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Le piège dans lequel nous tombons

janvier 2016

#Divers

Une machine infernale s’est mise en route. Au lieu de réfléchir aux moyens de l’enrayer, d’éteindre l’incendie, de faire baisser le niveau des violences, nous sommes en train d’entretenir sa dynamique suicidaire et mortifère, en tombant dans le piège que nous tendent les djihadistes et en faisant, du même coup, le lit du Front national.

Une organisation criminelle

Au départ, les djihadistes constituent une petite troupe de mercenaires multinationaux, mobilisée par la monarchie wahhabite, en souvenir du djihad qui l’avait fondée vers 1750, encouragée elle-même par son grand allié américain, qui faisait de la realpolitik, en considérant que celui – quel qu’il soit – qui combat mon ennemi est mon ami. Dans le dernier acte de la guerre froide, il s’agit de bouter les Soviétiques hors d’Afghanistan : c’est fait en 1988, et l’empire soviétique va vers son effondrement.

Une fois la guerre froide finie, cette petite armée de délinquants fanatisés aux ordres de Ben Laden veut prendre une place sur le théâtre mondial et devenir l’avant-garde d’un islam combattant l’Occident perverti. Le potentiel de sympathie est immense : du levant au couchant, du Machrek au Maghreb, et dans la diaspora arabo-musulmane des pays occidentaux. Cette avant-garde frappe un grand coup pour que cette vision se grave dans les esprits sidérés de la population mondiale : c’est le 11 Septembre.

Par une sorte de réaction symétrique d’autant plus violente que ces criminels avaient été inventés par les États-Unis, l’administration Bush prend immédiatement la tête de la grande armée du Bien, pensant réactiver à son profit la « destinée manifeste » de son peuple élu, théocratie contre théocratie. La petite troupe est repliée dans les montagnes afghanes. Elle est sérieusement affaiblie par les armées américaines, et les talibans, leurs protecteurs, provisoirement refoulés.

Seulement, la petite bande, quasiment décimée, va se reconstituer ailleurs, se régénérer et prospérer. Après tout, il y a bien des régions du monde où des sunnites humiliés par l’histoire et désespérés de leur sort peuvent être recrutés pour la guerre sainte : cela arrive à la faveur de l’intervention en Irak en 2003. Pour valider sa logique d’affrontement du Bien et du Mal – qui reprenait en la retournant, c’est-à-dire en la légitimant, celle que les djihadistes tentaient de faire valoir – l’expédition afghane n’a pas suffi à Georges W. Bush : c’est donc le tour de l’Irak, bien plus riche en pétrole. À la faveur du chaos, les djihadistes sont remis en selle, comme avant-garde de la grande bataille, et se donnent alors toutes les apparences de la mission : un califat, une armée, un semblant d’État, un territoire « administré ». La plupart des pays occidentaux, fascinés, tombent dans le piège. Personne ne songe à le désamorcer en qualifiant cette organisation pour ce qu’elle est d’abord : une organisation criminelle1.

Une stratégie suicidaire

La stratégie de l’« État islamique » – d’abord localisé « en Irak et au Levant », puis débarrassé de cette limitation territoriale pour signifier sa vocation globale – est assez simple : se faire progressivement reconnaître, dans la dynamique même d’une guerre étendue à l’échelle du monde à coups d’attentats spectaculaires, comme le représentant de l’ensemble du monde musulman, l’oumma enfin réunifiée sous sa bannière.

Pour cimenter autour d’eux cette communauté imaginaire – et l’embarquer dans une dynamique autodestructrice –, les stratèges de l’« État islamique » créent une dynamique locale de ralliement, de militarisation et de radicalisation des populations sunnites, en engageant une guerre sans merci contre les « hérétiques ». La situation s’y prête, les Américains ayant confié le pouvoir à un chiite paranoïaque qui solde brutalement les ressentiments à l’égard des alliés sunnites accumulés sous Saddam Hussein. À Mossoul, les troupes djihadistes n’ont pas pris la ville, qui est plutôt tombée dans leurs mains comme un fruit trop mûr : le terrain avait été préparé.

Ailleurs en terre musulmane, là où les États s’étaient effondrés ou étaient affaiblis, en particulier là où des interventions occidentales stupidement menées avaient créé les conditions d’une lutte de clans, d’une confessionnalisation et d’une militarisation rapides des conflits civils, l’organisation parvient à multiplier les « foyers » en obtenant le ralliement de franchises locales : la Syrie, la Libye, le Yémen. Par la suite, il pourra y avoir d’autres régions : le Liban, la Jordanie, l’Arabie saoudite, et jusque dans l’Afrique musulmane. Les leçons du « Che » ne sont pas perdues pour tout le monde : l’armée recrute bottom up et plus seulement top down, et le quartier général pourra se déplacer, ici puis là, si les « croisés » larguent des tapis de bombes sur Rakka et sur Mossoul.

Dans les pays de diaspora arabo-musulmane, en particulier en France, où le nihilisme pouvait prospérer, l’organisation crée les conditions d’une guerre civile en suscitant des vocations suicidaires et en accréditant l’idée que le djihadisme est l’expression radicale de l’islam, de sorte que tout musulman doit apparaître bientôt comme un terroriste en puissance. Le Front national a depuis longtemps martelé que la France doit être aux Français et que les enfants d’immigrés doivent être traités comme des indésirables : les conditions d’une fracture étaient réunies, il fallait juste attiser la flamme, répandre la peur et cultiver la haine.

En Méditerranée, les vagues migratoires de demandeurs d’asile sont instrumentalisées pour renforcer la thèse d’une guerre entre l’islam et l’Occident : l’idée se répand qu’accueillir des demandeurs d’asile, c’est faire entrer des terroristes. Les millions d’Afghans, d’Irakiens, de Syriens et de Libyens, d’abord parqués en Turquie, au Liban et en Jordanie, se font refouler d’Europe et perdent tout espoir d’habiter quelque part : on entend, assourdissant et repris par presque tous, ce discours insensé, moralement inqualifiable et juridiquement insoutenable, qu’avaient d’abord tenu les franges nationalistes minoritaires, selon lequel « il faut les renvoyer chez eux ! » Les « Occidentaux » multiplient la détresse musulmane, piétinent les engagements qu’ils ont pris en signant, en 1951, les conventions relatives au droit d’asile et se remettent, comme dans les années 1920-1930, à fabriquer des apatrides. Le scénario désastreux de la conférence d’Évian de 1938 peut se reproduire : quand, face à l’expulsion des juifs d’Allemagne, d’Autriche et de Pologne, tous les représentants des pays occidentaux ont expliqué, les uns après les autres, qu’ils ne pouvaient les accueillir, mettant en avant l’argument du chômage consécutif à la crise de 1929 et celui d’une incompatibilité « culturelle » à l’endroit des juifs. Cette conférence a ouvert la voie, pour Hitler, à un changement de politique à l’égard des juifs, passant de l’expulsion à la concentration avant d’en venir à l’extermination.

En vérité, cette stratégie de la guerre des cultures est une stratégie suicidaire, mais elle entend entraîner l’Occident dans son suicide global. De là sa rhétorique apocalyptique : cette fois la « lutte finale » est bien aussi celle de la fin du monde. En ces temps de « mondialisation », l’islam radical dispose d’un concept du monde : il sait faire de la fin de ce monde l’objet du désir. Finie la dissuasion, qui postulait jadis qu’aucun des belligérants ne pouvait se suicider.

Les digues ont sauté

Une dynamique folle s’est engagée, extraordinairement difficile à enrayer. Le devoir de ceux qui entendent réfléchir est de chercher obstinément, résolument, courageusement les moyens d’arrêter, même s’il est trop tard, cette machine infernale.

Au train où vont les choses, le scénario le plus probable est que la guerre va s’étendre sur de multiples théâtres (il faudra retourner en Libye quand on aura un peu nettoyé la Syrie, puis ailleurs quand d’autres régions auront pris feu), que les vocations au djihad vont se multiplier, que la fréquence et la violence des attentats vont croître, en particulier « chez nous ». Et cela parce que nous faisons tout pour accréditer la thèse d’une guerre entre le monde musulman et le monde occidental. Le discours selon lequel il y a un antagonisme fondamental, irréductible entre l’islam et l’Occident est en train de contaminer les esprits, presque tous les esprits, et d’inspirer les politiques partout, du levant au couchant. Nous ne voyons pas que, ce faisant, nous donnons raison aux djihadistes, comme si cette réalité était devenue aveuglante. Les digues ont vite cédé : en France, au lendemain du 13 novembre 2015, la rhétorique de la guerre, d’une réponse qui ne passe que par la violence d’État, d’une réponse purement militaire et sécuritaire, s’est imposée en quelques heures dans un basculement sidérant des esprits2.

Ce basculement devient lisible quand on analyse les deux dispositions constitutionnelles proposées par le gouvernement Hollande. Il s’agit d’une part de rendre légale (constitutionnelle) la déchéance de nationalité pour les Français disposant d’une seconde nationalité. Il y a en France trois millions de Français qui ont souhaité garder, ou dont les parents (ou grands-parents) ont souhaité qu’ils gardent la nationalité de leurs parents, en général celle d’un pays du Maghreb. En sonnant le glas, dans le droit français, de ce fondement de notre nationalité qu’est le droit du sol, on ouvre la voie à la légalisation de politiques d’expulsion des enfants de migrants par « dénationalisation ». C’est la méthode que le régime nazi avait utilisée à partir de 1933 à l’endroit des juifs.

Depuis des années, le Front national, dont les militants scandent « On est chez nous, la France aux Français, etc. », désigne cette population comme « indésirable » et, avec le succès qu’on sait, comme le bouc émissaire du malheur français. Avant dix ans, le Front national, auquel se seront ralliés des pans entiers de la droite, proposera, en s’appuyant sur cette disposition constitutionnelle, d’organiser l’expulsion de ces populations du territoire français, cette « racaille » de délinquants prêts à faire le djihad. Jusqu’ici, je pensais que le Fn ne pourrait accéder au pouvoir en France. Dans le contexte qui est désormais le nôtre, avec la perspective d’une multiplication des attentats, j’en suis chaque jour moins sûr, tant les esprits sont désormais lepénisés. Ces expulsions de masse auront donc lieu. Autrement dit, dans l’aveuglement provoqué par les assassinats du 13 novembre, en reprenant l’une de ses propositions, un gouvernement de gauche crée les conditions juridiques d’un travail dont se chargera demain le Front national. L’opinion sera alors à peu près unanime à le soutenir, en considérant qu’« ils l’ont bien cherché ». Plus généralement, je suis certain que, dans les années qui viennent, on verra en Europe – je ne sais pas où, mais probablement aussi en France – des pogroms contre les musulmans. Nous nous rappellerons nos anciennes manifestations antiracistes en nous disant que nous étions alors de jeunes rêveurs idéalistes et débiles.

Cette perspective est d’autant plus probable si l’on y ajoute l’autre réforme proposée, celle de l’état d’urgence, c’est-à-dire la possibilité de suspendre l’état de droit et le contrôle de la police par la justice, par vote du Parlement, pour une durée de six mois, qui pourra être prolongée par des dispositions qui maintiennent l’état d’exception. On imagine l’usage qu’un gouvernement d’extrême droite – et peut-être pas seulement ? – saura faire d’une telle disposition qui accorde à la police, c’est-à-dire à l’exécutif, des prérogatives considérables en matière de contrôle social pour une longue durée. D’ailleurs, à en croire Le Monde du 6-7 décembre, les policiers en veulent davantage, et leurs demandes sont « à l’étude » ; le délit de faciès a de beaux jours devant lui.

Nous avons montré du doigt naguère les néoconservateurs américains avec leur Patriot Act. Clairement, nous suivons désormais leur exemple. Peut-être le Conseil d’État, ou des parlementaires, ou une réaction de l’opinion publique sauront-ils empêcher cette folie. Mais si elle est écartée maintenant, la proposition reviendra à l’ordre du jour, dans un contexte politique renouvelé, à l’occasion du prochain attentat. Il sera chaque jour plus difficile de préserver l’État de droit, qui est notre force, et non notre faiblesse.

La vague identitaire culturaliste, nouvelle forme du nationalisme d’autrefois, déferle avec une puissance terrible partout dans le monde. Ce dont le Fn s’était fait le porte-parole, ce dont Marine Le Pen a anticipé l’émergence en recentrant son discours sur l’immigration arabo-musulmane et sur l’islam comme bouc émissaire, est en train de submerger les opinions européennes. Marine Le Pen n’a plus besoin de « dédiaboliser » son parti, les événements, maintenant secondés par la gauche, s’en chargent pour elle.

Pour le dire en un mot, « chez nous », les conditions idéologiques, politiques et juridiques d’une vaste offensive répressive ciblant les banlieues arabo-musulmanes sont désormais réunies. Les djihadistes espèrent des guerres civiles sur le sol des « croisés » : ils les auront.

Résister

Traiter l’Ei comme une organisation criminelle, et non comme un « État islamique », est une première parade, une première façon d’éviter le piège qui nous est tendu. Sans constituer une solution miracle, cela permet de signifier que les opérations policières et militaires relèvent de la justice, en maintenant vivante la perspective cosmopolitique qu’incarne, tant bien que mal, la justice pénale internationale. Cela permet aussi de s’interdire de répondre à la barbarie par la barbarie, au crime par le crime – ce qu’attendent nos ennemis pour se légitimer. Cela permet surtout d’agir sur le terrain des représentations, un terrain sur lequel les djihadistes ont sur nous de l’avance et sur lequel il est urgent d’organiser la résistance.

Une seconde parade tient dans une politique européenne d’hospitalité, afin de casser l’idée que musulmans et Occidentaux sont irréductiblement ennemis et faire valoir, au-delà de la guerre des civilisations, une exigence de droit et de justice dont l’institution du droit d’asile, au lendemain de l’extermination des juifs privés de « nationalité », a représenté l’une des formes les plus éminentes. Le devoir d’hospitalité, s’appliquant à des personnes persécutées, chassées de chez elles, privées de lieu où habiter, est une obligation inconditionnelle, analogue à celle qui s’applique au médecin, tenu de soigner tous les malades et tous les blessés. Cette inconditionnalité traduit dans le droit international l’exigence d’un monde commun où l’autre, quel qu’il soit, puisse habiter avec moi. Ce sont peut-être des postures morales, mais nous en avons besoin maintenant si nous ne voulons pas marcher au désastre comme des somnambules. Contre la vague qui nous submerge, au-delà de la « guerre des cultures », il faut soutenir le monde commun que nous pouvons encore partager.

Enfin, plutôt que de prétendre « éteindre un incendie avec un lance-flammes », la sagesse commande, à côté des actions militaires et policières nécessaires pour poursuivre les auteurs de crimes et tâcher de prévenir de nouvelles violences, de privilégier de sérieuses initiatives politiques et diplomatiques sur le terrain destinées d’abord à réduire le niveau des violences en Syrie et en Irak, à protéger les populations, à sécuriser les frontières, à ouvrir des perspectives qui réduisent les haines. Sur ces points, Villepin a parlé d’or dans le premier entretien cité.

Lisons, relisons et méditons ce texte d’Hannah Arendt, dont chaque mot résonne et qui peut servir de boussole pour parer à notre désarroi en ces sombres temps :

Après l’apparition des minorités en Europe de l’Est et du Sud et l’arrivée des sans-patrie en Europe centrale et occidentale, c’était un élément de désintégration tout à fait nouveau qui s’était introduit dans l’Europe d’après-guerre. La « dénationalisation » devint une arme puissante entre les mains de la politique totalitaire et l’incapacité constitutionnelle des États-nations européens à garantir des droits humains à ceux qui avaient perdu les droits garantis par leur nationalité permit aux gouvernements persécuteurs d’imposer leurs modèles de valeurs même à leurs adversaires. Ceux que les persécuteurs avaient désignés comme la lie de la terre – les juifs, les trotskistes, etc. – étaient effectivement partout accueillis comme tels ; ceux que la persécution avait nommés indésirables devinrent les indésirables de l’Europe. Le journal officiel des SS, le Schwarze Korps, établit explicitement, en 1938, que si le monde n’était pas encore convaincu que les juifs étaient la lie de la terre, ils allaient bientôt l’être, quand des mendiants impossibles à identifier, sans nationalité, sans argent et sans passeport, passeraient leurs frontières. Et il est exact que cette propagande basée sur des faits était plus efficace que la rhétorique d’un Goebbels, non seulement parce qu’elle instaurait les juifs comme lie de la terre, mais aussi parce que l’incroyable condition d’un groupe toujours plus nombreux d’innocents était comme la démonstration pratique du bien-fondé des affirmations des mouvements totalitaires selon lesquelles cette histoire de droits inaliénables de l’homme était pure fantaisie, et que les protestations des démocrates n’étaient qu’alibi, hypocrisie et lâcheté face à la cruelle majesté d’un monde nouveau. Les mots mêmes de « droits de l’homme » devinrent aux yeux de tous les intéressés – victimes, persécuteurs et observateurs aussi bien – le signe manifeste d’un idéalisme sans espoir ou d’une hypocrisie hasardeuse et débile3.

le 8 décembre 2015

  • *.

    Philosophe, il a récemment publié Répondre du vivant, Paris, Le Pommier, 2013.

  • 1.

    Dans les termes du Statut de Rome, la Cour pénale internationale est compétente en matière de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, quand ces crimes menacent la communauté internationale. Elle peut traduire un État, des personnes ou une organisation [art. 7(2)a)]. Elle peut être saisie sur résolution du Conseil de sécurité si l’État dans lequel les crimes sont commis n’est pas partie de la convention [art. 13b)]. L’État islamique a commis des assassinats de masse, a pratiqué l’enlèvement, la torture, l’esclavage, toutes actions relevant des « crimes contre l’humanité » tels que définis à l’article 7 du Statut de Rome. Voir l’entretien avec Mireille Delmas-Marty, « La démocratie dans les bras de Big Brother », Le Monde, 4 juin 2015.

  • 2.

    Le seul discours sensé que j’aie entendu depuis est celui d’un homme de droite, celui qui avait défendu cette même analyse aux Nations unies en 2003, Dominique de Villepin. Voir deux entretiens, passés à peu près inaperçus, face à Jean-Jacques Bourdin les 29 septembre et 2 décembre 2015 (www.bfmtv.com).

  • 3.

    Hannah Arendt, l’Impérialisme. Les origines du totalitarisme, trad. Martine Leiris et Hélène Frappat, Paris, Points, 2010, chap. v.