Désordres publics et mondialisation


Les médias et les réseaux sociaux donnent une portée mondiale à des désordres locaux, comme les bavures policières et les occupations de l’espace public. Leur traitement différencié par les autorités interrogent la capacité de ses mouvements à susciter des réformes.

Medias and social networks confer a worldwide reach to local disorders, such as police abuse and occupy movements. Their differentiated management by public authorities questions the ability of these movements to bring about reforms.

Que la mondialisation favorise la formation de désordres sociaux, de manifestations et de soulèvements, ce n’est pas clair à première vue. Pour autant, les récentes évolutions de l’ordre et du désordre dans les métropoles et les réponses institutionnelles qu’elles suscitent indiquent un changement. L’accroissement du désordre sur la voie publique apparaît comme symptomatique de transformations.

Ordre et désordre

Une dialectique lie étroitement ordre et désordre. L’ordre devient un problème lorsqu’un désordre surgit dans l’espace public : le désordre dénonce un ordre institué. Or toutes les sociétés s’appuient sur un type d’ordre pour fonctionner avec cohésion, selon des normes partagées. La tranquillité publique est un bien collectif. Par contraste, le désordre produit de l’incertitude et une rupture dans la vie quotidienne collective. S’il dure, il devient rapidement insupportable pour le public. Mais il est possible de le percevoir comme une transition, enveloppe de nouvelles formes d’ordre à venir, l’ordre nécessitant le désordre pour être régénéré et pour survivre1.

On pourrait débuter cette exploration par le besoin éprouvé par des individus d’exprimer collectivement leur désaccord et leurs émotions à la suite, par exemple, d’un abus de pouvoir par la police ou d’une violation de règles démocratiques. Le désordre résulterait de leurs actions. Il s’apparenterait à des actions turbulentes, erratiques, perturbant la tranquillité publique. Désordre public ? L’espace public dynamise le désordre et, comme le commande la loi, les forces de l’ordre interviennent pour restaurer l’ordre. Pour autant, certaines formes d’intervention policière peuvent générer un désordre répressif.

Au long des siècles, la rue a été un espace, une construction née de pratiques, d’identités et de liens, que les sans-voix et les faibles utilisent comme une scène pour exprimer leurs émotions et leurs pensées. L’espace et la rue rendent visible le dissensus, démultiplient les énergies collectives et offrent une possibilité de mobilisation. La recherche de justice sociale peut s’exprimer par une occupation de l’espace, suivie d’évacuations plus ou moins violentes par la police.

La mondialisation est l’un des phénomènes nouveaux dans l’étude du désordre public. La révolution de l’information et des communications a profondément transformé l’environnement et le sens du désordre public. Un désordre local dans un espace urbain peut désormais recevoir un écho sur la scène globale, via les réseaux sociaux, donnant une visibilité aux causes les plus diverses. Grâce aux smartphones, à Internet et autres supports, des événements locaux sont « globalisés ». Les réseaux les interprètent pour quiconque, à un moment donné, où qu’il soit, voudrait se relier à un désordre en cours et communiquer qu’un événement inhabituel est en train de se produire.

En quoi participer à une mobilisation à travers des applications numériques, en cliquant like instantanément, sans effort, diffère-t-il d’une participation physique dans un lieu donné ? Les réseaux sociaux contribuent-ils à un nouveau type de proximité constituée d’amis, de suiveurs, de curieux se liant et se reliant les uns aux autres aux quatre coins du monde ? Le leadership et le mode d’organisation sont-ils différents de ceux d’une mobilisation de terrain ? Mon sentiment, après avoir mené sept études de cas approfondies, c’est que ces désordres sont principalement ancrés dans l’espace urbain, et parfois amplifiés par les nouvelles technologies2. Mais l’idée d’un espace public global semble erronée, ou du moins prématurée3. Si les technologies de communication sont globales, la façon dont elles fonctionnent reste opaque. Il n’existe pas d’espace global, sinon des échanges limités et temporaires, des interactions ciblées sur certaines questions. Nos pratiques et nos attentes, nos représentations politiques et civiques n’acquièrent leur sens qu’à partir d’une expérience locale. Une mobilisation, l’occupation d’un parc, d’une rue, d’une place, démontrent plus que des Tweets, semble-t-il, une participation engagée et l’envie de faire une différence. Les gens s’assemblent à travers des rituels rodés, guidés par ceux qui, eux, exploitent le caractère interactif des nouvelles technologies.

Les liens entre désordre public et mondialisation s’interprètent de deux manières au moins. Qu’ils se déroulent au Caire, à Tunis, à Istanbul, à Paris, à Stockholm ou à Hong Kong, des événements à forte résonance émotionnelle conduisent des gens dispersés à s’y relier. Les lieux sont porteurs d’imaginaire et de mémoire. Par exemple, Gezi Park et Taksim Square à Istanbul symbolisent des luttes sociales historiques. Lorsque, en 2013, les gens s’y rendent, c’est dans l’idée de se faire entendre et d’inciter, via les réseaux sociaux, d’autres participants à les rejoindre ou à les soutenir. Telle est la première interprétation.

La seconde interprétation vient de ce que, une fois l’événement connu via ces réseaux sociaux, il peut générer des actions d’imitation. Ainsi, en novembre 2011, les occupations d’espace touchent neuf cents villes dans le monde. La nouvelle que Wall Street est occupé s’est propagée très rapidement. Le « printemps » arabe est un autre exemple de mobilisations à des milliers de kilomètres de l’épicentre du désordre. Les réponses institutionnelles ont, elles aussi, recours aux réseaux sociaux et sont, de ce fait, amplement commentées.

J’ai étudié trois types de désordres. D’une part, des désordres opposant jeunes et police (France, 2005 et Grand Londres, 2011), des conflits locaux, globalisés par les « émeutes de papier », ainsi que par le regard porté sur eux via les médias et les réseaux sociaux4. D’autre part, des désordres américains successifs, consécutifs à des tirs mortels de policiers sur des minorités raciales (Ferguson et Baltimore), où les participants utilisent les réseaux sociaux pour mobiliser des soutiens à une grande échelle, les autorités justifiant les méthodes de retour à l’ordre par une ample communication. Enfin, des désordres liés à des occupations d’espace, commentés sur les médias et les réseaux sociaux, auxquels répondent les forces de l’ordre et donnant lieu à des imitations (Occupy Wall Street, 2011 ; Gezi Park à Istanbul, 2013 ; Occupy Central à Hong Kong, 2014).

Dans tous ces cas, il y a eu visibilité de l’événement au-delà de la sphère locale avec des échos reçus et renvoyés des quatre coins du monde. Les forces de l’ordre, la justice, les autorités à divers niveaux sont intervenues et ont rendu compte de leurs actions, avec ou sans l’usage des réseaux sociaux en matière de communication.

Qui se rassemble s’assemble ?

On peut distinguer deux types de revendications. D’un côté, les revendications relatives aux discriminations au faciès, à un traitement inégalitaire et irrespectueux, aux bavures mortelles et répétitives de la police s’expriment lors de confrontations entre habitants des quartiers populaires et forces de l’ordre. Ainsi, à Istanbul, la protestation tweetée dénonce les pratiques autoritaires et antidémocratiques du régime et rassemble des étudiants paupérisés, des femmes, des jeunes, des vieux, des supporters de football, des athées et des pratiquants, des Kurdes et des kémalistes5. À Hong Kong, la violation par la Chine des accords démocratiques qui auraient permis à la population de choisir ses représentants législatifs pousse étudiants, écoliers et diverses coalitions de gauche à descendre dans la rue.

De l’autre, on trouve des revendications de nature plutôt économique. Mais si la pénétration croissante de la finance internationale dans les processus de décisions démocratiques, génératrice d’inégalités croissantes et d’insécurité (« nous sommes les 99 % »), sous-tend la dynamique de l’occupation de Wall Street, les protestataires ne réclament pas pour autant la fermeture des banques, ni celle des grandes entreprises. Rien de tel non plus à Hong Kong, ni dans les confrontations avec la police. Nombre de protestataires réclament plus d’équité, de démocratie et de justice sociale dans leur vie quotidienne.

Si les messages s’exportent pendant un temps plus ou moins long au cours de ces mouvements, ils émanent de participants en nombre variable. On estime à 2, 5 millions le nombre de mobilisés pendant les trois semaines d’incidents relatifs à l’occupation de Gezi Park et à la brutalité de la répression policière, en Turquie en 2013, tandis qu’à New York comme à Hong Kong, leur nombre n’excède jamais 10 000 sur le terrain (environ 300 000 sur Facebook). Occupy Wall Street et Occupy Central à Hong Kong durent trois mois, par contraste avec les brèves confrontations de jeunes avec la police (Baltimore en 2015 et Londres en 2011 – six jours –, les « banlieues » françaises en 2005 – trois semaines).

Les répertoires d’action sont plus conflictuels et violents lorsque les auteurs de désordre, armés de briques, de barres de fer ou de grenades, s’opposent à la police, tandis que la non-violence, sauf pour une minorité déterminée à en découdre sans retenue avec la police, est préconisée lors des occupations.

Les convergences, elles, sont de plusieurs types. Le déroulement des manifestations est fréquemment similaire. Au départ, elles sont relativement pacifiques, reposant sur la liberté d’expression, le droit de s’assembler et la protection des minorités. Mais c’est au cours et surtout à la fin de ces manifestations que le désordre survient. Elles sont toutes ancrées dans un espace public qui galvanise les participants. L’espace est une scène où se déroule une dramaturgie entre divers acteurs. Entre la présence significative des occupants et la couverture donnée à leurs actions par les médias et les réseaux sociaux, il y a continuité.

Les occupants sur le terrain sont englobés dans un monde plus vaste qui les dynamise. Le paradoxe vient de leur immobilité dans un monde accéléré, en plein mouvement. L’activisme numérique, lui, émane de jeunes gens instruits, fréquemment issus de classes moyennes (ce qui n’est pas le cas des jeunes ou des minorités pauvres s’opposant à la police) qui donnent continûment de la visibilité à leurs actes sur les réseaux sociaux. Ils sont conscients des tactiques efficaces, des risques pris, des stratégies à mener et de l’issue incertaine de leurs combats. Comme l’affirme Joshua Wong, à Hong Kong, ils ne sont pas des rêveurs romantiques.

Ces désordres diffèrent de manifestations classiques de quelques heures, le long d’une avenue. Slogans, affiches, règles d’organisation dévoilent en outre beaucoup de talents créateurs à l’œuvre, cela étant plus avéré pour les occupations que pour la dénonciation des violences policières.

Comment opère la police des foules ?

La routine régit les interactions entre police et protestataires, mais elle est modifiée par de multiples forces incluant les médias, les réseaux sociaux, les observateurs et le public. Selon la police, force reste en effet à la loi, mais son utilisation est sujette à interprétation. Les polices et gendarmeries françaises et turques défendent l’ordre public, alors que les polices britannique et américaine se perçoivent au service de l’intérêt général. Les unes reçoivent leurs ordres des autorités politiques dont elles sont le bras armé et auxquelles elles rendent des comptes ; les autres sont dirigées localement sans intervention politique, mais les gouverneurs élus ou leurs équivalents sont susceptibles d’intervenir si l’ordre n’est pas maîtrisé (Ferguson, Baltimore, Hong Kong).

Lors de troubles massifs, les approches autrefois militaires ont été remplacées par des stratégies d’incapacitation de protestataires potentiellement violents. À titre d’exemple, à New York – théâtre de cinq manifestations par jour –, le New York Police Department (Nypd) dispose d’outils technologiques et de ressources opérationnelles considérables. La nouvelle unité Strategic Response Group (« Groupe d’intervention stratégique »), forte de huit cents officiers formés et entraînés, peut intervenir à tout moment.

La police qualifie de plus les manifestants d’Occupy Wall Street d’anarchistes, de criminels ou de jeunes extérieurs au quartier, adeptes d’actions directes violentes. Parallèlement, l’unité de renseignement du Nypd vise à infiltrer les manifestants. Elle se rend sur les réseaux sociaux, sur les forums en ligne, participe aux conversations, filme les réunions, analyse les Tweets.

Environ deux mille caméras (en excluant les caméras privées) filment le Lower Manhattan. Juchés sur les toits ou sur des structures métalliques de soixante-quinze mètres de haut, et avec l’éclairage de puissants projecteurs et de perches, les policiers ont filmé les occupants nuit et jour. Le centre d’analyse du Nypd a anticipé ensuite l’évolution de l’occupation selon des scripts déjà éprouvés. Les équipes policières ont fait également appel aux hélicoptères pour mesurer l’étendue et la géographie de la mobilisation. Les photos prises à partir des hélicoptères sont envoyées au commandement, qui peut adapter la stratégie sur le terrain en fonction de l’information reçue. Enfin, environ cent quatre-vingts conseillers juridiques précisent à la police quelles sont ses marges de manœuvre.

Lors d’Occupy Wall Street, la police avait établi différentes zones pour contenir la protestation : la hard zone interdisait aux activistes de monter leurs tentes à proximité des banques. Des corridors avaient été formés à l’aide de barricades métalliques pour les clients. Une zone d’expression libre était réservée aux militants qui refusaient cette assignation et préféraient transgresser les directives. Les soft zones étaient celles où habitants et activistes se côtoyaient. Le travail de la police était alors ardu puisqu’il consistait à faire refluer progressivement les militants des zones commerciales, par exemple à coups de pulvérisateurs de poivre. Le groupe le plus problématique pour la police était toutefois celui des médias et en particulier les journalistes indépendants, présents par centaines. Ils avaient été assignés à une zone spéciale et de ce fait, il leur fut impossible de filmer l’évacuation à laquelle a procédé la police mi-novembre 2011.

Par contraste avec la maîtrise du Nypd, l’approche policière à Istanbul, à Hong Kong et à Ferguson lors des désordres apparaît peu maîtrisée, compte tenu du nombre de blessés, voire de morts.

Quelle justice ?

De quelle manière la justice contribue-t-elle au retour à l’ordre ? Dans le cas de Baltimore, la promptitude de la procureure générale à mettre en examen les policiers, comme si elle avait entendu les cris des manifestants outragés, a été décisive. Mais, ensuite, aucun policier n’a été jugé coupable de la mort de Freddie Gray, la police ayant mené l’enquête judiciaire en écartant les éléments susceptibles de la desservir auprès du tribunal. Les urnes ont donc sanctionné les autorités locales. L’intervention du département fédéral de la Justice, pour sa part, a été considérable, à Baltimore comme à Ferguson6. L’accord conclu entre celui-ci et la ville de Baltimore vise douze réformes relatives à la formation à la police de proximité et à la désescalade des tensions lors des contrôles d’identité. Des caméras seront placées dans les fourgons et les suspects seront maintenus par une ceinture de sécurité7. L’organisation de défense Black Lives Matter a approuvé cet accord qui interdit aussi de contrôler les individus en fonction de leur adresse postale ou de la manière dont ils réagissent à une vérification d’identité. Les désordres ont donc apporté un changement bénéfique, mais la mise en application des réformes demande à être sérieusement contrôlée.

Concernant Occupy Wall Street, 7 700 participants ont été arrêtés entre septembre 2011 et juin 2013, dont 700 pour avoir participé à une marche interdite sur le pont de Brooklyn, bloquant la circulation pendant des heures. La moitié des personnes arrêtées a accepté l’offre du bureau du procureur de Manhattan : il n’y aurait pas de poursuites si, pendant six mois, l’individu ne se rendait coupable d’aucune infraction. Des centaines d’individus ont plaidé coupable. Moins de 3 % d’entre eux ont essuyé une sanction. Certains cas ont traîné indéfiniment.

Parfois, les participants ont reçu l’appui d’un juge fédéral lorsqu’ils ont expliqué qu’ils n’avaient pas entendu les avertissements donnés par la police. En effet, a admis le juge, compte tenu du bruit ambiant, on ne pouvait entendre le mégaphone au-delà de cinquante mètres. Un autre juge a cité Thomas Paine et Martin Luther King en rappelant la dette immense que la nation américaine doit aux dissidents : « Ces derniers nous ont obligés à regarder en face les problèmes que l’on aurait préféré ne pas voir. Mais c’est souvent avec du recul que l’on voit le bien-fondé des actes de ces fauteurs de trouble. La prudence et le respect pour les droits constitutionnels incluant la liberté d’expression et d’association incitent donc le système légal à accorder beaucoup de marge de manœuvre aux protestataires non violents. Les policiers devraient moins suivre de formation en maintien de l’ordre et plus en respect du premier amendement8 », a-t-il ajouté. En somme, les institutions ont réagi efficacement au défi du désordre public.

À l’inverse, tant les juges de Hong Kong que ceux d’Istanbul ont été réticents à sanctionner les policiers auteurs de tirs meurtriers lors des occupations. La police de Hong Kong a fini par admettre avoir fait appel aux triades pour mater les insurgés. Aucune réforme d’envergure ne sera entreprise, à la suite des désordres ; dans ces deux cas, au contraire, l’ordre institué sera renforcé.

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Dans l’imbrication des actions sur le terrain et sur les réseaux sociaux, les unes apparaissent plus décisives que les autres. Le sens de l’espace public où l’on s’assemble pendant un temps long dynamise la mobilisation, offre un site d’expression à la discorde, donne aux participants le sentiment qu’ils sont un contre-pouvoir. Selon les contextes, le désordre a pu introduire des changements. Par exemple, l’organisation Black Lives Matter a acquis une légitimité, elle est devenue une référence en matière de communication des revendications des minorités raciales et, avec d’autres organisations, elle se donne le choix d’intervenir ou non après une bavure policière. Les réformateurs au sein des polices américaines ont reçu un appui fédéral de poids pour contraindre les policiers réticents à accepter les réformes telles que le port de caméra. Mais avec la présidence Trump et l’arrivée au département de la Justice de Jeff Sessions, soutien des policiers, nul ne sait ce qu’il en adviendra.

En ce qui concerne les occupations, la ville globale offre des espaces publics où différents mondes s’entrechoquent. La présence même des contestataires dans des lieux symboliques révèle une vigilance de la société civile qu’il est impossible aux autorités d’ignorer. La difficulté du travail policier pour concilier droits d’expression, d’assemblée et protection des minorités et le retour à l’ordre, comme l’exige la loi, est lourde. Dans certains cas, la police locale est incapable de s’en acquitter.

En fin de compte, il faut se demander si ces désordres sont de quelque poids concernant la réforme des institutions (de la police en particulier), la réduction des inégalités socio-spatiales et du capitalisme de marché. Comment des participants dispersés, non organisés, locaux, de faible statut social trouveraient-ils des « fenêtres d’opportunité » pour créer un nouveau type d’ordre, plus démocratique ? Ils ont peu de pouvoir à long terme, si ce n’est celui de signaler une présence et des forces d’opposition potentielles. L’ampleur de ceux qui les soutiennent sur les réseaux sociaux n’est pas un indicateur pertinent de la force d’un mouvement. La révolution n’est pas au coin de la rue9. La transformation de mouvements horizontaux en partis politiques serait-elle souhaitable ? Ni l’exemple de Podemos ni celui de Syriza ne sont vraiment convaincants10.

Il est souhaitable, en revanche, comme le suggère Frédéric Worms, qu’il y ait convergence des critiques et des luttes en « une articulation précise qui définira un véritable programme démocratique11 ». Le capitalisme contemporain le justifie : dettes vertigineuses, moindre croissance, inégalités renforcées en termes de revenus et de patrimoine. Les États sont accusés de complicité avec la finance mondiale et un désenchantement envers la sphère politique nourrit colère et populisme. Mais, depuis cinquante ans, en dépit de fortes dénonciations prenant la rue ou les assemblées pour cadre, le capitalisme de marché n’a pas désarmé : il est devenu anarchique sans personne pour le piloter parmi des vents violents.

Dans ce contexte, il est urgent de réinventer la démocratie représentative et de réaffirmer l’État-nation. Les parlements, la justice, les lois démocratiques élaborées doivent aider les institutions à affermir leur légitimité, à penser, à délibérer et à orienter les affaires publiques de manière à transformer les personnes en citoyens. Or, à ce stade, nous ne savons pas comment nous y prendre. On n’a encore forgé ni les outils conceptuels ni les institutions et les ressources humaines autant que technologiques nécessaires pour le faire. Nous savons seulement que nous ne pouvons renoncer, au plus fort des crises, « à une aspiration, des institutions, des actions démocratiques, dont la convergence n’est pas à inventer, puisqu’elle nous fait vivre et avancer12 ». On ne saurait se passer de la verticalité, quitte à tomber dans un rêve proudhonien.

  • 1.

    Voir Jacques Chevallier (sous la dir. de), Désordre(s), Paris, Puf, 1997.

  • 2.

    Voir Sophie Body-Gendrot, Public Disorder and Globalization, Oxon, Routledge, 2017.

  • 3.

    Voir Paul Mathias, « Internet peut-il créer un espace public mondial ? », Le Monde, 23 juillet 2016.

  • 4.

    S. Body-Gendrot, “Making Sense of French Urban Disorders in 2005”, European Journal of Criminology, octobre 2016.

  • 5.

    Ayhan Kaya, “Right to the City: Insurgent Citizens of the Occupy Gezi”, à paraître dans Bridging Divides: Rethinking Ideology In The Age Of Global Discontent, London, Routledge.

  • 6.

    D’importantes recommandations ont été formulées par le groupe de travail nommé par le président Obama pour améliorer un système profondément dysfonctionnel, au dire de tous. Le Bureau de défense des droits civiques a entamé vingt-cinq enquêtes visant des polices locales délinquantes. Il est peu probable que le nouveau ministre de la Justice, Jeff Sessions, choisi par le président Trump, les poursuive.

  • 7.

    Selon le rapport fédéral, 91 % des individus arrêtés pour infraction ou refus d’obtempérer et 85 % de ceux qui étaient arrêtés pour des délits routiers, et plus encore s’ils étaient piétons, étaient afro-américains.

  • 8.

    S. Body-Gendrot, Public Disorder and Globalization, op. cit., p. 118.

  • 9.

    Selon Zeynep Tufekci (“Protest Size doesn’t Matter as Much”, International New York Times, 27 janvier 2017), il est si facile de nos jours d’organiser une manifestation de centaines de milliers de participants que l’illusion est trompeuse. À l’époque des droits civiques ou des grèves ouvrières en France, il fallait des mois d’efforts, d’engagement, de préparation et d’organisation pour atteindre ce résultat. Les manifestants pesaient alors avec succès sur les décideurs politiques. Les réseaux sociaux n’ont pas une telle efficacité. Ils n’incitent pas les gens à quitter leur canapé et à se mettre au travail pour faire triompher leur cause.

  • 10.

    Voir Simon Winlow, Steve Hall, James Treadwell et Daniel Briggs, Riots and Political Protest: Notes from the Post-Political Present, Oxford, Routledge, 2015.

  • 11.

    Frédéric Worms, les Maladies chroniques de la démocratie, Paris, Desclée de Brouwer, 2017, p. 245.

  • 12.

    Ibid., p. 247.