Le retour à l'emploi et l'expérience vécue du chômage
Controverse
Le retour à l’emploi et l’expérience vécue du chômage
1.Retrouver un emploi : au-delà des incitations, une demande sociale
L’association Solidarités nouvelles face au chômage pratique, depuis 1985, l’accompagnement personnalisé de demandeurs d’emploi par des binômes d’accompagnateurs bénévoles. Elle a été très intéressée par le dossier « Travail et protection sociale : un droit malmené », paru dans la livraison de janvier 2009 de la revue Esprit, mais n’a pu manquer d’être frappée par ce qu’il révélait d’une certaine sous-évaluation de ce que représente le chômage pour ceux qui ont à le vivre et qui fait que son éradication occupe toujours, au moins chez les théoriciens, une place seconde par rapport au souci premier, au demeurant légitime, de ne pas mettre en cause nos critères de qualité de l’emploi. Ce fut, en tout cas, de cette façon, que nous avons interprété la position de Jean-Claude Barbier, mettant sur le même plan les diverses voies d’insertion pour les allocataires du Rmi et ne voyant, dans la préférence pour l’emploi, qu’un aspect de la « théorie économique dominante », ou celle de Jacques Rigaudiat s’appuyant sur Beveridge pour dire que le « chômage est un problème économique plutôt que moral » ou affirmant : « Mieux vaut être chômeur que travailleur pauvre1. »
La demande d’intégration par l’emploi
Les personnes qui s’adressent à notre association ne le font pas sur injonction ou en fonction d’une « théorie économique dominante ». Elles ont un désir d’emploi. Même s’il peut arriver, dans de rares cas, qu’elles expriment, sous cette forme socialement reconnue, un besoin de combler un déséquilibre de vie dont la cause peut être ailleurs que dans le manque d’emploi. Leur désir d’emploi est enraciné dans l’épreuve de ne pas en avoir et de devoir en chercher un. Après des décennies de chômage massif, nous devrions, depuis longtemps, connaître cette réalité et l’ampleur des sacrifices que, dans la majorité des cas, les personnes consentent ou sont prêtes à consentir pour avoir une activité professionnelle. Faut-il rappeler la réalité du besoin de revenus au-delà de ce que procure l’assistance, celle du besoin d’espérance dans sa capacité à s’en sortir, du besoin de reconnaissance sociale, à commencer par celle de son entourage familial ou celle de ses propres enfants, et, au-delà, le besoin d’échapper à la stigmatisation qui affecte les assistés, le besoin de rôle social, enfin, comme moyen de ne pas avoir à se poser quotidiennement la question du sens de sa propre existence ? Faut-il que ces raisons, qui ne se résument pas à la seule raison économique, soient fortes, pour que tant de personnes s’engagent dans la course d’obstacles qui les conduira, par étapes successives, vers un emploi digne de ce nom pour les mieux lotis, parfois seulement vers le sous-emploi ?
Elles ne le font pas toutes avec les mêmes atouts. À côté de personnes qui ont les caractéristiques requises pour se présenter sans délai sur le marché du travail, mais qui peuvent se trouver directement confrontées à la pénurie d’emploi, aux réticences françaises au déclassement, au changement de métier ou à la mobilité professionnelle, diverses situations peuvent se présenter.
Certaines personnes intrinsèquement fragiles ou fragilisées par de précédentes expériences professionnelles, dont les compétences, à défaut, parfois, des comportements, sont en phase avec le marché de l’emploi, ne peuvent toutefois pas assumer seules les aléas et le stress de la recherche d’emploi, ou ont besoin d’un emploi transitionnel. Pour ces personnes, la confiance en elles-mêmes et en leur propre valeur passe par le retour à l’emploi.
D’autres personnes se trouvent sans réseau et en déficit de connaissances institutionnelles, mais ont beaucoup d’énergie et de combativité. C’est souvent le cas de personnes d’immigration récente qui ont du mal à faire reconnaître les compétences acquises dans leur milieu d’origine et à faire respecter, par le service public de l’emploi, leur choix d’orientation professionnelle, même si elles sont prêtes à accepter un déclassement. Pour ces personnes, l’intégration dans leur société d’adoption passe par l’emploi.
Nous observons également des personnes qui ont un handicap, passager ou durable, qu’il leur faut d’abord reconnaître et faire reconnaître, en espérant qu’il ne les empêchera pas d’exercer, au moins à temps partiel, une activité professionnelle dans leur champ de compétences. Pour ces personnes, c’est l’exercice d’une activité professionnelle qui fait qu’elles ne se sentent pas réduites à leur handicap.
Il y a le cas des personnes, même jeunes, mal orientées ou mal formées en formation initiale, qui ont un problème de reconversion ou d’acquisition de compétences utilisables. Elles sont confrontées aux difficultés ordinaires des demandeurs d’emploi pour accéder à la formation. Pour ces personnes, l’enjeu est de surmonter le handicap d’un démarrage chaotique et de sentir qu’elles peuvent dépasser ce stade.
Enfin, on répertorie des personnes socialement, professionnellement, psychologiquement, très démunies, pour lesquelles, au moins dans un premier temps, seul est envisageable l’emploi par une structure de l’économie sociale. L’emploi ordinaire sera, pour ces personnes, le signe de leur capacité à avoir une vie normale.
Un marché peu favorable aux entrants
À côté de ce qui tient aux caractéristiques personnelles du demandeur d’emploi, caractéristiques mises à nu par son état de chômeur, il y a la situation objective du marché du travail et ses pratiques discriminantes. Nous sommes dans un pays où existe une segmentation entre le marché des emplois précaires, y compris chez les employeurs publics, et celui des emplois stables, à statut ou non. Cette segmentation se traduit par le fait que nous sommes dans les premiers rangs européens selon le critère de la durée moyenne dans l’emploi (plus de onze ans), alors que, d’un autre côté, 70% des sorties du chômage se font en emplois à durée déterminée. Nous manquons d’ailleurs d’informations statistiques sur les durées effectives de ces derniers.
Cette réalité apparaît peu dans le dialogue social qui ne traite pas de la protection sociale attachée aux contrats courts, comme il ne traite que très insuffisamment de l’accès des demandeurs d’emploi à la formation et à la sécurisation des parcours professionnels, en dépit d’une première prise de conscience, manifestée en janvier 2008 dans l’accord interprofessionnel sur la modernisation du marché du travail. La découverte, récente, de la pauvreté au travail, qui s’explique, en grande partie, par le sous-emploi (contrats à durée déterminée courts, contrats intermittents, travail à temps partiel subi) des personnes qui souhaiteraient travailler davantage, n’a pas déclenché immédiatement une mise en débat de ces formes de contractualisation, mais une revendication globale de revenus (Smic, prime pour l’emploi) qui avait le mérite de concerner l’ensemble des salariés. Depuis, est intervenue la mise en chantier du revenu de solidarité active, qui contribue à améliorer, même si c’est à la marge, la situation des personnes en sous-emploi, en attendant qu’elle soit davantage prise en compte dans le dialogue social.
Il reste donc encore du chemin à parcourir dans notre pays, dont on a pu dire qu’il avait manifesté sa préférence pour le chômage, pour relativiser la théorie sociale dominante, mieux prendre la mesure de ce que signifie l’exclusion et ne pas la réduire à sa seule dimension économique.
Patrick Boulte et l’association Solidarités nouvelles face au chômage
Les protections du travail n’opposent pas les salariés aux chômeurs
Au moment même où j’écrivais ces lignes que critique Patrick Boulte, il m’était évident que mon propos ne pouvait que susciter des réactions chez nombre de lecteurs d’Esprit. En mettant fermement en cause les principes qui gouvernent le Rsa, en prenant à mon compte l’affirmation abrupte selon laquelle « Mieux vaut être chômeur que travailleur pauvre », il était difficile qu’il en aille autrement. Je remercie les responsables de la revue de m’offrir l’opportunité de donner ma réponse aux objections portées par P. Boulte au nom de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (Snc) et ainsi l’occasion de préciser quelque peu ma pensée2, qu’il s’agit ici pour moi de réaffirmer et non de nuancer.
Décrypter les promesses du Rsa
Pour l’essentiel de ce qui me concerne, cette critique vise donc ce qui serait « une certaine sous-évaluation de ce que représente le chômage pour ceux qui ont à le vivre et qui fait que son éradication occupe toujours, au moins chez les théoriciens, une place seconde par rapport au souci, au demeurant légitime, de ne pas mettre en cause nos critères de qualité de l’emploi ».
Dans cette mise en exergue des « théoriciens », ainsi clairement opposés aux gens de terrain, il y aurait déjà matière à débattre, mais passons… et, comme de terrain il est supposé s’agir, demandons-nous donc d’abord quels avantages concrets le Rsa, puisque tel était mon sujet, pourra bien apporter à une association telle que Snc. Ma réponse est simple : au mieux, rien. Rien en effet, puisque, pour ceux qui n’ont aucune ressource tirée d’une activité, le barème du Rsa est identique à celui du Rmi (ou de l’Api) et alors que – là est le point essentiel – aucun moyen supplémentaire n’est dégagé pour soutenir et accompagner l’insertion. Tous ceux « en désir d’emploi » qui s’adressent à Snc, n’y trouveront strictement aucun avantage nouveau.
Il reste, par contre, que pour ceux-là, le droit à l’allocation sera désormais subordonné au strict respect d’obligations et non plus comme dans le Rmi à de simples devoirs. Dès lors qu’un faux pas sera commis et que les « obligations » ne seront plus remplies, juridiquement parlant, la suppression sera de plein droit et le maintien une exception que les travailleurs sociaux référents devront justifier. Je conviens volontiers qu’au-delà de ce principe posé par la loi, la pratique sera vraisemblablement (et heureusement) moins rigoureuse. Il n’en demeure pas moins que la suppression de ce minimum social est ainsi désormais considérée comme normale et laissée à la discrétion des présidents des conseils généraux. Celui-ci n’est plus un droit mais une libéralité. C’est cette nouveauté-là, ce renversement de la charge de la preuve, que j’ai dénoncée comme une régression. De cela, P. Boulte ne dit mot.
Ce dont il se réjouit en revanche, avec, il est vrai, une modération certaine, c’est que « la mise en chantier du Rsa contribue à améliorer, même si c’est à la marge, la situation des personnes en sous-emploi… ». Traduisons : l’intéressement permanent qu’introduit le Rsa est supposé apporter des ressources supplémentaires aux travailleurs pauvres ; c’est effectivement ce que ne cesse de marteler le Haut Commissaire aux solidarités actives et, à sa suite, les médias. Je me suis efforcé de montrer que la réalité sera en fait quelque peu plus compliquée ; j’attends toujours que l’on me contredise sur ce point. Je le redis donc : comparé au Rmi (ou à l’Api), en aucun cas le Rsa n’apportera à quiconque un mieux financier la première année suivant la reprise d’un emploi ; au-delà de cette première année, certains y gagneront et beaucoup y perdront.
Ce qui est clair, et de cela je n’ai fait nul mystère, c’est que les personnes les plus éloignées de l’emploi devraient y être in fine globalement gagnantes, dès lors du moins qu’elles parviendront à se maintenir plus de douze mois dans un même emploi. Mais il faut s’interroger sur l’intérêt réel d’un tel cas de figure pour ceux que touche l’action de Snc, alors que son dernier bulletin annuel3 indique que sur les 927 personnes qu’elle suivait et dont l’accompagnement s’est achevé entre juin 2007 et juin 2008, la moitié avait pu retrouver un emploi et que, après un premier « emploi de développement », dans cet intervalle de temps, 39% d’entre eux se retrouvaient déjà de nouveau au chômage. Cela suffit à souligner, s’il en était encore besoin, la difficulté qu’ont ceux qui sont éloignés de l’emploi à retrouver une insertion durable. Cela, en dépit de l’effort pourtant très soutenu de l’association : dans l’ensemble, son accompagnement est de l’ordre de 10 à 15 mois et mobilise un bénévole pour 3, 8 « accompagnés ». Bref, l’intérêt financier pour eux sera réel, mais limité à ceux, très peu nombreux, qui parviendront à se réinsérer durablement.
Quelle stratégie contre la précarité ?
J’en viens maintenant aux autres critiques ; elles me paraissent relever, pour une part, d’un malentendu et, pour le reste, d’un vrai désaccord.
Malentendu sur le sens de ma formule : « Le chômage n’est pas un problème moral mais économique. » Par ces mots, il n’était pas question pour moi d’ignorer la réalité de la détresse de ceux dont P. Boulte nous dit très justement combien ils sont en « désir d’emploi », mais, tout au contraire, de dénoncer le sens d’une interprétation et d’une politique, qui voudraient attribuer à une faiblesse morale des personnes la cause première de leur exclusion.
Cette interprétation vise à s’imposer dans les têtes. Pour reprendre les mots utilisés par le président de la République dans son discours de Saint-Quentin : « Effort, mérite, excellence, voilà ce que nous voulons valoriser… » ; relâchement, faiblesse et médiocrité, leurs antonymes, sont dès lors ce qui désigne de manière subliminale la situation des exclus et, plus largement, de tous ceux qui peinent dans la vie. Cette interprétation veut désormais aussi s’incarner dans les institutions ; après bien d’autres, le Rsa est une pièce de plus dans cette mise en place. À cela, il faut bien sûr opposer ce « désir d’emploi », qui manifeste combien, en dépit de leur volonté, les sans-emploi se heurtent d’abord à « la situation objective du marché du travail ».
Encore faut-il aller au bout de ce raisonnement, ce qu’à mes yeux, ne fait pas mon contradicteur ; là se trouve notre désaccord et il est profond. Dans la situation de chômage de masse que nous connaissons depuis trente ans, la concurrence entre salariés pour trouver un emploi entraîne la dégradation des conditions d’emploi. C’est ce que nous constatons, en France comme ailleurs : dégradation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés, explosion des formes d’emploi précaire et du sous-emploi.
Comment alors peut-on un seul instant envisager, comme P. Boulte le fait, que la banalisation du précariat soit à cela un remède et qu’il faille ainsi regretter que nous soyons « dans un pays où existe une segmentation entre le marché des emplois précaires […] et celui des emplois stables » ? J’entends bien qu’il le fait pour ce qu’il pense être un bon motif : une moins difficile réinsertion des exclus. Mais cela ne se peut qu’au prix de l’acceptation d’une détérioration générale, qui touchera tous les salariés ; tous, y compris ceux qui viennent demander un soutien à Snc. En cela, cette solution est un pur mirage. Dans cette dégradation d’ensemble, concurrence entre salariés aidant, ils seront toujours à la même place dans la file d’attente : toujours aussi loin d’un emploi toujours aussi problématique, mais, de surcroît, de plus en plus dégradé. J’ai, ailleurs4, montré combien ce mirage était contredit par la réalité : en Europe (celle des 15), il y a désormais un lien négatif entre pauvreté (avant redistribution) et chômage ; la première est d’autant plus élevée que le second est bas. Le chômage est d’autant plus faible que la précarité est généralisée. Le statut de chômeur est bien une protection contre la précarité et la pauvreté dans l’emploi. Voilà pourquoi, prendre la mesure « de ce que signifie l’exclusion et ne pas la réduire à sa seule dimension économique », c’est lutter contre la dégradation de l’emploi, refuser de se résigner et d’accepter sans broncher le déclassement. C’est ce que s’efforcent de faire les chômeurs et les précaires lorsqu’à travers leur action, associative ou syndicale, ils s’organisent collectivement.
Jacques Rigaudiat
À propos de…
• Fukuzawa Yukichi, Plaidoyer pour la modernité. Introduction aux Œuvres complètes, traduit, présenté et annoté par Marion Saucier, Paris, Éditions du Cnrs, 2008.
• Nakae Chômin, Dialogues politiques entre trois ivrognes, traduit, présenté et annoté par Christine Lévy et Eddy Dufourmont, Paris, Éditions du Cnrs, 2008.
• Kôtoku Shûsui, l’Impérialisme, le spectre du xxe siècle, traduit, présenté et annoté par Christine Lévy, Paris, Éditions du Cnrs, 2008.
Selon l’usage japonais repris par l’éditeur, le nom patronymique précède le nom personnel.
Coup de sonde
L’entrée du Japon « dans le ballet de la liberté et du progrès »
Trois analyses japonaises de l’ouverture internationale à l’ère Meiji
Les éditions du Cnrs publient trois livres japonais de réflexion politique datant de l’ère Meiji (1868-1912), c’est-à-dire de l’époque durant laquelle le Japon s’ouvre au monde extérieur et en particulier à l’influence occidentale. Il est intéressant de les considérer ensemble car l’on constate ainsi à quel point la vision de cette ouverture a pu varier au cours de la période.
L’ouverture est-elle profitable ?
Le texte de Fukuzawa Yukichi (1835-1901), une « Introduction » qu’il compose pour ses Œuvres complètes publiées en 1897, offre une réflexion rétrospective sur l’ensemble de ses écrits. Fukuzawa fut l’un des principaux avocats de l’occidentalisation, animé par l’idée d’un retard que le Japon devait impérativement combler. Aussi, il s’attacha, principalement par un grand nombre de traductions, à informer aussi largement que possible sur les aspects les plus divers de la civilisation occidentale. Il traduisit par exemple un traité d’art militaire, un autre sur le parlement anglais, une méthode de comptabilité, et jusqu’à un Manuel pour les enfants
destiné à éclaircir les idées de ceux qui traitaient jusque-là les étrangers d’animaux et qui croyaient que les hommes aux cheveux roux avaient le bas du dos prolongé par une queue
Selon Fukuzawa, l’obstacle principal à l’ouverture et aux réformes réside dans cette tendance propre aux pays asiatiques qui veut à toute force préserver des traditions millénaires, et dont la Chine donne le premier exemple (p. 43) – c’est pourquoi Fukuzawa disait que le Japon devait « sortir de l’Asie pour entrer en Europe ». Considérant la quarantaine d’années écoulée, Fukuzawa Yukichi inscrit ses ouvrages dans le « combat spectaculaire » mené par son pays « pour détruire l’ancien et importer le neuf », et veut avoir ainsi contribué à « [permettre] au peuple tout entier de faire son entrée dans le ballet de la liberté et du progrès ». Il se félicite de ce que le Japon, « en établissant des relations avec les pays civilisés », a désormais « atteint leur niveau » (p. 26).
Nakae Chômin (1841-1909) travailla également à introduire la culture occidentale au Japon : surnommé le « Rousseau d’Orient », il fonda une école réputée d’études françaises. Cependant, ses Dialogues politiques entre trois ivrognes (1887) sont loin de développer une vision unilatéralement favorable de l’entrée de son pays dans un monde dominé par la rivalité des grandes puissances occidentales. Celle-ci risque en effet d’entraîner le Japon dans la guerre :
[…] si la France et la Prusse transformaient l’Europe en champ de bataille, la Russie se précipiterait vers l’Est. Alors, les conséquences de la guerre ne se limiteraient pas au seul continent européen… Les îles des mers asiatiques ne pourraient demeurer sans subir les feux de la guerre….
De plus, selon Nakae, la civilisation occidentale ne peut prétendre détenir le monopole du progrès :
Voulez-vous dire qu’en Turquie ou en Perse, il n’y a pas de Dieu de l’évolution ? […] Le Dieu de l’évolution est le plus grand amateur de variété.
En particulier, aux yeux de Nakae, les classiques chinois présentent des affinités profondes avec la pensée des Lumières. Aussi, alors qu’il existe des versions du Contrat social en japonais contemporain, Nakae choisit de le traduire en caractères chinois (p. 25-27). Les Dialogues politiques sont eux-mêmes pleins de références à Zhuangzi et à Mencius (p. 163-170).
Aux yeux du troisième auteur, Kôtoku Shûsui (1871-1911), qui publie l’Impérialisme, le spectre du xxe siècle (1901), la guerre est bien plus qu’un risque que court le Japon en se mêlant au jeu des puissances : elle est inscrite dans l’ordre même des choses d’un monde commandé par une dynamique « dont le but est l’élargissement [du] territoire par la conquête et l’exploitation » (p. 166). Pour l’État japonais, comme pour tout État, cette dynamique conduit à engager toujours plus d’hommes et de richesses au seul profit de la chose militaire. Aux yeux de Kôtoku considérant l’histoire des empires passés, elle ne peut aboutir qu’à la ruine, puisque, sans aucune exception, tout impérialisme est un jour devenu la proie d’un nouvel impérialisme (p. 160-161). Cependant, pour écarter la guerre, Kôtoku ne prône en aucun cas l’isolement, mais, « à l’échelle mondiale », « le grand nettoyage et la grande révolution » afin que « le cosmopolitisme et la fraternité universelle [rendent] possible l’élimination de l’impérialisme dévastateur » (p. 187).
On le voit, ces textes ne considèrent pas seulement la réalité japonaise : leur argumentation repose d’abord sur une certaine interprétation de ce monde dominé par l’Occident dans lequel le Japon se propose de s’engager.
Visions divergentes de l’Occident
Fukuzawa ne voit en Europe que des pays qui « respirent le bonheur et sont puissants » (p. 43).
Pour Nakae, la civilisation occidentale est plutôt un règne de la contradiction où la réalité politique contrevient aux principes qui sont posés. C’est pourquoi, dans ses Dialogues, c’est « le Gentleman de culture occidentale » lui-même qui dénonce l’Occident :
Comment se fait-il que les pays occidentaux, bien que conscients des trois grands principes de Liberté, Égalité et Fraternité, soient si nombreux à ne pas avoir encore adopté le système démocratique ? Pourquoi, bafouant complètement les principes de la morale, […] entretiennent-ils des armées permanentes de millions et de millions d’hommes ? Entraînant dans leur rivalité pour une gloire superficielle et vaine, des peuples innocents à s’entretuer, se massacrer ?
Aussi, bien que les Occidentaux « s’enorgueillissent de leur civilisation » (p. 53), on peut se demander si celle-ci n’est pas en réalité « synonyme de barbarie » (p. 54).
Si Kôtoku, à l’instar de Fukuzawa, développe une vision unilatérale du monde occidental, elle est radicalement opposée à la sienne. Kôtoku y voit en effet, non pas le bonheur, mais « un monde de bêtes féroces et de serpents venimeux ». Dans la mesure où « la civilisation du xxe siècle ne réussit pas à quitter la loi du plus fort » (p. 157), elle ne peut d’ailleurs, à proprement parler, être qualifiée de civilisation :
L’impérialisme des pays européens [et aussi des États-Unis] est une honte ineffaçable pour l’humanité civilisée
Kôtoku ne trouve dans cet univers que quelques « lueurs d’espoir » comme, par exemple, la volonté affichée du parti social-démocrate allemand de s’opposer à la politique impérialiste (p. 165-166).
La chronologie est certainement un facteur déterminant qui explique ces différences de vues : le danger d’un conflit de grande ampleur n’est sans doute pas si manifeste à l’époque où Fukuzawa compose l’essentiel de son œuvre, et devient de plus en plus pressant pour se révéler majeur à l’orée du xxe siècle lorsqu’écrit un Kôtoku. Pourtant, si son contexte peut changer, l’entrée du Japon dans le monde pose un problème constant : quelle puissance peut acquérir ou même conserver un pays de taille très modeste face à des États autrement considérables ? Au-delà des considérations morales qu’ils développent, cette question est la préoccupation majeure commune à nos trois auteurs.
La richesse des nations
Fukuzawa justifie l’ouverture du Japon par l’unité du genre humain :
Bien sûr, étant donné l’immensité du monde, il se peut que la nourriture, les vêtements et les habitations diffèrent selon les pays en fonction du climat et des coutumes ancestrales, mais les sentiments des hommes sont les mêmes partout et à toutes les époques, et même si le nom en est différent, il n’est pas un pays au monde qui ne respecte pas l’enseignement des cinq vertus
Cependant, Fukuzawa avance également un argument d’un tout autre ordre. Considérant la Chine, ce qu’il condamne dans son goût pour les traditions passées, dans son « excès d’amour-propre » au regard de ce qui est étranger, ce sont les défaites militaires auxquelles ils ont conduit cet État confronté aux puissances occidentales (p. 43-44). Aux yeux de Fukuzawa, un isolement hautain est encore moins tenable pour les Japonais dont la part dans la population mondiale est de « trois pour quatre-vingt dix-sept » (p. 45).
De la même manière, si la profession de foi pacifiste du « Gentleman de culture occidentale » des Dialogues politiques de Nakae Chômin est au premier abord présentée comme la conséquence d’« idéaux et [de] principes spirituels » – ceux-là mêmes que les États occidentaux « chérissent tant dans leur cœur, mais qu’ils ne sont pas encore capables de mettre en pratique » –, on constate cependant qu’elle découle en vérité d’un sentiment d’impuissance :
Si un petit pays faible est confronté à une grande puissance, il ne lui sert à rien de déployer ses forces qui ne représentent pas le millième de celles de la grande nation. À quoi bon lancer des œufs de poule contre un rocher ?
Kôtoku Shûsui, quant à lui, dit parler au nom de « la morale authentique d’une civilisation » (p.97). Ainsi, il dénonce dans le patriotisme un « instinct animal », un « sentiment belliqueux » (p.126), « la haine contre les autres pays » (p.103), et lui oppose « l’amour universel » (p.127), « le sentiment de compassion » qu’il voit par exemple décrit chez un Mencius (p.101). Cependant, ces principes moraux sont en même temps à ses yeux un gage de prospérité :
[…] celui qui observe ces principes prospère plus longtemps que les pins et les cyprès ; celui qui va à l’encontre, dépérit, comme le songe d’une nuit de printemps
Et l’on trouve dans l’Impérialisme, le spectre du xxe siècle une invitation à « [réfléchir] aux causes de la prospérité et de la richesse » des États (p. 168) qui rappelle étrangement la formule d’Adam Smith. La thèse de Kôtoku est que l’expansion territoriale militaire propre à la logique impérialiste se révèle nuisible à la prospérité. Il s’attache ainsi à récuser la maxime selon laquelle le drapeau suit le commerce – et donc implicitement le slogan de l’ère Meiji qui voulait « un pays riche et une armée forte ». « Ce que prouve l’Histoire c’est, au contraire, que la faillite suit le drapeau », écrit Kôtoku (p. 162). En effet, le développement du commerce international « n’exige aucune extension territoriale » (p. 181), et la guerre qui « gaspille d’énormes quantités de forces productives » (p. 155), qui aboutit au « massacre des clients » (p. 176), constitue en vérité un « obstacle au commerce » (p. 156). Aux yeux de Kôtoku, ces maximes universelles sont particulièrement pertinentes au regard de la situation spécifique du Japon de son temps : alors que les États occidentaux disposent d’un excès de capitaux et d’un surplus de production, le Japon, qui « possède des armes, cherche à planter son drapeau à l’étranger », « ne possède même pas de capital à investir sous ce drapeau, ni ne fabrique de marchandises à y vendre » (p. 177). Autrement dit, l’entrée du Japon dans le jeu impérialiste signifie pour lui l’instauration d’un pur militarisme.
*
Le destin de nos trois auteurs fut fort différent. En particulier, si Fukuzawa fut rapidement considéré comme l’une des figures fondatrices du Japon contemporain – son portrait illustre aujourd’hui les billets de 10000 yens–, l’engagement socialiste et anarchiste de Kôtoku lui valut d’être accusé d’avoir animé un complot contre la vie de l’empereur, puis condamné à mort au cours d’un procès à huis clos dont les comptes rendus ne furent jamais rendus publics, et exécuté en 1911 (p. 13-15). L’Impérialisme, le spectre du xxe siècle ne fut pas réédité avant 1952. Pourtant, tout en prévoyant les malheurs qui attendaient le Japon dans la première partie du siècle, le traducteur de Kropotkine avait également donné la recette de son relèvement au sein même de ce « monde de bêtes féroces et de serpents venimeux » qu’il dénonçait, en comprenant que pour en devenir l’une des premières puissances, nul n’était besoin de se rendre maître d’un territoire étendu ni d’entretenir une armée forte.
Igor Sokologorsky*
Librairie
Marie Mendras, RUSSIE, L’ENVERS DU POUVOIR, Paris, Odile Jacob, 2008, 336 p., 26, 90 € ?
Cet ouvrage décrypte le système de pouvoir autoritaire de Vladimir Poutine, mis en place par lui-même et pour lui-même, et dont le dernier avatar en 2008 a été le scénario de vraie-fausse « succession » ; comprendre : l’arrivée au poste de président d’un homme de main, Dmitri Medvedev, et l’invention opportune d’une fonction de super-Premier ministre, sous couvert de respect de la Constitution, pour rester à la tête du pays.
Toutes les facettes du pouvoir poutinien sont analysées : unanimisme contraint et autocratie, dévoiement du principe électoral et fraudes, violences politiques (en Tchétchénie, contre les militants des droits humains et les nouveaux dissidents), clientélisme et interventions renforcées dans les sphères économiques (affaire Ioukos), durcissement de la politique étrangère, tant vis-à-vis des États voisins (Ukraine, Géorgie) que de l’ensemble des pays occidentaux dont les valeurs sont récusées.
Toutefois, Marie Mendras, politologue au Cnrs-Ceri et professeur à la London School of Economics, ne se contente pas d’établir une chronique factuelle des moments clés de l’instauration de l’autoritarisme de V. Poutine, où l’on distingue la volonté de garder quelques faux-semblants démocratiques durant son premier mandat présidentiel (2000-2004) et le virage autoritaire assumé durant le deuxième mandat jusqu’en 2008, après la tragique prise d’otages de l’école de Beslan (septembre 2004). Russie, l’envers du pouvoir est avant tout un ouvrage de sociologie du politique pour comprendre les logiques profondes, tant dans les évolutions de la société que dans le type de construction de l’État (faible) et du pouvoir (fort).
Différents temps historiques sont convoqués dans les premiers chapitres : le temps long des constructions impériales et soviétiques, différentes du modèle européen de l’État-nation ; le temps moyen, en revenant vingt ans en arrière sur la dynamique de la transformation gorbatchévienne alors guidée (et malgré toutes ses limites) par le paradigme de l’ouverture ; et, enfin, le temps plus récent de la « défaite de constitutionnalisme » durant la présidence de Boris Eltsine. Si le pouvoir central avait alors maille à partir avec les pouvoirs régionaux et les oligarques, dans un contexte d’instabilité économique conduisant au krach de 1998 – au point que V. Poutine dénigre aujourd’hui les années 1990 qui l’ont fait émerger comme homme politique –, nombre de traits du régime actuel trouvent leurs racines dès cette époque : le recours à la force, la fin de « l’enchantement » du politique (élections insincères, irrespect du droit), la prégnance des élites administratives et des bureaucraties héritées de l’époque soviétique qui se sont adaptées aux nouvelles conditions économiques et politiques pour mieux se maintenir.
L’autre valeur majeure de l’ouvrage est d’aborder le système de pouvoir avec une approche sociologique, en mettant à profit deux décennies de recherches de terrain conduites avec son équipe au Ceri, notamment par des immersions répétées et variées dans les provinces, à compléter des carnets de voyages, à la façon de Tocqueville ou Leroy-Beaulieu, et à interroger de vive voix des dirigeants et des administrés « d’en bas » à la découverte du pays réel, fort éloigné des visions simplistes que véhiculent tant les maîtres du Kremlin que les commentateurs moscovites (loyaux ou critiques) de leurs faits et gestes. C’est ainsi que Marie Mendras initie le profane aux logiques du fonctionnement des bureaucraties russes, parfois rudes et arbitraires envers le Russe ordinaire ou les ennemis déclarés du pouvoir, parfois maîtresses dans l’art du contournement des règles et du flou juridique. Elle laisse aussi une place à l’éclairage de la face cachée du système : l’état réel des opinions, à travers la reprise des enquêtes statistiques du Centre Levada. Si la société apparaît « prisonnière de ses peurs », l’image d’unanimisme construite par le pouvoir relève autant d’une soumission que d’une adhésion, compte tenu des sentiments de défiance toujours vivaces. Nous relevons également, en contrepoint, des attitudes ambivalentes et non monolithiques des Russes quant aux valeurs démocratiques.
Récits des investigations de terrain et tentatives de sondage des mentalités des (non-)citoyens russes, pour saisir la complexité du réel que refuse le pouvoir, sont deux piliers forts, éclairant les enchaînements factuels de ce tableau magistral du système de pouvoir en Russie. Ce n’est pas sans raison que Marie Mendras dédie son livre à la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa assassinée en 2006 et au sociologue Iouri Levada, décédé la même année ; deux amis en butte au Kremlin qui l’ont accompagnée et lui ont ouvert des portes de la compréhension de la Russie durant plusieurs années de ses recherches méticuleuses.
Jean-Charles Lallemand
Philippe d’Iribarne, PENSER LA DIVERSITÉ DU MONDE, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2008, 170 p., 16 €
L’originalité de la démarche de Philippe d’Iribarne, inaugurée magistralement avec la Logique de l’honneur5, est de chercher la culture là où on l’attend le moins, c’est-à-dire dans l’entreprise et les pratiques commerciales. Qu’y a-t-il en effet, en apparence tout du moins, de plus universalisable que le commerce ? Mais précisément, suggère-t-il, il n’est pas de meilleur laboratoire pour étudier une culture que lorsque celle-ci prétend s’absenter. Et l’auteur de nous démontrer, au fil de ses ouvrages, que les rapports entre un fournisseur et son client par exemple, mettent en scène bien autre chose qu’un simple échange commercial entre deux agents économiques, se comportant en acteurs rationnels. Une telle relation mobilise également des ressources culturelles profondes car c’est précisément lorsque l’intérêt risque le plus de diviser la société que cette dernière doit mobiliser ses défenses. Le défi que doit relever toute société est formulé ainsi par notre auteur :
Comment s’y prendre pour parvenir, malgré tout, à faire quelque chose ensemble quand chacun a ses propres intérêts ?
Le marché ne peut être exclusivement considéré comme une opération rationnelle – et donc universelle – car il est aussi une forme culturelle qui trouve une solution à chaque fois différente pour résoudre l’équation impossible de l’unité dans la division. Le marché est ainsi surdéterminé dans la culture américaine par exemple, et l’on ne sera pas surpris de retrouver le même vocabulaire pour mettre en forme aussi bien les relations entre les personnes que les rapports entre les différents pouvoirs :
Les deux parties cherchent en permanence à avoir des rapports de pouvoir équilibrés (a balance of power) ; aucun de nous n’a désespérément besoin de l’autre, mais tous deux sont intéressés
C’est le même souci de saisir la culture là où on ne l’attend pas qui pousse Philippe d’Iribarne, à contre-courant d’une grande majorité d’anthropologues contemporains, à concentrer son intérêt sur les sociétés qui ont poussé le plus loin leur émancipation des traditions et des coutumes pour se rapprocher de l’universel, à savoir la France et les États-Unis (en raison de leurs révolutions respectives). Il y trouve confirmation des traits qu’il avait déjà identifiés dans ses précédents ouvrages, c’est-à-dire en France une culture du statut et de la distinction et, de l’autre côté de l’Atlantique, une culture du contrat et de la responsabilisation. En d’autres termes, même les démocraties les plus universalistes continuent d’être dépendantes, à leur insu la plupart du temps, d’une culture particulière.
Comment alors penser cette culture qui subsiste ?
A-t-on affaire, se demande l’auteur, à des héritages d’un passé prémoderne, voués à disparaître à plus ou moins court terme, sous les effets de la mondialisation de l’économie jointe au triomphe, sur l’ensemble de la planète, de la démocratie et des droits de l’homme ? Ou s’agit-il de quelque chose de plus pérenne ?
C’est, bien sûr, cette seconde hypothèse que travaille Philippe d’Iribarne en voyant dans chaque culture, une mise en forme particulière d’une même situation (p. 17). Mais alors comment combiner ce constat avec l’universalisme qui fonde toute démarche scientifique ? Comment prendre en considération la culture d’un peuple sans l’enfermer dedans ? C’est alors qu’intervient la thèse centrale du livre : Philippe d’Iribarne répond à ces questions en comprenant chaque culture comme le fruit d’une tension entre un péril particulièrement redouté et des voies de salut qui permettent d’y échapper. La culture peut se regarder comme une scène de référence, où se produit l’affrontement entre cette menace et sa conjuration, comme un enchaînement de significations qui éclairent des situations de la vie quotidienne ou des institutions politiques en les référant à cette scène.
Ce péril varie : aux États-Unis, c’est le spectre d’avoir à dépendre de la volonté d’autrui, en France, c’est d’être cantonné dans une position servile. C’est pourquoi les mythes de justification censés les conjurer varient tout autant. Ce cadre est insensible à l’histoire, mais il s’adapte et donne un contenu différent au vocabulaire fondamental de la démocratie, à l’idée de liberté par exemple, comme l’a développé Philippe d’Iribarne dans l’Étrangeté française6. C’est pourquoi, loin d’être un résidu de la tradition destiné à disparaître dans la modernité, la culture est plutôt perçue par Philippe d’Iribarne comme un « formatage », c’est-à-dire comme une contrainte qui s’exerce en amont mais qui est indispensable à la production d’un sens. En témoigne la fortune diverse que les messages universalistes issus des Lumières ont rencontrée dans les différentes cultures démocratiques : le socialisme a eu un faible impact dans les pays anglo-saxons parce qu’il privait les individus de la maîtrise de leur destin et le capitalisme continue de rencontrer une résistance surprenante dans la culture française. Ne tient-on pas ici la preuve que chaque culture persiste à mettre en sens de manière propre des valeurs communes ?
Il n’empêche que le mot de culture continue d’indisposer ; faut-il alors s’en passer s’il est à ce point « piégé » ? Par quoi le remplacer ? Les substituts ont chacun leurs défauts : « tradition » renforce le spectre de conservatisme, epistémè, retenu par Foucault, est trop intellectuel… Philippe d’Iribarne choisit finalement de conserver le terme de culture qui renvoie selon lui à trois réalités :
Des formes de vie directement observables, des structures sous-jacentes qui sont pérennes et les processus à travers lesquels les premières prennent sens dans la perspectives ouverte par les secondes
En ne plaçant ainsi au cœur de sa théorie de la culture ni une substance, ni des objets spécifiques, mais un récit rédempteur, une scène, une tension, Philippe d’Iribarne introduit un élément dynamique qui conjure l’enfermement culturaliste. La culture est ainsi un parcours narratif, elle est à la fois problème et solution, légitimation et émancipation. Une telle définition libère la culture de cette image négative qui l’associe toujours à la légitimation d’un ordre établi. Aucune culture ne contient en soi de contre-indication à la liberté : au contraire, pour d’Iribarne, elle a en charge de lui donner un sens particulier, de faire médiation entre les valeurs universelles abstraites et la chair d’un peuple.
Penser la diversité du monde s’offre à son tour comme une voie de salut pour protéger les sciences humaines du péril qui les guette, et notamment de celui de négliger les spécificités culturelles au profit d’abstractions rassurantes. La lecture de ce livre invite les sciences sociales à plus de modestie et les militants de l’universel à prêter une plus grande attention à la situation concrète des sociétés auxquelles ils s’adressent ; non pas pour renoncer qui à la science, qui à leur conscience, mais pour mieux les défendre au contraire.
Antoine Garapon
Jean-Claude Milner, L’ARROGANCE DU PRÉSENT. Regards sur une décennie (1960-1975), Paris, Grasset, 2009, 244 p., 17, 90 €
Il y a quelques années, Jean-Claude Milner défrayait la chronique avec un livre7 où il était posé en axiome que la matrice du génocide nazi était à rechercher du côté des Lumières et les bénéficiaires du même génocide dans la construction européenne d’après 1945. Ce brûlot inaugurait une trilogie8 qui trouve son achèvement avec le présent ouvrage, écrit à la première personne. L’auteur, longtemps adepte de l’impersonnalité propre au pli structuraliste, ne nous y avait pas habitué9. Bienvenue au club ! Jean-Claude Milner a pris son tour, ce sont ses propres mots, « … dans la file qui s’allonge aux guichets de l’écriture ». Il vise par cette saillie les témoignages effectivement nombreux des acteurs qui ont illustré les quatre objets dont traite ce nouveau livre : le « gauchisme-65 », Mai 1968, la Gauche prolétarienne, le « Juif de Révolution ».
Dans cette analyse spectrale, un seul acteur social vraiment décisif : cette « petite bourgeoisie intellectuelle » que Milner suit à la trace de livre en livre. C’est elle, avec son noyau dur d’enseignants et d’étudiants, que repère Milner dans une radiographie très enlevée du « gauchisme-65 » qui va à l’encontre des fresques dont Deleuze avait donné le modèle dans son Foucault10. Le Mai français est unique, il est causa sui… Deleuze s’est trompé : « Mai 68 n’est pas le gauchisme ; il en est même le contraire » (p. 88).
Une généalogie de Mai ne peut donc, selon l’auteur de l’Archéologie d’un échec, s’en tenir aux circonstances et citer, pêle-mêle, l’autogestion yougoslave, le printemps de Prague, les réseaux de la guerre d’Algérie, les débats sur la « nouvelle classe ouvrière », les foyers de pédagogie et de psychiatrie institutionnelles… Le gauchisme précède Mai. Ses métropoles sont Paris et Berlin. Il reste fixé aux catégories classiques : activité/passivité, gouvernants/gouvernés, ami/ennemi. Mai a été vécu comme une rencontre du troisième type, « catastrophe ou divine surprise », selon qu’on ait été gauchiste d’avant 68 ou tenant du pouvoir. Le gauchisme-65 est européen, car « les crimes et les dénis de cette dernière ne ressemblent pas à ceux des autres » (p. 101). Milner ne développe pas ce point qui, pourtant, pourrait faire lien entre le présent livre et celui sur les Penchants criminels… Les années 1960 englobent le gauchisme mais ne s’y limitent pas. Il y a aussi la grande effervescence intellectuelle autour du structuralisme et de ses gourous, de Lacan à Barthes en passant par Foucault. On ne pouvait manquer d’évoquer à ce propos les fameux Cahiers pour l’analyse, émanation, rappelons-le, du « Cercle d’épistémologie de l’École normale supérieure ». Milner, à ce moment-là, était une figure typique de ce « théoricisme » de la rue d’Ulm, issu des séminaires du philosophe marxiste Louis Althusser (1918-1990) mais cependant rétif à l’engagement politique. Dans la genèse du gauchisme-65 et de sa nouvelle vision du monde, Sartre a joué un rôle essentiel. Lui qui avait, plus que tout autre, incarné la posture crypto-communiste va la mettre en crise lorsque (comme Herbert Marcuse en Californie ?), il fait ses adieux au prolétariat en intronisant de nouveaux sujets révolutionnaires : la jeunesse et les peuples du tiers-monde. Au sujet de la préface à Aden Arabie de Paul Nizan et de la fin du « compagnonnage de route » (p. 39-40), Milner, ici au mieux de sa forme, en recourt, comme Sartre lui-même aimait à le faire, à un parallèle avec la philosophie ancienne :
Dans la structure du compagnonnage, comme dans Zénon d’Elée, était inscrite l’immobilité. Deux immobilités en fait : celle de la petite bourgeoisie intellectuelle, incapable de se détacher du gros animal communiste, et l’immobilité du gros animal lui-même, incapable de faire autre chose que d’assurer sa survie en dévorant ses compagnons de route.
Le compagnonnage de route avait eu ses lettres de noblesse intellectuelle ; Milner rappelle à bon droit que la langue philosophique française a été « déniaisée » par les exilés venus d’Allemagne ou passés par elle. Ces derniers ont en effet introduit chez nous l’« idiome dialectique » (en clair l’hégéliano-marxisme) si puissant de la Libération à la fin des années 1960. La vraie signification du Nom de la rose d’Umberto Eco (paru en août 1968…) : la confusion des langues marxistes et leur extinction finale (p.96). Guillaume de Baskerville symbolise, par son patronyme transparent, la victoire de l’empirisme anglo-saxon sur les nuées dialectiques à la française. Milner est passé maître dans ce genre de décryptages11.
Le sens de Mai est à rechercher du côté d’une sorte de stoïcisme moderne :
Action pure et prospérité, dans les deux cas, il suffisait d’abattre les obstacles artificiels dressés par le vieux monde. Mai voulait créer une société de maîtres où il n’y eût plus un seul esclave.
Mais surtout, il faut distinguer entre Mai 68 tel qu’il fut, et l’« esprit soixante-huitard qui marque l’absorption de 68 par le sempiternel progressisme » (p. 236). Milner affirme que cet esprit est depuis quarante ans « le meilleur allié de la restauration ». Il éclaire, bien mieux que les analyses du genre Sarkozy-soixante-huitard-sans-le-savoir, les affinités profondes entre le cynisme des puissants et le nihilisme des exclus. Les deux étant le produit lointain du passage du « tout doit être permis à tous » de 68 au « tout doit nous être permis à nous et à nos amis » qui caractérise notre époque et son « arrogance du présent ». Il ne faut donc pas penser que, pour avoir rompu avec l’utopie révolutionnaire, le mémorialiste des « années 1965-1975 » se soit réconcilié avec « le monde comme il va ». Comme il le laisse lui-même entendre, Milner, dont il faut rappeler qu’il est un grand linguiste, s’intéresse plus aux mots qu’aux choses, aux signifiants qu’aux signifiés.
Ce parti pris a sa cohérence, mais il comporte le risque d’erreurs factuelles. Contrairement à ce qu’il avance, d’anciennes figures de Mai jouent bel et bien un rôle important dans la vie politique française (Cohn-Bendit !). Plus ennuyeux encore, d’impeccables raisonnements logiques sont fragilisés du fait que leurs prémisses sont confuses. Ainsi lorsqu’il est affirmé qu’une fois constaté que le mouvement ouvrier n’existe pas on peut immédiatement en inférer que l’édifice conceptuel du marxisme-léninisme n’y résistera pas. C’est aller vite en besogne, et céder à la confusion entre l’idée, d’ailleurs ambivalente, du « Mouvement ouvrier » chez Lénine et ses successeurs et les réalités indiscutables de l’action collective ou du « rêve ouvrier » dont Jacques Rancière, qui fut aussi althussérien et maoïste, s’est fait l’infatigable archiviste12.
La Gauche prolétarienne maintenant. Cette organisation révolutionnaire se réclamant du « maoïsme », dirigée de 1968 à 1974 par Benny Lévy (1946-2003), fait aujourd’hui l’objet d’un grand intérêt et même pourrait-on dire, de beaucoup de fantasmes. Pendant sa courte existence, cette organisation a pensé incarner une « Nouvelle Résistance » contre le « Fascisme qui vient d’en haut », entendons : l’État de Georges Pompidou ! Milner en a été membre pendant une courte période, durant laquelle il s’est taillé la réputation d’une sorte de Père Joseph. Les anciens militants de la « GP » ont connu les destins les plus divers, des feux de la rampe à l’anonymat. Certains, hommes de lettres consacrés, se sont inspirés de leur turbulente jeunesse dans leurs œuvres, comme les frères Rolin. Puisqu’il est question de littérature, on peut aussi relever l’enquête sans complaisance, à mi-chemin entre la fiction et le journalisme d’investigation, de l’écrivain Morgan Sportès sur le comité de lutte Renault-Billancourt13. L’interprétation de Milner est, une fois de plus, celle d’un métaphysicien de la politique. Il ne serait pas inintéressant de la confronter avec celle d’un Alain Badiou14, resté quant à lui fidèle au « maoïsme », et très critique de Milner, qui lui rend ici, entre les lignes, la pareille. Badiou pense que c’est une certaine réalité de la Grande révolution culturelle prolétarienne (Lin Piao, la toute-puissance de l’idéologie), non l’idée déconnectée du réel qu’ils en avaient, qui a séduit les doctrinaires de la « GP ». Il n’a pas forcément tort. Comme le disait récemment Philippe Raynaud à propos des polémiques entre trotskistes, ils ont raison lorsqu’ils parlent les uns des autres. Ce débat fait penser à un autre : celui de Furet et de Lefort à propos du totalitarisme soviétique ! Ce n’est pas la seule chose qui le sépare d’autres « maos ». Il n’a jamais subi l’ascendant d’un Maurice Clavel (comme son ami Lardreau). La bête noire de Milner15 ne pouvait manquer d’être présente : le « social-christianisme », voilà l’ennemi ! De Renault à Lip, ce sont ses représentants qui ont transformé en plomb vil de la transaction parlementaire l’or pur de la politique absolue. Pourtant, les « maos » étaient au moins sur un point dans la bonne voie.
À l’histoire du mouvement ouvrier on préféra l’histoire nationale ; dans l’histoire nationale on privilégia la Résistance16.
Enfin le « nom juif ». On sait que c’est là le fil rouge de la réflexion milnérienne depuis le renouveau de son compagnonnage avec Benny Lévy. Le problème de la filiation commande désormais celui de la transmission, qui reste évidemment essentiel pour ce gardien sourcilleux de la culture. Avant Condorcet et Jules Ferry, il y a eu Rabbi Akiba. Or les « porteurs du nom juif17 » ont déserté leur mission essentielle (« l’étude pharisienne » et sa perpétuation) au profit d’idoles de la modernité.
Comme le savoir, la Révolution vient à la place de l’étude, pour la détruire. Elle vient à la place du nom juif, pour l’effacer.
Ils ont aussi voulu oublier les crimes de l’Europe. Déjà discutable, cette assertion n’est rien à côté de celle qui suit, totalement en contradiction avec la vérité effective des choses. Le génocide n’a pas été refoulé, mais imputé, comme le fascisme en général, au « capitalisme pourrissant ». Il suffit de se souvenir du procès Eichmann (1961) et de ses suites, et plus anciennement encore du film Nuit et brouillard d’Alain Resnais et de Chris Marker (1955). Puisque Milner évoque Pierre Goldman, il faut renvoyer à l’autobiographie de ce dernier, qui contredit totalement sa thèse. Puisqu’il prend à témoin Robert Linhart, on pense immédiatement au témoignage de sa fille18, dont on peut dire qu’il ne confirme pas vraiment l’idée selon laquelle les jeunes Juifs révolutionnaires refoulaient purement et simplement leur identité. Beaucoup venaient de mouvements de jeunesse sionistes de gauche, comme le Hashomer Hatzaïr. Il serait plus judicieux de parler à leur propos d’une position « marrane », particulièrement visible au moment de la « Guerre des Six-Jours19 » (1967). Malgré le discrédit, qui depuis Nietzsche et Foucault entoure l’« histoire antiquaire » et héroïse les splendides chevauchées du Concept (que Milner met d’ailleurs en cause sous la dénomination d’« histoire massive » tout en reconnaissant la pratiquer), un respect plus grand des humbles faits empiriques n’est pas toujours contre-indiqué.
Daniel Lindenberg
Laurent Olivier, LE SOMBRE ABÎME DU TEMPS. Mémoire et archéologie, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2008, 302 p., 21 € ?
Repris d’une formule de Buffon, le titre annonce d’emblée qu’il s’agira d’une plongée : plongée non dans un vide éthéré, mais dans une matière composite, mouvante, indistincte le plus souvent, paradoxale aussi, et fantastique autant qu’elle est concrète, faite de tout l’inconnu que contiennent et sur lequel ouvrent les vestiges archéologiques. Vestiges pris et rencontrés nulle part ailleurs que dans l’épaisseur énigmatique du présent. Vestiges qui manifestent la complexité de la trame mémorielle dont est fait ce présent à proprement parler vertigineux pour peu qu’on en remue un peu l’ordonnancement de surface, et qu’on rompe avec l’idée selon laquelle il succéderait tranquillement à un passé quant à lui révolu dans lequel ce présent irait se ranger à son tour au fur et à mesure du déroulement supposément uniforme et linéaire du temps historique. L’archéologie, pour Laurent Olivier, a donc pour objet ce qu’il appelle l’« empreinte du passé marquée dans la matière », une empreinte ou plutôt des empreintes, elles-mêmes sans cesse reconfigurées. « Machine à faire des remous dans le passé », pour reprendre ici une expression d’Henri Michaux, l’archéologie est ainsi une discipline dont l’expérience, remarquablement décrite, devrait contribuer à renouveler la réflexion sur l’histoire et la mémoire, sur les processus de transmission culturelle, sur l’opération de création.
Par sa structure en spirale – la spirale étant visiblement la forme géométrique au moyen de laquelle on pourrait se figurer cet « abîme du temps »–, autant que par la manière dont il fait surgir et charrie des matériaux de pensée hétérogènes, voire fort éloignés les uns des autres, ce livre est comme habité, hanté même, par son objet, qu’il « agit » dans l’écriture autant qu’il le théorise. Il s’apparente en cela à certains textes, de Freud notamment – l’on pense par exemple à un écrit comme l’Interprétation du rêve, ou bien au curieux article, curieux par sa construction, comme contaminée par le propos freudien, sur « L’inquiétante étrangeté » –, textes qu’on dirait excédés par un objet qui échappe en partie à leur prise théorique, en même temps qu’il ne cesse de faire retour à même la matière textuelle. Textes dont la lecture constitue une expérience au sens fort, car ils parviennent à faire sentir ce qu’ils cherchent à penser, par la voie d’une nécessité formelle qui les caractérise et les déborde. « Il semble que les événements sont plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers », notait Proust ; et ce mot, s’il s’applique parfaitement à la description de la matière temporelle, ou temporalité matérielle perpétuellement bousculées que propose Laurent Olivier pour élaborer sa vision de l’archéologie, et à la structure de répétition qui en gouverne la logique, décrit tout aussi bien le mouvement de son écriture.
Si le fil conducteur de la réflexion est clairement l’expérience singulière de l’archéologue – de celui qui fouille et qui veut déchiffrer la « page de terre » qu’il exhume, en tous sens gribouillée de restes, de ce « chiffonnier du passé » –, d’emblée nous sommes avertis de l’étrangeté de la tâche : la référence à André Leroi-Gourhan vient dès les premières pages du livre avertir le positiviste qui pourrait sommeiller en nous. Car l’acte même de fouille, qui ramène à la surface du présent les vestiges enfouis, altère irrémédiablement la masse de ce qu’il touche. On songe à la scène fameuse de Fellini Roma, lorsque le percement de tunnels de métro sous Rome fait apparaître un mur de fresques magnifiques, qui s’effacent au fur et à mesure que la lumière les attaque. Cela même que le récit de rêve qui ouvre le Sombre abîme du temps met en scène. Or un rêve, cette matière évanouissante et infiniment stratifiée, irréductiblement personnelle aussi, pour commencer un livre de sciences humaines, voilà qui est assez peu courant, et cela dit bien l’enjeu de l’affaire. « Nous sommes de l’étoffe dont nos rêves sont faits », écrivait Shakespeare : là s’opère à coup sûr la jonction entre ce qu’un « je » a de plus idiosyncrasique et ce qui le fait exister comme celui de n’importe qui. Et ce point, tout au long de la réflexion que mène Laurent Olivier, nous apparaît central.
À partir de là pourra se déployer dans toute sa complexité la thèse centrale du livre, à savoir que « le passé n’est pas derrière nous, comme un état ancien des choses, il est devant nous, avec nous ». Ce qui veut dire à la fois que notre présent est tout entier fait de traces décomposées/recomposées de ce qui fut, et que ce que nous appelons le passé n’existe que dans ces traces, dans le destin imprévisible de ces « survivances » pour citer le terme d’Aby Warburg repris par Laurent Olivier, destin qui configurera après-coup – et cette fois le terme est freudien – le passé. Tout comme dans le petit paradoxe que Borges déploie dans un court article auquel se réfère Laurent Olivier, « Les précurseurs de Kafka », où il est dit que les auteurs (Kafka en l’occurrence) « engendrent leurs précurseurs ». Nous voici alors très près de Bergson, pour qui le possible vient à partir du présent se loger dans le passé, par l’effet d’une sorte de réflexion de l’image du présent en amont de lui-même, au lieu que le présent soit le développement nécessaire de virtualités mystérieusement contenues dans une sorte « d’armoire aux possibles » (la Pensée et le mouvant), et surtout de Freud, et de la théorie de la mémoire comme séries discontinues d’inscriptions qui se superposent sur une même surface palimpseste. L’on songe bien sûr à la « Note sur le bloc magique » de 1925, ainsi qu’à l’article important intitulé « Répétition, remémoration, perlaboration », en n’ayant garde d’oublier la remarque selon laquelle « mémoire et conscience s’excluent ». Car la mémoire freudienne est fondamentalement un réseau de traces inconscientes, qui manifestent leur activité au sein d’un présent réminiscent, depuis le symptôme où elles peuvent se trouver enkystées jusque, dans le meilleur des cas, à la création de formes inédites capables d’en rejouer autrement les enjeux. Cet usage du modèle freudien de la mémoire, couplé dans les développements de Laurent Olivier à la référence aux thèses de Walter Benjamin sur la philosophie de l’histoire, construit une machine de guerre contre tout assujettissement de l’archéologie à une perspective historiciste. Ce qui ouvre sur une histoire cette fois « pleine de temps », faite de durées entrecroisées, dont la texture tout à la fois dense et trouée est le lieu qui articule la question de la transmission des configurations culturelles aux façons dont l’intime singularité des vivants qui passent crée et récrée le monde commun. Un monde commun dont l’identité ne subsiste que de se transformer sans cesse dans ce qui la répète, un monde chargé d’histoires minuscules dont la masse enchevêtrée, qui les malaxe et les oublie, fait l’histoire humaine. Une histoire qui émerge, ancienne et neuve tout à la fois, comme la terre végétale se forme par l’action des vers de terre qui constamment la digèrent, et modifient les paysages. Référence darwinienne cette fois.
Brassant tout cela, le Sombre abîme du temps propose à la fois une vision vigoureuse et puissamment argumentée de l’archéologie comme d’une discipline éminemment contemporaine, mais aussi, au-delà même de sa portée épistémologique, une position philosophique et politique quant à notre responsabilité vis-à-vis d’un monde –le nôtre – exposé à toutes les destructions. Ceci à mille lieues de la naïveté des discours qui vont prônant ici et là le « devoir de mémoire » (que l’on songe aux récents débats sur la « prise en charge » par un écolier français de la « mémoire » d’un écolier mort dans les camps nazis…) comme si l’accomplissant, scolairement et avec application, nous pouvions être un jour quittes des traces dont nous sommes faits à notre insu. C’est aussi un livre qui nous parle, non sans émotion, de nos liens les plus secrets et les plus habités avec l’ensemble du « monde visible », avec « ce qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître », pour reprendre ici les mots de Joseph Conrad. Joseph Conrad qui évoque alors la tâche de l’artiste dans le mouvement de création. Sans doute le livre de Laurent Olivier fait-il œuvre en ce sens également. Il déclenche en tout cas chez son lecteur, d’imprévisible façon, imagination et pensée.
Sabine Prokhoris
Guy Coq, MOUNIER. L’engagement politique, Paris, Michalon, coll. « Le bien commun », 2008, 122 p., 10 €
La publication d’un Mounier dans la riche collection dirigée par Antoine Garapon chez Michalon a de quoi surprendre. Ne réunit-elle pas des auteurs ayant « des perspectives sur le droit », perspectives, il faut bien le dire, limitées dans le cas de Mounier ? Mais l’horizon du « Bien commun » politique, titre de la collection, justifie quant à lui l’accueil d’une pensée intrinsèquement politique, selon la conviction de Guy Coq. Et cela contre l’idée reçue d’une réflexion éthérée ou d’un vague spiritualisme sans statut philosophique.
Politique, elle l’est d’emblée par son anthropologie fondatrice centrée sur la personne certes définie par son intériorité comme lieu d’un insondable « mystère », mais non moins par sa dimension relationnelle et son inscription dans la réalité sociale et politique. « Chacun, dit Mounier, n’a sa vérité que relié à tous les autres20. » Corps autant qu’esprit, elle n’échappe pas, sauf à se dénaturer, au faire corps avec ses semblables dans des communautés d’appartenance. Le personnalisme est communautaire ou n’est pas. Mais il y a communauté et communauté. Et Guy Coq souligne très bien le déplacement de la réflexion de Mounier d’une conception idéalisée de la communauté comme espace de relations interpersonnelles pensées sur le mode Je-Tu à une approche de tonalité plus sociologique où prévalent des rapports entre des Ils dans le cadre d’institutions politiques régies par le droit. De là sa critique de la « mystique du proche », d’une « communauté de pures personnes » au profit de la « société des personnes » dans sa concrète contingence. Non qu’il abandonne l’idéal d’une société en quête du juste équilibre entre le collectif de cohésion sinon de totalisation et ses acteurs individuels. Il s’inscrit, au contraire, dans la ligne de la tradition socialiste française, spécialement proudhonienne, soucieuse de concilier le meilleur de 1789 et l’impératif de justice sociale organisée. Toute société politique qui prétend absorber les individus par massification sur la base de la classe ou de la race (« sociétés vitales ») court au totalitarisme dont il sera l’un des plus inlassables pourfendeurs. Car « on ne totalise pas une société de personnes ». Il n’y a pas de politique recevable qui ne passe centralement par le respect et la mise en forme institutionnelle de la distance aussi fondatrice de la vie personnelle comme lieu de tensions intimes, que de la vie collective à tous les niveaux de son organisation. En cela, il rejoint les intuitions d’Arendt sur l’intervalle entre les hommes et les groupes comme lieu spécifique du politique. De même que l’universalité n’a de sens que par la considération des singularités, l’union ne peut s’opérer qu’à travers le jeu d’une distance à vocation paradoxalement unitive sous l’horizon d’une « communauté » dont Coq relève justement la fonction d’« analyseur de l’état de la société, de ses institutions, des diverses formes du lien social, politique, économique ».
Anthropologie du politique en ce qu’elle en énonce certaines des prémisses fondatrices, le personnalisme se donne non moins pour une praxéologie, une pensée de l’action polarisée par un corpus de valeurs.
Les personnes sans les valeurs n’existeraient pas pleinement, mais les valeurs n’existent pour nous que par le fiat veritas tua que leur disent les personnes.
Tout se joue donc dans cette tension fondatrice entre le choix libre de la personne et l’ordre des valeurs déjà là auxquelles il lui revient de donner consistance dans l’épaisseur de l’histoire et à travers l’événement comme provocation à l’action. Guy Coq insiste sur ce nœud de la pensée de Mounier qui tient en une phrase :
Une personne se prouve par des engagements.
Autrement dit, sa dynamique spirituelle intérieure trouve son développement naturel et nécessaire dans l’action au sein de la cité, une action elle-même travaillée et stimulée par la tension entre efficacité et témoignage, politique et prophétique. Ni repos, ni assurance doctrinaire, jamais rien n’est joué d’avance dans cette tâche d’inscription historique dont Mounier, sous l’influence de Landsberg et quelques autres, découvrira de plus en plus la part d’incertitude, de risque et de tragique. Une superbe expression résume sa conviction, celle d’« optimisme tragique » où convergent la foi dans l’avenir et la conscience lucide de la résistance des choses, de l’entropie, du mal. C’est pourquoi il lui semble si indispensable, comme à son maître Péguy, d’accrocher sa charrue à une étoile, à un idéal moteur de l’engagement. « L’opinion démocratique implique toujours un choix de valeurs. » C’est ce dont on reprend conscience au fond de la crise actuelle qui oblige à se réinterroger sur des fondamentaux proprement philosophiques éthiques, « spirituels » comme disait Mounier dès ses premiers textes sur la Grande crise. On pressent, à sa racine, un point de bifurcation qui a sans nul doute à voir, une nouvelle fois, avec une « erreur sur la personne » et donc sur la société, sur l’économie, sur le politique à remettre en chantier sans perdre de vue ni le « destin final de la personne », ni les médiations dont le droit qui fait l’objet d’une attention croissante après découverte, sous l’impulsion entre autres de Gurvitch, de la richesse de ses enjeux.
Un des mérites de la pensée de Mounier est d’avoir articulé l’engagement social, l’engagement politique et l’engagement chrétien sans sous-estimer pour autant les risques spirituels de l’engagement temporel.
Et ce souci de la présence au monde et de la trace que chacun est appelé par « vocation », celle de la personne, à y laisser a son lieu matriciel dans un christianisme qui jamais ne dissocie transcendance et incarnation, spirituel et temporel. Ils marchent d’un même pas, partagent le même destin et comme disait Péguy le même « lit de camp ». Cela sans confusion, sans instrumentalisation de l’un par l’autre, mais non moins sans séparation, dans un dialogue tendu inscrit dans un espace général de débat dont Mounier n’a de cesse de rappeler le caractère nécessairement laïque, condition de déploiement de ce « tact » qui n’est autre que l’expérience concrète du respect dans l’affrontement. Une philosophie des fondements de la démocratie d’allure paradoxale : laïque pour des raisons religieuses ayant ultimement à voir avec le mystère de la Trinité, politique en tant que métapolitique. Et par là même une pensée radicalement antitotalitaire.
Jacques Le Goff
Magda Szabo, L’INSTANT. LA CRÉÜSIDE, Paris, Viviane Hamy, 2009, 355 p., 22, 50 €
La parution simultanée en français de ce roman et d’un recueil de souvenirs, le Vieux puits21, confirme l’originalité d’un écrivain qui fait du jeu subtilement orchestré entre réel et imaginaire une des matrices de son œuvre.
Texte autobiographique, ciselé en brefs chapitres thématiques, le Vieux puits souligne la présence structurante des personnages de fiction dans l’éducation de l’enfant. Réécriture de l’Énéide, l’Instant sous-titré la Créüside, du nom de Créüse, femme d’Énée, révèle comment la littérature devient pour l’adulte un « garde du corps » qui lui permet de résister aux pressions politiques.
En détournant le poème épique de Virgile (Énée est tué et Créüse, en prenant sa place, devient la véritable héroïne du récit), Magda Szabo, qui affirme avoir porté ce roman toute sa vie, insuffle l’idée de liberté au lecteur et l’invite avec jubilation et malice à faire siennes les histoires racontées par les écrivains. Elle mêle les genres, les styles, les niveaux de langues, se référant à l’épopée comme au drame théâtral, passant du grave au dérisoire, alternant longs monologues et phrases sybillines, développements détaillés et actions brutales. Ces ruptures lui permettent de reprendre à sa manière l’Énéide, de décliner les notions de libre arbitre, de résistance, de trahison, de tolérance, d’héroïsme et de célébrer l’acte même d’écrire.
Magda Szabo, née à Debrecen en 1917 dans une famille cultivée de la grande bourgeoisie et décédée en 2007 à Budapest, a partagé l’histoire tourmentée des nouveaux États d’Europe centrale. Jusqu’à la fin des années 1940, son parcours se déroule sans heurts : études de lettres classiques, de langue et de littérature hongroises, enseignement dans des lycées, collaboration au ministère de l’Éducation nationale jusqu’en 1949 et publication de recueils de poèmes en 1947 et 1949.
Sa participation au cercle littéraire « La Nouvelle Lune », le refus de son mari Tibor Szobotka, critique, traducteur et directeur des programmes à la radio, d’adhérer au parti communiste font basculer son existence : perte de son poste, relégation dans une école primaire, pressions incessantes et mise à l’écart en tant qu’écrivain.
À partir de 1959, après un douloureux purgatoire, elle revient progressivement sur la scène littéraire de son pays où elle obtient le prix Attila Jozsef en 1959 et 1972 puis le prix Kossuth en 1978. À l’étranger, traduite dans une trentaine de langues, elle est reconnue au même titre que d’autres grands écrivains hongrois comme Miklos Banffy ou Sandor Marai.
En France, la grande dame des lettres magyares avait déjà connu un succès relatif avec cinq de ses romans dont Fresque22, les Parents perdus23 et Rue Katalin24 avant de tomber dans l’oubli. Redécouverte dans de nouvelles traductions, elle obtient le prix Fémina étranger en 2003 pour la Porte25 et le prix Cévennes du meilleur roman étranger en 2007 pour Rue Katalin26.
La Créüside porte les stigmates de tous ces moments de vie. Ce roman étrangement envoûtant s’adresse à la part d’enfance en contant des légendes, mobilise la pensée sur des questions éthiques, dissèque la relation au pouvoir.
À la fois drame intime, récit historique, traité d’éducation et essai politique, l’Instant. La Créüside interpelle par les correspondances incessantes qu’il introduit entre la construction d’un destin singulier et le déroulement de l’histoire du monde. Obsédée par l’exercice du libre arbitre, acharnée à saisir cet instant magique où tout peut basculer pour l’individu comme pour la collectivité, Magda Szabo s’amuse à altérer les épisodes du récit. La réécriture de l’Énéide n’est jamais qu’un subterfuge pour enseigner l’art de la résistance. Elle révèle la lutte acharnée que Magda Szabo, en tant que femme et écrivain, a dû mener pour préserver son intégrité. Sa joie à détourner un classique de la littérature résonne comme une invitation à corriger avec une même allégresse le cours de l’histoire.
La Créüside est conçue comme un enchevêtrement de longues tirades, entrecoupées d’expressions toutes faites, de constatations sans appel ou de cris de colère. Cette alternance déconcertante intensifie la puissance poétique de la narration. Créüse donne de magistrales leçons d’histoire politique à Lavinia tout en les ponctuant de formules lapidaires : « plus le peuple est petit, plus il y a d’amour propre27 » ou « le fondement de toute nation est l’obéissance et la moralité28 ». Lavinia, soumise aux explications du grand prêtre Panthus sur la destinée de Troie, s’insurge soudain :
Je jetterais mon propre enfant contre le mur si je savais qu’en grandissant il n’aurait pas le courage de se précipiter vers l’horreur inconnue29.
Magda Szabo suit les grands temps du récit, intègre les personnages présents dans le texte de Virgile mais dans sa croisade en faveur de Créüse déplace le sens de l’épopée, infléchit le sort des héros, refuse le poids de la fatalité et bouleverse la relation entre victimes et vainqueurs. Les plans de Vénus sont déjoués quand l’ordre dans lequel les fugitifs quittent la ville de Troie assiégée est modifié ; Créüse-Énée choisit le rutule Turnus pour accompagner Lavinia et lui explique comment diriger le peuple et en faire son allié.
Le rapport au corps et l’ambiguïté des apparences contribuent à installer un étrange sentiment de trouble au cœur du récit. Caieta, en guise de visage, a une tête de mort avec deux globes oculaires luisants et, sans bras ni jambes, n’a plus que des os nus pendant aux articulations. Créüse, femme passant pour un homme, est l’objet de désirs multiples : Lavinia croit s’éveiller sexuellement à son contact, Didon veut l’épouser et le roi de Numidie est attiré irrésistiblement par elle.
Cette incertitude quant à l’enveloppe charnelle est à l’image du doute persistant qui parcourt ce récit mythologique contrarié. Les professions de foi des héros, les alliances politiques, les actes de bravoure, les choix éducatifs, les relations amicales ou amoureuses ont des incidences incertaines. Doroé, la gouvernante des enfants de Priam, qui a été une des dernières à lutter farouchement pour défendre Troie, finit par se parer de la couronne d’Hécube et par faire commerce de la visite des ruines du palais. Énée-Creüse critique les réactions de faiblesse du roi Latinus à l’annonce de l’entrée en guerre et de la dureté des combats
En immergeant le lecteur dans ce contexte mouvant, Magda Szabo l’entraîne dans son univers intime et lui fait ressentir les combats qui ont été les siens. Souterrainement, sans jamais les nommer, elle distille les valeurs qu’elle défend et dessine le profil de l’honnête homme. Ce citoyen idéal se rebelle contre toute forme de dictature, refuse de se soumettre au destin et ne renonce jamais à chercher son « instant ». Les livres l’accompagnent dans cette exigence.
Sylvie Bressler
Gauthier Jurgensen, J’AI GRANDI DANS DES SALLES OBSCURES, Paris, J.-C. Lattès, novembre 2008, 203 p., 14, 50 €
Voici un premier livre original, attachant. Il a les qualités de la jeunesse (comme on le fait tant qu’on est jeune, l’auteur, né en 1984, rappelle maintes fois son âge au cours du livre) : ferveur vraie, désinvolture ironique, tantôt voisinant, tantôt se mêlant. De plus, comme il parle de ce qu’il aime « depuis tout petit » : les films, sa ferveur, si jeune qu’il soit, se fortifie en fidélité, son ironie se teinte, déjà, d’une relative absence d’illusion, voire d’autocritique.
Son programme ?
Les quarante films que j’interroge ne sont pas les « quarante meilleurs films de tous les temps ». Ce sont mes films à moi […] Ces films m’ont tout appris.
Il ne s’agit donc pas d’une anthologie ordinaire : les films sont un prétexte ; le texte, c’est une succession de morceaux autobiographiques.
Un film nous répond. Il répond à ce que nous sommes, qui change à l’infini.
Quand Le Clézio, dans Ballaciner30, évoquait, de façon très personnelle, L’Atalante, L’Avventura, Ordet (entre autres films que Jurgensen ne mentionne pas, car ils ne l’ont pas aidé à « grandir »), il les analysait pour eux-mêmes et pour mesurer leur importance dans notre perception du monde. Son jeune émule en fait parfois autant, mais sa perspective est tout autre :
Quelqu’un projette sur l’écran certaines intuitions jusqu’alors prisonnières au fond de moi. Des idées que je n’avais jamais libérées en les exprimant à haute voix s’agitent sous mes yeux.
Spectateur de films, il devient spectateur de lui-même, scrute avec cet instrument élu sa famille, ses études, ses amitiés, ses amours, comprend mieux sa vie, passée, présente, voire future. Cette investigation lui permet de faire vivre une personne qui faisait partie de lui-même et qui cherchait le moyen de s’exprimer. Proust, qui considérait les journées que l’adolescence consacre à la lecture comme les plus pleines de la vie, entretenait de tels rapports avec les livres :
Pour l’auteur [les livres] pourraient s’appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations » […] Notre sagesse commence où celle de l’auteur finit (Journées de lecture, dans Mélanges).
On pourrait aller jusqu’à faire une comparaison avec l’activité du jeune Rousseau prospecteur de lui-même dans et par ses voyages seul et à pied :
Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi si j’ose ainsi dire.
Au livre de Gauthier Jurgensen convient l’appréciation qu’il formule sur un de ses films-accoucheurs (p. 133) :
Le texte est truffé de répliques percutantes et les scènes s’enchaînent comme une série de petits sketchs avec un fil conducteur.
Ce fil conducteur n’est ni la chronologie historique des films, ni la chronologie personnelle de leurs « découvertes » :
Le plus simple [mais était-il si simple d’y penser ?] était de commencer par le film qui me ressemble de très loin pour me rapprocher de celui qui me ressemble de tout près.
Au terme du quarantième coup de sonde, il proclame :
Je m’appelle Trainspotting
Allusion à une fin célèbre ?
Hiroshima. C’est ton nom.
– Ton nom à toi est Nevers.
Peut-être, mais dans le livre, ni Duras, ni Resnais, ni… ni… Presque aucun grand du cinéma français n’y paraît, encore moins du cinéma espagnol, italien, japonais, etc. En revanche, présence de plus en plus écrasante du cinéma anglais et américain récent. Cependant l’autobiographe cinéphile, s’il aime les films qu’aiment ses « potes », aime aussi les films qu’aiment les professeurs de cinéma, même si ces derniers l’exaspèrent. Il décrit avec férocité un professeur présentant L’Aurore « en troisième année de fac » (p. 107). Certes, sa manière n’est pas professorale, bien que… parfois lui aussi vole de superlatif autoritaire en affirmation catégorique ! D’autre part, gageons que ce professeur aurait corrigé une erreur de l’étudiant à propos de Keaton :
Il a terminé sa carrière dans Sunset Boulevard, avec une minuscule et ultime apparition autour d’une table de poker
et mis en marge à la place de « Chaplin était là. Pas de bol » (p.113) : Chaplin était là. Une chance. Deux ans après Sunset Boulevard, il a offert à Keaton une apparition (elle, ultime, mais non minuscule) dans la séquence la plus émouvante de Limelight.
La fraîcheur et la franchise du ton, la netteté de la pensée, la clarté de l’expression font le prix des courts récits où Gauthier Jurgensen montre comment tel film a fait mûrir sa sensibilité : les petits lapins massacrés dans La règle du jeu lui ont fait comprendre, par analogie, pourquoi une amie longtemps aimée peut vous sacrifier froidement à sa persévérante tranquillité ; comment tel autre lui a fait approfondir son affectivité : et c’est la mise au jour de la traîtrise, à chaque vision efficace, qui orchestre les mécanismes de la peur dans Psychose ; comment tel autre, en l’occurrence Le cuirassé Potemkine, lui a fait découvrir à son tour le pouvoir de l’art :
Ce que dit Eisenstein, ce n’est pas que les bolcheviques ont raison, c’est que le cinéma est capable de splendeur.
Paradoxe de ma lecture (à mon tour de dire je) : plus l’auteur allait vers ce qui lui ressemble le plus, moins il m’amenait à partager ses enthousiasmes, et pourtant plus je trouvais intéressant son portrait en boulimique de films, doublé (est-ce le mot juste ?) de son autoportrait par touches successives. Le livre fermé, j’ai pensé à la phrase testamentaire de Dreyer à la fin de Gertrud (un film dont il dirait sans doute, comme il le fait pour d’autres, qu’il a plu à sa « grand-mère quand elle était enfant ») : « Il n’y a dans la vie que la jeunesse et l’amour. » Au demeurant, l’amour des êtres, des œuvres, se prolonge en nous et y prolonge notre jeunesse. Notre jeune auteur, qui déjà se sait moins jeune qu’il ne l’était voilà peu, le dit à sa manière (p. 105) :
Le moment où on a aimé peut passer, alors on peut dire : ce moment n’est plus. Mais jamais on ne pourra dire que l’amour n’est plus. L’éternité existe, et c’est celle-là.
Jean Sémolué
Brèves
Éric J. Hobsbawm, L’EMPIRE, LA DÉMOCRATIE, LE TERRORISME, Bruxelles, André Versaille éditeur, 180 p., 2009, 19, 90 €
Dans l’Âge des extrêmes, un livre très éclairant sur le xxe siècle européen, l’historien progressiste Éric Hobsbawm développait la thèse d’un « court xxe siècle ». Ce siècle, inauguré en 1914 avec la Première Guerre mondiale, a connu successivement un âge des catastrophes (1914-1945) et un âge d’or (1945-1975, les « Trente Glorieuses » de l’État-providence), avant de s’achever avec la chute du mur de Berlin en 1989 et la libéralisation d’un capitalisme de plus en plus sauvage. Auteur d’ouvrages historiques sur la Révolution, l’Empire, les nationalismes, Hobsbawm propose de décrire dans ce récent opuscule ce qu’il en advient de la période la plus récente, de l’après-1989 et de l’après-septembre 2001 en s’interrogeant sur le devenir de l’empire, de la démocratie et du terrorisme. Écrit en 2007 avant la faillite de Lehman Brothers de septembre 2008 (qui a exacerbé et mondialisé les effets de la crise des subprimes) et avant l’élection d’Obama, l’ouvrage pressent la décomposition lente de l’économie capitaliste mondiale tout en s’interrogeant sur l’action possible des Américains et sur les réactions des autres pays. Moins inventif et lucide que l’Âge des extrêmes qui était une histoire de l’Europe, cet ouvrage sur le monde (peu mondial car trop obsédé par les États-Unis et donc insuffisamment soucieux des pays émergents et de l’ensemble Bric) prend difficilement acte de la fragilisation américaine et occidentale. C’est dire que la mondialisation, comprise dans le prisme du capital, de l’empire et de la réaction terroriste, n’est pas considérée comme une rupture historique qui rebat différemment les cartes des puissances et « décentre » le monde occidental dont les États-Unis étaient l’aboutissement historique. La seule crise du capitalisme mondialisé ne permet pas nécessairement de voir et d’analyser ce « décentrement ». Hobsbawm n’en risque pas moins une prévision qui se démarque à raison de la pacification attendue dans l’après-1989 : « La guerre du xxie siècle ne sera pas aussi meurtrière qu’au xxe, mais les violences armées génératrices de souffrances et de pertes immenses resteront omniprésentes et endémiques (parfois épidémiques) dans une grande partie du monde. La perspective d’un siècle de paix s’éloigne. »
O. M.
Pierre Dardot, Christian Laval, LA NOUVELLE RAISON DU MONDE. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, 498 p., 26 €
À l’heure de la crise financière et sociale, les critiques du néolibéralisme ne manquent pas. Plus rares sont les études consacrées à ce qu’il y a véritablement de nouveau dans cet ensemble de discours et de pratiques politiques qui se réclament du libéralisme sans lui être fidèles. Les auteurs, qui travaillent depuis longtemps sur l’histoire de l’utilitarisme et l’anthropologie de l’homme économique, s’attachent ici à faire toutes les distinctions nécessaires à une juste intelligence d’un phénomène qui mérite autre chose que la dénonciation vaine (« moraliser le capitalisme ») ou la réfutation convenue (« l’idéologie ultralibérale »). En s’inspirant de la leçon foucaldienne, le livre montre de manière précise que le néolibéralisme peut être interprété comme une forme de « gouvernementalité » qui affecte non seulement l’économie, mais aussi le droit, la politique et la morale ordinaire. En définitive, le néolibéralisme apparaît comme un système de normes qui, loin du « laisser-faire » des libéraux classiques, promeut systématiquement la mise en concurrence des agents et des institutions. Les théories néolibérales (Hayek, von Mises, Röpke, etc.) sont étudiées ici dans leurs nuances doctrinales (qui ne sont pas minces), ainsi que dans leurs développements historiques singuliers. En définitive, il apparaît que l’intention des néolibéraux est d’instituer le marché plutôt que de le valoriser, ce qui marque déjà une différence majeure avec le naturalisme d’Adam Smith. Mais la véritable originalité du livre par rapport aux études pionnières de Michel Foucault réside dans la confrontation entre le libéralisme juridique (Locke, Kant) et les doctrines néolibérales. Le sujet de droit, avec sa part d’indétermination, n’intéresse pas spécialement les défenseurs de l’homme économique, soucieux avant tout de productivité. Les auteurs concluent à la « rationalité a-démocratique » de la fabrique du sujet néolibéral soumis à la loi d’airain de la « jouissance » et de la « performance ». On pourra discuter la réduction de la construction européenne à un cheval de Troie du néolibéralisme, mais ce livre s’impose désormais comme la meilleure source d’informations sur un sujet qui n’a pas fini de faire débat.
M. F.
Georges Balandier, LE DÉPAYSEMENT CONTEMPORAIN. L’immédiat et l’essentiel, Entretien avec Joël Birman et Claudine Haroche, Paris, Puf, 2009, 212 p., 20 €
Anthropologue majeur de la génération de la décolonisation, l’auteur d’Afrique ambiguë et de divers traités d’anthropologie politique a produit une œuvre qui mérite d’autant plus d’être saluée qu’on finirait par croire que Claude Lévi-Strauss (ce à quoi ce dernier ne peut rien !) est l’unique anthropologue français depuis Marcel Mauss. Proche de Lévi-Strauss avec lequel il a noué des rapports de confiance, Balandier n’observe pas la mondialisation contemporaine avec la même méfiance que l’auteur de Tristes Tropiques. Mais dans cet ouvrage il se livre à un exercice fort original : celui de prendre la mesure des ruptures anthropologiques suscitées par l’internet, le numérique et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic). Reconnaissant qu’il se sent un peu décalé, comme tous ceux qui ont pris du « retard », il s’ethnologise lui-même pour réfléchir à ce phénomène d’inculturation/acculturation et à une analyse subtile des effets technologiques contemporains dont la vitesse et la rapidité le surprennent. « Nous sommes toujours plus vite dans la dépendance quotidienne des systèmes-machines. Il a fallu moins de dix ans pour que les gens soient obligés d’épouser la société numérisée, sous peine d’être menacés de marginalisation, démunis d’instruments et de liaisons. » Pour Georges Balandier, il était effectivement impossible de prédire il y a dix ans que le numérique ne relèverait pas seulement d’un gain d’utilité et qu’il allait « se structurer globalement dans un tissu de réseaux immatériel, que de “nouveaux nouveaux mondes” émergeraient dans une large ignorance des échanges qui s’y produisent […] Or, ces mondes virtuellement habitables vont prendre une importance croissante, et on finira par tirer plus de contentement d’y être présent que de se trouver avec des problèmes réels dans le monde réel ». Ceux qui veulent croire que la mondialisation économique peut être bridée oublient simplement que la mondialisation est aussi et avant tout un phénomène technologique (les produits financiers titrisés qui déplacent indéfiniment le risque sont impensables sans le virtuel). Il y a quelque temps, Balandier proposait de saisir la modernité par des détours avec le monde non européen, il propose ici un détour anthropologique à travers sa propre expérience au sein de son propre monde.
O. M.
Jean-Claude Gens, ÉLÉMENTS POUR UNE HERMÉNEUTIQUE DE LA NATURE. L’indice, l’expression et l’adresse, Paris, Cerf, 2008, 340 p., 40 €
Comme art et théorie de l’interprétation, l’herméneutique traditionnelle s’est essentiellement consacrée à l’étude des textes et des créations culturelles. Délaissant le domaine de la nature aux sciences explicatives, elle a fini par consacrer le dualisme entre les sciences de l’homme et celles des choses. Ce livre propose audacieusement de faire de la nature un lieu possible de l’interprétation, à la manière dont le dernier Merleau-Ponty en a fait le thème central de sa phénoménologie. Plutôt que d’adopter, comme Spinoza, les sciences modernes de la nature (physique et biologie) comme les modèles exclusifs de toute compréhension légitime, il s’agit « de mettre en question l’interprétation dominante de la nature dans les Temps modernes à partir de l’herméneutique ». D’où une réflexion sur la médecine comme art de l’interprétation d’indices naturels qui situe l’enquête médicale à égale distance d’une science objective et d’une réflexion sur l’humain. La « biologie compréhensive » de Uexküll et de Portmann permet de donner consistance au thème d’une interprétation du vivant qui ne cède pas au romantisme, ni à la tentation d’assigner un « auteur » à la nature. Le livre élabore aussi une série de concepts (l’« expression », l’« adresse ») qui indiquent que la nature est porteuse d’un sens irréductible à la connaissance. L’auteur envisage alors de manière renouvelée les questions éthiques liées à notre rapport à la nature. Toutes les formes d’écologies reposent sur le postulat d’une « adresse » de la nature à la conscience humaine, comme si la responsabilité devait enjamber l’espace qui sépare le naturel du culturel. Une herméneutique de la nature permet justement de comprendre cette adresse comme celle d’un monde qui nous environne et d’une vie qui nous habite.
M. F.
Mona Ozouf, COMPOSITION FRANÇAISE. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009, 264 p., 17, 50 €
Il y plusieurs manières de lire ce bel ouvrage de Mona Ozouf. Dans le fil de ses travaux historiques sur l’École de la France et la Révolution française, dans le prolongement de ses réflexions plus littéraires sur les mots des femmes, l’historienne écrit ici un récit qui n’est ni une biographie ni un essai d’ego-histoire. Elle évoque les cultures qui cohabitaient plutôt qu’elles ne se heurtaient dans « sa » Bretagne familiale. La culture du père, celle de la grand-mère, celles de l’instituteur et de l’Église : « Tout dans la bibliothèque parlait de la force inspiratrice du passé, par où la Bretagne des livres rejoignait la Bretagne de ma grand-mère, qui croyait à la présence vivante des morts. Mais tout indiquait aussi que dans l’adoration de ce passé breton, il y avait un risque d’ankylose. Mon père qui ne voulait pas d’une Bretagne pétrifiée dans son passé, devait sentir vivement cette contradiction. » Mais qu’en est-il aujourd’hui de la place impartie à la République égalitaire et à la culture bretonne ? Telle est la question qui traverse ce récit. Pour y répondre, en reprenant ses lectures, romanciers ou historiens, elle livre aussi des commentaires précis (la précision relève du grand art chez Mona Ozouf, conjuguant le double talent de l’historienne et de l’écrivain) sur des gens de plume, à commencer par une réflexion inaugurale sur l’opposition entre Thibaudet (la France : un pays différencié et donc très concret) et Benda (un pays abstrait et donc peu diversifié) sur l’identité française et par les pages finales sur les deux paradoxes de Michelet (premier paradoxe : celui du privilège du centre « qui a la capacité réconciliatrice d’attirer à lui ce qui n’est au centre, si bien qu’il méridionalise le Nord et septentrionalise le Midi » au risque que Michelet mette « la flamboyance de son style au service d’un éloge de l’insignifiance » ; second paradoxe : celui de dénoncer à la fois la machine jacobine et de se montrer fasciné par l’Un social). Mais, et ce n’est pas si fréquent chez Mona Ozouf dont la pudeur est une qualité manifeste, le livre a un accent politique. Souvent prise en otage par ses amitiés dans des débats opposant brutalement républicains et démocrates (version noble à la Debray dans un premier temps), puis républicains et communautaristes (version médiatique à la Fourest dans un deuxième temps), elle prend discrètement ses distances avec ces postures manichéistes attisées par les médias depuis des années. « L’universalisme républicain exalte continûment l’individu désengagé, héroïquement libéré de tous ses liens. Encore faut-il les avoir noués pour ensuite s’en défaire. Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches. » Ce qui est une invitation à penser « la pluralité des attaches » et à revenir sur deux exemples et situations « contrastés » (la parité des femmes et la question du voile) qui lui tiennent à cœur pour énoncer sa perplexité. Enfin, dans le sillage de Louis Dumont (elle recoupe sur ce point un texte de Vincent Descombes : « Louis Dumont et les outils de la tolérance », Esprit, juin 1999), Mona Ozouf démontre que l’opposition entre universalisme et communauté d’appartenance empêche de saisir que la pluralité des attaches peut « justement » être hiérarchisée. « On peut respecter et cultiver les appartenances sans que celles-ci rendent impossible tout espace commun. » Comme quoi l’intelligence politique s’accorde mal avec le manichéisme militant et médiatique !
O. M.
Dominique Méda, L’ÉTAT PRÉVOYANT. Quelles origines, quelles significations ?, Paris, Jean-Jaurès Fondation, 2009, 68 p., 4 € (www.jean-jaures.org)
Voilà un court ouvrage fort utile et éclairant, ce qui ne surprendra pas le lecteur qui connaît les travaux de Dominique Méda sur le travail des femmes ou les mesures de la richesse (voir une réédition récente de Qu’est-ce que la richesse ? sous le titre Au-delà du Pib. Pour une autre mesure de la richesse, Champ actuel, 2008). La question est celle de la possibilité de modifier la perception et l’intelligence de l’État social : comment admettre la nécessité d’un nouvel État social, plus incitateur et investisseur que passif et seulement réparateur, sans pour autant s’accorder à la troisième voie blairiste et au workfare marqué par le seul souci de l’efficacité ? Dans cette optique, elle propose de saisir les ressorts d’un nouveau changement de paradigme dont elle rappelle les initiateurs : face aux thèses d’Anthony Giddens, elle valorise les travaux de Frank Vandenbrouke et de Gosta Esping-Andersen dont elle retient trois points (la question de la prévention qui doit l’emporter sur l’approche en termes d’activation, l’idée d’un investissement précoce qui doit se situer dans la prime enfance et la volonté d’une stratégie de prévention passant par la lutte contre le développement des inégalités). Mais elle suggère surtout les nouveaux piliers sur lesquels ce changement devrait s’appuyer : un service social public de la petite enfance, une politique familiale (les fils continus des réflexions de Méda étant le travail des femmes et le rapport travail/loisirs) et une politique ambitieuse de qualification pour tous alors que les comparaisons conduites à un niveau européen montrent la fragilité de la situation française dans le rapport formation initiale/emploi. Si ce livre s’adresse à la gauche post-social démocrate, l’auteure laisse entendre qu’elle pourrait faire quasi-consensus pour les partisans de la solidarité et de l’égalité. Voilà un souhait hautement partagé ! Malheureusement, il n’est pas sûr que le changement de paradigme soit pris en considération par beaucoup ! Raison de plus pour lire cet ouvrage profondément politique car soucieux de freiner en amont les montées des inégalités de tous ordres tout en reconnaissant que la prévention ne peut pas permettre d’éviter l’occurrence de tout risque (et donc de l’assistance). « Il faut à la fois consacrer des moyens à l’accompagnement au retour à l’emploi et aux politiques actives, et verser des indemnisations et de minima sociaux permettant de vivre. » Comme c’est le cas dans les pays nordiques qui correspondent le plus au concept d’État préventif.
O. M.
Pierre Cahuc et André Zylberberg, LES RÉFORMES RATÉES DU PRÉSIDENT SARKOZY, Paris, Flammarion, 2009, 252 p., 18 €
Auteurs, ensemble ou avec d’autres, de rapports ou d’ouvrages de référence qui ont souvent influencé la classe politique (entre autres : Pierre Cahuc et André Zylberberg, le Chômage, entre fatalité ou nécessité ?, Paris, Flammarion, 2004 ; Pierre Cahuc et Francis Kramarz, De la précarité à la mobilité. Vers une sécurité sociale professionnelle, Paris, La Documentation française, 2005 ; Pierre Cahuc et Yann Algan, la Société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit, Éd. Rue d’Ulm, coll. du « Cepremap », 2007), les réformistes que sont Cahuc et Zylbelberg s’interrogent sur la capacité de réformer un pays où la communication (présidentielle et ministérielle) présente comme des réformes réussies des réformes ratées ou inefficaces. Tout en analysant de manière critique la loi de modernisation de l’économie (Lme) qui renforce le pouvoir des grandes enseignes commerciales dans la grande distribution et pénalise d’autant plus les consommateurs, l’exonération des heures supplémentaires qui est selon eux une mesure purement idéologique et opportuniste dont le coût rejoint les 5 milliards d’euros attribués au Rmi, les mesures appliquées (post-lobbying) à des professions comme les taxis et la loi sur la représentativité syndicale, les deux auteurs visent essentiellement la réforme des régimes spéciaux de retraite qui devait allonger la durée du temps de travail (Sncf, Ratp, Edf). Celle-ci a conduit à des mesures surréalistes puisque la possibilité d’une rupture conventionnelle permet désormais d’avancer, à partir de 57 ans, son départ aux frais des Assedic. Ce qui les amène à souligner que ces mesures creusent les déficits, que la classe politique complexifie plutôt qu’elle ne simplifie des dossiers labyrinthiques et que le président Sarkozy a réussi à capter le discours de la réforme en mélangeant tous les types de réforme possible (voir le numéro d’Esprit sur la réforme de l’État, décembre 2008). Le principal mérite de ce livre d’économistes patentés est de rester constamment un livre politique. D’où leur constat final que l’incapacité de réformer sérieusement les institutions et le refus de toucher en quoi que ce soit au cumul des mandats est la raison profonde de cet immobilisme (on le voit encore après les propositions vilipendées sans discussion aucune, si critiquables soient-elles, de la commission Balladur). Comme quoi la réforme est aujourd’hui la meilleure manière de faire du surplace politique si elle n’est pas accompagnée par un approfondissement de la démocratie politique et sociale.
O. M.
En écho
ÉLOGE DE L’HYBRIDE – Les paysagistes français ne jonglent pas avec les concepts comme aiment à le faire les architectes. Ce n’est pas toujours vrai si l’on en juge par la production d’un Gilles Clément ou les analyses d’un Michel Desvignes. Mais Alexandre Chemetoff, paysagiste qui a en charge le projet paysager de l’île de Nantes, ne se plaint pas de cette discrétion conceptuelle et en fait plutôt une vertu. Il n’en reste pas moins que son court entretien dans la revue nantaise Place publique. La revue urbaine, mars-avril 2009 (la revue de la métropole de Nantes-Saint-Nazaire qui va avoir un prolongement « autonome » à Rennes) mérite le détour. Écoutons-le : « Mon idée principale, c’est l’hybridation. Les lieux sont fertiles au sens propre du mot. La vraie opposition n’est pas entre le végétal et le minéral, mais entre le fertile et le stérile. En Seine-Saint-Denis je connais un apiculteur qui fait ce qu’on appelle du “miel de béton”, très riche, très savoureux, grâce à la formidable diversité végétale de cette banlieue. Quand on regarde bien, on ne sépare plus le schiste des vieux murs et les nombrils de vénus, les buddléias, les mousses qui y prospèrent. La séparation, c’est la cécité, une maladie qui touche tout particulièrement les spécialistes de l’aménagement […] Quand on nous vante la rigueur et la netteté du minéral, il y a, derrière le propos, une demande implicite : il ne faut pas que ça rouille, il ne faut pas que ça grisaille, il ne faut pas, surtout pas, que ça bouge. Comme une angoisse du vieillissement. Les coulures, les lichens, c’est la marque du temps. La patine, moi j’aime bien. Forcément, ça terrorise ceux qui pensent qu’il peut exister des lieux purs et immuables… Mais moi je m’obstine à considérer qu’une ville, c’est vivant, qu’une dalle de béton dégradée peut aussi faire partie d’un jardin urbain. »
AFRIQUE – La série Congo-Meuse (Paris, L’Harmattan, 5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris), due à des chercheurs africains et belges, traite des « Aspects de la culture de l’époque coloniale en Afrique centrale » en quatre volumes, parus en 2007 et 2008, avec les titres suivants : Formation-Réinvention ; Littérature-Théâtre ; Presse-Archives ; le Corps-l’image-l’espace. Plus de 1200 pages d’analyses et de documents (éventuellement en fac-similé) très riches, très divers, plus d’une fois surprenants, avec une prééminence normale du Congo. L’ensemble constitue une mine pour la recherche sur le colonialisme.
LA VILLE, LABORATOIRE DE LA CHINE DE DEMAIN – Comme à l’accoutumée, Perspectives chinoises (2008, no4, revue du Centre d’études français sur la Chine contemporaine, Hong-Kong, cefc@cefc.com.hk) propose un dossier substantiel qui permet, à l’heure du G20, de prendre la mesure du mouvement d’urbanisation en cours en Chine. « La population urbaine chinoise (officiellement enregistrée) est passée de 172 millions en 1978 à 594 millions en 2007. Du côté de l’infrastructure physique : on compte aujourd’hui 2, 4 fois plus de villes qu’en 1978, le nombre de villes dépassant le million d’habitants est passé de 29 à 119 depuis 1978, 20 villes ont une population supérieure à cinq millions d’habitants, avec parmi elles cinq mégalopoles de plus de dix millions d’habitants. » Dans son introduction, Jean-François Huchet rappelle ces chiffres éloquents (pour rappel : en 2007, parmi les 25 plus grandes villes du monde on ne comptait plus que 5 villes du monde dit développé : Tokyo, New York, Chicago, Los Angeles et Paris qui apparaissait comme la 25e ville avec plus de 11 millions d’habitants – il s’agit de l’agglomération, ce qui dit bien le retard pris dans nos réflexions sur la métropolisation !) avant de s’interroger sur les succès et les échecs de la politique urbaine qui accompagnent cette urbanisation rapide. Tout en reconnaissant que « la situation des villes chinoises est sur bien des points plus satisfaisante que dans bon nombre de pays en voie de développement ou des pays occidentaux au moment de leur décollage industriel », le dossier évalue les problèmes (pollution, eau, déchets) et il envisage surtout les divers scénarios et hypothèses de développement urbain. Si cet ensemble ne va pas nécessairement dans le sens de l’optimisme des organisations internationales – comme c’est le cas de l’Onu qui a repris à son compte l’idée de « cité harmonieuse » –, il refuse cependant le seul scénario noir et catastrophique. La Chine est un « laboratoire » au sens où plusieurs issues sont concevables et qu’une politique urbaine (régulée mais autoritaire) n’en est pas absente. Voir principalement l’article de Jean-François Doulet sur trois approches contemporaines de la métropole, et des articles sur l’urbanisation harmonieuse dans le cas de Shanghai, sur la pollution atmosphérique et sur les nouveaux espaces publics.
Avis
Suite à notre « Lettre ouverte sur la place des revues généralistes et l’intérêt général » publiée dans notre numéro de février 2009, nous avons reçu de M. Benoît Yvert, président du Centre national du livre (Cnl), la réponse suivante :
Monsieur le directeur, cher Olivier Mongin,
Votre « Lettre ouverte sur la place des revues généralistes et l’intérêt général » (Esprit, février 2009) interpelle la politique du Centre national du livre. Il est de mon devoir de vous répondre sans attendre en vous laissant le choix du caractère – public ou privé– que vous donnerez à mon texte.
Esprit est une revue qui honore la République des idées depuis sa fondation et c’est pourquoi le Cnl se félicite de l’avoir régulièrement soutenue. Depuis 1981, Esprit a ainsi reçu – pour l’avoir demandée, puis acceptée chaque année – une aide moyenne de 70000 F/10 700 € de 1992 à 2007. Elle a reçu deux aides exceptionnelles en 2005 et 2007 – de 8 000 et 15 000 € respectivement – pour la refonte du site de la revue et la numérisation intégrale de la revue sur Dvd-Rom.
Si, comme vous le dites justement, les revues d’idées d’intérêt général peuvent recevoir des aides publiques, vous savez sans doute que plusieurs autres, dont la comptabilité est bénéficiaire, préfèrent s’abstenir de toute demande. Elles estiment ainsi à la fois ne rien devoir à personne et s’effacer pour que certains de leurs confrères en difficulté puissent exclusivement bénéficier de ces aides.
L’aide aux revues – considérées en tant que viviers d’auteurs, laboratoires d’idées et lieux d’émancipation intellectuelle – figure au rang des missions prioritaires du Centre national du livre, qui y a consacré en 2008, 1 100 000 € pour 294 publications aidées, dont 21 revues numériques. La décision dont a été l’objet la revue Esprit n’a nullement, comme vous le pensez, été « prise à la va-vite », mais s’inscrit en prolongement d’une réforme longuement méditée. La réflexion sur le devenir des revues d’idées a été résolument engagée dès 2005 par le Cnl qui a commandé à ce sujet un rapport à la regrettée Sophie Barluet. Ce rapport, intitulé les Revues françaises aujourd’hui. Entre désir et dérives, une identité à retrouver (juin 2006), a fait l’objet d’une concertation approfondie dont vous avez été partie prenante ainsi que tous les rédacteurs en chef des revues d’idées qui font autorité. Il a permis une réforme d’envergure de l’ensemble de notre système d’aide votée par le Conseil d’administration de l’établissement de novembre 2006. Cette dernière avait pour principale ambition de répondre à une trop grande dispersion (qualifiée parfois de saupoudrage) par une sélectivité opérée avec l’avis éclairé de commissions spécialisées. L’objectif était d’« aider moins pour aider mieux », autrement dit de contrebalancer la baisse du nombre de revues aidées par une hausse substantielle de l’aide moyenne, mais aussi par la création d’aides nouvelles, favorisant à la fois la diffusion, la numérisation et la traduction. Ce nouveau dispositif est en outre complété par l’offre d’un conseil juridique et commercial assuré au moyen d’un partenariat entre le Cnl et l’association Ent’revues (centre de ressources organisant notamment le Salon de la revue). Enfin, un nouveau dispositif d’aide aux bibliothèques –voté en 2007 – incite ces dernières à acheter en priorité des ouvrages et des revues soutenus par le Centre, ce qui est un autre moyen de favoriser leur diffusion.
L’une des préconisations phares de Sophie Barluet a été la création d’une aide au développement justement adaptée à la situation des revues aux finances équilibrées ou excédentaires. Elle permet de fixer la subvention dans le cadre d’un contrat triennal plus souple, l’assiette de l’aide étant constituée par les coûts engendrés par la mise en œuvre de projets nouveaux.
Outre qu’il corrige l’aspect récurrent et quelque peu mécanique des aides au fonctionnement annuelles classiques, ce système vise à permettre aux revues d’envergure telles que la vôtre de s’engager réellement dans des projets de développement ambitieux en bénéficiant d’un accompagnement garanti sur le moyen terme. En contrepartie, le Cnl incite les revues à faire les efforts d’innovation, de promotion et d’animation indispensables à l’accroissement de leur audience et à l’élargissement de leurs publics en France et à l’étranger. Le rapport Barluet a ainsi permis d’apporter des premières réponses concrètes aux problèmes des revues d’idées et de leur influence. Il a favorisé une nécessaire unité d’action au nom d’un principe : démocratiser la qualité et d’une exigence : préparer l’avenir.
Concernant la décision particulière que j’ai prise après consultation de la commission, je tiens à vous redire – puisque je vous ai longuement reçu à ce sujet le 30 août 2008 – qu’il ne s’agissait pas d’un refus, mais bien plutôt d’une nécessaire réorientation de votre demande de soutien au fonctionnement vers cette nouvelle aide au développement. Puisque vous étiez ponctuellement bénéficiaire, j’ai estimé qu’il valait mieux vous aider à le demeurer demain plutôt qu’à consacrer le présent. J’avais cru vous convaincre, ayant parfaitement entendu votre attachement à la dimension symbolique que vous attachiez au soutien pérenne du Cnl. Dans ma lettre de notification du 15 juillet 2008, je vous invitais à soumettre un nouveau dossier « dès cet automne si nécessaire ». C’est dire si la porte du Cnl vous est – comme elle l’a été et le sera – toujours ouverte. Vous vous êtes d’ailleurs déjà engagé sur cette voie, puisque vous avez bénéficié dès novembre 2008 d’une aide de 6 000 € pour la numérisation des numéros 2006-2008 d’Esprit dans le cadre du portail Cairn. Il s’agit certes d’une somme « négligeable », mais si on la cumule avec les deux subventions précédentes au site (8 000 € en 2005) et au Dvd-Rom (15 000 € en 2007) – soit un total de 29 000 € –, le soutien apporté par l’établissement à la présence en ligne de votre revue et à sa diffusion numérique constitue l’une des aides les plus substantielles versées ces dernières années par l’établissement. Au total, l’ensemble des aides du Cnl à votre revue s’est élevé à 58400 € sur la période 2005-2008. Cet effort sera naturellement poursuivi s’il doit l’être. La poursuite d’une concertation féconde aurait été plus constructive qu’un échange de « lettres ouvertes ».
Par ailleurs, ma décision s’est inscrite dans un contexte économique particulièrement difficile pour de nombreuses revues d’idées qui ne bénéficient pas de votre audience, mais contribuent aussi à nourrir le débat d’idées. Ce sont ces dernières que, sur propositions des diverses commissions, le Centre a choisi d’aider en priorité, sachant que les enveloppes ne sont pas extensibles et qu’il revient aux commissions de proposer des choix toujours délicats.
Il ne me paraît pas scandaleux que dans ce contexte les experts du Cnl aient préféré porter leur attention sur des revues en croissance fragile, parfois déficitaires mais dont l’importance a été reconnue et qui seront peut-être les Esprit de demain. Vous connaissez assez les équipes du Cnl pour savoir qu’Esprit peut compter sur elles dans la tourmente. Acceptez qu’en période de temps calme ou de relative prospérité elles fassent, ponctuellement, d’autres choix au profit de certains de vos confrères dans la difficulté.
Si l’excellence et la professionnalisation priment, les questions d’équilibre économique ne sont évidemment pas absentes dans les choix qui doivent être faits. Entre deux revues de valeur comparable, il est logique que la subvention aille en priorité à celle qui en a le plus besoin. Bien évidemment, le Cnl n’a pas vocation à soutenir des revues déficitaires et mal gérées. Tout aussi logiquement, le Centre examine les éléments de gestion qui lui sont communiqués et il n’a heureusement pas pour habitude de récompenser par une subvention une gestion défaillante, ni de sanctionner une gestion rigoureuse. Comme le disait Talleyrand : « Si cela va sans dire, cela va encore mieux en le disant. »
J’ajouterais qu’il n’est pas dans mes habitudes de déjuger une commission quand elle a rendu un avis difficile car il l’expose. Il y aurait là de ma part un manque certain de courage qui risquerait d’accréditer l’idée, incompatible avec l’impartialité de l’État, que l’influence des interlocuteurs conditionne le jugement final. Autrement dit que la notoriété favorise la subvention.
Un petit mot enfin sur les « fourches caudines » de Bercy, dont vous nous jugez affranchis. Il est naturel, légitime, et même indispensable, que les établissements publics rendent des comptes stricts et transparents de l’emploi des deniers publics. Dans le cadre du Conseil d’administration, nous le faisons, non seulement auprès du ministère de l’Économie et des Finances, mais de l’ensemble des publics professionnels et avertis. Plus largement, je pense qu’il faut sortir de ce jeu de rôles – un peu facile pour ne pas dire démagogique – qui consiste à opposer systématiquement les dépenses vertueuses des uns à la rigueur tranchante des autres. Les deux administrations se retrouvent dans une même conception de l’État au sein de laquelle la subvention n’est pas un acquis mais une aide révisable qui oblige celui qui la donne comme celui qui la reçoit.
Pour défendre et illustrer une certaine idée de la pensée qui nous rassemble, le Cnl vient d’instituer un prix Sophie Barluet visant à mettre en valeur le rôle prescripteur des revues d’idées en couronnant un livre né d’une prépublication dans une revue. Dans le même ordre d’idée, parallèlement à son soutien au Salon de la revue, le Centre parraine l’organisation d’une table ronde annuelle où nous échangeons librement sur la pertinence des dispositifs, leurs évolutions et les moyens de mieux prendre en compte la place de revues qui restent le poumon de la République et le laboratoire des sciences sociales et de la littérature de demain. Je vous invite vivement à nous y rejoindre pour poursuivre le débat.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, cher Olivier Mongin, l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.
Benoît Yvert
Nous avons appris avec surprise et regret la disparition de la revue Vient de paraître, publiée par CulturesFrance, l’opérateur délégué des ministères des Affaires étrangères et de la Culture et de la Communication pour les échanges culturels internationaux, alors que cette revue, qui proposait un riche état des lieux des publications françaises, était un outil de travail sans équivalent, notamment pour les centres culturels français à l’étranger. C’est un nouvel élément de perplexité qui touche à l’action culturelle extérieure de la France. Le ministère des Affaires étrangères vient d’annoncer une refonte de sa stratégie en ce domaine. Espérons qu’elle maintiendra un soutien fort à l’écrit, aux livres et aux revues, qui de manière discrète mais universellement reconnue contribuent au tout premier plan à la promotion de la langue et de la production intellectuelle française à travers le monde.
Le séminaire de philosophie du droit Esprit-Ihej-Enm-Paris XII-Ulb consacré au thème : « Efficacité, stratégie, sécurité : un modèle de justice néolibérale ? » s’achève en mai avec les interventions de Denis Salas le 4 mai : « La légitimité de la justice à l’ère néolibérale » et la conclusion de Julie Allard le 18 mai. Les conférences ont lieu de 18 heures à 20 heures à l’Enm, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur l’internet (www.ihej.org). Contacts : jhubrecht@ihej.org ; mchami@ihej.org
Le fonds Ricœur et la revue Esprit proposent des rencontres régulières autour d’un ouvrage de philosophie. La première rencontre aura lieu le lundi 11 mai 2009 (17 h-19 h) autour du livre de Fabienne Brugère, le Sexe de la sollicitude (Paris, Le Seuil, 2008) : Michaël Fœssel et Geneviève Fraisse interviendront avec Fabienne Brugère pour discuter de « l’actualité de la sollicitude ». Amphithéâtre de la Faculté protestante, 83, boulevard Arago, 75014 Paris, inscriptions : 0143316164, secretariat@ iptheologie.fr
En juin, les élections européennes seront l’occasion de mieux appréhender les orientations futures de l’Europe. Alors que la crise montre la pertinence de l’approche européenne en matière de régulations économiques, l’Europe peine à s’imposer comme un acteur politique de taille mondiale. Le dossier coordonné par Nicole Gnesotto nous permettra de mieux saisir ce paradoxe. Nous reviendrons sur la situation de la Guadeloupe et de la Martinique, un peu plus d’un an après la disparition d’Aimé Césaire mais surtout après les grandes mobilisations de cet hiver. Nous consacrerons en juillet un dossier aux réflexions politiques qui regardent vers l’océan plutôt que vers les partages territoriaux continentaux et les imaginaires terrestres, à partir du thème de la piraterie.
- 1.
Voir Jacques Rigaudiat, « Le revenu social d’activité, une réforme en faux-semblants », Esprit, janvier 2009.
- 2.
Que j’ai d’ailleurs eu depuis lors l’occasion de prolonger dans un article, « Rsa, en avant vers le passé », paru dans le numéro de mars 2009 de la revue Droit social.
- 3.
D’après Bulletin Snc, no 26, juin 2008, p. 17.
- 4.
Dans mon livre, le Nouvel ordre prolétaire, Paris, Autrement, 2007.
- *.
Université du Kyushu, Japon.
- 5.
Philippe d’Iribarne, la Logique de l’honneur, Paris, Le Seuil, 1989.
- 6.
P. d’Iribarne, l’Étrangeté française, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2006.
- 7.
Jean-Claude Milner, les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris, Grasset, 2003. Voir la critique faite dans Esprit par Jacob Rogozinski : « Retour au ghetto ? », novembre 2004.
- 8.
Dont le deuxième fut le Juif de savoir, Paris, Grasset, 2007. Voir l’article dans Esprit par Bernard Sichère : « La dangereuse croisade de Jean-Claude Milner », juin 2007.
- 9.
Il n’est pas le premier des disciples d’Althusser à le faire. Rappelons le beau livre de Pierre Macherey, Histoires de dinosaure, Paris, Puf, 1999.
- 10.
Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1986.
- 11.
Voir l’interprétation ébouriffante qu’il a élaborée récemment de Harry Potter, comme métaphore du blairisme dans Libération, 26 octobre 2007.
- 12.
Par contre Milner fait preuve à la fois de perspicacité et de drôlerie, lorsqu’il écrit, à propos du temps présent : « Désormais un “mouvement social” aurait pour but, non de gagner quelque chose, mais de conserver un acquis… » (p. 30).
- 13.
Morgan Sportès, Ils ont tué Pierre Overney, Paris, Grasset, 2008.
- 14.
Voir l’entretien de ce dernier avec Éric Hazan, Changement de propriétaire, Paris, Le Seuil, 2007.
- 15.
Depuis De l’école (1984), le grand livre « républicain » de Milner.
- 16.
Pour un témoignage assez différent sur le « gauchisme-65 », le « maoïsme » et leurs rapports avec la mémoire de la Résistance, lire la « Préface » d’Alexandre Adler aux Querelles françaises de Blandine Kriegel, Paris, Grasset, 2008.
- 17.
Pour la critique de cette notion aux résonances délibérément antiuniversalistes, voir François Noudelmann, Les Temps modernes, avril-mai 2004.
- 18.
Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu, Paris, Le Seuil, 2008.
- 19.
Et peut-être aussi, encore plus discrètement, au moment de la purge antisémite de mars 1968 en Pologne. Voir les articles de Georges Mink et Martha Kirszenbaum dans Histoire et politique, novembre-décembre 2008.
- 20.
Une vérité redécouverte par Jacques Généreux dans la Dissociété (Le Seuil, 2006) comme caractéristique de l’humanité et base de tout projet libérateur. « L’homme est un être social par essence, par naissance et non par construction intellectuelle ou politique ; il est constitué par ses liens aux autres, et la grande affaire de sa vie est de concilier ses liens et sa liberté, de savoir comment être soi et avec les autres, pour soi et pour les autres… » (p. 141). Mounier le disait déjà, pratiquement dans les mêmes termes, il y a 70 ans. D’où l’intérêt de le relire…
- 21.
Magda Szabo, le Vieux puits, Paris, Viviane Hamy, 2009.
- 22.
M. Szabo, Fresque, Paris, Le Seuil, 1963.
- 23.
Id., les Parents perdus, Paris, Le Seuil, 1970.
- 24.
Id., Rue Katalin, Paris, Le Seuil, 1974.
- 25.
Id., la Porte, Paris, Viviane Hamy, 2003.
- 26.
Id., Rue Katalin, Paris, Viviane Hamy, 2006.
- 27.
M. Szabo, l’Instant. La Créüside, op. cit., p.141.
- 28.
Ibid., p. 179.
- 29.
M. Szabo, l’Instant. La Créüside, op. cit., p. 126.
- 30.
Le Clézio, Ballaciner, Paris, Gallimard, 2007.