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Le rôle des professions

août/sept. 2010

#Divers

Les livres d’Illich ont largement participé à la critique des « professionnels », au nom du refus de l’hétéronomie. Or, ceux-ci ont aussi été marginalisés par les discours managériaux valorisant la prise en charge de l’individu par lui-même. La réflexion d’Illich peut-elle encore nous éclairer dans ce débat ?

Il y a une génération de cela, Ivan Illich marquait ce qu’il pensait être la fin d’un âge qu’il dénommait « âge des professions mutilantes ». Il enterrait les professions, et prévenait que de dangereux excès résultent de l’acceptation de « l’illusion de l’omniscience et de l’omnipotence professionnelles ». De nos jours, peu de gens ont encore foi dans les professionnels. Il y a une génération de cela, l’avis du docteur faisait force de loi. Mais aujourd’hui, au temps des médecines alternatives et des pharmacies en ligne, l’idée est devenue risible. Il y a une génération de cela, la blouse blanche, auréolée par l’éradication de la variole et l’introduction de la greffe de cœur, pouvait faire croire aux aptitudes quasi surhumaines des médecins. Aujourd’hui, c’est le docteur lui-même qui demande à son patient de l’aider à déterminer les diagnostics et traitements adéquats.

Ce qui est arrivé au médecin s’applique en fait aux professions en général. Après que des professions hautement sophistiquées – économistes, comptables, courtiers, analystes et banquiers – eurent admis leur ignorance et leur incapacité à prévenir la crise financière globale qui a balayé l’Atlantique, reste-t-il encore quelqu’un pour croire que les professionnels connaissent mieux leur sujet et sont plus efficaces que le citoyen lambda ?

Cette perte de confiance populaire face au savoir et à la compétence professionnalisés semble suggérer qu’Illich avait raison lorsqu’il annonçait, il y a trente ans, la fin de l’âge des professions mutilantes. Les professions se prétendaient une classe désintéressée, à la fois au-dessus du mercantilisme crasse et sous la lourde main de l’État. Motivées ni par l’argent ni par le désir de dominer l’autre, les professions affirmaient que leur savoir ésotérique était la source de leur pouvoir. Les professions justifiaient ce pouvoir en arguant qu’elles servaient les besoins de leurs clients en tout désintéressement, guidées par un code de conduite éthique. Mais aujourd’hui il n’y a pas que l’opinion publique pour accueillir ces déclarations avec scepticisme. C’est aussi le consensus qui règne dans l’opinion éduquée : les sociologues sont généralement de l’avis que les professions ont perdu leur statut social. Selon eux, dans le passé, elles fortifiaient leur pouvoir en mettant en avant leur accès exclusif à un savoir spécialisé. Mais le vitriol jeté par les sciences sociales sur ce dernier a dans le même mouvement corrodé les professions. Aux yeux de l’opinion éduquée, les professions en sont donc presque réduites à de simples métiers, et l’avocat n’est plus qu’un plombier hors de prix. Le ballon illusoire de l’omniscience et l’omnipotence professionnelle se dégonflent, mais le pouvoir des professions diminue-t-il pour autant ? Le scepticisme ambiant envers les déclarations des professions prouve-t-il que l’âge des professions mutilantes est passé ?

Pour le sociologue, le professionnel perd ses crocs lorsque les professions se démocratisent, au moment où le client rejette sa servilité et participe activement à la tâche du professionnel. Le « sujet qui prend ses propres décisions » n’est pas la seule raison de la remise en question des pouvoirs professionnels. Il est aussi le but de ces critiques. Pendant ces trente dernières années, le client a été métamorphosé en ce « décisionnaire » qui n’accepte plus passivement les remèdes professionnels. En théorie comme en pratique, dans des milieux divers, les clients se sont transformés en consommateurs avisés de services professionnels. Qui de nos jours penserait même à refuser à un patient le droit de choisir ses médicaments ; à un étudiant le droit de changer la direction de ses études ; à un retraité le droit de choisir les actions de bourse qui l’intéressent ? Autant apeuré qu’éduqué quotidiennement en analyse risques/avantages et coûts/ avantages, le client consommateur donne son consentement éclairé et fait son choix parmi un menu d’options professionnelles, dont l’une est d’ignorer le conseil professionnel.

La critique des professions a contribué à répandre la parole du « décisionnisme » comme programme de rééducation des masses à la liberté politique. Les opinions publiques et éduquées ont un temps attaqué les professions en tant que monopolistes antidémocratiques. Elles sont silencieuses depuis que le « sujet qui prend ses propres décisions » a évacué le professionnel. Maintenant qu’ils ont atteint leur but espéré, ceux qui critiquaient les professions sont réduits à les défendre contre les tentacules étouffants de la concurrence capitaliste et contre les ingérences des régulations étatiques.

L’occultation de l’association professionnelle

Les écrits d’Illich des années 1970 ont clairement contribué à ce scepticisme maintenant largement diffusé vis-à-vis des professions. Mais ses arguments contre les professions étaient apparemment trop subtils pour les sociologues. Ils se sont satisfaits de la réapparition du client en costume de décisionnaire, en consommateur avisé de services professionnels. Ils ne voient pas que paradoxalement, le client devenu décisionnaire renforce l’emprise des professions. L’argument d’Illich contre les professions est à la fois plus spécifique et plus général que ce qu’en perçoit l’opinion contemporaine. Et ce n’est qu’en prenant la mesure adéquate de son argument que l’on peut comprendre pourquoi sa critique des professions reste aussi puissante qu’à l’origine, et son espoir de les voir tomber encore inexaucé.

L’argument principal de la critique d’Illich n’était pas que le pouvoir professionnel sur le client repose sur des prétentions discutables de savoir et de compétence. Il ne s’agissait pas non plus d’exposer le fait qu’elles essayaient de s’arroger des loyers pour leur monopole en contrôlant la délivrance de brevets. Sa critique ne reposait pas non plus sur une dénonciation de l’hypocrisie de professions qui invoquent un code éthique afin de protéger le public de la vanité de ses membres. Illich comptait sur le bon sens des gens ordinaires pour rire de prétentions aussi clairement boursouflées. Mais je crois pouvoir dire qu’Illich est le seul à avoir exposé que c’est l’architecture illibérale des associations professionnelles qui soutient la domination mutilante des professions.

La légitimité de la pensée politique et de la gouvernance libérales repose sur la séparation conceptuelle et pratique entre les sphères privées et étatiques, entre l’État et la Société civile. La société est la sphère de l’action privée libre tant que l’État se cantonne à son rôle propre et limité. Un mécanisme singulier empêche l’ingérence de l’État dans les formes de la vie sociale : la séparation des pouvoirs. Les trois pouvoirs de l’État libéral – le législatif, l’exécutif et le judiciaire – ne peuvent être monopolisés. Un tel monopole constituerait les conditions essentielles de l’« illibéralisme », ce que la théorie politique moderne depuis Montesquieu a bien compris.

Comme le notait avec force James Madison à la naissance de la république américaine : « L’accumulation de tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, dans les mêmes mains, soit d’un seul homme, soit de quelques-uns, soit de plusieurs, soit par l’hérédité, par la conquête ou par l’élection, peut justement être considérée comme la véritable définition de la tyrannie. » De même, lorsqu’il explique son concept « d’État d’exception », Agamben affirme que « l’un des caractères essentiels de l’État d’exception [est] l’abolition provisoire de la distinction entre pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, [ce qui] montre ici sa tendance à se transformer en pratique durable de gouvernement ».

Cela fait donc plus d’un siècle, mais certainement depuis les excès totalitaires de la moitié du xxe siècle, et plus récemment les machinations de l’administration Bush, que l’on a compris que la séparation des pouvoirs est la condition sine qua non de la gouvernance libérale. Cependant, comme l’affirment depuis longtemps les spécialistes en droit et en droit constitutionnel, les impératifs technoscientifiques déforment régulièrement l’appareil administratif de l’État et l’orientent précisément vers la condition que redoutait Madison. Les agences administratives de l’État ont le monopole de la création, de l’application et de l’évaluation de lois qui garantissent la douceur de vie et l’aisance tellement enviées des démocraties libérales industrielles. Les commissions administratives contrôlent tout, des produits agricoles aux produits industriels, des autoroutes aux égouts, des téléphones au prix du pain en passant par les restaurants et les usines : c’est grâce à elles que les trains arrivent à l’heure. En 1997, on comptait déjà en Europe plus de 400 comités d’experts responsables en grande part de ce type de gouvernance administrative (qu’on appelle aussi « comitologie »). L’appareil administratif de l’État montre ainsi que l’état d’exception est bien devenu « une pratique durable de gouvernement ».

Si la séparation des pouvoirs de l’État est une condition nécessaire à l’existence de l’État libéral, aucun mécanisme semblable n’a cependant été stipulé pour garantir une conduite libérale dans la société civile. Il a toujours été tenu pour acquis, et cela reste le cas, que la gouvernance libérale n’impose de restrictions que sur les pouvoirs de l’État. Mais si l’on considérait que les associations professionnelles sont à la société civile ce que les agences administratives sont à l’État ? Voilà précisément l’idée centrale de l’argument d’Illich contre les professions. Les professions deviennent dominantes et mutilantes lorsqu’elles s’arrogent les pouvoirs de l’État.

La critique des professions en société est construite par Illich autour d’une idée particulière : les professions sont illégitimes parce que, comme les agences administratives, elles corrompent l’État de droit par leur monopole des pouvoirs de législation, de direction et de jugement du comportement des individus. Là où les professions libérales faisaient appel à une autorité informelle pour vous faire accepter leurs produits par la force ou la séduction, les professions dominantes agissent comme des corps constitués qui peuvent vous forcer légalement à acheter leurs services. Comme le dit Illich, « les entrepreneurs de pompes funèbres ont formé une profession, à la fois dominante et mutilante, quand ils ont acquis les moyens légaux d’envoyer la police interrompre votre enterrement si vous n’avez pas été embaumés et emballés par leurs soins ». À ce niveau les professions sont un phénomène uniquement moderne, contrairement aux guildes ou aux syndicats. Ces derniers ne peuvent compter sur l’État pour imposer l’acceptation de leurs services à la société dans son ensemble.

Les associations professionnelles déforment la société civile en usurpant les pouvoirs de l’État de s’arroger un monopole du droit à « prescrire aux autres ce qui est bon pour eux et ce dont ils ont donc besoin ». Les professions justifient la vente de leurs services sur des besoins quasi biologiques. Ainsi comme les eugénistes, les professions classifient et catégorisent les gens en masse. La concurrence entre les professions ne fait qu’intensifier leur mainmise sur le corps, l’esprit et le temps de leurs clients. Le fait que le secteur des services est en croissance dans les économies industrielles avancées prouve que la marchandisation de la vie ordinaire s’étend sans cesse. Cela reflète et intensifie « un monopole radical qui paralyse l’action autonome en faveur des produits professionnels ». Tant que les sociologues ignoreront l’architecture politique des associations professionnelles, ils ne pourront comprendre que c’est l’établissement légal d’un monopole radical de commodités qui définit les professions mutilantes. Leur critique des professions n’est pas suffisamment radicale parce qu’ils ne voient pas la monopolisation radicale de la vie quotidienne.

Les voleurs de mots

Le remplacement de l’action autonome par la dépendance aux services est entériné par le détournement professionnel de la loi. Mais tout aussi importante est la méthode par laquelle cette dépendance radicalement mutilante radicale est dissimulée. C’est le deuxième point de l’argument d’Illich contre les professions : les professions instaurent un lien rigide entre marchandise et satisfaction. Les professions encouragent la dépendance radicale aux marchandises de deux manières. D’abord, en ôtant la parole aux gens, les professions dérobent leurs capacités d’autonomie. La terminologie héritée des sciences sociales pollue le langage quotidien et empêche les gens de donner voix à leurs expériences collectives. Ensuite, les professions vendent leurs services pour satisfaire des besoins humains. En imputant des besoins aux gens, elles les reconstruisent en tant que sujets nécessiteux. Ce sont les professions qui, par la logique de satisfaction des besoins, forment des subjectivités tributaires des marchandises. Par ces deux méthodes, les monopoles radicaux obtiennent leur pouvoir caché. Si les professions deviennent puissantes en détournant la loi, elles gagnent leur autorité populaire par la propagation de termes scientifiques et la définition de sujets malléables. Le détournement de la loi est une condition suffisante au règne tyrannique des professions. L’usage de concepts scientifiques pour former des sujets est la condition nécessaire à ce règne.

Il y a vingt ans, Uwe Pörksen demandait qu’on reconnaisse l’existence d’une classe de termes qui parasitent le sens des mots, renforcent le culte des experts, et offrent le quotidien en pâture à la gestion professionnelle. Il soulignait avec circonspection que ces « mots plastiques » diffèrent des termes scientifiques en ce qu’ils sont exclusivement connotatifs là où les termes scientifiques apportent une précision dénotative. Bien que son argument semble plausible pour les sciences naturelles, il ne va pas de soi que le terme « illettré », par exemple, a la même précision dénotative que le symbole « e » dans la célèbre formule de physique, par exemple. En général les termes des sciences sociales ne peuvent être complètement séparés du contexte de la vie quotidienne ou ordinaire, ne serait-ce que parce que leur référent est l’homme. Et précisément parce que les termes sociologiques ne possèdent pas cette pure simplicité dénotative, ils tendent à être des mots plastiques, qui sont les outils des tyrans.

Les termes issus des sciences sociales sont séparés de l’expérience parce qu’ils sont conçus dans la serre de l’imagination des scientifiques. Typiquement mélange de mesures mathématiques, d’expérimentations vérifiées opérationnellement et de mots empruntés au langage quotidien, ces concepts sont développés de manière diamétralement opposée aux concepts ancrés dans l’expérience vécue et y faisant écho. Prenons par exemple la distinction entre le mot « risque » et le mot « danger ». Le risque connote le danger et s’en inspire, mais seul le risque peut être calculé et géré professionnellement. La production de danger devient ainsi une ressource pour les gestionnaires de risque. Les concepts comme celui de « risque » tendent à remodeler les concepts vécus comme le danger dans le miroir du texte. Comme l’avance Illich, c’est la domestication de la langue vernaculaire par le biais de la grammaire qui offre le cas paradigmatique des services mutilants mais aussi des concepts mutilants.

Les professions renforcent leur monopole radical par la refonte de la vie et du langage quotidiens dans les catégories et termes issus des sciences sociales. Depuis leur apparition à la fin du xixe siècle, les professions ont cultivé leur pose technocratique désintéressée en imitant le scientifique en blouse blanche. Les professeurs d’université servent d’assistants de recherche aux professions et étayent leurs arguments scientifiques. Engagés dans la fabrication d’une perspective venue de nulle part, les professions et leurs alliés professoraux recouvrent le quotidien d’une grille de mots plastiques mutilants. Les professions se légitiment en arguant de leur objectivité scientifique. Mais, ce faisant, elles construisent leurs destinataires comme des sujets nécessiteux.

Les professions sont une cléricature moderne, qui pervertit la charité chrétienne, cachant le pouvoir politique dans le gant de velours de l’assistance. Les professions vendent leurs produits en vantant leur éthique de service et d’aide aux désavantagés et aux pauvres. En cela, elles forment une sorte de clergé assermenté par l’État. Ce n’est pas un hasard si le mot profession comme on le comprend aujourd’hui traîne un certain bagage théologique. Après tout, comme nous le rappelle Weber, c’est Luther qui traduit la klesis de saint Paul par Beruf, élargissant ainsi le sens de « vocation » messianique pour y inclure à la fois la vocation spirituelle et les occupations séculaires. Un produit peut être poliment refusé, mais seuls les plus revêches peuvent refuser une offre de soins dévoués. C’est ce paradoxe fondamental qui pipe les dés en faveur des services brutalisants du professionnel.

Plus les choses changent, plus elles…

Il y a dix ans, Deleuze a entrevu les débuts de ce qu’il appelait les « sociétés de contrôle ». Il les comparait explicitement aux sociétés disciplinaires, se servant de la théorie de Foucault comme faire-valoir amical. Il traçait le contour de ces sociétés à travers une série de contrastes. Ainsi les « moules » institutionnels des sociétés disciplinaires laissent place à une modulation perpétuelle ; ses individus et populations se changent en « dividus » et en « banques de données », et le contrôle panoptique est remplacé par le contrôle par mot de passe et par « code ». Là où Foucault décrivait des organisations panoptiques certes, mais fermées – la prison, l’école, l’hôpital, l’usine – où des subjectivités diverses étaient fabriquées – le prisonnier, l’étudiant, l’ouvrier, le malade –, Deleuze expose l’émergence d’espaces intégrés par une géométrie variable et continue.

Dans une certaine mesure, la description de Deleuze évoque les arguments développés par Illich au sujet des effets symboliques et des conséquences de la pensée système. Dans certains de ses écrits plus récents, Illich peut paraître suggérer que l’émergence d’un « monde maintenant conçu comme un système » rend obsolète ses arguments sur les professions mutilantes. Par exemple, dans un tel monde, les gens seraient réduits à « des unités individuelles où il faut entrer certaines données ». Mais ses remarques sur les conséquences sans précédent de la pensée système n’entérinent pas la fin de l’âge des professions mutilantes. Si l’on prête attention aux deux éléments centraux de la critique des professions d’Illich, on voit que l’âge des systèmes n’a fait qu’intensifier le pouvoir des professions en le diffusant. Les professions sont puissantes parce qu’elles peuvent faire appliquer légalement un monopole radical des services, et parce qu’elles le font à travers la propagation de mots plastiques vidés de leur sens, mais néanmoins capables de fabriquer des sujets.

Il est vrai qu’à l’âge des systèmes, les concepts scientifiques ont presque complètement saturé notre entendement. Le sociologue qui célèbre la fin de l’âge des professions parce que le client est devenu un décisionnaire est congénitalement aveugle au pouvoir mutilant de ses propres concepts. Il est incapable de voir que la colonisation de la langue ordinaire par le lexique professionnalisé représente non pas la défaite, mais bien la victoire des professions. À l’âge des systèmes, le professionnel n’a plus à convaincre son client d’obéir à ses ordres, il n’a plus à gouverner ni à surveiller son client. Au contraire, le client transformé en décisionnaire adopte activement les catégories et procédures du professionnel. L’ancien client se voit et s’autogère comme un sujet conçu scientifiquement. En faisant une partie du travail du professionnel, le décisionnaire s’adonne au travail fantôme. Il n’a plus besoin d’être convaincu de sa dépendance ruineuse aux services. Il accepte au contraire l’image qu’on lui impute, en tant que consommateur et travailleur, pour participer activement à sa propre ruine.

Seul le cynisme le plus froid peut voir dans le décisionnaire un homme autonome. L’âge des systèmes ne marque donc pas la fin de l’âge des professions mutilantes. Après tout, les professions détournent toujours la loi et continuent à mutiler le sens commun en disséminant les mots plastiques et en construisant des sujets. Il semble au contraire que les tyrans professionnels ne sont généralement pas reconnus pour ce qu’ils sont. L’effet illusoire de la vision système réside dans la possibilité d’oublier la tyrannie des professionnels tout en y étant soumis. Quand les clients seront formés à devenir des décisionnaires qui acceptent la nécessité d’être servis – par eux-mêmes ou par d’autres – les professions mutilantes auront remporté une victoire totale. Toutefois, une telle victoire dépend de l’éradication complète et permanente du sens commun, que la distinction entre dépendance et indépendance devienne insignifiante parce qu’insensée. C’est sur ce terrain fragile et fuyant que l’on se doit de relancer la critique illichienne des professions.

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    Professeur à l’université de Pennsylvanie (Penn State University)..