La force du sentiment
Historien, professeur émérite de l’université de Harvard, dont il a dirigé la bibliothèque, spécialiste du xviiie siècle français et de l’histoire du livre, Robert Darnton propose dans son dernier ouvrage une sociologie historique des écrivains dans la France du xviiie siècle1. Restituant la carrière de quelques écrivains, il présente aussi une forme d’autocritique, apportant des nuances à ses travaux de jeunesse. Dans cet entretien, il évoque la force des sentiments à l’époque prérévolutionnaire, son propre amour de la Révolution française et le danger du despotisme dans l’Amérique de Trump.
Quel est le rapport entre la marginalité sociale des écrivains français du xviiie siècle et leur lucidité critique, voire leur engagement révolutionnaire ?
J’étais invité par l’Institut d’études avancées de Paris pour faire l’autocritique d’un article que j’ai publié en 1971 et qui a déclenché un véritable débat2. Dans cet article, j’explique qu’il existe des bas-fonds de la littérature, des écrivains misérables, de « pauvres diables » comme disait Voltaire, qui ont été complètement ignorés des historiens mais qui ont eu une influence considérable. En parallèle à l’étude sociologique de ces auteurs, j’ai fait l’étude d’une certaine littérature, appelée « livres philosophiques » : il s’agit d’écrits audacieux, parfois de véritables traités philosophiques comme le Système de la nature (1770) du baron d’Holbach, mais surtout de pornographie et de libelles politiques3. Ayant étudié de près le commerce de livres d’après les archives de la Société typographique de Neuchâtel4, j’ai découvert qu’il y avait même des catalogues – manuscrits, parce qu’il était dangereux de les produire – de ces « livres philosophiques ». Cette littérature, connue à l’époque par les libraires et par la police, est très éloignée des livres tolérés par les Philosophes, mais les deux tendances se croisent. Les « pauvres diables » sont surtout les auteurs de ces « livres philosophiques », qui ont miné l’autorité de l’Ancien Régime. Il existait en effet de véritables best-sellers, comme Thérèse philosophe (1748), Anecdotes sur Mme la comtesse Du Barri (1775), La Vie privée de Louis XV (1781), etc.
Certains de ces grands misérables sont devenus des chefs de la Révolution : Jacques-Pierre Brissot (un des chefs des Girondins), mais aussi Fabre d’Églantine, Collot d’Herbois, Hébert (du Père Duchesne) et Saint-Just (jusqu’à un certain point). Leur rancune des années 1780 s’est développée dans le jacobinisme. Ils se déchaînent même parfois contre les Philosophes (à l’exception de Rousseau) : Robespierre a détruit le buste d’Helvétius dans le club des Jacobins, mais il a glorifié Rousseau. Même le mot « sans-culotte » vient d’un pauvre écrivain, Nicolas Gilbert, dit le « sans-culotte » parce qu’il ne pouvait s’acheter un pantalon présentable… La thèse de mon article de 1971 concerne donc l’énergie révolutionnaire plutôt que les idées. On m’a beaucoup attaqué, jusqu’à me traiter de gauchiste qui ne sait apprécier les valeurs des Lumières.
En faisant mon autocritique, j’ai trouvé que mes contradicteurs avaient parfois raison. D’autres courants ont pu mener certains écrivains au jacobinisme : ce n’était pas seulement la frustration des « Rousseau des ruisseaux ». Dans mon dernier livre, j’essaie de prendre en considération une autre dimension : la situation des outsiders. Ainsi, Marat – qui n’était pas pauvre, étant le médecin des gardes du comte d’Artois – a écrit Les Charlatans modernes en 1791, une attaque féroce contre l’Académie des sciences, parce que celle-ci refusait de reconnaître ses travaux scientifiques. Il n’était pas le seul à se prendre pour le successeur de Newton : c’est aussi le cas de Jean-Louis Carra, un important dirigeant des Girondins, qui publiait les Annales patriotiques et littéraires et a écrit un livre extravagant sur la cosmologie, le Système de la raison (1782). Les tensions concernaient donc aussi le monde scientifique. Tous les « pauvres diables » n’étaient pas dévorés par le ressentiment, mais plusieurs d’entre eux ont fait carrière dans la Révolution en exprimant ce ressentiment.
Au-delà de mes études sur la littérature prohibée, j’ai donc étudié l’ensemble du monde des écrivains, de manière à pouvoir situer les bas-fonds dans cet ensemble. On n’a jamais su combien il y avait d’écrivains en France au xviiie siècle. Je prends une définition de l’époque, un peu simple mais à partir de laquelle on peut travailler : « un écrivain est quelqu’un qui a publié au moins un livre ». La population d’écrivains a ainsi presque triplé entre 1750 et 1789 pour atteindre le nombre de 3 000. On parle souvent de la surpopulation d’intellectuels comme d’un danger : effectivement, le monde des écrivains était surpeuplé, avec une grande partie d’entre eux qui ne pouvaient pas vivre correctement de leur plume, réduits à multiplier les petits emplois (secrétaire, précepteur, correcteur d’épreuves…).
C’est le cas de Brissot, mais aussi de Pierre Manuel, qui est pourtant un personnage important : procureur de la Commune (assisté par Danton en 1792 !), il représente la Commune révolutionnaire lors des massacres de Septembre. Au début, il est un gauchiste du club des Jacobins, où il fait de nombreux discours, mais il reste misérable. Après les massacres de Septembre, il a plus ou moins rompu avec Robespierre, Saint-Just et Desmoulins, et se range du côté des Girondins. Il ne peut pas voter pour la mort de Louis XVI, s’enfuit et finit guillotiné un peu après les autres Girondins. Voilà une carrière révolutionnaire qu’on peut restituer en détail. J’ai trouvé les archives de son interrogatoire à la Bastille et j’ai découvert qu’avant 1789, il vendait des pamphlets, travaillait avec les colporteurs, et a même contrefait un livre de Mirabeau. J’ai également trouvé, dans les archives de l’ancien lieutenant de police de Paris à la bibliothèque municipale d’Orléans, des informations sur Manuel qui affirment qu’il était un espion de la police.
La place des écrivains dans cette société d’Ancien Régime était donc précaire. Louis-Sébastien Mercier affirme que seuls trente écrivains pouvaient vivre de leur plume. En effet, les conditions étaient très différentes de celles de l’époque de Zola, par exemple : l’absence de droits d’auteur, la censure, le monopole de la communauté des libraires et des imprimeurs de Paris, les chambres syndicales des libraires en province, et surtout la contrefaçon, qui concernait au moins la moitié des livres mis sur le marché pendant la seconde moitié du xviiie siècle.
Vous évoquez le ressentiment des écrivains qui ne connaissent pas le succès, mais vous insistez aussi sur le caractère séditieux de la dénonciation de la corruption morale des puissants. Pourquoi cette importance des secrets d’alcôve ?
Il y avait une demande : les gens voulaient savoir ce qu’il se passait dans les couloirs de Versailles. À l’époque, il n’existait pas de véritable journalisme : le premier quotidien de France, Le Journal de Paris, a été fondé tardivement en 1777 et il était très censuré. Pour s’informer, on ne pouvait pas lire les journaux, sauf à l’étranger (il y avait des journaux français publiés à Leyde, à La Haye, qui ont circulé en France, mais sous la surveillance de la police). La demande d’information, le goût de l’interdit et la fascination pour les anecdotes scabreuses ont créé un marché pour les « livres philosophiques ». D’ailleurs, ils sont bien écrits !
Mais leurs auteurs sont également dégoûtés par le système politique, et partisans des Philosophes. Brissot a ainsi écrit des livres voltairiens, dans lesquels on perçoit son ambition d’être reconnu comme philosophe. La gloire de Voltaire a eu beaucoup d’influence sur la génération suivante et Voltaire lui-même a joué le rôle de protecteur pour ces écrivains. Mais ces derniers ne connaissaient pas souvent la réussite. En principe, la République des lettres était ouverte à tout le monde, et il suffisait d’avoir du talent pour réussir ; en pratique, c’était tout autre chose et ceux qui ne réussissaient pas y voyaient un monde de privilégiés, dominé par l’Académie française et les salons – une sorte d’aristocratie. C’était d’ailleurs la formule de Voltaire : « les gens de lettres » et « les gens du monde » devaient agir ensemble pour faire progresser la civilisation, la tolérance, etc. Les « pauvres diables », quant à eux, y voyaient un monde fermé, dominé par les Grands. Ils gardaient des rancœurs, mais ils partageaient les valeurs des Philosophes et détestaient le régime en tant que système.
Vous insistez sur l’importance de la politesse dans les salons littéraires et la culture en général, notamment chez Voltaire, mais vous évoquez également la permanence de logiques de parrainage et de privilège. Les salons littéraires participent-ils à la promotion de l’idéal égalitaire ou bien forgent-ils une fiction pour maintenir les hiérarchies sociales en place ?
L’égalité y est plutôt de l’ordre de la fiction. Je partage les idées d’Antoine Lilti dans son bel ouvrage sur les salons5. Ces derniers faisaient partie de la hiérarchie sociale. Ils n’étaient pas seulement consacrés à la philosophie des Lumières : on s’y amusait, on y jouait aux cartes, on y faisait de la musique. Voltaire, qui s’y connaissait parfaitement, savait les utiliser : il tirait les ficelles et manipulait le prestige des salons pour placer ses protégés. J’ai pris l’exemple de Jean-François Marmontel, et surtout d’André Morellet. Ce dernier venait d’une famille pauvre de Lyon avec quatorze enfants mais, grâce à l’Église, il a pu se former et s’adapter aux manières du monde, et, avec le soutien de Voltaire, a été admis dans tous les grands salons de Paris.
Selon Voltaire, la politesse est une valeur centrale, liée à la tolérance, à la liberté, mais aussi au gouvernement, c’est-à-dire à l’idéal d’un roi sage et philosophe. Quand il arrive à Paris et qu’on lui raconte la mort d’Adrienne Lecouvreur, Candide dit : « Cela est bien impoli. » Dans son Siècle de Louis XIV (1751) et son Essai sur les mœurs (1756), Voltaire affirme que le moment le plus crucial du Grand Siècle – et donc le point culminant de la civilisation dans sa quatrième grande époque, après la Grèce de Platon, la Rome d’Auguste et la Renaissance italienne – est la représentation du Tartuffe de Molière en 1664 à la cour de Versailles. Louis XIV a maîtrisé la langue française en lisant Corneille et a fait venir Molière à la Cour pour jouer ses pièces. Voltaire l’appelle un « philosophe » et dit qu’il a été « le législateur des bienséances du monde ». La politesse est donc à la fois un code de comportement et une force de civilisation des mœurs.
Rousseau acceptait cette vision de la politesse qui tient ensemble l’ordre social, mais il la retourne pour la dénoncer comme ce qui nous rend esclaves de la civilisation. Dans son premier écrit important, il répond à la question de l’académie de Dijon de savoir « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs » en disant que c’est tout le contraire qui est vrai. Et dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758), il rompt avec les Philosophes. C’est ce schisme qui a coupé le siècle en deux : j’y vois la découverte de l’anthropologie, telle qu’elle est pratiquée par ceux qui voient dans la culture le ciment de la société (Claude Lévi-Strauss lui-même prétend que Rousseau est à l’origine de l’anthropologie).
Comment qualifieriez-vous la relation entre la nouvelle force de la sensibilité, qui s’exprime notamment dans les romans de Baculard d’Arnaud où les pleurs sont torrents, et la force démocratique de la rue, la sensibilité politique révolutionnaire ?
C’est la force du sentiment. Morellet, qui a écrit des livres philosophiques (au sens voltairien), devait recevoir un certificat de civisme des sans-culottes de son quartier en 1792. Il enfile donc un vieux costume élimé, emporte ses livres et se présente devant son juge, un ancien perruquier aux prétentions littéraires. Le juge feuillette les livres de Morellet sans grand intérêt et lui demande pourquoi il était heureux avant le 10 août et pourquoi il est triste depuis. C’est le sentiment qui compte : où est le cœur dans le déroulement des événements ? Les sans-culottes étaient rousseauistes, puisqu’ils étaient dévorés de sentiments. Le Père Duchesne de Hébert – ce dernier étant un « pauvre diable » avant la Révolution, écrivant des pièces de théâtre (perdues) qui n’ont jamais été représentées et dont le seul revenu provenait de ce qu’il contrôlait les billets dans les théâtres – est fait de sentiments : sentiment de fureur face au système ou de réjouissance face à la guillotine. Le discours dominant l’époque n’était pas tant rationnel que sentimental : il fallait dénoncer. Rousseau a su faire vibrer la corde sentimentale qui a touché un grand public : c’est le rousseauisme de la Terreur.
Le discours dominant l’époque n’était pas tant rationnel que sentimental : il fallait dénoncer.
Roland Mortier refusait l’idée de préromantisme comme illusion rétrospective6. Mais cette explosion prérévolutionnaire de sentiments a inspiré Chateaubriand, Victor Hugo et d’autres. J’y vois donc une affinité – qu’on l’appelle préromantique ou non. Le xviiie siècle est aussi le siècle du « martinisme », cet occultisme prérévolutionnaire dont Balzac parle souvent, de l’enthousiasme de Swedenborg et du magnétisme de Messmer7.
Vous privilégiez les études de cas, dont vous regrettez le nécessaire arbitraire, mais que vous considérez comme néanmoins éclairantes. Comment les avez-vous choisies ? Quels sont les jeux d’échelle à l’œuvre dans votre ouvrage ?
J’ai dressé des statistiques solides, j’ai fait la critique de mes sources et j’en tire des conclusions pour affirmer qu’il y avait au moins 3 000 « écrivains » en France à la veille de la Révolution et que plusieurs d’entre eux ont fait carrière pendant la Révolution. Voilà un phénomène social que l’on peut mesurer : leur place dans l’Ancien Régime, leur origine géographique, etc. Les trois études de cas que je propose constituent une autre approche, qui est aussi sociologique mais dont on peut reprocher l’arbitraire. Alors, pourquoi ces trois carrières ? Je n’ai pas vraiment de réponse si ce n’est : les documents sont riches. Il faut pouvoir faire des recherches dans les archives. Heureusement, j’ai choisi trois personnes qui représentent trois niveaux du monde littéraire, qui traversent la Révolution et pour lesquels il existe des documents. J’aurais pu prendre Brissot (j’ai écrit une biographie de Brissot, qui est restée dans un tiroir…). En ce qui concerne Morellet, on a ses Mémoires qui, bien qu’ils soient biaisés, sont fascinants parce qu’on y lit le développement d’une carrière et les règles du jeu du milieu littéraire (clientélisme, besoin de protecteurs et de parrains, etc.) ; on dispose également de sa correspondance, qui présente en détail un tout autre Morellet, angoissé par son besoin d’argent, son désir de réussite, sa recherche de protecteurs, son souhait de préparer sa vieillesse… Dans le cas de Baculard d’Arnaud, on n’a pas de manuscrit ni de correspondance personnelle, mais on dispose de beaucoup d’informations, qui permettent de dessiner sa carrière et son succès relatif. Concernant Manuel enfin, très intéressant et parfaitement inconnu, les archives de la Bastille révèlent un « pauvre diable » et toutes ses manœuvres pour sortir de la misère ; et on peut lire ses discours au club des Jacobins et ses écrits révolutionnaires. On dispose donc d’une base documentaire suffisante pour étudier ces trois écrivains de près. Mais je souhaite que ce livre stimule des recherches et qu’un autre historien trouve d’autres cas pour critiquer mon travail ! Alain Viala a étudié les écrivains du xviie siècle, mais il disposait de beaucoup moins de documents8. Pour le xviiie siècle, il existe beaucoup de documents, c’est magnifique ! Surtout en France : la France est riche en archives, c’est le paradis des historiens !
Vous regrettez le ton « agressif et antiélitiste » de votre article de 1971. Aimez-vous toujours la Révolution française, toute la Révolution ?
La Révolution française reste une source d’inspiration pour nous tous. Il importe de prendre parti contre les abus de pouvoir et l’autorité sans limite, de protester contre le « despotisme ministériel » et la tyrannie, notamment quand on voit le danger du despotisme aujourd’hui. On peut s’inspirer de l’exemple des Français de 1789 : il faut savoir résister. Nous vivons sous la menace d’un autoritarisme, surtout aux États-Unis, où l’on n’a jamais vu une telle concentration des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Le risque de despotisme – j’utilise le mot de Montesquieu – est réel.
On peut étudier de près les massacres de Septembre et même la Terreur pour mieux en comprendre les causes et le contexte. La France a été envahie par tous les Anciens Régimes européens ; la forteresse des frontières est tombée et rien ne protégeait Paris de l’invasion des Prussiens et des Autrichiens. En même temps, il y avait des rumeurs de complots contre-révolutionnaires ; Marseille, Lyon et Bordeaux connaissaient des soulèvements contre la Révolution ; sans compter la guerre civile de la Vendée… Les circonstances étaient extraordinaires ! Pour y faire face, il fallait de l’autorité et la réponse a été la Terreur. Bien sûr, j’ai horreur des massacres de Septembre, qui sont un cauchemar. Mais on peut les comprendre étant donné les circonstances. L’explication circonstancielle a des limites, mais on ne peut pas affirmer que la Terreur était inscrite dans la Révolution dès le début. Sur ce point, je suis en désaccord avec François Furet, qui était par ailleurs un ami et dont j’admire les travaux9.
Alors que le livre se porte bien aux États-Unis, vous observez, dans un article récent10, une augmentation considérable des demandes d’interdiction de livres dans les bibliothèques publiques et scolaires, en particulier ceux qui portent sur la sexualité et le genre. Comment comprenez-vous cette obsession contemporaine des États-Unis ?
Je n’ai pas de réponse satisfaisante, mais il est frappant que cette censure concerne le genre et les transgenres. Pourquoi est-on obsédé par les transgenres, qui ne représentent qu’une infime minorité aux États-Unis ? À mon avis, il faut les tolérer et les laisser vivre comme ils veulent. Mais ils sont perçus comme une menace. Au premier jour de son second mandat, Trump a dit : en réalité, il n’y a que deux genres, masculin et féminin. Il a employé le mot « réalité » comme s’il pouvait l’instituer par son verbe. Poutine, quand il veut dénoncer la décadence des États-Unis, parle aussi des trans. Pourquoi cette question est-elle si centrale ? L’homosexualité est désormais tolérée aux États-Unis, mais les trans concentrent l’attention, avec des débats sur les toilettes, les équipes de sport féminines… Ces questions importent peu au regard des problèmes de pauvreté ou de racisme.
Il est possible que les soutiens de Trump manipulent l’opinion publique en mettant l’accent sur les trans pour détourner l’attention des problèmes sociaux. Mais cela va plus loin que ça : il y a un ressentiment dans le grand public. La politique contre l’immigration est centrale pour le trumpisme, mais que Trump légifère sur l’existence de seulement deux sexes est tout de même étonnant. Le trumpisme a des racines profondes, notamment le puritanisme américain, bien que Trump lui-même soit très loin d’être puritain. Les habitants de la Bible Belt voient en lui un homme fort dont on a besoin pour éliminer la perversion et l’élite libérale du pays.
En tant que professeur de Harvard, cela me touche de près : sur notre campus, nous vivons un moment difficile. Le président de l’université, qui est un homme remarquable, a pris position contre Trump pour défendre la liberté de l’enseignement. Les négociations avec le gouvernement sont inévitables, mais nous pouvons compter sur le soutien des tribunaux pour ne pas nous faire dicter le choix de nos étudiants et le contenu de nos cours. Cependant, l’affaire risque de remonter jusqu’à la Cour suprême, qui est acquise à la cause de Trump. Que Trump domine les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est dangereux. Alors je relis Montesquieu !
Propos recueillis par Jonathan Chalier
- 1. Robert Darnton, La Condition d’écrivain. Culture et révolution dans la France du xviiie siècle, trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2025.
- 2. R. Darnton, « Dans la France prérévolutionnaire : des philosophes des Lumières aux “Rousseau des ruisseaux” » [1971], trad. Éric De Grolier, Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au xviiie siècle, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2010, p. 47-82. Voir aussi Haydn T. Mason (sous la dir. de), The Darnton Debate: Books and Revolution in the Eighteenth Century, Oxford, The Voltaire Foundation, 1998.
- 3. R. Darnton, Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au xviiie siècle, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1991.
- 4. R. Darnton, Éditer et pirater. Le commerce des livres en France et en Europe au seuil de la Révolution, trad. J.-F. Sené, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2021.
- 5. Antoine Lilti, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.
- 6. Roland Mortier, Clartés et ombres du siècle des Lumières. Études sur le xviiie siècle littéraire, Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 1969.
- 7. R. Darnton, La Fin des Lumières. Le mesmérisme et la Révolution [1968], trad. Marie-Alyx Revellat, Paris, Perrin, coll. « Pour l’Histoire », 1984.
- 8. Alain Viala, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1985.
- 9. François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1978.
- 10. R. Darnton, « La censure des livres et le trumpisme », Nouvelle Revue française, no 663, novembre 2025, p. 75-81. Voir aussi R. Darnton, De la censure. Essai d’histoire comparée, trad. J.-F. Sené, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2014.