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Ukraine : quand les fans de foot font de la politique

juil./août 2016

#Divers

La préservation et le développement d’une culture nationale, comprise comme la capacité de s’autodéterminer et de préserver l’identité nationale, sont d’une importance particulière pour les États post-soviétiques.

Après l’effondrement de l’Union soviétique, en effet, les jeunes États indépendants, obligés d’édifier la démocratie et de reconstruire une économie de marché, ont dû faire face à des difficultés importantes du fait que la crise économique et politique était aggravée par celle de la culture. La destruction du système politique et idéologique existant auparavant avait conduit à une forme d’anomie. La diffusion de nouvelles valeurs politiques et idéologiques, la transformation rapide de la société, le pluralisme culturel et politique expliquent que, pour les citoyens ukrainiens, la question de l’autodétermination nationale soit alors devenue centrale, même si la renaissance de l’Ukraine comme peuple et comme nation était ralentie par les changements économiques.

C’est finalement au moment du Maïdan1 que la culture et la conscience politique ukrainiennes se sont affirmées. L’une des conséquences de la révolution fut d’intensifier le processus de création d’une nation civile et la formation de l’idée nationale ukrainienne, aussi, bien sûr, sous la pression d’événements considérables, comme l’annexion de la Crimée par la Russie et la guerre dans l’est du pays. La situation était compliquée par le processus de « décommunisation » que le pays traversait : la sortie du communisme avait en effet plongé la société dans un vide d’identité historique, un manque qui n’était pas compensé par des raisons positives de vivre ensemble dans une Ukraine reconstruite.

Aussi la question de l’identité nationale est-elle toujours à l’ordre du jour dans la société ukrainienne. Le processus de reconstruction a progressé grâce à des évolutions diverses, comme celles déjà évoqués (la révolution et le retour de la démocratie, la « décommunisation », la guerre, etc.), et il est mené par des acteurs sociaux multiples. Parmi eux, il faut relever le rôle important joué par les fans de football.

Fans de foot dans la révolution

Qui sont les acteurs créateurs de tradition et les constructeurs d’identité nationale en Ukraine ? Si la modernité a donné en général un rôle important aux « professionnels de l’imagination » – écrivains, scientifiques, artistes et hommes politiques –, ce qu’on appelle la postmodernité a créé les conditions pour que le cercle des acteurs sociaux impliqués dans la construction d’une identité collective s’élargisse substantiellement : en Ukraine précisément, les fans de football font partie aujourd’hui des acteurs de ce cercle élargi. Pourquoi et comment jouent-ils ce rôle ?

L’existence de fans à l’époque soviétique est longtemps restée sous l’influence des organisations politiques de l’Urss, comme le Komsomol, les syndicats professionnels soviétiques et le Parti communiste lui-même. Les fans de foot étaient des sujets passifs pour la sphère politique, ou des soutiens passifs de l’ordre existant. Or, avec les bouleversements récents, le niveau de politisation des supporters a évolué au point qu’ils figurent aujourd’hui parmi les acteurs les plus actifs de la vie politique en Ukraine, défendant des méthodes « musclées », que la propagande russe n’a pas manqué de traiter de « fascistes ».

Au cours des manifestations pro-européennes sur la place de l’Indépendance (Maïdan), ceux qu’on appelle les « ultras » ont été une force défendant des méthodes « musclées ». Les lois adoptées par la Verkhovna Rada (le Parlement) le 16 janvier 20142, qui restreignaient les droits de l’homme, y compris les droits des associations de fans, eurent un effet détonnant sur les manifestants : dès le 19 janvier 2014, les ultras furent activement impliqués dans les affrontements de rue, avant d’organiser par la suite l’opposition aux titouchky3.

Le 13 février 2014, les ultras signèrent une trêve d’une durée indéterminée entre fans de différents clubs de foot. Dans la déclaration justifiant leur démarche, leurs leaders mentionnaient la pression des forces de l’ordre et des représentants du gouvernement sur les mouvements de fans, après que ces derniers avaient signalé qu’ils adopteraient entre eux une position pacifique. Selon le texte de la trêve, la relation entre les fans devaient être fondée « sur le principe qu’ils sont, tout d’abord, Ukrainiens ». En dépit de leurs différends et de leur fonctionnement « tribal », les fans de football étaient donc parvenus à s’unir autour du principe de « l’avenir radieux de l’Ukraine », pour reprendre l’expression utilisée dans le texte de l’accord.

Par la suite, les fans de football unis furent l’une des forces motrices du Maïdan, et leur confrontation avec les éléments pro-gouvernementaux contribua fortement au résultat des événements révolutionnaires. Jusqu’aujourd’hui, ils prennent une part active aux hostilités antirusses ainsi qu’aux actions de soutien à l’Ukraine dans la population civile.

Des symboles nationaux dans les stades

Au cours des dernières années, les symboles nationaux ont été de plus en plus utilisés avec ceux des clubs lors des matchs dans le cadre de la ligue ukrainienne de football. Quiconque regarde aujourd’hui les matchs à domicile de l’équipe nationale ukrainienne peut même constater une domination totale des symboles nationaux : le soutien « audio » est constitué principalement de chansons nationales ukrainiennes et les supporters portent des costumes nationaux ukrainiens. Le stade de football est ainsi devenu un lieu de démonstration active de l’identité nationale. Celle-ci ne peut être réduite à une simple reproduction des pratiques du soutien à l’équipe concernée : elle implique aussi la production de nouveaux rituels d’action collective.

Ces nouvelles formes « publiques » de soutien à l’équipe de foot permettent aux fans de devenir des « inventeurs de signes » pour alimenter l’identité. Cette dernière peut être signifiée, par exemple, par les chants durant les matchs : outre les thèmes purement « footballistiques », certains de ces chants développent les idées de solidarité et d’unité de la société ukrainienne, qui reflètent la situation sociale et politique contemporaine du pays. Les individus, qui interagissent dans le cadre de « performances », manipulent les symboles en utilisant les anciens signes dans le cadre des nouveaux contextes et en introduisant des symboles nouveaux dans les situations traditionnelles habituelles. L’art populaire se manifeste aussi à travers la créativité des fans. La création d’objets fabriqués manuellement symbolise alors l’identification avec la communauté politique ukrainienne, elle met en scène les « événements de la fierté » (comme le Maïdan). Autrement dit, l’identité construite dans les tribunes passe par l’instrumentalisation du passé historique de l’Ukraine.

Les fans de football sont aussi devenus des « inventeurs » de nouveaux rituels, qui alimentent l’identité non seulement dans le stade, mais aussi hors du stade : les groupes de fans, qui devraient être des opposants sur les terrains de foot au sein de la ligue ukrainienne de football, commencent par effectuer une démarche collective dans les stades, sous le slogan « Pour une Ukraine unie », en utilisant des symboles nationaux. Ce ne sont pas seulement les fans ukrainiens qui prennent part à de telles actions : ainsi, à la veille du match de qualification entre l’Ukraine et la Biélorussie pour le championnat d’Europe, le 5 septembre 2015 à Lviv (Ukraine), plus d’un millier de fans ukrainiens et biélorusses prirent part à une marche conjointe, scandant : « La Biélorusssie et l’Ukraine sont ensemble pour toujours », « Gloire à l’Ukraine », « Vive la Biélorussie », et utilisant activement les symboles nationaux ukrainiens et biélorusses. Il convient bien sûr de noter que cette marche avait clairement une connotation antirusse – les fans des deux équipes chantant des couplets offensifs envers Vladimir Poutine ; beaucoup de fans biélorusses portaient des chandails rouges portant les mots : « Merci mon Dieu, je ne suis pas un moskal4. » Il est à noter que les actions conjointes entre les fans sont en principe pacifiques et ne menacent pas la population civile. Cependant, en cas de conflit d’intérêt entre les partisans du système de l’État unitaire en Ukraine et les partisans de sa désintégration, on assiste bien entendu à des actes de violence entre les fans, qui soutiennent la première position, et leurs opposants5.

La « sous-culture » des fans de foot ukrainiens a subi au cours des dernières années des changements importants. Mal perçue en général par la population avant les événements révolutionnaires, elle assume de nouvelles fonctions et n’est plus vue de manière unilatéralement négative par la société ukrainienne. D’un côté, la majeure partie des mouvements de fans ukrainiens est certes unie par le nationalisme ukrainien6, partagé par un grand nombre de citoyens comme capacité d’unification et de mobilisation en temps de guerre ; mais d’autre part, les sentiments patriotiques ont poussé les ultras à participer activement aux efforts pour l’unité de l’État, favorisant ainsi un comportement dans le sens de la socialisation et de l’assimilation dans la nouvelle société ukrainienne ; ils se sont transformés en agents sociaux du système politique de l’Ukraine nouvelle. On peut même dire que non seulement les fans de football bénéficient aujourd’hui d’une image positive, mais qu’ils sont occasionnellement idéalisés. Ainsi de la déclaration, à propos des fans de foot, du premier président de l’Ukraine, l’écrivain et figure publique Leonid Kravtchouk :

Leur force d’esprit est si élevée qu’ils peuvent mettre leur amour du football au second plan pour l’avenir du pays. Ce sont vraiment des patriotes. Il y a un grand amour pour l’Ukraine dans le cœur de chaque ultra.

  • *.

    Doctorante en sciences et techniques des activités physiques et sportives, université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

  • 1.

    Euromaïdan (Maïdan) a consisté en manifestations de masse durant des mois. Débutées le 21 novembre 2013 dans le centre de Kiev, elles ont finalement abouti à la révolution ukrainienne de 2014 : changement de gouvernement, modification de la Constitution, etc. Ces manifestations ont été marquées par de nombreuses violences.

  • 2.

    Ces lois contenaient des dispositions telles que la possibilité de poursuites pénales par contumace ; la création de pénalités pour blocage de l’accès aux bâtiments résidentiels ; la création d’une autorisation administrative de circuler pour plus de cinq colonnes de véhicules ; des condamnations pour diffamation, pour l’installation non autorisée de tentes, de scènes et de matériel de sonorisation, pour la participation à des rassemblements pacifiques en portant masques, vêtements de camouflage, écharpes, casques ou autres moyens de dissimulation ou de protection du visage ou de la tête ; les organisations non gouvernementales acceptant des fonds étrangers seront considérées comme des « agents étrangers » et feront l’objet de surveillance et de dispositions fiscales supplémentaires ; le gouvernement peut censurer l’internet, interdire des matchs de football à certains individus, etc.

  • 3.

    Le terme de titouchky est couramment utilisé pour désigner des criminels et des gangsters suspectés d’être payés par le gouvernement. Ils sont accusés de constituer une formation de combat illégale, habillés en civil, dont l’objectif est d’attaquer et de disperser des manifestations pacifiques d’opposants au gouvernement et de s’en prendre aux représentants des médias. Leur tactique consiste à se mêler à la foule, puis à déclencher une bagarre.

  • 4.

    Moskal est une insulte « ethnique » qui renvoie aux Russes vivant en Russie ; elle est utilisée en Ukraine, Biélorussie, Pologne, dans les États baltes, etc.

  • 5.

    Le 27 avril, 2014 à Kharkiv, pendant la marche collective des ultras du Fc « Dnepr » et du Fc « Metallist », un conflit avec les citoyens prorusses a eu lieu, débouchant sur des dizaines d’hospitalisations. L’échauffourée du 2 mai 2014 à Odessa entre les ultras du Fc « Chernomorets » et du Fc « Metallist », d’une part, et les participants des émeutes prorusses, de l’autre, a tourné à la tragédie avec des dizaines de morts.

  • 6.

    Le nationalisme ukrainien est une idéologie politique et un mouvement social et politique qui vise à la création et au développement de l’État-nation ukrainien indépendant et/ou à la défense de l’identité nationale. Le nationalisme ukrainien moderne se caractérise aussi clairement par ses thèmes antirusses.

RUZHELNYK Olga

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