En France, la 30e commémoration du génocide des Tutsi n’est pas terminée
Depuis le discours prononcé par le président Macron au mémorial de Gisozi au printemps 2021, la France a reconnu sa responsabilité accablante dans les événements qui ont conduit au génocide des Tutsi du Rwanda. Les proches de François Mitterrand continuent pourtant d’orchestrer le déni, au mépris des connaissances historiques qui se précisent depuis trente ans.
Il y a trente ans, le 7 avril 1994, se déclenchait la phase finale d’un processus génocidaire méthodiquement réalisé et planifié contre la minorité tutsi du Rwanda, qui avait été assignée à une race imaginaire datant de temps de la colonisation belge. Débuté à la Toussaint 1959, ce processus fut accéléré de manière décisive entre 1990 à 1993 par le régime du général-président Habyarimana, que la présidence de François Mitterrand soutenait inconditionnellement. Cet enchaînement rendait inévitable, dès les premiers jours de janvier 1994, l’extermination des Tutsi. Tout était prêt pour cela au Rwanda, l’armement des milices des partis extrémistes, la radicalisation des Forces armées rwandaises, le déferlement de haine raciale sur les ondes de la Radio-Télévision libre des Milles Collines, la déshumanisation des Tutsi et leur transformation en « ennemi » existentiel du Rwanda, l’« autodéfense » imposée à la majorité hutu. S’il n’y avait eu l’attentat contre le président Habyarimana, devenu, aux yeux des plus radicaux, un maillon faible, le génocide restait une question de jours, de semaines au mieux. En cent jours, jusqu’au 4 juillet 1994, un million de Tutsi furent massacrés avec une infinie application, souvent après d’indescriptibles tortures et la pratique systématique du viol. Toute la minorité aurait disparu, mais aussi les traces de leur existence, si le Front patriotique rwandais n’avait déclenché une offensive générale contre le régime du « peuple majoritaire » et opposé la lutte armée aux génocidaires.
Du déni à la reconnaissance
L’action militaire de la France à travers deux opérations – Amaryllis du 8 au 14 avril pour l’évacuation des ressortissants, Turquoise du 22 juin au 21 août pour un arrêt des « massacres » – n’a jamais eu pour objectif politique de combattre le génocide. La reconnaissance de celui-ci, exceptée celle du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé le 16 mai, fut refusée par le chef de l’État français. Ce déni fut confirmé par la teneur du discours de François Mitterrand prononcé au dernier sommet franco-africain de sa présidence, à Biarritz, le 8 novembre 1994, jour de la création du tribunal pénal international chargé de juger des crimes de génocide au Rwanda : « En vérité, vous le savez, aucune police d’assurance internationale ne peut empêcher un peuple de s’autodétruire, et on ne peut pas demander non plus l’impossible à la communauté internationale, et encore moins à la France tant elle est seule, lorsque des chefs locaux décident délibérément de conduire une aventure à la pointe des baïonnettes ou de régler des comptes à coup de machettes. Après tout, c’est de leur propre pays qu’il s’agit. Cela n’excuse rien, et même aggrave, mais comment serions-nous juge ou arbitre ? Ce n’est pas tant à la communauté internationale que ces fauteurs de guerre doivent rendre des comptes, mais avant tout à leur peuple, à leurs propres enfants, et je crains dans certains cas le jugement de l’histoire. »
Ce déni des autorités françaises sur leurs responsabilités, et même celui portant sur le génocide des Tutsi lui-même comme on le lit dans la déclaration de François Mitterrand, dura vingt-sept ans, exceptée une téméraire démarche de Nicolas Sarkozy qui échoua en 2010. Orchestré par les proches de François Mitterrand, qui s’érigèrent comme les garants autoproclamés des armées, alors que celles-ci avaient été placées dans une situation intenable du fait des ordres de l’Élysée, ce déni se fit souvent menaçant pour ceux qui défendaient la connaissance des faits et s’appliquaient à en tirer toutes les leçons, politiques, républicaines et même morales. C’était là une continuité de la violence du pouvoir mitterrandien contre les auteurs de notes divergentes et de paroles critiques relatives à sa politique au Rwanda, justifiant l’emploi de la raison d’État pour faire taire les oppositions. Ces hommes et ces femmes avaient raison, se battaient pour la vérité, réalisaient l’urgence d’une protection des Tutsi ; ils furent sanctionnés, démissionnés, obligés de renoncer à leur poste ou à leur carrière, démolis dans leur réputation, résignés à ce que jamais leur action ne soit révélée. Après le 26 mars 2021, par la volonté du président Emmanuel Macron qui disposait de la connaissance nécessaire pour agir, des actes de réparation se réalisèrent. Historien, de l’affaire Dreyfus initialement, je mesure leur importance et je les salue. La France incarne là ce qu’il y a de plus élevé, l’obligation de vérité, le sens de l’honneur, une idée de la justice.
La 30e commémoration du déclenchement du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda a commencé pour la France au printemps 2021, avec la remise à Emmanuel Macron du rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi1. Deux mois plus tard et fort d’une vérité historique démontrée par la méthode des chercheurs et les sources d’archives, le président français se rend au Rwanda. Son discours du 27 mai endosse les conclusions du rapport : au mémorial de Gisozi, il reconnaît alors « une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire », hissant ce constat vers l’échelon politique qui gouvernait l’action de la France au Rwanda. Le président rwandais Paul Kagame répond que les mots du président français ont plus de valeur que des excuses, parce qu’ils disent la vérité. Avec ce discours et le choix du président rwandais d’en accepter toute la signification tombe le déni officiel qui empêchait jusque-là tout rapprochement diplomatique avec le Rwanda comme toute transformation de la relation avec l’Afrique. En France, ce déni s’imposait aux institutions publiques, contraintes à ce légalisme et au confusionnisme du « génocide rwandais », et l’espace public vivait sous la menace des procès en diffamation. Tout a ainsi changé entre le 26 mars et le 27 mai 2021.
C’est dire que le geste et la parole d’Emmanuel Macron étaient particulièrement attendus pour cette 30e commémoration du génocide des Tutsi. Déjouant les espérances, elle ne se résume cependant pas à la « faillite mémorielle » pointée par certains observateurs. La dépêche de l’Agence France-Presse annonçant, le 4 avril, des éléments du message présidentiel à venir le 7 avril, sous la forme d’une vidéo destinée à être largement diffusée, déclencha une profusion d’articles, de réactions puis de réquisitoires et de mises en cause. Il y était dit, selon « l’entourage » du chef de l’État, que l’intention d’Emmanuel Macron était de reconnaître que la France et ses alliés, occidentaux et africains, avaient tous les moyens d’arrêter le génocide mais que la volonté politique fit défaut.
Cette reconnaissance annoncée porte sur des faits de vérité établis. Ils appellent à être éclairés : le génocide avait bel et bien été reconnu par la France le 16 mai 1994 par le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé. À cette date, il y avait donc obligation d’agir pour la France, adhérente à la Convention du 9 décembre 1948 des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide. Le gouvernement d’Édouard Balladur décida d’une action humanitaire au sud-ouest du Rwanda et obtint pour ce faire un mandat du Conseil de sécurité limité à un arrêt des massacres, une résolution en nette contradiction avec celle du 8 juin qui reconnaissait des actes de génocide au Rwanda. Si des Tutsi furent sauvés, si les extrémistes furent dissuadés de poursuivre leur crime, cela n’est dû qu’à l’intelligence des situations et à l’impératif de la mission de la plupart des militaires déployés en zone Turquoise, comme les sous-officiers Meynier, Prugnaud, Philippe N…, les officiers Duval, de Stabenrath, Sartre. Ils rejoignent les Varret, Galinié des années 1990-1993. Ils agirent en soldats français. La conscience publique est désormais saisie de leur exemple2.
Quant à l’exécutif présidentiel impliqué dans l’opération Turquoise, il dirigea le volet militaire de celle-ci contre les forces du Front patriotique rwandais, lesquelles s’efforçaient pourtant d’arrêter le génocide. Pour l’Élysée, il n’était pas question d’intervenir de même contre les forces gouvernementales, pas plus que d’attester du génocide. Le terme est soigneusement écarté du communiqué du 18 juin 1994 émanant de la présidence. L’alliance de la France avec le régime Habyarimana conditionne largement les décisions : en témoignent l’évacuation immédiate de la veuve du dictateur par l’opération Amaryllis, l’aide à la formation du gouvernement intérimaire rwandais qui s’organise en exécutif de la destruction, la réception à Paris le mois suivant des membres de ce gouvernement qui se révèlent de hauts responsables du génocide, le refus de l’arrestation préventive des génocidaires dans la zone Turquoise, les contre-ordres reçus quant au désarmement des Forces armées rwandaises et, pour finir, le discours de Biarritz substituant à la vérité du génocide la thèse mensongère des massacres interethniques puis celle « des » génocides. La volonté politique de l’Élysée n’a jamais concerné un possible arrêt du génocide. Elle s’est dirigée vers l’occultation du génocide des Tutsi, la promotion de vérités alternatives et la mise en accusation des autorités anti-génocidaires du Rwanda (le Front patriotique rwandais).
Ces faits découlent de leur établissement par la commission de recherche dans son rapport remis le 26 mars 2021. En conséquence, lorsqu’Emmanuel Macron, le 27 mai à Gisozi, reconnaît « une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire » et qu’il la hisse à l’échelon politique en exonérant les armées de cette responsabilité, il admet ce qui précède. Le discours de Gisozi donnait le cadre pour l’énonciation d’une vérité globale, complétée par le constat de l’abandon des Tutsi par la France et la communauté internationale – « Nous avons, tous, abandonné des centaines de milliers de victimes à cet infernal huis clos » – et le constat des alertes ignorées des « plus lucides observateurs ». Certes, Emmanuel Macron avance que la France, face au génocide des Tutsi, « cherchait précisément à l’éviter ». Cette atténuation de la responsabilité concorde mal avec la nature « accablante » qui lui est reconnue. La précision veut tenir compte de la vive sensibilité des proches de François Mitterrand, très actifs sur le sujet, avec quelques institutions dédiées à la défense sans concession de la réputation de l’ancien président, dont l’Institut qui porte son nom, longtemps présidé par l’ancien secrétaire général de la présidence de la République, devenu ministre des Affaires étrangères en 1997, Hubert Védrine. Les interventions de ce dernier sur le sujet sont bien connues des journalistes et des rédactions, mais aussi de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994) qui fut obligée, unanimement, par voie de presse, de réagir à une mise en cause infondée de son rapport sur le site du Nouvel Observateur (28-30 avril 2021).
Le cadre de Gisozi
J’ai découvert la dépêche de l’Agence France-Presse du 4 avril comme tout un chacun. La question posée de la volonté politique m’a intéressé en tant qu’historien du politique et de l’État. Pour autant, compte tenu de ce qui est écrit relativement au caractère normatif du discours de Gisozi, il paraissait étrange qu’Emmanuel Macron revienne sur une narration qui avait déjà toute sa force et son unité. Cela justifiait, afin de conserver le pouvoir historique du discours, de ne pas l’affaiblir par un propos superfétatoire. Je doute en conséquence qu’Emmanuel Macron ait décidé de la dépêche du 4 avril. Il y a une erreur manifeste de la communication de l’Élysée, qui n’a pas mesuré combien le sujet importait pour le président et qu’il n’allait pas se satisfaire de projets de discours qu’il n’aurait pas ensuite méticuleusement retravaillés. Aussi n’y a-t-il ni « recul » ni « rétropédalage » le 7 avril, puisque l’ébauche révélée le 4 avril n’était pas la sienne.
Le prononcé faisant foi, observons maintenant le message du 7 avril. Si Emmanuel Macron déclare ne rien retrancher ni ajouter au discours du 27 mai 2021, c’est moins en référence aux éléments du 4 avril qu’avec la volonté de demeurer dans le cadre fixé à Gisozi. Son message contient deux autres principes, celui relatif au rapprochement décisif entre la France et le Rwanda auquel il accorde un grand prix, et celui qui porte sur la recherche à laquelle il confirme son soutien. Il relève ainsi qu’elle n’a pas cessé depuis la remise du rapport de la Commission, et mentionne les colloques organisés au Rwanda et en France par une double équipe européenne et rwandaise. L’étude des responsabilités de la France y a débouché sur des constats aggravés, auxquels ont contribué des recherches individuelles rappelées par l’ouvrage de Jean-Pierre Chrétien ou le mien3. Si Emmanuel Macron craignait le jugement de l’histoire sur le sujet, il n’aurait certainement pas insisté de la sorte, dans sa vidéo, sur la nécessité de poursuivre la recherche.
Toutefois, la séquence du 4-7 avril reste très instructive pour la connaissance du déni et de sa radicalisation. On relève en particulier l’activisme de l’Institut François Mitterrand, documenté par plusieurs investigations de journalistes : Maria Malagardis pour Libération, Fabrice Arfi pour Mediapart, Mehdi Ba pour Jeune Afrique. Un communiqué de l’Institut, daté du 7 avril et signé de son président Jean Glavany, a été jusqu’à exiger d’Emmanuel Macron un « démenti clair » des propos du 4. Dans ce même communiqué, on lit un aveu bien surprenant et de nature à réexaminer l’engagement des autorités françaises au Rwanda : « En 1990, la France, seule, comprit qu’un génocide au Rwanda était possible4. » La présidence de François Mitterrand a-t-elle alerté les Nations unies, ses alliés, les pays africains, sur ce risque de génocide ? Aucune archive consultée ne l’indique. L’information a-t-elle alors été tenue secrète pour ne pas indisposer le régime extrémiste ? S’exprimant sur France 5 le 10 avril, Jean Glavany expliquait qu’il y avait, non pas une, mais « des » vérités historiques, et que thèse et vérité se valaient. De tels arguments sont à l’œuvre depuis trente ans pour saper le travail de connaissance et tenter d’intimider jusqu’à un chef d’État courageux sur le sujet.
Emmanuel Macron assume la vérité historique quel qu’en soit le prix, dont celui de révéler la part obscure d’une présidence passée. Son action depuis cinq ans dessine une trace durable dans l’histoire. Pour des raisons qui lui ont majoritairement échappé, la 30e commémoration n’a pas été en France ce qu’elle aurait dû être, contrairement à ce qu’elle a été au Rwanda. J’ai la conviction qu’avant le terme de sa présidence, Emmanuel Macron choisira de revenir à Kigali. La 30e commémoration n’est pas terminée.
- 1. Vincent Duclert (sous la dir. de), La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi. Rapport au président de la République, en ligne sur vie-publique.fr et Paris, Armand Colin, 2021.
- 2. Voir V. Duclert, La France face au génocide des Tutsi. Le grand scandale de la Ve République, Paris, Tallandier, 2024.
- 3. Jean-Pierre Chrétien, Combattre un génocide. Un historien face à l’extermination des Tutsi du Rwanda (1990-2024), Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 2024 ; V. Duclert, La France face au génocide des Tutsi, op. cit.
- 4. La phrase en question, relative à la connaissance qu’« en 1990, la France, seule, comprit qu’un génocide était possible au Rwanda », est bien présente dans le communiqué original du 7 avril publié par l’Institut François Mitterrand et figé dans un commentaire de sa page Facebook. Le communiqué est ensuite modifié, la phrase disparaissant au profit de la formulation suivante : « En 1990, la France, seule, comprit que des massacres de masse au Rwanda, analogues à ceux qu’avait connus ce pays dans le passé, étaient possibles. » Le sens est très différent. On s’interroge sur cette réécriture du communiqué, et de l’histoire.