Irlande du Nord : le passé ne passe pas
L’arrestation de Gerry Adams, président du Sinn Féin (aile politique de l’Ira jusqu’au désarmement de cette dernière en 2005), et son maintien en garde à vue du 30 avril au 4 mai 2014 ont remis, brièvement, l’Irlande du Nord sous les feux de l’actualité. L’opinion internationale a ainsi découvert l’histoire des « disparus », bien que cette question hante véritablement le processus de paix depuis près de vingt ans (le cessez-le-feu de l’Ira date du 31 août 1994).
Les « disparus »
Adams a été questionné par la police nord-irlandaise au sujet de son implication présumée dans le meurtre de Jean McConville. Cette veuve et mère de dix enfants était la figure la plus emblématique des dix-sept personnes enlevées, torturées puis tuées par les organisations paramilitaires entre 1972 et 19851. Certes, ces dix-sept « disparus » représentent une infime proportion des quelque 3 500 morts des Troubles (1969-19942), mais ils sont devenus le symbole de tout ce qui, dans le passé de l’Irlande du Nord, demeure obscur, dissimulé, non résolu. Car ces meurtres n’ont pas été revendiqués au moment des faits et les corps des victimes ont été enterrés en secret. Après des années de campagne inlassable, certaines familles ont retrouvé les corps de leurs proches, parfois grâce à des informations fournies par l’Ira. D’autres demeurent introuvables.
Après plusieurs recherches infructueuses en 1999, le corps de Jean McConville a finalement été découvert par hasard en 2003, sous le parking d’une plage du comté de Louth (République d’Irlande), après qu’une tempête a provoqué un affaissement de terrain. Mais, c’est à la faveur de la publication d’un livre en 2010 que l’affaire a pris un nouveau tournant3. Le journaliste Ed Moloney, aidé par Anthony McIntyre, ancien membre de l’Ira devenu chercheur, avait lancé un projet d’histoire orale hébergé par une université américaine historiquement liée à la communauté irlando-américaine, le Boston College. Il s’agissait de recueillir les témoignages d’anciens terroristes et de ne les publier qu’après leur mort.
Le premier de ces témoignages est celui de Brendan Hughes, ancien commandant de l’Ira et personnage légendaire au sein de l’organisation. Il avait notamment conduit la première grève de la faim de 1980, qui fut le prélude à celle de Bobby Sands et de ses neuf autres compagnons l’année suivante. Dans son récit, passionnant au demeurant, Hughes implique directement son ancien ami Gerry Adams dans le meurtre de Jean McConville. Il y explique qu’Adams qui, dans les faits, était le véritable commandant de l’Ira à Belfast, a mis en place un escadron spécial pour s’occuper des traîtres, des espions et des touts (indics, balances). Il aurait donné l’ordre de tuer la veuve mère parce qu’elle aurait collaboré avec l’armée britannique et espionné l’Ira (allégations démenties par ses enfants et par un rapport du « protecteur du citoyen » – ombudsman, en 2006). Mais il aurait décidé de ne pas revendiquer l’exécution, contrairement à l’usage, parce que c’était une femme.
Quand le passé refait surface
Adams a toujours nié avoir même fait partie de l’Ira. Pourtant, en juin 1972, il fut libéré du bateau prison amarré dans le port de Belfast, le Maidstone, qui servait à détenir les personnes dans le cadre de la procédure d’internement, pour prendre part, en tant que représentant de l’Ira provisoire, à des négociations secrètes avec le ministre délégué à l’Irlande du Nord avant une courte trêve.
En février 2010, les révélations posthumes de Brendan Hughes ont été corroborées par Dolours Price, ancienne membre de l’Ira qui avait participé à un attentat contre la Haute Cour à Londres, en 1973. Dans une interview au quotidien Irish News, elle relate avoir participé à l’enlèvement de Jean McConville, sous les ordres de Gerry Adams4. L’article révèle aussi que Price a participé au projet de Moloney et McIntyre, ce qui a mené la police nord-irlandaise à exiger que le Boston College lui remette les enregistrements. Il s’ensuivit alors une longue bataille juridique. Les États-Unis et le Royaume-Uni étant liés par des accords de coopération antiterroriste, les enregistrements furent remis.
En novembre 2013, la Bbc d’Irlande du Nord a diffusé un documentaire sur les « disparus » dans lequel Adams répète avec force que Brendan Hughes a menti et qu’il n’a rien à voir avec la mort de Jean McConville. Le 18 mars 2014, la police a arrêté Ivor Bell, vétéran de l’Ira âgé de 77 ans, qui participa à la campagne de la frontière des années 1956-1962. En 1970, lors de la scission du mouvement, il s’était rallié à la fraction provisoire. Il fut très proche de Gerry Adams mais fut exclu de l’Ira en 1985 parce qu’il désapprouvait le tournant « politique » qui s’amorçait. À la différence d’Adams, pour qui c’est la justice qui décidera, des charges ont été retenues contre Bell. Enfin, quelques jours avant l’arrestation d’Adams, une autre ancienne membre de l’Ira, interviewée par le Belfast Telegraph, l’a impliqué dans le meurtre de Jean McConville5.
Construire la paix sur la violence
Cette arrestation était, en quelque sorte, devenue inévitable. Immédiatement, le Sinn Féin a dénoncé une manœuvre politique destinée à nuire au parti alors qu’il était crédité d’excellents scores aux élections européennes, dans les deux parties de l’Irlande. On peut mettre en doute cette interprétation des faits. Le Sinn Féin qui, depuis 2007, gouverne l’Irlande du Nord avec le Parti unioniste démocrate (Dup) du pasteur Ian Paisley, est totalement intégré à l’appareil d’État britannique. Le 8 avril, lors de la première visite du président irlandais au Royaume-Uni, Martin McGuinness, numéro deux du Sinn Féin, invité en tant que vice-Premier ministre d’Irlande du Nord, a porté un toast à la Reine. Le parti a vaguement menacé de retirer son soutien à la police d’Irlande du Nord, – condition de l’accord avec le Dup, mais Gerry Adams s’est empressé de rassurer ses admirateurs à sa sortie du commissariat en affirmant qu’il soutenait toujours la police6.
C’est bien parce que tous les acteurs de la vie politique nord-irlandaise d’aujourd’hui sont intimement liés à ce passé de violence que le meurtre de Jean McConville ne cesse de revenir troubler la conscience des vivants. Il pose la question de la moralité du processus de paix. En 1972, les images d’Ian Paisley s’amusant follement avec Martin McGuinness ou de la reine Élisabeth II serrant la main à ce dernier sous le regard attendri de Peter Robinson auraient été de la politique-fiction. Drapés dans la pureté de leurs convictions, républicains et loyalistes justifiaient les moyens par la fin. Des Jean McConville devaient être tuées car c’était « la guerre » qui voulait cela. L’ironie de l’Histoire veut que la « paix » actuelle impose toujours d’enfouir la vérité sur ces exactions, de ne pas poursuivre les coupables. La vérité est la première victime de la guerre, elle ne revient pas avec la paix.
- 1.
Seule une de ces personnes aurait été tuée par une organisation paramilitaire loyaliste (protestante), une aurait été tuée par l’Inla (fraction dissidente de l’Ira officielle) et enterrée en France, dans la région de Rouen. Les quinze autres victimes seraient le fait de l’Ira provisoire mais elle n’en a admis que neuf, après la signature des accords de paix de 1998 (voir : http://thedisappearedni.co.uk/about/).
- 2.
On trouve le détail de tous ces morts dans David McKittrick, Seamus Kelters, Brian Feeney et Chris Thornton, Lost Lives: The Stories of the Men, Women and Children Who Died as a Result of the Northern Ireland Troubles, Édimbourg, Mainstream Publishing, 1999.
- 3.
Ed Moloney, Voices from the Grave: Two Men’s War in Ireland, Londres, Faber and Faber, 2010.
- 4.
http://thedisappearedni.co.uk/dolours-prices-trauma-over-ira-disappeared/
- 5.
http://www.belfasttelegraph.co.uk/sunday-life/news/arrest-gerry-adams-now-former-republican-prisoner-breaks-her-silence-on-ira-murder-of-jean-mcconville-30213561.html
- 6.
http://www.theguardian.com/politics/2014/may/04/gerry-adams-to-be-freed-without-charge