Chronique d'un trafic ordinaire
En 2010, près de 42 % des jeunes gens âgés de 17 ans déclaraient avoir déjà consommé du cannabis, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (Ofdt). Que sa consommation soit occasionnelle ou régulière, le cannabis est un produit facilement accessible en France, bien que sa consommation soit un délit puni d’une peine d’emprisonnement. De cette apparente contradiction surgit un débat récurrent sur l’opportunité d’une telle peine, qui n’est en pratique que très rarement appliquée à l’encontre de personnes qui commettent un simple « usage de stupéfiants ».
Si ces trafics sont unanimement pointés du doigt comme le fléau des quartiers défavorisés, si chaque mort violente y est immanquablement décrite comme un « règlement de comptes sur fond de trafic de stupéfiants », qui peut dire aujourd’hui comment fonctionne un trafic de stupéfiants, à quelle échelle, avec quels intervenants ? Mesure-t-on à quel point ces trafics, de cannabis mais aussi d’héroïne ou de cocaïne, structurent la vie quotidienne des habitants de ces quartiers, même s’ils n’y sont aucunement impliqués ?
Il faut avoir à l’esprit que ces trafics constituent d’abord et avant tout un commerce, et qu’une recherche du profit purement commerciale est à la base de tout leur fonctionnement.
Anatomie du trafic de drogue
Les consommateurs quelque peu fortunés se fournissent le plus souvent auprès d’intermédiaires qui ont acquis des produits en quantités importantes et les revendent au détail au « client final » en majorant le prix de vente, mais en garantissant des transactions plus aisées, plus discrètes et sécurisées. En revanche, les consommateurs plus démunis se rendront plutôt directement dans les « points de deal », parfois aussi décrits comme les supermarchés de la drogue, qui sont situés dans des quartiers bien connus de banlieues de grandes métropoles, où le prix sera moindre mais les contraintes plus fortes. Les services de police estiment que sur certains points de vente particulièrement importants, le chiffre d’affaires quotidien peut dépasser les 30 000 euros.
L’acheteur qui se présente sur un point de deal est immédiatement repéré par les membres du trafic, ainsi bien souvent que par les policiers en civil qui détectent aisément la présence de personnes étrangères au quartier se rendant dans tel ou tel bâtiment d’une cité connu pour abriter un trafic de stupéfiants.
À son arrivée sur le point de deal, l’acheteur potentiel est alors immédiatement pris en charge par les guetteurs, les « chouffeurs », de « chouf » en arabe qui signifie regarder, qui ont pour mission de s’assurer que les abords du lieu de trafic sont exempts de présence policière et d’orienter les clients vers le bâtiment où se déroulent les transactions. Les guetteurs sont souvent recrutés au nombre des « petits » de la cité, souvent mineurs, qui font ainsi leurs premières armes dans le trafic de stupéfiants.
Les transactions ont fréquemment lieu dans les parties communes des immeubles, qui sont parfois purement et simplement privatisées par les trafiquants. Il n’est pas rare que ceux-ci instaurent de véritables contrôles d’identité à l’entrée de l’immeuble, y compris pour ses résidents, afin de limiter les risques d’interpellation. On comprend sans peine l’exaspération de ceux qui doivent justifier de leur identité auprès de dealers cagoulés pour rentrer chez eux, en plus de subir les nuisances du trafic.
Le « posteur », soit le vendeur, est le plus souvent implanté dans les étages, porte une cagoule ne laissant apparaître que les yeux, est muni de la sacoche contenant le produit conditionné (barrettes de un à dix grammes, olives de douze grammes, pain de cent à deux cents grammes s’agissant de la résine de cannabis, sachets d’herbe) et sert les clients qui font la queue dans les étages. L’accès au posteur est d’ordinaire barré au moyen de divers objets (Caddie renversé par exemple) pour permettre à celui-ci de prendre la fuite dans les étages en cas de besoin.
Il tient une comptabilité rudimentaire mais précise des sommes payées et des quantités vendues, et a des horaires de travail assignés. Il est admis qu’un guetteur, un « petit » de la cité, vienne approvisionner le posteur à un moment de la journée. C’est ainsi que l’on voit apparaître sur les feuilles de compte des posteurs des mentions « Grec 5 euros », qu’ils déduiront de la recette journalière.
Âgé en moyenne d’une vingtaine d’années, le posteur est bien évidemment le membre du trafic le plus exposé aux risques d’interpellation. Il perçoit une rémunération conséquente d’environ cent cinquante euros par jour, avec des amplitudes horaires fixes. Des « horaires d’ouverture » typiques sont midi-minuit, sept jours sur sept.
Bien souvent, l’organisation d’un tel trafic est facilitée par l’existence d’« appartement repli », un ou deux étages au-dessus du lieu de vente, ce qui permet d’échapper aux contrôles de police, de stocker et conditionner le produit. C’est ainsi qu’apparaissent dans les trafics les « nourrices », personnes qui le plus souvent présentent une vulnérabilité particulière, financière ou personnelle, qui les rend plus susceptibles de mettre à disposition leur appartement à cette fin, en contrepartie d’une rémunération souvent minime ou d’une protection de la part des membres du trafic. Les « nourrices » sont le plus souvent choisies parmi les personnes qui éveilleront le moins la suspicion des services de police : mère isolée, personnes en grande précarité sociale… Il n’est pas rare de voir des « nourrices » proprement dépossédées de leur domicile, dont les trafiquants de stupéfiants ont les clés et où ils pénètrent à toute heure en fonction des besoins du trafic. Les dénonciations aux services de police sont rares, car la fragilité personnelle des « nourrices » et la crainte de représailles les rendent particulièrement réticentes à s’adresser aux forces de l’ordre.
L’approvisionnement du point de deal est habituellement effectué plusieurs fois en cours de journée, dans une optique simple de recherche du flux tendu. Il s’agit d’une part de limiter les quantités de produits remises au posteur, afin d’éviter les vols, et d’autre part de minimiser les risques de perte en cas de contrôle de police. Les posteurs sont souvent tenus pour responsables sur leurs propres deniers de la perte des produits saisis par les services de police. Ils sont ainsi contraints de rembourser le montant des produits saisis, en travaillant sur le point de deal sans être rémunérés, quand ils ne sont pas l’objet de violences physiques parfois très graves.
D’autres individus sont chargés d’un travail fastidieux mais qui nécessite la confiance des responsables du trafic : le conditionnement. Les chefs du trafic s’approvisionnent en effet en grande quantité, fréquemment par le biais de l’importation, pour revendre au détail à des prix bien supérieurs. Il s’agit donc de conditionner des pains de résine de cannabis d’un kilo en barrettes de deux grammes, vendues dans des sachets plastique.
On l’a compris, on ne s’installe pas « à son compte » : il s’agit de travailler pour d’autres, dont généralement on ignore tout, ce qui est gage de plus grande sécurité pour chacun. Par précaution, les chefs de réseau se tiennent le plus souvent à distance du produit et ne procèdent jamais eux-mêmes aux transactions, se chargeant uniquement de la gestion du réseau.
Des réponses inefficaces
Face à ces trafics, le travail des enquêteurs est souvent des plus ingrats : ils réalisent de très nombreuses opérations de surveillance, où ils observent pendant des journées entières les agissements des uns et des autres puis les retranscrivent scrupuleusement et les complètent de clichés photographiques. Ils procèdent également à l’interpellation des individus acheteurs, qui le plus souvent ne seront pas poursuivis mais à qui il sera demandé d’identifier leur vendeur sur planche photographique. La téléphonie est également un outil d’enquête essentiel : qu’il s’agisse de communication entre les membres du trafic (demande d’approvisionnement, avertissement de présence policière ou autre…) ou avec les consommateurs (avertissements donnés quand du produit est disponible, par l’envoi de Sms aux clients habituels, « suis opé »), beaucoup d’informations s’échangent par le biais des téléphones portables. La traçabilité des communications téléphoniques a d’ailleurs conduit certains trafiquants à privilégier des méthodes plus rustiques mais aussi plus sécurisées, d’où une surprenante réhabilitation du talkie-walkie. Les fonctionnaires de police recueillent également des renseignements anonymes sur l’existence d’un trafic, qui émanent parfois d’un trafiquant concurrent soucieux de préserver sa clientèle.
Si certains quartiers sont connus pour abriter spécifiquement tel ou tel produit stupéfiant, il est souvent possible d’acquérir les plus courants dans n’importe quel point de deal (cannabis sous forme d’herbe et de résine, cocaïne, héroïne).
On est parfois surpris que certains points de deal puissent perdurer, bien qu’ils soient connus de tous et notamment des services de police. Mais les opérations coup-de-poing ne donnent lieu bien souvent qu’à des résultats minimes, tant l’interpellation de certains fait surgir d’autres pour prendre leur place. La difficulté est parfois déplacée, mais jamais résorbée. Le constat est assez décourageant, tant l’hydre a de têtes, qui n’ont de cesse de repousser d’un hall d’immeuble à un autre, de quartier défavorisé en cité difficile. La consommation de masse du cannabis est bien sûr le terreau fertile de ces trafics, et hors de toute interrogation morale sur la dépénalisation du cannabis, le statu quo apparaît largement inefficace.
Enfin, sans atténuer la responsabilité personnelle de ceux qui se livrent de près ou de loin à ces trafics, il faut aussi pointer le manque de perspectives sérieuses pour ces jeunes gens, faiblement qualifiés, bien souvent totalement dépourvus des codes sociaux nécessaires à une intégration professionnelle et qui par facilité se tournent vers le trafic, qui est toujours à la recherche de main-d’œuvre. Vouloir lutter contre le trafic de stupéfiants sans œuvrer à une réelle insertion sociale et professionnelle de ceux qui sont tentés de s’y impliquer paraît dès lors illusoire.