Être de son temps
Quelle expérience Simone Weil allait-elle chercher à l’usine, sur le front d’Espagne ou à Londres auprès de De Gaulle ? Il ne s’agissait pas pour elle de s’« engager », en se soumettant à un parti ou à une doctrine, mais de chercher la vérité, c’est-à-dire l’« éclat de la réalité », sans lequel, coupé de son temps, le philosophe se complaît dans l’illusion et induit ses contemporains en erreur.
Dans Vie et destin, le romancier Vassili Grossman a décrit l’abaissement moral, inédit par son caractère massif, qui lui paraît comme l’attitude dominante de toute une génération dans la première moitié du xxe siècle :
Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu’ait révélée cette période est la soumission […] cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d’inattendu.
Bien sûr, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celles de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.
Que nous apprend-elle ? Est-ce un aspect nouveau et surprenant de la nature humaine ? Non, cette soumission nous révèle l’existence d’un nouveau et effroyable moyen d’action sur les hommes. La violence et la contrainte exercée par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l’esprit de l’homme1.
La soumission lui semble le fait nouveau de l’époque où il situe les personnages de son immense roman, entre les deux guerres mondiales et après la seconde, jusqu’à la mort de Staline en 1953. L’inquiétude de Simone Weil concerne les mêmes traits générationnels. Comment comprendre un tel effondrement moral ?
Dans le domaine de la pensée, cette corruption s’annonce, d’après Heidegger, par la tendance à compenser la défaillance essentielle du questionnement portant sur le sens en produisant des concepts qui sont des « instruments de formation » puis des « exercices scolaires » jusqu’à devenir une « entreprise culturelle ». Peu à peu,
la philosophie devient une technique de l’explication par les causes ultimes. On ne pense plus, on s’occupe de « philosophie ». Dans le jeu de la concurrence, de telles occupations s’offrent alors au domaine public sous formes d’…ismes, et tendent à la surenchère2.
De même pour Simone Weil, si le développement de la technique moderne rend les mécanismes de production impénétrables à la pensée des ouvriers, les travailleurs intellectuels eux-mêmes se robotisent quand « le caractère machinal des opérations arithmétiques » transforme le comptable en « machine à compter », quand les signes de l’algèbre, à force d’être maniés, « finissent par faire preuve d’une efficacité dont leur signification ne rend pas compte ». Alors le savant s’écrie : « Mon crayon en sait plus que moi3 ! » Simone Weil entreprend alors de travailler chaque concept à partir de la situation présente. Il ne s’agit pas d’illustrer les vérités philosophiques à la lumière de la tragédie européenne mais de rendre compte de cette tragédie en tant que philosophe. C’est-à-dire en s’efforçant au maximum de comprendre ce qui se présente.
Être le contemporain de son époque
Être de son temps
L’exigence de Simone Weil est de formuler une pensée du réel. L’actualité de la réflexion est le gage d’une pensée en actes, c’est-à-dire qui s’inscrit dans l’expérience présente et qui implique l’intellectuel dans son époque. Penser est donc agir. L’action ainsi définie traduit l’engagement du penseur. Non pas au sens où nous entendons communément le fait d’être un « intellectuel engagé ». Aux yeux de Simone Weil, l’intellectuel engagé pourrait trop vite être amené à donner des gages aux doctrines auxquelles il pourrait adhérer. L’engagement dont il est question ici implique la persistance d’un embarras à trancher, une indécision relative à toute forme de parti. Cependant, le philosophe est voué à chercher la vérité. Or la vérité est « l’éclat de la réalité » ; c’est pourquoi « désirer la vérité », c’est « désirer un contact direct avec la réalité4 ». D’où le reproche adressé aux penseurs de la condition ouvrière :
Quand je pense que les grrrands (sic) chefs bolchevicks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux […] n’avait sans doute mis les pieds dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers, la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade5.
Le penseur doit être le contemporain de son époque.
En trois occurrences, Simone Weil atteste de la nécessité d’une telle présence. En 1932, tout d’abord, lors de son voyage en Allemagne, où elle expérimente l’incapacité du parti communiste6 à s’affranchir de la bureaucratie soviétique. Elle s’émancipe alors de ses convictions révolutionnaires. Elle dit en effet avoir perdu en Allemagne « tout le respect » qu’elle éprouvait pour le Parti, puisque « le contraste entre ses phrases révolutionnaires et sa passivité totale est trop scandaleux7 ». Puis, durant l’année 1934-1935, où Simone Weil prend congé de ses obligations d’enseignante dans le secondaire et travaille comme ouvrière chez Alsthom puis chez Renault. Se dévoile alors une réalité existentielle et sociale dont les aspects les plus tragiques sont masqués par des discours idéologiques. Enfin, en 1936, Simone Weil s’engage aux côtés des anarchistes espagnols « pour ne pas se trouver à l’arrière », position qui, comme elle le confie à Georges Bernanos dans une lettre de 1938, est celle « qui lui a toujours fait le plus horreur8 ».
Cette répulsion tient à sa conviction que s’abstenir de s’engager n’est pas une possibilité indifférente sur le plan moral. Simone Weil parle volontiers de « nécessité intérieure », ce qui souligne moins l’unicité de son cheminement que la volonté de l’inscrire au maximum dans les conditions imposées par l’époque. S’exposer constitue alors une décision sans alternative. Être de son temps suppose de mesurer la portée de la situation dans laquelle on est pris et d’être à la mesure de la vocation qu’elle suscite. Cette adéquation suppose de tenir fermement deux exigences qui peuvent sembler incompatibles : penser le réel présent et garder présente à l’esprit une définition incorruptible de l’humanité.
Cette tension est exprimée par le concept de « modificabilité9 » qui traduit l’exposition de l’homme aux circonstances extérieures et sa manière d’être modelé par elles. Ainsi Simone Weil se fait à elle-même la réflexion suivante alors qu’elle rédige son Journal, durant la septième semaine de travail à l’usine :
Effroi qui me saisit en constatant la dépendance où je me trouve à l’égard des circonstances extérieures : il suffirait qu’elles me contraignent un jour à un travail sans repos hebdomadaire – ce qui, après tout, est toujours possible – et je deviendrais une bête de somme, docile et résignée (au moins pour moi). Seul le sentiment de la fraternité, l’indignation devant les injustices infligées à autrui subsistent intacts, mais jusqu’à quel point tout ceci résisterait-il à la longue10 ?
L’actualité de la pensée se présente ainsi comme un défi : comprendre comment persiste l’humanité à mesure que les circonstances lui imposent un devenir.
Être lucide
« Être de son temps » suppose donc aussi, deuxièmement, une certaine manière de faire de la philosophie. Il faut s’efforcer de questionner l’époque ; autrement dit faire un diagnostic de la situation de l’homme à partir de la compréhension de ses conditions d’existence. Cette exigence est entendue comme l’expression d’un jugement le plus lucide possible par lequel on dévoile les contradictions du réel. Il serait en effet désastreux, sur le plan de l’intelligence, de renoncer aux contradictions présentes sous le prétexte qu’elles pourraient rendre caduques des conceptions abstraites ou des repères permanents. Aussi Simone Weil insiste-t-elle :
Un progrès décisif serait réalisé, si l’on se décidait à exposer honnêtement les contradictions essentielles à la pensée au lieu de chercher vainement à les écarter11.
En réalité, l’exercice de la pensée requiert deux qualités fondamentales : la capacité à percevoir pleinement le réel sous tous ses aspects et le courage de ne renoncer à aucun d’eux. À ce titre, l’engagement pratique prôné par l’attitude philosophique n’est en rien assimilable à un engagement social ou politique qui impliquerait de trancher parmi les possibles de manière plus ou moins aveugle. L’engagement philosophique est d’une autre nature que la décision politique. Pour être subversif, le discours philosophique ne peut être partisan. C’est là sans doute une difficulté non seulement intellectuelle mais aussi existentielle. La pensée tient le confort pour un ennemi ancestral. Sitôt que le penseur se trouve en un lieu où ses réflexions sont entendues sans être débattues, il a renoncé à la philosophie.
Simone Weil fait à plusieurs reprises l’expérience de la solitude qui accompagne cette exigence. Ainsi, en 1933, alors qu’elle dépeint la crise politique et morale qui touche le prolétariat et exprime des réserves vis-à-vis de la lutte communiste, elle sait que « ces vues seront sans doute taxées de défaitisme12 ». Mais elle maintient que la lutte effective ne peut être en contradiction avec l’éclaircissement des enjeux théoriques. À défaut de vaincre les obstacles qu’imposent les forces opprimantes, nous pouvons toujours les comprendre. En réalité, « rien au monde ne peut nous empêcher d’être lucides » et « le plus grand malheur serait de périr impuissants à la fois à réussir et à comprendre13 ». Pour être lucide, la pensée ne peut s’exercer qu’en n’appartenant à aucun lieu en propre, tout en y séjournant sous peine de n’avoir aucun contenu. Il lui faut comprendre l’actualité d’une situation, l’unicité d’un lieu et d’une époque à la lumière de principes universels.
Se trouver « à propos »
Enfin, « être de son temps » implique le choix des lieux d’étude en fonction de leurs aptitudes à révéler les structures permanentes de la condition humaine. Il faut trouver les formes temporelles où l’époque peut être mise au jour dans son essence, c’est-à-dire dans la manière de traiter l’homme qui lui est propre. Le philosophe doit parvenir à élaborer de telles formes. Il le peut, d’une part, en vertu de la spécificité du questionnement qu’il propose et, d’autre part, grâce à la richesse des lieux qu’il a choisi d’investir. Simone Weil se méfie ainsi des endroits consacrés à l’intelligence ou réservés aux élites. Pire encore qu’un pouvoir opprimant, un pouvoir avec lequel on peut s’installer tue certainement la pensée en lui donnant le rôle de subalterne de la force. Revenons à la formule que Simone Weil emploie pour expliquer à Simone Gibert son engagement à l’usine : « J’ai pris un congé d’un an […] pour entrer un peu en contact avec la fameuse vie réelle. » L’usine est pour Simone Weil le seul lieu possible, parce qu’il exige non seulement que la pensée soit dirigée vers l’effectivité du monde mais qu’elle en parte. L’expérience ouvrière scelle, en ce sens, l’abandon d’un certain idéalisme. L’activité ne peut être, aux yeux de Simone Weil, séparée de la pensée, elle définit la pensée elle-même « au contact avec le monde et prenant possession de lui14 ». C’est pourquoi le Journal d’usine ne se limite pas à une appréhension phénoménologique de l’organisation du travail. Il ne s’agit pas seulement de décrire la structure qui fonde les rapports de production puisque « si l’on veut, non pas bâtir une théorie, mais se rendre compte de la condition où l’homme se trouve réellement placé », il faut reconnaître « l’existence d’une pensée qui, loin de refléter passivement le monde, s’exerce sur lui à la fois pour le connaître et pour le transformer15 ». L’effectivité de la pensée est donc fonction de sa capacité à être en contact avec le monde. Cette « prise » sur le monde n’est pas contingente au sens où elle ajouterait simplement une dimension pratique à l’exercice théorique. Elle est essentielle à la pensée parce qu’elle la constitue. L’usine est le lieu du passage au réel au sens où elle définit une rupture avec les représentations imaginaires.
Le contact avec le réel
Décréation et déracinement
L’usine définit une logique collective qui masque à l’ouvrier son appartenance au monde. La réalité que l’expérience ouvrière dévoile à Simone Weil est ainsi celle du déracinement. On ne peut comprendre la notion de déracinement sans la rapporter à l’idée de décréation. La décréation définit un processus par lequel le monde apparaît sans que le moi s’interpose. Le sujet est anéanti en tant que monade et réalisé en tant que médiateur. Il imite l’acte créateur de Dieu, qui est renoncement au pouvoir personnel. Dieu s’efface pour que le monde apparaisse. La Passion du Christ, c’est Dieu lui-même qui achève sa création. La création elle-même aboutit dans la passion comme renoncement. Dieu renonce ainsi à sa puissance. La création du monde par Dieu est une abdication. La décréation s’inspire du modèle divin : elle traduit le consentement à la nécessité, l’abolition de la personne qui définit l’action non agissante propre à l’état décréé. Cette forme d’obéissance est tout le contraire de la soumission. Elle implique un consentement libre du sujet. Ni la résignation de l’ouvrier ni sa révolte ne traduisent un tel consentement. La nature du malheur ouvrier le rend impossible. Simone Weil explique en effet qu’on ne peut « chercher dans les revendications des ouvriers le remède à leur malheur » car ils sont « plongés » en lui « corps et âme », y compris « l’imagination ».
Comment [dans cette condition] imagineraient-ils quelque chose qui n’en porte pas la marque16 ?
Le facteur social doit être distingué de la nécessité véritable. Il ne peut pas être admis comme source de souffrance rédemptrice bien qu’il contribue à abolir l’illusion de notre puissance. Si Simone Weil tient de la vie d’usine « un état d’esprit fort raisonnable », qui conduit à l’abolition du « je », cette déchéance peut, au contraire, rendre impossible un tel renoncement. À l’extrême, c’est tout le contraire qui se produit : sous l’effet de la contrainte, le « je » se cristallise. L’attachement devient alors en lui-même une valeur. Cet attachement traduit le simple fait d’exister comme objet de désir. C’est, pour Simone Weil, l’« existence à nu17 » au sein de laquelle l’énergie est concentrée en vue de sa propre production où l’« on fait effort seulement pour vivre ». La vie est informe « comme un moignon, comme le grouillement des insectes18 ».
La distance entre l’homme décréé et l’homme soumis est infinitésimale. Elle produit toutefois deux états contraires. C’est sur cette distance qu’il faut porter l’attention. Elle concentre le réel, elle est la clé pour comprendre la condition ouvrière, sa vocation métaphysique. En effet, passer de la contrainte au renoncement décréateur implique d’avoir fait le cheminement qui permet de mesurer le sens du dénuement ou de la déchéance sociale. Or, se révolter signifie précisément pour Simone Weil faire apparaître cette distance. Il ne s’agit pas d’accepter la servitude mais de montrer que le tort qu’elle fait à l’ouvrier ne relève pas seulement d’une dimension strictement économique et sociale. L’oppression vécue à l’usine rend visible une déshumanisation où chaque rapport de production manifeste l’isolement du travailleur.
Aucune intimité ne lie les ouvriers aux lieux et aux objets parmi lesquels leur vie s’épuise, et l’usine fait d’eux, dans leur propre pays, des étrangers, des exilés, des déracinés19.
La perception du travail à l’usine a donc pour centre le malheur en tant qu’il nourrit les impressions de Simone Weil. La perception du malheur est le pôle à partir duquel est senti le glissement de l’exploitation à l’oppression. Le Journal d’usine a pour sens ultime de faire apparaître ce rapport qui contient le réel. En effet, ni l’exploitation économique ni l’oppression spirituelle ne suffisent à rendre compte de la condition de l’ouvrier.
Le travail comme centre de la civilisation
Les notions, maintient Simone Weil,
n’ont pas leur lieu sans le ciel, elles sont en suspens dans les airs, et pour cette raison même elles sont incapables de mordre la terre20.
Pour mieux faire entendre cette proposition, elle utilisera l’image des arbres qui, contre toute apparence, plongent leurs racines dans le ciel. Car ils tiennent de la lumière l’énergie dont ils ont besoin pour s’enfoncer dans la terre. D’ailleurs, si l’homme est réellement une « plante céleste21 », c’est par sa double appartenance au ciel et à la terre. L’inscription terrestre de l’homme n’est en effet significative que par l’attention qu’il porte aux vérités éternelles. Ainsi, seule l’orientation de son regard est déterminante. L’enracinement désigne justement ce mouvement descendant du ciel vers la terre. Or, l’humiliation que Simone Weil dévoile est une révélation de l’emprise de la force ou de la pesanteur sur le spirituel. Elle permet ainsi de qualifier l’époque à partir des rapports sociaux qui la fondent.
Le travail définit à la fois le lieu de l’accomplissement spirituel de l’homme et le lieu politique par excellence. Il se donne comme le milieu au sens où s’y appréhendent les conditions objectives d’une existence humaine. Une réflexion sur le travail est par conséquent nécessaire, dans la mesure où elle aboutit à penser la possibilité d’une civilisation libre. Elle consisterait à rendre possible la manifestation de la spiritualité par le travail, soit la capacité à ordonner le monde, à mettre en ordre son milieu, en un mot, à s’enraciner. S’enraciner, c’est donner un sens à son milieu, unir nécessité matérielle et valeur spirituelle, participer activement à son milieu vital. Dans cette perspective, on obéit aux conditions objectives de l’existence sans se soumettre. Le travail est alors un paradigme. Car il permet de critiquer l’idée même de modernité : le caractère abstrait de la science, la tendance de la technique à s’éloigner du corps et enfin la transformation du politique en exercice d’une organisation sociale.
L’usine comme paradigme de l’époque
Il y a deux manifestations de ce qui est nécessaire, l’esprit et la matière. Or ils sont unis par le travail humain. Si le travail est ainsi compris, alors il est entendu qu’il est lui-même nécessaire. Pour être soi-même, dit Simone Weil, il faut « emplir le temps de son travail ». Cependant, l’ordre à l’usine tient à une forme singulière de nécessité : celle « perpétuelle, de ne pas déplaire aux chefs22 ». L’opacité de l’usine se réalise concrètement par cet ordre arbitraire. Il se déroule naturellement. Aussi, face aux humiliations, aux multiples brimades, face à la toute-puissance du chef, « personne ne disait rien. C’était normal23 ». Quelle organisation faire advenir lorsqu’on doit céder aux injonctions du chef plutôt que d’ordonner son ouvrage par soi-même ? On est tenté de déplacer la nécessité et de faire des ordres donnés l’expression d’un ordre nécessaire.
Or, le travail, en tant qu’intersection entre la nature et le surnaturel ou metaxu, est la condition par laquelle le monde lui-même devient un milieu pour l’homme. L’homme se reconnaît dans le monde par l’aménagement spirituel qu’il lui commande. Le monde transformé est alors le miroir de la condition de l’homme. Pour qu’il en soit ainsi, l’homme doit prioritairement entrer en contact avec le monde pour en comprendre la nécessité. Or, dans les conditions décrites par Simone Weil à l’usine, l’ouvrier n’a aucun rapport sensible avec la matière qu’il transforme. Il ne peut l’appréhender, la percevoir véritablement, puisqu’il n’en éprouve qu’une partie. Il ne la perçoit que dans la mesure où la pièce qu’il doit travailler se présente à lui, mais il ne peut librement se représenter son action car il ne peut saisir l’objet dont pourtant il souffre par la cadence et l’effort brutal qu’il impose à son corps. De plus, n’ayant aucun rapport tangible aux choses, il ne peut les éprouver par l’esprit et ainsi se trouve parfaitement étranger, Simone Weil dira « déraciné ». Car l’aliénation pour l’ouvrier consiste en ce que, suivant les ordres du chef, il ne peut plus ordonner le monde. Au contraire, un travail libre permet cette mise en ordre parce qu’il produit l’inscription spirituelle de chacun dans l’organisation du monde. Le travail humain n’existe donc, à proprement parler, que par la médiation qu’il comporte entre la nécessité du monde et les valeurs qui inspirent l’action. Il liera ainsi l’éternel, entendons par là l’esprit et la vocation de l’homme, avec les conditions concrètes de l’existence.
En quoi l’usine, telle que Simone Weil l’expérimente en 1934, est-elle un modèle à partir duquel peuvent être saisis les enjeux politiques et la structure métaphysique de l’époque ? L’usine est un lieu fondamentalement opaque, une institution illusoire, une marionnette dont les projections sont des images trompeuses. Il faut distinguer illusion et institution. Car dans toutes les institutions humaines
on trouve en fait des images de vérités d’ordre surnaturel, c’est pourquoi Platon les nomme des marionnettes, images des êtres réels24.
On ne perçoit cette ressemblance entre institutions humaines et vérité surnaturelle que dans la mesure où l’on se détourne de leur prestige. Les milieux au sein desquels on inscrit son existence permettent plus ou moins ce détachement. L’enracinement définit la capacité à se nourrir des vérités d’ordre surnaturel et s’oppose prioritairement à l’idolâtrie. L’expérience ouvrière fait apparaître de manière cruciale une organisation où il est impossible à l’homme de coordonner ses actions par la pensée. Les machines sont des « choses aveugles » qui, comme les institutions qui règlent la vie sociale, « imitent à s’y méprendre l’effort de pensée25 ». On constate un tel simulacre de pensée dans « les machines automatiques [qui] semblent présenter le modèle du travailleur intelligent, fidèle, docile et consciencieux26 ». L’organisation de l’usine, les conventions qui s’y imposent à travers la hiérarchie du personnel, la nature du travail, l’usage de la science et de la technique, les salaires comme contrepartie du travail, tout cela caractérise un lieu qui, bien que réel, est tout à fait illusoire27. Le caractère chimérique de cette réalité tient au prestige qui la gouverne et qui la maintient en dehors de toute relation à la vérité, lui interdisant de se présenter comme un metaxu. L’usine est un lieu livré au prestige et qui est parfaitement réel. Elle n’est pas d’ordre surnaturel car elle ne peut « tirer l’homme » vers le « non représentable28 ». L’opacité de l’usine signifie qu’elle existe, comme une entité prestigieuse, sur le mode du non-être. Son essence est d’échapper aux limites qui forment les êtres. Son existence repose sur une combinaison d’attributs dont on a résolu les rapports en niant leur caractère contradictoire : elle est négation du travail, négation de l’ordre, négation de l’obéissance et de la hiérarchie, négation du salaire mais elle figure pourtant le lieu privilégié d’expression de toutes ces valeurs. L’ouvrier ne peut mettre en perspective les tâches qu’il doit accomplir et la hiérarchie qu’il subit puisqu’en définitive elles ne se rapportent qu’à elles-mêmes. L’usine est opaque parce qu’elle est totalement fermée sur elle-même. Tout en elle est relatif à son propre fonctionnement, indépendamment de toute autre référence. Elle n’est pas un metaxu parce qu’elle suppose une « existence » où « tout est intermédiaire ». Comme le souligne inlassablement Simone Weil, il est impossible de penser à l’usine car l’esprit n’a pas à construire des relations ni l’ouvrier à rechercher une destination à son ouvrage.
Être de son temps a donc signifié pour Simone Weil penser le travail et éprouver son organisation. Il ne s’est jamais agi d’autre chose cependant que de philosophie. Car Simone Weil se tient à l’usine davantage à la manière de Diogène qui cherche un homme que de Robert Linhart en 1967 en quête d’un établi29.
La soumission des penseurs aux idéologies est la marque d’une époque où la pensée renonce à toute exigence. Car la philosophie consiste à rechercher et à aimer la vérité. Ce qui suppose aussi de garder à l’esprit que s’il y a
des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire […] on n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d’alléguer que les auteurs sont de bonne foi ? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu’il est de bonne foi30.
- *.
Philosophe, elle a publié la Philosophie au travail. L’expérience ouvrière de Simone Weil, Paris, l’Harmattan, 2009.
- 1.
Vassili Grossman, Vie et destin, Lausanne, L’Âge d’homme, 1980, p. 198.
- 2.
Heidegger, Lettre sur l’humanisme, Paris, Aubier/Montaigne, 1983, p. 39.
- 3.
Simone Weil, l’Enracinement, dans Œuvres, Florence de Lussy (sous la dir. de), Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 1185.
- 4.
S. Weil, l’Enracinement, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1990, p. 319.
- 5.
Id., « Lettre à Albertine Thévenon », dans la Condition ouvrière, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2002, p. 52-53.
- 6.
Id., Œuvres complètes, t. II, vol. 1 : Écrits historiques et politiques. L’engagement syndical (1927-juillet 1934), Paris, Gallimard, 1988, p. 141-191. Réflexions publiées dans L’École émancipée, nos 10, 12, 15-16, 18-23, parues de décembre 1932 à mars 1933.
- 7.
Simone Pétrement, la Vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1997, p. 212.
- 8.
S. Weil, Œuvres, op. cit., p. 406.
- 9.
On retrouve notamment cette expression à la page 250 des Œuvres complètes, t. VI, vol. 2 : Cahiers (septembre 1941-février 1942), Paris, Gallimard, 1997.
- 10.
S. Weil, Journal d’usine, dans la Condition ouvrière, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2002, p. 103-104.
- 11.
Id., « Quelques réflexions autour de la notion de valeur », dans Œuvres, op. cit., p. 126.
- 12.
S. Weil, « Allons-nous vers la révolution prolétarienne ? », dans Œuvres complètes, t. II, vol. 1, op. cit., p. 181.
- 13.
Ibid.
- 14.
S. Weil, Une philosophie du travail, Robert Chenavier (sous la dir. de), Paris, Cerf, 2000, p. 198.
- 15.
Compte rendu qu’elle fait du livre de Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, qui paraît en novembre 1933, dans Œuvres complètes, t. II, vol. 1, op. cit., p. 305-306.
- 16.
S. Weil, « Le déracinement », dans « Plaidoyer pour une civilisation nouvelle », Œuvres, op. cit., p. 1058.
- 17.
Id., « Condition première d’un travail non servile (Marseille 1941-1942) », dans la Condition ouvrière, op. cit., p. 419.
- 18.
Id., Cahiers II, Paris, Plon, 1953, p. 126.
- 19.
S. Weil, « Expérience de la vie d’usine (Marseille 1941-1942) », dans la Condition ouvrière, op. cit., p. 341.
- 20.
Id., Écrits de Londres et dernières lettres, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1957, p. 29.
- 21.
« De l’espèce d’âme qui a la plus haute autorité en nous, voici l’idée qu’il faut s’en faire : c’est que Dieu nous l’a donnée comme un génie, et c’est le principe que nous avons dit logé au sommet de notre corps, et qui nous élève de la terre vers notre parenté céleste, car nous sommes une plante du ciel, non de la terre, nous pouvons l’affirmer en toute vérité », Platon, Timée, 90 e.
- 22.
S. Weil, « Lettres à Jacques Lafitte », dans la Condition ouvrière, op. cit.
- 23.
Id., « Lettre ouverte à un syndiqué », ibid., p. 357.
- 24.
S. Weil, Intuitions pré-chrétiennes, Paris, Fayard, 1985, p. 77.
- 25.
Id., « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », dans Œuvres complètes, t. II, vol. 2 : Écrits historiques et politiques. L’expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), Paris, Gallimard, 1991, p. 96.
- 26.
S. Weil, « Réflexions sur les causes de la liberté… », art. cité.
- 27.
De la même façon : « Il n’y a rien de plus réel en ce monde que la guerre […]. Elle est le principal moteur de la vie sociale et l’illusion en détermine presque entièrement la fortune », S. Weil, Intuitions pré-chrétiennes, op. cit., p. 76.
- 28.
S. Weil, Cahiers II, op. cit., p. 124.
- 29.
Robert Linhart, l’Établi, Paris, Minuit, 1967.
- 30.
S. Weil, « Le déracinement », dans « Plaidoyer pour une civilisation nouvelle », Œuvres, op. cit., p. 1089.