L'énigme et la déception. Poèmes présentés par Jacques Darras


L’énigme et la déception

« Nous ne sommes jamais assez poète », écrit Esther Tellermann dans son plus récent essai1, avec d’autant plus de justesse que son affirmation conforte une opinion de plus en plus universellement partagée. Cependant que veut-on dire, usant d’une telle phrase ? Il faudrait sans doute commencer par s’entendre sur ce que c’est qu’« être poète ». Or la définition affinée, il n’est pas sûr que les poètes partageraient tous le même avis. D’autant que c’est l’une des forces majeures de la poésie, surtout à l’époque présente, de compter autant d’approches diverses qu’elle a de pratiquants. Pour ce qui concerne Esther Tellermann, nul doute que nous ayons affaire, la lisant, à un véritable poète. D’une exigence autrement plus sévère que la formule employée par elle-même ci-dessus. Ce que la lecture de son œuvre révèle en effet, depuis Première apparition avec épaisseur2 jusqu’aux Carnets à bruire3, c’est l’extrême degré de condensation poursuivi et atteint par son art, de livre en livre.

Lire Esther Tellermann est un défi, un appel à l’humilité du lecteur. Lorsque ce dernier, comme nous, est un lecteur quasi professionnel, rompu à tous les styles, toutes les complexités, il y a, faut-il l’avouer, un certain sentiment d’incompréhension agacée à ne pas pouvoir pénétrer du premier coup à l’intérieur de la coquille poétique posée au milieu du blanc de la page. Les poèmes d’Esther Tellermann sont généralement courts, de cinq à douze vers environ avec de très rares, très furtifs dépassements comme dans Terre exacte4, où l’on atteint le maximum de quinze lignes. D’ailleurs la brièveté est, presque systématiquement, redoublée, puisque chacun des vers composant le poème compte rarement plus de cinq pieds – si parler en « pieds » convient, tant le poète s’applique à ne jamais faire sonner trop haut la langue ! Usant d’une langue volontairement plate, presque banale, Esther Tellermann joue d’une économie de moyens à côté de laquelle celle de Mallarmé nous paraît extravagante. Cela ajoute, on le comprend, à la difficulté. Cependant, le paradoxe d’une telle sobriété, liée à la disposition spiralée de chaque poème jouant avec les blancs et les retraits sur la page, est qu’elle finit par atteindre une musicalité réelle. Le cadrage de vers dépouillés d’initiale capitale donne chaque fois l’image d’une phrase d’un seul tenant, dont la lecture tâche de re-constituer le sens – tant nous sommes avides, toujours, de « musiquer » un sens !

Prenons au hasard tel poème de longueur moyenne (onze vers) extrait de Carnets à bruire :

J’élimais les
horizons
le corps à peine
je vis encore
les ruptures un
versant l’autre
barques ne faisaient plus
le lien des
Empires
j’avançais dans
l’incendie

Un sujet s’exprimant en première personne nous semble avancer ici jusqu’à se rejoindre à travers un paysage désaccordé. Dans son entêtement à progresser, ce sujet porte indiscutablement en lui et avec lui une charge lyrique. Il essaie de trouver lui-même du sens, malgré les « barques impériales » disjointes. Il chante malgré lui le désaccord et la tension vers l’harmonie. Toutefois, il chante en termes généraux non localisés, non singularisés. Aussi bien, le titre du recueil ne nous avertissait-il pas que c’étaient des « carnets à bruire » ? Or nous déconcerte le fait que le contexte ne soit nulle part évoqué. Nous devrons nous contenter du « bruit » que font les mots. Il y a, toujours, une grande méfiance soupçonneuse de « faire sens » chez le poète et psychanalyste Esther Tellermann, qui nous oriente vers une lecture du poème autre que celle, classique, à laquelle nous adhérons. Il convient, implique-t-elle, que le poème nous contrarie, qu’il nous freine, qu’il nous fasse sortir des rails trop prévisibles de la lecture. Ainsi, dans le poème qui suit celui que nous citions précédemment, l’image de la neige et des « pistes rouges » semble préciser la méthode.

Ne voyais plus
les façades
neiges d’hier
pistes rouges
chaumes et auricias
j’allumais les néons
jaunes pour
vos corps durs
clameurs
jusqu’aux éclaboussures
vide soudain comme
fagot de cendres
jour limé jusqu’au
texte écrit

Paradoxalement, il n’est pas interdit, pour lire ce poème, de conserver une certaine naïveté d’exposition à l’image, aucune érudition n’étant nécessaire à son déchiffrement. Laissons-nous donc guider par l’image, à condition de rester conscients qu’il y aura toujours, à la fin, évitement d’un sens précis, d’un but accessible à toute forme de logique. Nous sommes privés une fois pour toutes, par cette poésie, des certitudes de la logique. Si nous voulions traduire cette position en termes d’histoire littéraire, nous avancerions que nous ne sommes pas vraiment sortis d’un analogisme (surréaliste ?) sans logique, non pas par absurdité comme dans Alice au pays des merveilles, mais plutôt par absence de consécutivité. Car il n’y a pas que de la douleur et de la frustration à une telle quête, il y a du plaisir aussi, susceptible de nous faire passer par tous les stades initiatiques de l’énigme. Dans le poème ci-dessus, par exemple, savez-vous ce que sont les « auricias » ? Moi pas ! Nous irons donc feuilleter le dictionnaire, intrigués par la conjonction des « chaumes » et d’un terme que nous présumons être exotiquement botanique.

Ce qui, somme toute, me paraît très originalement se construire au rythme des œuvres publiées par le poète est une manière d’« épopée ». J’emploie, certes, le mot avec une extrême prudence, refusant moi-même de le galvauder. Mais, ayant traversé les uns après les autres par la lecture, quelquefois dans le désordre, Terre exacte, Guerre extrême5, Encre plus rouge6, Pangeia7, me sont plusieurs fois parvenus à l’oreille des échos du dernier poète « épique » français connu, Saint-John Perse. Tel ce poème extrait de Terre exacte par exemple :

C’est vrai je vis
autre chose mais
à votre tempe je fixai
la turquoise
à vos poignets
l’émeraude
et je te broie afin que bronze
ploie torse à naître.
D’une race à l’autre
j’ai surpris
ta lèvre d’étranger.

Se révèlent ici, comme chez le poète diplomate, un même hiératisme dans l’adresse, un même usage des pierres précieuses pour la couleur, l’ellipse insistante des déterminants avec, à la fin, cette formule « persienne » par excellence : « ta lèvre d’étranger ». Il ne s’agit pas d’un exemple isolé, bien au contraire, les rapprochements sont divers et multiples. On se prend alors à réfléchir au mystérieux télescopage, dans le temps, entre l’objet transitionnel cher aux psychanalystes, avec sa charge de « vanité », et l’exploration nomade et vaine du poète d’Anabase, pareille à une quête coloniale déçue. Quelque chose de similaire semble se jouer là, à l’insu d’Esther Tellermann, aux confins de la poésie française d’aujourd’hui, qu’il faudra, par son intermédiaire, un jour prochain décrypter.

  • 1.

    Esther Tellermann, Nous ne sommes jamais assez poète, Bruxelles, La Lettre volée, 2014.

  • 2.

    Id., Première apparition avec épaisseur, Paris, Flammarion, 1986.

  • 3.

    Id., Carnets à bruire, Bruxelles, La Lettre volée, 2014.

  • 4.

    E. Tellermann, Terre exacte, Paris, Flammarion, 2007.

  • 5.

    E. Tellermann, Guerre extrême, Paris, Flammarion, 1999.

  • 6.

    Id., Encre plus rouge, Paris, Flammarion, 2003.

  • 7.

    Id., Pangeia, Paris, Flammarion, 1998.