L’avenir de la diversité en Irak
Les droits des minorités religieuses et linguistiques sont massivement bafoués en Irak, dans un contexte de ruine des institutions, d’inégalités économiques et politiques, et de préjugés. Face à une situation de plus en plus tendue et préoccupante, comment rétablir la confiance indispensable à la paix sociale ?
Les conséquences énormes des conflits qui ont submergé l’Irak depuis la fin de l’invasion conduite par les États-Unis en 2003 ont exposé les membres des minorités religieuses et linguistiques à des violations massives de leurs droits. Dans les cas les plus graves, ces violences ont pris la forme d’atrocités collectives, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de nettoyages ethniques et même de génocides, particulièrement dans les régions où les minorités sont concentrées, telles que le Sinjar (yézidis), Tall Afar (Turkmènes) et l’ensemble de la plaine de Ninive (chrétiens, Shabaks et autres minorités). Au cours de ces années, de nombreux membres des minorités ont été contraints de fuir les persécutions, les vengeances et les violations des droits de l’homme. On recense également des épisodes d’exode massif vers les pays voisins (Turquie et Syrie, avant la crise de 2011, ainsi que Jordanie et Liban), où les migrants souffrent de mauvaises conditions de vie et de pauvreté.
Pourtant, les minorités d’Irak n’ont pas été exposées à la violence à cause du conflit en cours, mais pour des raisons liées à leur nombre réduit, à leur faible participation à la vie publique, ainsi qu’à leurs différences ethniques, religieuses et linguistiques. La violence que subissent ces communautés est habituellement exercée par des acteurs non gouvernementaux, mais aussi par des tribus qui exercent une forte influence dans certaines provinces du sud de l’Irak. Ces divers acteurs rompent l’équilibre des forces en leur faveur, au détriment des institutions locales assurant la sécurité publique. La confiance en l’État s’en trouve ainsi affaiblie, et certaines agences gouvernementales attaquent elles-mêmes ces minorités.
En outre, l’absence de protection des droits de l’homme en général, comme des droits des minorités par l’État, s’ajoute à la présence d’acteurs violents et laisse les minorités sans moyen de défendre leurs membres ou leurs droits. Il faut noter que la mention des droits des minorités dans la Constitution (articles no 2.2 et 125) ne leur apporte aucune protection contre la violence, dès lors qu’il n’y a pas d’institutions et de garanties effectives leur accordant une protection pratique et juridique contre ces attaques et assurant la poursuite des auteurs. Cela crée un environnement d’insécurité et d’incertitude qui mine la confiance dans l’honnêteté des institutions.
Généalogie d’une violence structurelle
La ruine des institutions
La violence peut toujours prendre pour cible n’importe quel groupe dans un pays quelconque, mais son niveau est moindre là où prévaut l’État de droit. Quand le combat pour le pouvoir et les ressources se déroule en l’absence de telles règles, la discrimination à l’encontre de groupes ethniques ou religieux l’emporte, et les tensions entre les grands compétiteurs s’accroissent et menacent la paix et la stabilité. Au bout du compte, la violence se concentre sur les minorités qui, faute d’une masse démographique suffisante et de protection, deviennent la cible commune de toutes les parties rivales. Dans de nombreux cas, les attaques contre les minorités sont lancées par opportunisme, lorsque la montée des tensions politiques et sociales efface la règle de droit, comme ce fut le cas en 2006, lorsque les temples d’Ali al-Hadi et d’al-Hasan al-Askari furent détruits par des bombes. L’invasion de Ninive par Daech offre un autre exemple de militarisation de la société, qui permit à des groupes criminels de violer en toute impunité les droits des minorités, puisque aucun dispositif n’était en mesure de les dissuader ou de les incriminer.
La propagation de la corruption dans tous les domaines politiques et sociaux, ainsi que dans les structures officielles, n’arrange pas cette situation déjà critique. Elle suscite chez la population une perte totale de confiance dans le respect de la justice par les autorités publiques. Cette défiance généralisée à l’égard des institutions mises au service de certaines élites rend impossible la préservation d’un espace public également accessible, où règnent la diversité et l’égalité entre les individus et les groupes. Cette situation prive les personnes des recours offerts par les institutions et leur impose de s’abriter derrière une identité étroite pour se sentir protégées par leur groupe ethnique ou religieux, qui leur fournit un cadre institutionnel et un réseau social. Cette « insociabilité » conduit la population à s’accrocher à sa propre identité contre celle des autres ; elle tend à faire émerger une mentalité du « nous contre tous les autres ». Ce cercle vicieux complet crée un vide juridique et moral, une incertitude et une insécurité qui généralisent l’intolérance collective, puisque la diversité est considérée comme une menace par certains groupes.
Des inégalités économiques et politiques
L’inégalité manifeste et la misère chronique sont souvent considérées comme deux éléments conduisant au conflit et à la violence. Souvent peu nombreuses, politiquement et économiquement exclues ou marginalisées, les minorités font fréquemment partie des franges les plus pauvres de la société. On peut citer en exemple les Irakiens d’origine africaine, qui vivent dans les poches de pauvreté d’Al-Zubair, dans la province de Bassorah. Ils ne sont pas représentés politiquement au niveau du Conseil provincial, du Parlement fédéral et dans les autres institutions de l’État. Au nord, il faut de même noter que l’invasion de la province de Ninive par Daech a laissé les membres des minorités religieuses dans une pauvreté extrême : la perte de leurs biens et de leur terre comme l’épuisement de toute leur épargne les laissent dans une situation encore plus difficile.
La pauvreté va de pair avec une faible représentation des minorités au sein du gouvernement, des forces de l’ordre et de la justice, ce qui crée un contexte parfait pour les pratiques discriminatoires et violentes. La participation active à la vie publique et à la prise de décision politique est importante, car elle rompt le cycle de discrimination et d’exclusion subi par les membres des groupes minoritaires. Il importe de réaffirmer ce qu’établissait notre étude sur « La participation politique des minorités en Irak1 » : la discrimination, la violence symbolique, l’exclusion culturelle, la représentation politique insuffisante, les obstacles à la participation à la vie publique, la reconnaissance limitée des minorités et l’absence de neutralité de l’État sont autant de facteurs qui suscitent une violence ouverte, menacent la diversité et provoquent la migration des minorités.
La pauvreté va de pair avec une faible représentation des minorités au sein du gouvernement, des forces de l’ordre et de la justice.
L’exemple le plus marquant, sans doute, de cette négligence qui entrave la participation des minorités a été la tentative de Rishema Sheikh Ganzabra Sattar Jattar al-Hilu, chef de la secte mandéenne en Irak et dans le monde, de rencontrer l’ancien Premier ministre, Nouri al-Maliki, réitérée pendant des années et restée sans réponse positive. Signalons par ailleurs que le représentant du quota de cette minorité n’a pas été élu par les mandéens eux-mêmes, mais qu’il a été soutenu par les principaux partis intéressés pour obtenir les voix nécessaires à l’obtention de son siège. Ces groupements ont ainsi pu manipuler le représentant une fois son poste obtenu, le rendant incapable de défendre les droits et les intérêts des mandéens.
Les stéréotypes et la haine latente
Les membres des minorités peuvent subir une marginalisation sociale pour de nombreuses raisons : race, religion, origine nationale, liens historiques avec un pays, voire simple perception négative qui fait d’eux des étrangers – certains considèrent par exemple les Shabaks comme les descendants des envahisseurs safawides, les chrétiens comme issus des croisades et les Turkmènes comme un reste de l’envahisseur ottoman. Ce genre de stéréotypes s’applique également à des groupes plus importants tels que les Kurdes, considérés comme séparatistes, les sunnites perçus comme des terroristes, et les chiites vus comme des Safawides. Ces perceptions favorisent le développement d’une idéologie d’exclusion et peuvent exposer les minorités démunies à la violence.
De nombreux stéréotypes reflétant des perceptions idéologiques stimulent certains comportements envers les minorités, lesquels commencent par la discrimination et la marginalisation sociale pour déboucher sur l’exclusion politique et le génocide, comme cela a été le cas avec les yézidis du Sinjar. De telles perceptions ont ceci de dangereux qu’elles rendent la violence contre les minorités socialement acceptable, et donc pratiquée à grande échelle.
Parmi les principaux stéréotypes ciblant les minorités, on relève :
– les tentatives pour accuser en partie les chrétiens d’Irak à propos de l’invasion menée par les États-Unis, parce qu’ils professent la même religion que l’occupant, et ce en dépit des différences entre l’Église d’Orient et les Églises d’Occident, et malgré le fait que les chrétiens d’Orient ont bien davantage souffert des guerres que les musulmans ;
– la perception des mandéens comme des adorateurs des planètes et des étoiles, qui présente les membres de la plus ancienne religion monothéiste comme des infidèles adonnés à la sorcellerie ;
– la présentation des yézidis d’Irak comme des « adeptes du diable », ou à tout le moins comme un groupe islamique hérétique, en sorte que les tuer est un devoir religieux ;
– le sentiment que les Kakaïs sont un groupe religieux hérétique pratiquant des rites secrets, dont les traditions diffèrent de la culture et des coutumes dominantes ;
– la perception des Turkmènes comme les héritiers de l’Empire ottoman ce qui, dans la mémoire collective, en fait des étrangers et suscite des sentiments hostiles ;
– la présentation persistante des baha’is comme un mouvement plutôt qu’une religion moderne, qui les associe à une conspiration sioniste ou à un mouvement maçonnique visant à affaiblir la religion musulmane majoritaire ;
– la description des Kurdes failis comme des suppôts de l’Iran, qui met en cause leur identité irakienne, alors qu’ils ont été persécutés pendant des décennies dans le contexte du conflit avec l’Iran ;
– la demande faite aux Shabaks d’apporter les preuves de leur origine pour être reconnus comme un groupe, alors qu’ils vivent en Irak depuis cinq siècles ;
– la discrimination sociale persistante contre les Irakiens d’origine africaine, qui sont considérés comme des « esclaves » et des êtres humains inférieurs à cause de la couleur de leur peau, et en dépit du discours égalitaire de l’islam ;
– l’absence de différenciation entre le sionisme, mouvement politique fondé sur l’orientation idéologique d’Israël en tant qu’État, fondé sur une identité ethnique spécifique, et l’identité des Juifs irakiens, qui font partie de l’histoire ancienne et contemporaine de l’Irak ainsi que de sa structure sociale.
Les théories du complot sont courantes dans les discours de haine, et « l’autre » concentre tous les problèmes politiques et sociaux.
Les instigateurs de cette rhétorique discriminatoire s’inspirent des élites religieuses, des élites politiques ou même des gens ordinaires pour diffuser des discours toxiques dans l’espace public et sur les réseaux sociaux, ce qui provoque l’accroissement de la violence contre les minorités religieuses. Les théories du complot sont courantes dans les discours de haine, et « l’autre » concentre tous les problèmes politiques et sociaux. La popularité croissante de la politique de la haine est décourageante, car la désignation d’un bouc émissaire responsable de multiples peurs est une solution simpliste pour régler des problèmes sociaux et politiques complexes, que les responsables ne parviennent pas à résoudre par les voies diplomatiques. Les minorités religieuses telles que les yézidis, les kakaïs, les baha’is et les chrétiens en sont habituellement les victimes. Une étude menée par la Fondation Masarat pour le développement de la culture et des médias a montré que les citoyens irakiens avaient reçu en moyenne 37 messages de haine par divers médias du 1er février au 1er juillet 2017 pendant la campagne électorale, mais que ce taux était monté à 176 messages par jour pendant la période du référendum sur l’indépendance de la région du Kurdistan2.
Quelles solutions mettre en œuvre ?
Endiguer les discours de haine
L’État et la communauté internationale devraient soutenir les efforts des organisations non gouvernementales dans le suivi des discours de haine, ainsi que dans leur examen de l’impact de ces discours sur le niveau de violence contre les minorités.
L’État devrait en particulier encourager l’étude du passage des discours de haine aux actes ou aux actions collectives violentes, et surveiller de tels discours dans les médias et dans les programmes religieux ou politiques. On peut citer en exemple la série d’études préparée par la Fondation Masarat sur les minorités en Irak et celle sur le génocide, intitulée « Un siècle de génocide, des Arméniens aux yézidis », ainsi que le rapport qu’elle prépare sur les violations des droits des minorités.
L’État doit prendre des mesures pour surveiller les discours de haine et les incitations à la violence contre les minorités dans les médias et les réseaux sociaux. Il devrait également réunir les données à ce propos, afin de mettre en place une politique efficace de lutte contre ce phénomène.
L’État irakien devrait conduire des politiques et des stratégies qui préviennent et contrecarrent rapidement la violence avant qu’elle n’éclate, et la stoppent en cas de reprise. La surveillance des discours de haine et des incitations à la violence permet d’être en alerte et de réagir au risque de conflit, spécialement quand il laisse prévoir des violations majeures des droits de l’homme ou un possible génocide. Des mesures préventives sont donc nécessaires avant l’éruption de telles violences et, dans ce contexte, des commissions d’enquête créées le plus tôt possible peuvent jouer un rôle fondamental pour arrêter l’escalade de la violence.
Favoriser le dialogue interreligieux
Le dialogue interreligieux doit également être encouragé, ce qui suppose un ensemble de mesures tripartites :
– la mise en place de formations intensives et de cours universitaires pour un groupe de religieux de diverses appartenances, afin de promouvoir la connaissance des autres convictions ;
– la promotion d’un cadre civil de dialogue entre les religieux musulmans et ceux d’autres minorités (chrétiens, yézidis, mandéens et baha’is), qui pourrait prendre la forme de visites réciproques et d’une participation à divers événements religieux. Ces échanges entre des religions qui coexistent dans les mêmes régions permettraient de réduire et de corriger les stéréotypes associés à la perception de l’autre ;
– le soutien à la participation de chefs religieux dans les conférences et rencontres internationales organisées par les Nations unies ou d’autres institutions consacrées à la tolérance et au dialogue.
Dissiper les clivages intériorisés dès l’enfance
Le système éducatif devrait disposer d’une information sur les caractéristiques des autres religions ; si ce programme ne fait pas partie des matières obligatoires, comme c’est le cas en Irak, il devrait être complémentaire.
Les manuels scolaires utilisés dans l’enseignement ne devraient pas comporter d’images relevant de stéréotypes, ou suscitant la haine de quelque groupe religieux que ce soit. Si tel est le cas, ils devraient être interdits ou corrigés. Les programmes scolaires devraient, en somme, contribuer à l’éradication des stéréotypes nuisibles aux fidèles des autres religions, et devraient éviter le traitement préférentiel d’une religion par rapport aux autres.
En outre, l’État devrait encourager la diffusion dans la société de connaissances sur l’histoire des diverses religions minoritaires qui existent à l’intérieur de ses frontières, mais aussi sur leur langue et leur culture. Il devrait également souligner leur rôle dans la formation de l’histoire nationale.
Pour rétablir la confiance
Pour rétablir la confiance dont les communautés minoritaires ont besoin, plusieurs approches sont nécessaires.
D’un point de vue psychologique, le gouvernement fédéral et le gouvernement régional kurde doivent restaurer la confiance de communautés locales devenues distantes, ce qui requiert plusieurs étapes. En premier lieu, ces gouvernements doivent leur permettre de gérer leurs propres affaires, et de leur côté, ces communautés doivent avoir confiance dans la capacité du gouvernement à les protéger contre la violence, à garantir la justice ainsi qu’à fournir un cadre approprié pour leur participation à la vie sociale. Si ce n’est pas le cas, elles ne seront pas en mesure de se réinstaller dans leur région et d’amorcer la migration de retour.
D’un point de vue économique, il est crucial de réinstaller les minorités déplacées dans des zones qui ont été libérées de l’État islamique. La réhabilitation des infrastructures et de l’ensemble des services nécessite des ressources adéquates : ce qui empêche les gens de rentrer n’est pas seulement l’insécurité, mais aussi l’inconfort et un contexte décourageant.
D’un point de vue politique, la protection des minorités dans les zones de déplacements devrait être séparée du conflit politique entre le gouvernement fédéral et le gouvernement kurde d’une part, et de la confrontation entre les courants politiques au sein de ce dernier d’autre part. Cela concerne en particulier les minorités qui se militarisent pour libérer leur territoire de Daech.
Du point de vue des réformes, la mise en place de la réconciliation, qui implique la responsabilité du gouvernement fédéral, est une étape importante dans le combat contre la corruption, tout comme la libération des détenus innocents et l’enquête sur les violations des droits de l’homme. En outre, les lois qui discriminent et persécutent les minorités doivent être abolies, le gouvernement devrait adhérer au statut de Rome de la Cour pénale internationale et accepter sa compétence dans le présent conflit. Enfin, le gouvernement devrait reconnaître les minorités qui ne sont pas mentionnées dans la Constitution et révoquer toute la législation héritée du Baas qui affecte les droits inscrits dans la Constitution.