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L'université turque sous haute surveillance

par

USLU Ayse

février 2017

#Divers

Depuis le 15 juillet 2016, une période nouvelle s’est ouverte pour le monde de la recherche en Turquie. Ce dernier n’a jamais été tout à fait libre, et comme d’autres secteurs professionnels, il connaît différentes turbulences depuis la déclaration de l’état d’urgence, le 21 juillet 2016. Mais la répression y prend également un caractère spécifique. Ambiguë, aléatoire, incertaine et invisible, cette répression s’exerce par le truchement d’agents publics de plus en plus réticents à prendre la moindre initiative. Par exemple, un groupe d’instituteurs syndicalistes d’Egitim Sen (l’un des principaux syndicats dans le secteur de l’enseignement, situé à gauche et proche du mouvement kurde) voulait partir en mission à l’étranger. Pour ce faire, ils ont sollicité tous les échelons requis afin d’obtenir une autorisation de départ, mais personne dans les services concernés n’a voulu assumer cette responsabilité, par peur des sanctions qui pourraient suivre en fonction des résultats de la mission. Les instituteurs n’ont donc pas pu partir. On est face à un État bloqué, paralysé, faible, voire à un État en voie de disparition, comme toutes ses institutions.

L’interdiction de quitter le pays

D’après différentes sources, l’une des caractéristiques principales des états d’exception est la limitation de la libre circulation. Le gouvernement de l’Akp (Parti de la justice et du développement) a aussi suivi ce chemin. Pour se rendre à l’étranger, les fonctionnaires turcs détiennent des passeports particuliers, dits « passeports verts » pour les hauts fonctionnaires, et « passeports gris » pour toutes les autres catégories de fonctionnaires susceptibles de partir en mission. Ils doivent également obtenir l’autorisation de leur supérieur hiérarchique : pour les universitaires et les chercheurs, le recteur de l’université. Selon la procédure prévue depuis la promulgation de l’état d’urgence, un chercheur qui désire partir à l’étranger est obligé de passer par plusieurs étapes. Il doit d’abord fournir tous les documents nécessaires pour la demande d’autorisation habituelle, qui existait déjà avant l’état d’urgence. Auparavant, l’autorisation était accordée de façon automatique, mais à l’heure actuelle, une commission formée par le recteur examine le dossier et peut demander de nouveaux documents ou des modifications du dossier si nécessaire. Même s’il obtient l’autorisation de mission, limitée à 89 jours pendant la période de l’état d’urgence, le chercheur n’a toujours pas le droit de quitter le territoire. Il lui faut encore un autre document, qui atteste qu’il n’y a aucune réserve pour que ce fonctionnaire parte à l’étranger. Ce document doit être visé à l’aéroport, par des policiers affectés spécifiquement au contrôle des passeports verts et gris (dans un bureau spécial dans un coin de l’aéroport). Il faut encore, ensuite, passer le contrôle habituel des passeports. Initialement créés pour faciliter le départ et la circulation des fonctionnaires à l’étranger, ces passeports spéciaux sont ainsi devenus une source de tourment depuis que l’état d’exception est en vigueur.

Si vous êtes universitaire, l’obtention de ces deux documents n’est pas encore une garantie suffisante, car vous ne savez pas ce qui se passera à l’aéroport. Il est presque impossible en effet de savoir à l’avance si un passeport est toujours valide : après le coup d’État « manqué » (ou si l’on préfère, « réussi ») du 15 juillet 2016, le gouvernement a annulé environ 75 000 passeports. Si vous vous rendez au commissariat avant votre voyage pour être renseigné sur le statut de votre passeport, vous repartirez bredouille : les policiers ne délivrent aucune information, au motif qu’on ne peut savoir si un passeport ne sera pas annulé dans les heures qui suivent. L’ambiguïté continue à régner.

À l’aéroport, on peut être placé en garde à vue si on présente un passeport annulé. C’est arrivé plus d’une fois. Pour commencer, les fonctionnaires qui ont été renvoyés de la fonction publique par un décret-loi n’ont pas le droit de quitter le pays, même avec un passeport ordinaire, pendant l’état d’urgence. Certains collègues qui avaient des engagements scientifiques dans d’autres pays n’ont pas pu partir. Dans d’autres cas, des universitaires ayant fourni tous les papiers nécessaires sont restés bloqués à l’aéroport. Ils ont été interrogés par la police sur place, mais aussi, parfois, au commissariat. Une collègue qui partait en Allemagne, pour aller ensuite en Amérique latine participer à un congrès, n’a pas pu partir et a subi un interrogatoire digne d’une scène de 1984 d’Orwell : « Où partez-vous ? Pour quelle raison ? Combien de temps ? Vous allez dormir chez qui ? Vous êtes mariée ? Que fait votre mari ? », etc. Et ces procédures se déroulent après l’enregistrement, donc il faut encore retirer ses bagages si l’on n’a plus le droit de partir ! Tous ces aléas cumulés parviennent à rendre l’idée même du départ incertaine et précaire : l’incertitude devient une autre forme de tourment. Depuis la mise en vigueur de l’état d’urgence, le fameux slogan de la droite radicale : « Ton pays, tu l’aimes ou tu le quittes ! » devient : « Tu ne peux pas quitter le pays, même si tu ne l’aimes pas ! »

Celui qui réussit à partir n’est pas non plus assuré de pouvoir rentrer, ou en tout cas sans problème. Je pense ici à une doctorante qui préparait une thèse en Italie, mais aussi à une collègue qui a été limogée de la fonction publique alors qu’elle était en Allemagne pour participer à une conférence. Dans le premier cas, l’étudiante venue pour rendre visite à ses parents a été interpellée pendant le contrôle de son passeport, et placée en garde à vue dans un commissariat à proximité de l’aéroport pendant quelques heures. Motif de la garde à vue, elle avait passé en 2010 un concours aujourd’hui perçu comme étant corrompu par les « gülénistes ». Elle a été libérée au bout de cinq ou six heures, et a pu récupérer son passeport au bout de quelques semaines. Dans le second cas, la collègue a appris qu’elle avait été limogée de la fonction publique alors qu’elle se rendait en train à Berlin, pour y prendre le lendemain un vol pour Istanbul. Depuis, elle n’a pas pu revenir chez elle car si elle rentre, elle ne pourra pas repartir à l’étranger et risque d’être mise en prison.

Ces contraintes qui pèsent sur les départs à l’étranger des universitaires turcs illustrent bien le caractère incertain, ambigu et aléatoire de la répression. Mais celle-ci ne s’arrête pas là.

L’intervention de l’État dans les domaines de la recherche

Une circulaire récente de la présidence des Affaires des citoyens turcs résidant à l’étranger et des communautés de langue turcique, un service du Premier ministre, illustre parfaitement le soupçon généralisé à l’égard du monde académique, fondé sur l’idée courante que derrière toutes les recherches scientifiques en sciences sociales se trouveraient des étrangers qui tirent les ficelles. D’après cette circulaire, les étudiants et les chercheurs qui partent à l’étranger grâce à des fonds publics pour travailler sur leur propre pays, et non sur le pays d’accueil, travaillent indirectement pour les pays étrangers, en permettant à ces derniers d’accumuler des connaissances sur la Turquie. Pour cette raison, la présidence demande que l’on accorde des bourses uniquement aux universitaires qui choisissent de travailler sur des pays étrangers ou au moins de faire une comparaison entre la Turquie et les pays étrangers. Cette mesure est prise pour ne pas mettre les ressources publiques au service des étrangers.

Les théories du complot enserrent ainsi le monde universitaire. La surveillance et la répression sont légitimées par l’existence de pays étrangers qui voudraient détruire la Turquie et qui tireraient pour cela les ficelles d’ennemis intérieurs. Les universitaires deviennent ainsi de potentiels ennemis intérieurs, prêts à collaborer avec des ennemis extérieurs. Ils sont désignés dès lors comme des « traîtres » et des « intellectuels colonialistes ». Une partie des chercheurs, ainsi que leurs travaux, se retrouvent ainsi disqualifiés, au nom des « grands intérêts » de la Turquie. Toute recherche doit être mise au service de l’intégrité et de la grandeur de la Turquie.

La « restructuration » des universités avait commencé par la campagne de diffamation menée surtout par le président de la République et les licenciements de plus de 150 signataires des Universitaires pour la paix (Bak), à partir du 12 janvier 2016, le lendemain de la conférence de presse tenue par ces derniers. Ces universitaires, désignés comme des « traîtres » par le pouvoir, ont subi et subissent encore les départs forcés à la retraite, les démissions forcées, les licenciements, mais aussi l’emprisonnement, les enquêtes administratives et judiciaires, etc. La « restructuration » s’est poursuivie ensuite par une vaste campagne de licenciements, grâce à la promulgation de décrets-lois concernant les Universitaires pour la paix et les universitaires présumés gülénistes (environ 4 000 universitaires), à la suite du coup d’État du 15 juillet. Aujourd’hui, elle s’intensifie encore, par des formes multiples de vexations et de mesures arbitraires. Le monde universitaire n’est pas le seul à souffrir en Turquie, mais le climat qui y règne révèle de façon toujours plus criante la dérive autoritaire du régime.