agressif de General Electric) et connue sous le nom de forced ranking18. Et quant au secteur public, on observe que c’est encore pire à mesure que les politiciens républicains et démocrates y procèdent à des réductions budgétaires et imposent « une philosophie d’économie de marché dans un cadre de travail déjà à court de ressources ». Donc, en fin de compte, l’« intimidation » ou le « harcèlement moral » désigne le problème en même temps qu’il l’obscurcit : l’insistance sur la personnalité « intimidante » du patron tyrannique finit par transformer un cas d’agression – et son interprétation – en « conflit de personnalités » où les facteurs structurels et matériels tendent à disparaître et à être remplacés par des facteurs purement individuels et psychologiques. Ceci se reproduit dans les procédures de doléances – s’il en existe – à l’intérieur de l’entreprise, qui réduisent tout au seul niveau d’une plainte individuelle. Dans un tel environnement, on traite souvent les employés victimes de comportements intimidants comme des « gêneurs » et on redouble leur persécution en les traitant comme des bouc émissaires dont les services des ressources humaines estiment que le déplacement ou le renvoi serait la réponse la plus opportune de la part de la direction19.

En fin de compte, on parle peu dans les médias et dans les débats publics de la manière dont l’obsession des bénéfices à court terme et les traitements exorbitants des chefs d’entreprise ont favorisé une multiplication des comportements abusifs au travail. Et encore moins de la manière dont l’introduction des best-practices des horaires flexibles, la sous-traitance des tâches traditionnelles de l’entreprise et le recours aux travailleurs – désormais reclassifiés sous le nom d’« entrepreneurs indépendants » (independent contractors) – ont ouvert grand les portes à « la gestion par la terreur » (management by terror) sur les lieux de travail déjà livrés à la merci du at-will employment, régime de travail unique aux États-Unis qui date de la fin du xixe siècle et grâce auquel d’un jour à l’autre les employés ne savent jamais qui va perdre son poste et par la même occasion qui se verra couper tout accès aux assurances maladie. Ce régime a subi plusieurs modifications au niveau des États qui octroient quelques protections contre le licenciement sauvage20.

La sphère publique médiatique, ou Mémé avait raison !

Entre-temps, loin des bureaux et des cours de récréation, une nouvelle culture d’intimidation commence à voir le jour dans la culture de masse américaine. D’abord, dès les années 1970, a surgi un populisme macho incarné par les figures de Clint Eastwood, de Charles Bronson, de Sylvester Stallone et de Chuck Norris. Autant d’incarnations du préjugé et du ressentiment masculins qui, dans les films d’action et de « revanchisme » sexuel, passent pour revendiquer l’honneur américain perdu à la suite du mouvement des femmes et de la défaite au Vietnam21. Ensuite, dans la décennie suivante, qui voit des régions entières se trouver dévastées par la désindustrialisation, un ton et un style nouveaux font irruption sur les ondes. À la radio et à la télévision, les talk-show animés par des personnalités très agressives telles que Howard Stern (1982-) et Morton Downy Jr. (1986-1992), et plus tard Rush Limbaugh, Bill O’Reilly, Chris Matthews et Bill Maher, suscitent et exploitent la rage de leur public largement masculin qui s’en prend aux suspects habituels : les femmes, les Noirs, les libéraux, les gens de gauche, les gays et les immigrés. Leurs émissions font voler en éclats les derniers vestiges du langage respectueux et poli qui subsistaient encore sur les plateaux. Conspuer les invités de gauche devient pratique courante et, dans le cas de Downy et O’Reilly, on ne peut pas exclure le recours aux mauvais traitements22. Les plaisirs du spectacle de l’intimidation sont indéniables et ne se refusent pas23. Qui eût cru que les vaines protestations de nos grands-mères contre les excès des médias pourraient un jour revenir nous hanter ?

C’est donc ainsi que la campagne de « revirilisation » de la sphère publique médiatique a commencé et que la réaction brutale et stridente contre le féminisme et contre les mouvements en faveur des droits civiques des Noirs, des Latinos et de leurs alliés va conduire droit aux culture wars, c’est-à-dire à une véritable lutte politique au sujet de la culture nationale au sens large et des grands choix de société qui agitera les milieux politiques, journalistiques et éducatifs aux États-Unis (1985-1999). Ces luttes touchent à toutes les grandes questions du jour en allant des débats sur la culture américaine et l’histoire nationale, sur les droits civiques et sexuels et sur la promotion sociale des minorités jusqu’aux campagnes préventives contre le sida en passant par les questions de la liberté artistique, des lois interdisant toute pratique de discrimination et de harcèlement sexuel sur les lieux de travail et de la protection sociale. Un nouveau spectacle, masculin si l’on peut dire, a surgi avec l’arrivée de nouvelles émissions traitant de l’actualité politique où figurent des personnalités politiques telles que Newt Gingrich (ancien chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants), Pat Buchanan (ancien conseiller de Nixon), James Carville (ancien conseiller de Bill Clinton) et David Horowitz (ancien gauchiste passé à droite24). Ne voulant pas être de reste, des gauchistes et féministes vieillissants tels que Paul Berman, Katha Politt, Christopher Hitchens et Maureen Dowd se sont précipités pour dénoncer le multiculturalisme, l’influence de la philosophie française dans les facultés (Lacan, Derrida, Foucault, Deleuze) et tout ce qui passe pour être politiquement correct. Pour ce qui est du style macho et intimidant, ils ont fait plus qu’égaler leurs consœurs néoconservatrices comme Lynne Cheyney, Camille Paglia et Ann Coulter, prouvant une fois pour toutes que l’intimidation n’est l’apanage ni des conservateurs, ni des hommes, et que ses racines remontent du moins en partie aux années 1960, époque pourtant honnie par la droite médiatique.

Au cours de ces luttes, ces méthodes et tactiques ont été perfectionnées et leur application aux leaders nationaux et à leur entourage familial ne s’est pas fait attendre. Par exemple, à peine Bill Clinton est-il installé à la Maison-Blanche en janvier 1993 que les chefs républicains commencent à vilipender la première dame des États-Unis en employant des propos d’une violence que l’on n’avait encore jamais vue dans la vie politique américaine. Cinq ans plus tard, c’est le tour du chef d’État lui-même quand le procureur fédéral indépendant Kenneth Starr abandonne son investigation d’une accusation de corruption pour mener une enquête sauvage sur la vie privée du président, provoquant ainsi une crise constitutionnelle qui en fut suivie aussitôt par une autre quand les agents du parti républicain ont réussi à détourner les élections présidentielles de 2000. Ainsi, au cours des années 1990, les citoyens ont-ils eu l’impression d’assister à une vie politique nationale allant à la dérive. De plus, leur désarroi grandissant fut alimenté par le spectre de la violence armée de la part des services d’État et des groupes civils qui s’est levé loin de la capitale à Waco (Texas). Là s’est déroulé un drame dont il résulterait le plus grand attentat terroriste à la bombe du xxe siècle sur le territoire américain : en avril 1993, avec des grenades lacrymogènes et des voitures blindées, le Fbi a lancé une attaque contre le bastion du culte religieux Branch Davidian et l’incendie qui s’en est ensuivi a anéanti tous les résidents. Deux ans après, à Oklahoma City (Oklahoma), les suprématistes blancs Timothy McVeigh et Terry Nichols s’en sont vengés en faisant sauter à la bombe un grand immeuble qui contenait les locaux des agences fédérales. L’attaque a fait 168 morts. Cette dernière n’est que le moment le plus spectaculaire de ce que l’on pourrait appeler : le retour de la violence souveraine dans la vie quotidienne aux États-Unis, dont parmi les phénomènes il faudrait compter les attentats multiples au cocktail Molotov contre les cliniques Ivg, les agressions meurtrières contre les gays, les peines de mort prononcées en série, le triplement de la population carcérale américaine suite à la « guerre contre la drogue » visant principalement la communauté noire, la présence des services d’ordre dans les établissements scolaires et les contrôles de drogue à tolérance zéro au travail. Sans parler de l’expérience des milieux de gauche, toujours hantés par le souvenir des assassinats politiques des années 1960, dont, jusqu’à ce jour, on n’a jamais étudié les retombées sur la vie politique du pays.

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Il y a donc longtemps que l’intimidation comme style du discours couvait en Amérique. À l’étranger, elle avait déjà fait des débuts spectaculaires en Angleterre dans les années 1970, quand Margaret Thatcher s’était attaquée à la vieille garde Tory, puis au Parti travailliste et avait poursuivi sa carrière en Italie sous le Premier ministre Silvio Berlusconi ; aujourd’hui elle connaît son adepte le plus récent en Europe en la personne de Nicolas Sarkozy, versatile président des Français. Aux États-Unis, dans le monde politique, il y a eu bien entendu l’exemple de Ronald Reagan qui, en 1981, au commencement de son premier mandat, a donné le ton en licenciant de façon sommaire plus de 11 000 aiguilleurs du ciel en grève. Puis, plus récemment, il y a celui de Rudolph Giuliani qui a apporté à la mairie de New York (1993-2001) les méthodes fortes qui avaient fait sa réputation de procureur fédéral impitoyable et brutal. Grâce à des arrestations spectaculaires d’innocents aussi bien que de criminels et à la chasse sans merci livrée aux sans-abri, Giuliani a rapidement installé un climat de peur et d’intimidation. Ayant perfectionné l’art des représailles, il a réussi à réduire au silence les fonctionnaires municipaux dissidents en salissant la réputation de ses critiques et en faisant malmener de simples citoyens par la police. Il en vient même à déclarer que tous les New-Yorkais sont comme autant de contrevenants potentiels à la loi, transformant un climat de peur en climat de terreur. Aussi puissant qu’on soit, on n’échappe pas au long bras de la mairie et du Nypd (police municipale25).

Cependant, même les New-Yorkais qui se plaisent à retrouver chez les hommes politiques leur propre instinct de défense face à un environnement urbain hostile ont commencé à se lasser de son comportement agressif pendant son deuxième mandat, en particulier quand Giuliani a demandé le divorce sans prévenir son épouse. Au même moment, dans l’ensemble du pays, une certaine tolérance face au gangstérisme politique semblait s’infléchir suite aux cas d’intimidation des employés – très commentés dans la presse – par les membres de l’état-major républicain dans les bureaux de vote en Floride pendant le recomptage des voix des élections présidentielles en 2000. Le succès des tactiques républicains a provoqué, plus tard, des manifestations sauvages à Washington de la part de simples citoyens qui ont hué le cortège présidentiel se dirigeant vers la cérémonie d’investiture en scandant la phrase “Hail to the Thief!” (Salut au voleur !), manifestations que d’ailleurs la plupart des médias a largement ignorées26. L’envoûtement général dans lequel l’opinion publique était tombée sous l’excès d’intimidation politique semblait être sur le point de se lever. Puis survinrent les attaques terroristes de septembre 2001.

Le retour des hommes virils

Ce jour-là, on a assisté à d’innombrables cas de courage et de sacrifice héroïques qui, d’après le reportage du New York Times, ont marqué le « retour des hommes virils » (return of manly men) dans la vie du pays, autant de « nouveaux John Wayne » – 1, 82 m, 90 kg – dont on prétend que les prouesses ont écarté de l’imaginaire national le type de masculinité qu’incarnait jusqu’alors Leonardo DiCaprio, « homme-enfant vaguement féminisé des années 199027 ». Et d’un seul trait, malgré la décision qu’avait prise Giuliani de ne pas faire remplacer des radios défectives employées par les policiers et les sapeurs-pompiers et qui a fatalement entraîné la mort de centaines de ces derniers, la conférence de presse vibrante d’émotion du maire impopulaire le jour même de la tragédie l’a transformé en « maire de l’Amérique » aux yeux de beaucoup de New-Yorkais reconnaissants et de la presse nationale.

Et à l’image largement diffusée de George Bush visiblement paralysé par la nouvelle des attaques sont venues se superposer d’autres images du président donnant l’ordre aux commandos d’élite de ramener d’Afghanistan Ben Laden mort ou vivant, qui ont réussi à faire remonter son taux de popularité flageolant à 90 %. Ceci annonce ce qui va suivre : le spectacle du machisme présidentiel, non comme compétence et protection efficaces, mais plutôt comme image purement fabriquée. C’est ainsi que depuis les événements on a servi au public tant de séances de photos qui présentent un chef d’État intrépide faisant face à la virilité primitive présupposée de l’Islam fondamentaliste, à sa volonté de mort et à la tyrannie que ce dernier cherche à imposer partout par le terrorisme28. Pour ne pas être en reste, on assiste à une vague de déclarations de la part des chroniqueurs et des politiciens américains sur la nécessité des méthodes d’interrogation « fortes » des prisonniers de la « Guerre contre la Terreur » de G. W. Bush. Et les studios de télévision n’ont pas hésité à lancer de nouveaux feuilletons comme 24 de Fox Télévision (2001) où le héros qui mène un groupe de police antiterroriste utilise la torture et l’assassinat extrajudiciaire dans chaque épisode comme autant d’outils de son métier. Ce feuilleton a connu un succès critique et populaire aux États-Unis. Selon le journaliste Jane Mayer du New Yorker, auteur d’une grande enquête sur les mesures d’exception, le Pentagone se serait inspiré du feuilleton pour poursuivre l’application des techniques de torture qui semblaient toujours donner des résultats positifs sur le petit écran29. C’est comme si les médias et des spectateurs reprenaient à leur compte le droit de vie et de mort de l’ancienne souveraineté punitive (comme dirait Foucault) qui d’après Hobbes fut mythiquement laissé aux mains du souverain absolu, processus qui avait sans doute commencé en Amérique dans les années 1970 avec le rétablissement de la peine de mort où l’État se présentait comme instrument de la vengeance individuelle des familles et communautés touchées30.

En détruisant les tours de Manhattan, les sympathisants saoudites d’Al-Qaida ont dépassé ce dont rêvaient depuis longtemps les néoconservateurs américains, à savoir une crise nationale qui mobiliserait la population en faveur du projet consistant à restaurer l’hégémonie économique et militaire américaine à l’étranger et à achever la révolution néolibérale à l’intérieur du pays31. Même l’état-major américain et les alliés supposés ne furent pas épargnés : dans la course précipitée vers la guerre, Donald Rumsfeld et ses adjoints civils au Pentagone sont allés jusqu’à humilier puis licencier tout général qui mettait en cause le bien-fondé du plan d’invasion de l’Irak sans préparatifs alors que Colin Powell ne s’est pas gêné pour intimider des alliés hésitants en les traitant de mous et de lâches. Il s’ensuivit une série de mesures sécuritaires qui ont fait passer les États-Unis de l’état de droit à l’état d’exception : elles allaient de l’extension massive des pouvoirs de surveillance électronique des citoyens par les services de police et d’espionnage à l’intérieur du pays (Usa Patriot Act) et de la détention et de la déportation des milliers de résidents originaires des pays dits « musulmans » à la suspension – annoncée à grand renfort de publicité – par la Maison-Blanche des protections de l’habeas corpus et de la convention de Genève contre la torture en passant par l’établissement des prisons à l’étranger où sont transférés les prisonniers destinés à subir des interrogatoires « musclés » et par la création secrète des listes noires de personnes à qui il est interdit de prendre l’avion (no-fly lists) et de personnes soupçonnées de terrorisme qui, en 2008, atteignent plus d’un million d’individus. Entre-temps, pendant sept ans, l’ensemble de la population fut harcelé d’alertes terroristes imprévues mais infondées et tous ceux qui adhéraient aux vieilles vertus républicaines au sens français (respect du Bill of Rights et de la convention de Genève) furent ridiculisés et moqués par le nouveau consensus32. Augmenter le sentiment d’impuissance chez les citoyens fut sans doute l’exemple des députés et sénateurs démocrates timorés qui – même après avoir obtenu la majorité dans les deux chambres suite aux élections législatives de 2006 – ne sont arrivés ni à bloquer, ni à renverser aucune des mesures citées pendant sept ans.

Un machisme politique triomphant a ainsi été réinscrit à l’ordre du jour à travers des attaques contre les ennemis politiques dont on a mis en cause la virilité. Par exemple, il y a eu les campagnes de diffamation qu’a organisées ensuite Karl Rove contre les anciens combattants décorés tels que les sénateurs John Kerry et Max Cleland (ce dernier est paraplégique), dont les actions et les sacrifices furent ridiculisés et mis en question ou bien le discours d’Arnold Schwarznegger devant la convention des républicains à New York en août 2004 où il a qualifié tous les démocrates de « femmelettes » (girly-men). Mais ceci n’aurait pas dû nous étonner, nous autres Américains, car déjà lors des élections présidentielles de 2000 les lieutenants de George Bush s’en étaient même pris à son rival républicain John McCain – ancien combattant décoré lui aussi – en répandant la rumeur que les épreuves de l’emprisonnement et de la torture qu’il avait subies aux mains des Nord-Vietnamiens l’avaient émasculé et déséquilibré. Ces attaques ont ahuri le grand public mais, à la fin, étant donnée l’obsession des médias pour la question du « tempérament » des candidats en question, qui l’emporte sur toute discussion de fond, le virus du doute s’est glissé dans les esprits, infectant le jugement d’un grand nombre de spectateurs33.

Aux dernières élections présidentielles, en 2008, c’était semblait-il le tour du candidat démocrate Obama d’être victime de ces procédés. Déjà aux primaires, Hillary Clinton a souligné ses propres qualités de commandant en chef capable de faire face à la menace du terrorisme islamique aux dépens de son rival Obama, qu’elle a taxé d’homme indécis et mou. Dans ses propres déclarations, elle a poussé l’intimidation jusqu’à évoquer la possibilité qu’il soit assassiné une fois au pouvoir, scénario sinistre qui a été repris par la journaliste Liz Trotta de Fox News, qui a renchéri en plaisantant sur les bénéfices à tirer de les voir tous les deux assassinés sans qu’elle encoure la moindre sanction de la part de ses patrons. Ensuite, au cours de l’été, les républicains ont lancé une campagne publicitaire qui se moquait d’Obama, le traitant de beau parleur peu sérieux et de célébrité au même titre que les jeunes stars médiatiques Paris Hilton et Brittney Spears dont les incartades défrayaient les journaux à scandale du pays. Et puis en août, au soir même du discours de son rival comme candidat du parti démocrate, McCain a annoncé le choix de Sarah Palin, « bouledogue à rouge à lèvres » comme candidate à la vice-présidence dans une nouvelle tentative de déstabiliser l’image virile d’Obama. Cependant, toutes ces tentatives ont échoué devant la grande sérénité dont faisait preuve Obama, surtout au moment du krach financier alors que son rival républicain, fort de son expérience politique, cherchait à s’imposer comme homme sage en interrompant sa campagne et en annulant le premier débat public pour se précipiter à Washington afin de participer aux réunions d’urgence à la Maison-Blanche sur la crise et où, en définitive, il a joué un rôle assez médiocre. Du coup, son aura un peu mythique de politicien agressif et « indépendant » (maverick) a commencé à se dissiper, si bien qu’aux débats télévisés lorsqu’il a manqué de respect envers Obama à plusieurs reprises, l’opinion publique s’est retournée contre lui le traitant de vieillard grognon et amer34.

Agresser la langue

Il en va dans les situations de travail comme dans la vie politique et dans les médias dominants : sous un régime de peur et de terreur, tout signe de préjudice et de blessure rend nul le discours de ceux qui ont subi des mauvais traitements et les réduit au silence. Ainsi, le règne de la terreur s’étend-il jusqu’aux mots mêmes : non seulement ils sont des instruments d’intimidation entre les mains des politiciens et des présentateurs abusifs qui excluent tout discours autre que le leur, mais ils deviennent aussi les cibles de leur agression. C’est ainsi que, de façon répétée, pendant les années 2000 aux États-Unis, on a vu que les paroles – dites et non dites – en fin de compte n’importent pas davantage que les faits, la vérité et les bulletins de vote. Le langage et les faits s’avèrent être, eux aussi, intimidés et terrorisés en même temps que nous. Ce n’est pas simplement que le langage soit dégradé, vidé de sens ou volé, comme diraient George Orwell ou Roland Barthes, mais plutôt que le contenu du discours n’a plus d’importance. Il reste sans poids. On fait en sorte que le discours paraisse aussi impuissant et hors de propos que ceux qui l’énoncent. Du coup, l’univers normatif des mots et des faits se retrouve réduit à rien et le peu de protection psychologique et physique que ce dernier nous procurait nous est arraché. À l’intérieur de leur univers phantasmatique pour hommes virils, Bush et son cabinet ne se sont jamais trompés, pensaient-ils, pas une seule fois avant la défaite électorale en novembre 2008. L’échec n’y figure même pas comme possibilité : il est exclu d’office, tant dans les faits que dans le discours. Il n’y a pour ainsi dire pas de responsabilité empirique ou linguistique. Ceux qui sont au pouvoir, on ne saurait les prendre ni aux mots ni aux faits.

Bien entendu, les mots ne sont jamais simplement des mots, pas davantage que les faits ne sont que des faits ou les bulletins de vote que des bulletins. Dans les protocoles de vérification, de réflexion et d’interprétation empiriques il a toujours été question de conventions ayant émergé dans un champ de forces. Cela va sans dire. Cependant, ce que Cheney, Rumsfeld et Bush se sont évertués à faire c’est d’installer un nouveau régime de vérité et des faits dans lequel ces derniers sont autant d’instruments de gouvernement par la terreur, et dans lequel d’après Brian Massumi il y a des « a priori au sujet du tempérament et des intentions (par exemple, de Saddam, des Iraniens et des musulmans) qui n’ont pas de fondement empirique vérifiable, mais qui se basent sur la réalité d’une menace ressentie et qui l’emportent sur le reste ». Massumi exprime la nouvelle logique paradoxale et contrefactuelle comme suit : « Bush a fait ce qu’il a fait parce que Saddam aurait fait ce qu’il n’a pas fait s’il en avait eu les moyens. » Comme dans le cas de l’intimidation des individus, l’intimidation du langage crée un champ d’agression préventive ouvert basé sur une logique « qui n’est pas soumise aux mêmes règles de la non-contradiction que la logique normative35 ». Ce serait, semble-t-il, un pouvoir sans réplique et sans retour. Puis vint Obama.

Fin d’une époque?

Aussi écrasant qu’ait été le consensus officiel dans les milieux politiques et médiatiques aux États-Unis pendant les huit dernières années, dans le monde de l’édition, il y a eu cependant une véritable vague de livres dénonçant les méfaits de l’administration Bush (largement ignorés par la grande presse) qui a été appuyée par un réseau de sites internet, de bloggeurs et de mouvements d’activistes tels que MoveOn. com (quatre millions de membres), qui agissaient en opposition à la classe politique et qui ont réussi à créer une sphère publique médiatique alternative. C’est de cette dernière que Barack Obama a su brillamment profiter pour lancer sa candidature en marge des grands appareils politiques. Avec son ascension à la Maison-Blanche la question inéluctable se pose : l’avènement d’Obama au pouvoir vat-il mettre fin à la culture d’intimidation publique que connaît l’Amérique depuis plus de vingt ans et au climat de peur nourri et exploité par les républicains depuis le 11 septembre 2001 ? La réponse sera prudente car les analyses effectuées plus haut ne poussent pas à l’optimisme : un changement de régime n’équivaut pas à un changement de culture. Au lendemain de la défaite au Vietnam et des débuts de la désindustrialisation des grands centres manufacturiers américains, il s’est forgé aux États-Unis des liens étroits entre le sentiment d’insécurité individuelle, l’incertitude économique collective et le destin d’une grande puissance qui semblait au bord du déclin. Cela a donné naissance à une culture de ressentiment et d’irrespect, dont a su profiter une droite populiste dans tous les domaines : le monde du travail, la sphère médiatique publique et la vie politique. Ces liens seront très difficiles à défaire dans la conjoncture actuelle (qui réunit des conditions quasiment identiques : enlisement en Irak et en Afghanistan, crise économique, etc.) d’autant plus qu’ils puisent leur force dans une tradition collective qui a fait preuve d’une tolérance remarquable à l’égard des rapports violents entre citoyens au sein de la société civile même, allant de la liberté de la parole aussi haineuse qu’elle soit et du droit de la possession des armes, au taux d’assassinats très élevé, à la peine de mort et aux pouvoirs dont jouit la direction dans les entreprises.

À l’heure actuelle, certains observateurs estiment que l’administration Obama est en passe de dissiper la peur sécuritaire en renversant la plupart des mesures d’exception existantes, sans cependant rien changer quant au fond. Cette thèse est confortée par le fait que, si l’aile gauche du parti démocrate et les mouvements basés sur la culture libertaire de l’internet ont propulsé la candidature d’Obama au premier plan, rien ne permet d’affirmer qu’il partage l’ensemble de leurs positions politiques progressistes.

Il suffit de se rappeler qu’au cours de sa campagne il a appuyé de tout son récent prestige les lois répressives autorisant l’expansion de la surveillance électronique des citoyens par les services d’État, le port d’armes par de simples citoyens et la peine de mort pour des individus convaincus de viol d’enfant. Et si, dans son discours d’investiture, il a rejeté à nouveau la politique de la peur, prôné un retour à la solidarité sociale et s’est élevé contre les excès de Wall Street, il a également souligné sa volonté de poursuivre la guerre contre les organisations terroristes notamment en Afghanistan et de conserver les nouveaux pouvoirs de surveillance confiés à la branche exécutive. Il s’est aussi montré très réticent à l’idée de poursuivre en justice ceux qui sont responsables des mesures d’exception illégales ou qui sont impliqués dans les grands scandales financiers (au sujet d’Enron, en Irak, à la Nouvelle-Orléans, à Wall Street, etc.). Enfin, dans leur très grande majorité, les nouveaux membres du cabinet sont d’anciens conseillers du président Clinton et représentent ainsi l’aile droite du parti (très proche du Democratic Leadership Council) ou sortent tout droit du milieu d’affaires responsable du krach actuel.

Cela dit, il ne faut pas oublier que, dans ses premiers jours, l’administration Obama a promulgué de nouveaux règlements d’éthique en ce qui concerne le lobbying, a procédé à la fermeture du réseau de prisons secrètes de la Cia à l’étranger et à celle de la prison de la baie de Guantanamo, a réimposé le respect de l’habeas corpus et de la convention de Genève, abolissant ainsi l’usage de la torture (avec toutefois des réserves) et s’est engagée à nouveau à retirer les forces armées américaines de l’Irak36.

Mais on voit mal comment cette administration et le Congrès à majorité démocrate feront reculer cette culture de l’intimation publique et imposeront une politique du respect durable sans avoir réformé profondément les structures juridiques et administratives existantes, qui fondent et nourrissent le phénomène de la violence dans la vie quotidienne. En effet, l’expérience collective des vingt dernières années de dédémocratisation des institutions politiques et de celles du monde de travail a laissé les sensibilités très éprouvées et a fragilisé les populations qu’il s’agira désormais de rassurer et de calmer. Pour démanteler l’édifice de cette culture, il faudra une véritable lutte politique menée précisément par les mêmes forces progressistes qui se sont mobilisées contre la guerre en Irak et contre l’administration Bush et qu’a encouragées la candidature d’Obama.

Seule cette lutte permettra à ces forces d’imposer leur volonté politique aux politiciens démocrates pour lancer une série de réformes de fond. En profitant de la crise économique qui a fait tomber dans le discrédit les doctrines et pratiques néolibérales, ces réformes rendraient possibles la régulation serrée du secteur privé (notamment des marchés financiers et du régime de propriété des monopoles médiatiques) dont les prérogatives ont tant légitimé et développé la culture de l’intimidation depuis les années 1980, la création des assurances-maladie nationales dont l’absence déstabilise la population active, le renouvellement des droits des travailleurs et des femmes, la revalorisation des services publics, la protection des consommateurs et des immigrés, le démantèlement du système carcéral américain et le soutien des établissements scolaires et universitaires.

Ce sera un travail de longue haleine mais, sans cela, les États-Unis qui affrontent la plus grande crise économique depuis plusieurs générations risqueront de voir les espoirs de réforme et de solidarité sociale soulevés par les dernières élections se reconvertir en un fond de ressentiment peureux dont saura profiter à nouveau une droite réactionnaire et revancharde.

  • *.

    Université de Californie – San Diego.

  • 1.

    Sans doute ceci serait-il à mettre en rapport avec la longue histoire de la violence aux États-Unis qui remonte à leurs débuts comme colonies de peuplement, au génocide des populations indigènes et à la traite des esclaves en passant par le régime de terreur Jim Crow dans le Sud et plus récemment par les vagues de répression politique des années 1920, 1950 et 1970. Voir Violence in America: Historical and Comparative Perspectives (éd. révisée sous la dir. de Hugh Davis Graham et Ted Robert Gurr), Londres, Sage, 1979. À ceci il faudra ajouter deux éléments supplémentaires : d’abord, la longue tradition politique conservatrice qui a souvent formulé la promesse démocratique que représentaient les États-Unis comme la possibilité pour chacun d’être maître non seulement de soi-même mais aussi des autres (à commencer – dans le cas des hommes blancs – par la chance de devenir propriétaire des esclaves) ; voir Cory Robin, “Out of Place: Conservatives and the American Right”, The Nation, 23 juin 2008. Ensuite, il y a en cours depuis des années aux États-Unis une lente désacralisation de la loi et le remplacement du proceduralism démocratique par les normes de gestion qui a préparé la voie au retour des pratiques de la souveraineté violente dans la vie quotidienne et dans la vie politique ; voir Wendy Brown, “Neoliberalism and the End of Democracy”, Theory and Event, vol. 7, n° 1, 2003 et “American Nightmare: Neoliberalism, Neoconservatism, and De-democratization”, Political Theory, vol. 34, n° 6, 2006, p. 690-714.

  • 2.

    Cela tient à beaucoup de raisons, entre autres parce qu’aux États-Unis les rapports au lieu de travail sont régis en premier lieu par une tradition de législation sociale qui interdit moins l’intimidation en soi que la discrimination en matière d’emploi contre les personnes à cause de leur identité sociale. Voir David C. Yamada, “The Phenomenon of ‘Workplace Bullying’and the Need for Status-Blind Hostile Work Environment Protection”, Georgetown Law Journal, vol. 88, n° 3, 2000, p. 475-546. Ensuite il y a la tradition de la liberté de la parole (freedom of expression) très américaine, régime exceptionnel sur le plan international qui fait preuve d’une grande tolérance des discours publics – oraux et imprimés – racistes, nazis, etc. ; voir Frederick Schauer, “The Exceptional First Amendment”, Faculty Working Papers, John F. Kennedy School of Government, Harvard University, février 2005.

  • 3.

    Voir notamment Lorealeigh Keashly et Karen Jagatic, “By Any Other Name: American Perspectives on Workplace Bullying”, dans Bullying and Emotional Abuse in the Workplace: International Perspectives in Research and Practice (sous la dir. de Stale Einarsen, Helge Hoel, Dieter Zapf et Cary L. Cooper), Londres, Taylor and Francis, 2003, p. 31-61.

  • 4.

    Pour ne citer que quelques articles récents, voir Dan Barry, “A Boy the Bullies Love to Beat Up, Repeatedly”, New York Times, 24 mars 2008, p. A1 ; Tara Parker-Pope, “When the Bully Sits in the Next Cubicle”, New York Times, 25 mars 2008, p. D5 ; pour l’internet voir Yehuda Baruch, “Bullying on the Net: Adverse Behavior on Email and Its Impact”, Information & Management, vol. 42, n° 2, 2004, p. 361-371 ; Bob Tedeschi, “After Suicide, Blog Insults Are Debated”, New York Times, 3 mars 2008, p. A20.

  • 5.

    Brian Massumi, “The Future Birth of the Affective Fact”, dans The Ethics and Politics of Virtuality and Indexicality (sous la dir. de Griselda Pollock), sous presse, p. 7.

  • 6.

    Mick Taussig, “Terror as Usual: Walter Benjamin’s Theory of History as a State of Siege”, Social Text, n° 23 (automne-hiver 1989), p. 20.

  • 7.

    R. Goldstein, “The Faggot Factor: The Chickens Come Home to Roost at Columbine High”, Village Voice du 5-11 mai 1999 ; Human Rights Watch, Hatred in the Hallways: Violence and Discrimination against Lesbian, Gay, Bisexual, and Transgender Students in U.S. Schools, New York, Human Rights Watch, 2001.

  • 8.

    Voir C. Robin, Fear: The History of a Political Idea, New York, Oxford University Press, p. 115-119 et 227-248.

  • 9.

    Judy Wajcman, “Desperately Seeking Differences: Is Management Style Gendered?”, British Journal of Industrial Relations, vol. 34, n° 3, 1996, p. 345 ; Hugh D. Menzies, “The Ten Toughest Bosses”, Fortune, 21 avril 1980, p. 62-72 ; Peter Nulty et Karen Nickel, “America’s Toughest Bosses”, Fortune, 27 février 1989, p. 40-46.

  • 10.

    John A. Byrne, “Chainsaw”, Business Week, 18 octobre 1999, p. 128-138 ; Brian Dumaine, “America’s Toughest Bosses”, Fortune, 18 octobre 1993, p. 38-46.

  • 11.

    Stanley Bing, Crazy Bosses: Spotting Them, Serving Them, Surviving Them, New York, William Morrow, 1992, p. 103.

  • 12.

    B. Dumaine, “America’s Toughest Bosses”, art. cité.

  • 13.

    Gina Vega et Debra R. Comer, “Sticks and Stones May Break Your Bones, but Words Can Break Your Spirit: Bullying in the Workplace”, Journal of Business Ethics, 58, 2005, p. 101-109.

  • 14.

    Il faudra ajouter que les employés se retrouvent souvent pris dans la contradiction désarçonnante entre la rhétorique des ressources humaines qui prône un esprit « d’équipe » favorisant des relations décontractées et coopératives entre collègues (soulignées aux États-Unis par l’utilisation du prénom) et l’expérience quotidienne du harcèlement et de l’intimidation qui ou bien renforce des rapports hiérarchiques basés sur la différence de statut ou bien cherche à les introduire dans les cadres où ils ne sont pas ouvertement reconnus et valorisés ; voir J. Wajcman, “Desperately Seeking Differences…”, art. cité, p. 344.

  • 15.

    Deborah Lee, “An Analysis of Workplace Bullying in the UK”, Personnel Review, vol. 29, n° 5, 2000, p. 593-608 ; l’article porte à la fois sur le Royaume-Uni et sur les États-Unis. Pour ce qui est de l’Europe, voir Leah Larkin, “Europe Dodges Tough Laws by Bullying Staff out of Jobs”, Personnel Today, 2 août 2005.

  • 16.

    Frank Rich, “He’s Firing as Fast as He Can”, New York Times, 14 mars 2004, p. AR1.

  • 17.

    C. Wright Mills, The Power Elite, New York, Oxford University Pres, 1956, p. 361 ; S. Bing, Crazy Bosses, op. cit. p. 85 et 54.

  • 18.

    Voir Richard C. Grote, Forced Ranking: Making Performance Management Work, Boston, Harvard Business School, 2005 ; Michel E. Philip, « Performance financière et forced ranking », Revue française de gestion, n° 157, juin-août 2005, p. 9-26.

  • 19.

    J. Wajcman, “Desperately Seeking Differences…”, art. cité., p. 333-349 ; Wim Vanderkerckhove et M.S. Ronald Commers, “Downward Workplace Mobbing: A Sign of the Times“, Journal of Business Ethics, vol. 45, n° 1-2, 2003, p. 43-45.

  • 20.

    S. Bing, Crazy Bosses, op. cit., p. 100-101 ; Charles J. Muhl, “The Employment-At-Will Doctrine: Three Major Exceptions”, Monthly Labor Review, janvier 2001, p. 3-11.

  • 21.

    Susan Jeffords, The Remasculinization of America: Gender and the Vietnam War. Bloomington, Indiana University Press, 1989 et Hard Bodies: Hollywood Masculinity in the Reagan Era, New Brunswick, Rutgers University Press, 1994 ; Susan Faludi, Stiffed: The Betrayal of the American Man, New York, William Morrow, 1999.

  • 22.

    Voir Eric Alterman, Sound and Fury: The Making of the Punditocracy, Ithaca, Cornell University Press, 1999.

  • 23.

    Ce phénomène est à remettre non seulement dans le contexte plus large de la tradition de la liberté de la parole (voir la note 2) mais aussi dans celui de la « télévision de choc » (shock television) qui des talk shows aux reality shows met en scène un véritable théâtre d’humiliation aux dépens des participants et des invités parfois avec des conséquences très violentes. Voir par exemple, Adam Cohen, “What’s on TV Tonight? Humiliation to the Point of Suicide”, New York Times, 10 mars 2008, p. A20.

  • 24.

    Voir R. Reid, « Foucault en Amérique : biographème et Kulturkampf », Futur intérieur, 23-24, 1994, p. 133-165 ; “The Arrival of Shouting Heads: The Argument Culture in TV’s Talk Shows Drives out Thoughtful Debate”, éditorial, Columbia Journalism Review, novembre-décembre 2001, p. 122.

  • 25.

    Bob Herbert, “Bullying the Homeless”, New York Times, 29 novembre, 1999, p. A25 et “The Strongest Weapon”, New York Times, 30 mars 2000, p. A29 ; Michael Tomasky, “Rudy’s Rules of Order”, New York Magazine, 15 juin 1998, p. 32-37.

  • 26.

    Douglas Kellner, Grand Theft: Media Spectacle and a Stolen Election, New York, Rowman and Littlefield, 2001.

  • 27.

    Patricia Leigh Brown, “Heavy Lifting Required: The Return of Manly Men”, New York Times, 28 octobre 2001, p. 4.

  • 28.

    Une image en effet : plus tard, grâce aux mémoires publiés par l’ancien président du Mexique Vicente Fox, on apprend que le chevalier parti en croisade contre les infidèles souffre d’une phobie des chevaux. Voir Vicente Quesada Fox et Rob Allyn, Revolution of Hope: The Life, Faith, and Dreams of a Mexican President, New York, Viking, 2007, p. 139.

  • 29.

    Mark Danner, Torture and Truth: America, Abu Ghraib, and the War on Terror, New York, New York Review of Books, 2004 ; Todd S. Purdum “Hollywood Rallies Round the Homeland”, New York Times, 2 février 2003 ; Jane Mayer, The Dark Side: The Inside Story of How the War on Terror Turned into a War on American Ideals, New York, Doubleday, p. 196.

  • 30.

    Adam Thurschwell, “Ethical Exception: Capital Punishment in the Figure of Sovereignty”, South Atlantic Quarterly, vol. 107, n° 3, p. 571-596. Sur la vengeance dans les sociétés traditionnelles et modernes, voir Marcel Hénaff, “Global Terror, Global Vengeance?”, SubStance, vol. 37, n° 1, 2008, p. 72-97.

  • 31.

    Voir le rapport publié par le Project for a New American Century, Building America’s Defenses, septembre 2000 ; Naomi Klein, Stratégie de choc : montée du capitalisme du désastre, Arles, Actes Sud, 2008.

  • 32.

    Voir Eric Lichtblau, Bush’s Law: The Remaking of American Justice, New York, Pantheon, 2008 ; J. Mayer, The Dark Side, op. cit.

  • 33.

    Kate Zernike, “Kerry Pressing Swift Boat Case Long after Loss”, New York Times, 28 mai 2008, p. 1.

  • 34.

    Philippe Grangereau, « Hillary Clinton gaffe en évoquant l’assassinat d’Obama », Libération, 26 mai 2008 ; Jeffrey Feldman, “Fox Pundit Wishes for Obama Assassination, Laughs”, The Huffington Post, 25 mai 2008, consulté le 15 mai 2008 ; Frank Rich, “McCain’s Suspension Bridge to Nowhere”, New York Times, 27 septembre 2008.

  • 35.

    B. Massumi, “The Future Birth…”, op. cit., p. 3 et 5.

  • 36.

    Voir la chronique politique quotidienne à Salon.com que tient Glenn Greenwald, avocat et journaliste.