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Tanger en toutes franchises. Mondialisation, industrialisation et question sociale

mai 2016

#Divers

Mondialisation, industrialisation et question sociale

La renaissance industrielle de Tanger au xxie siècle est le fruit de la rencontre du volontarisme politique marocain et de la dynamique du capital mondialisé. Elle pose des problèmes de logement et de transport que les entreprises contiennent par des mesures néopaternalistes.

Située face à Gibraltar, Tanger se présente comme une enclave à l’histoire originale au sein du Maroc. Colonie portugaise puis anglaise de 1471 à 1684, ce territoire resta cosmopolite quand il revint sous le contrôle de la monarchie chérifienne, qui choisit d’y installer les légations étrangères pour les éloigner du pouvoir royal. Quand, au début du xxe siècle, Français et Espagnols se partagent le Maroc, ils dotent Tanger d’un statut particulier, formalisé par le traité du 1er juin 1925. Occupé par les Espagnols de 1940 à 1944, Tanger conserve un statut dérogatoire sous le protectorat français, puis lors de l’indépendance en 1956. Sa population reste interlope, multinationale et multireligieuse, avec de fortes communautés juive et chrétienne. Cette tradition cosmopolite est rompue en 1960, quand, après la répression de la révolte du Rif (1958-1960) par le prince héritier (futur Hassan II), le roi Mohamed V supprime le statut fiscal privilégié de la zone. En dépit de la création en 1961 d’une zone franche dans le port, on assiste à un départ massif de la population non musulmane de la ville, soit un tiers de ses 150 000 habitants d’alors.

De la ville franche à la zone franche

Marginalisée, souffrant d’une réputation de territoire mal famé où règnent la contrebande et la prostitution, mal-aimée du roi Hassan II, sur le trône à partir de 1961, Tanger entame un long déclin, qui prend fin avec l’intronisation de Mohamed VI en 1999. Celui-ci comprend les atouts de cette ville située aux confins de l’Atlantique et de la Méditerranée, alors que la mondialisation économique commence à s’étendre sur le continent africain. Les pouvoirs publics marocains mettent alors les bouchées doubles pour attirer les capitaux étrangers : ouverture en 1999 d’une nouvelle zone franche à vocation industrielle, mise en service en 2005 d’une autoroute vers Rabat et, en 2007, d’un nouveau port sur la côte méditerranéenne (Tanger Med1), aide à l’installation à mi-chemin entre la ville et le port, dans une autre zone franche, d’une usine automobile Renault-Nissan, inaugurée en 20122, construction d’une ligne de chemin de fer à grande vitesse vers Casablanca dont la mise en service est prévue en 20183. Les résultats de cette politique sont spectaculaires. Avec près d’un million d’habitants, Tanger est actuellement la deuxième ville du Maroc après Casablanca. La ville est un gigantesque chantier, où se dressent des groupes d’immeubles de quatre à cinq étages dans des zones encore agricoles il y a quelques années. La zone franche regroupe plusieurs centaines d’entreprises qui emploient environ 50 000 salariés.

L’histoire de la renaissance de Tanger est toutefois paradoxale. D’une certaine manière, cette ville a renoué avec sa tradition portuaire et cosmopolite. De nombreux cadres internationaux ont été mobilisés, alors que le tourisme reprenait dans le vieux Tanger. Ce développement s’est appuyé sur une industrie d’exportation bénéficiant d’un statut fiscal privilégié. Mais cette renaissance s’est opérée « contre » le vieux Tanger, qui a été marginalisé. La ville elle-même a perdu son activité portuaire : quelques liaisons touristiques avec l’Europe ont été maintenues pour permettre des allers-retours dans la journée, mais la plupart ont été déplacées, ainsi que la totalité du trafic de marchandises, à Tanger Med. L’ancienne zone franche portuaire a fermé en juillet 2014, vouant la vieille ville au seul tourisme.

La composition sociale de Tanger et de ses alentours a été bouleversée. L’industrialisation ne s’est pas appuyée sur les ressources locales de main-d’œuvre. Les cadres sont initialement venus de l’étranger, puis des grandes villes du cœur du Maroc, notamment Casablanca. Quant au personnel d’exécution, il a été littéralement « importé » des zones reculées du centre et du sud du Maroc. Ce mouvement de population a été systématiquement organisé par les entreprises selon un modèle qui évoque la mobilisation de la main-d’œuvre marocaine par les Français pour les mines du Nord dans les années 1950-1960. L’étonnante expression consacrée par les entreprises tangéroises pour désigner ces campagnes de recrutement est celle de « caravanes ». Ces campagnes ont été menées avec le soutien du service public de placement marocain : l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec), créée en 2000 sur le modèle de l’Anpe française. L’implantation d’agences de l’Anapec dans les villes du centre et du sud marocains a permis l’organisation sur place de la sélection en masse de la main-d’œuvre.

À l’évidence, ce développement industriel n’aurait pu se faire avec la seule main-d’œuvre tangéroise. Mais les directeurs des ressources humaines rencontrés ne nous ont pas caché que les Tangérois « de souche » avaient été, les premières années, discriminés négativement. Ont-ils d’ailleurs été nombreux à se présenter pour des emplois ouvriers ? La jeunesse tangéroise acceptait mal les contraintes de la vie d’usine et disposait de nombreuses opportunités pour y échapper : l’activité touristique, le petit commerce, voire la contrebande ou le trafic de haschich. Selon nos interlocuteurs, la société tangéroise serait toutefois en train de se ressouder : les immigrés de l’intérieur ne seraient plus l’objet du rejet méprisant des Tangérois « de souche » ; ceux-ci seraient de leur côté plus attirés par les possibilités offertes par le salariat industriel. Un « petit Maroc » se constituerait dans la zone de Tanger.

Une atmosphère de révolution industrielle

La mutation rapide de Tanger, saisissante pour l’observateur, peut se lire de multiples manières. Elle s’inscrit à la jonction de deux logiques qui convergent : celle de l’État marocain et celle du capital international. La stratégie politique de la monarchie marocaine de reconquête du Nord a de multiples enjeux : le statut disputé des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, les relations difficiles avec l’Algérie voisine, la pression des États européens pour le contrôle des flux migratoires. Mais le volontarisme politique marocain n’a pu se réaliser que parce que cette stratégie d’investissement dans la zone a rencontré l’intérêt des firmes multinationales, parties à la conquête de l’Afrique. Pour ces dernières, le Maroc constitue une tête de pont privilégiée, en raison de sa stabilité politique, de sa position géographique, mais aussi de la disponibilité d’une main-d’œuvre nombreuse, peu exigeante sur le plan salarial, mais bien formée.

Le capitalisme ne cesse de remodeler l’espace productif mondial, par le déplacement de ses implantations en fonction des coûts de main-d’œuvre. Mais le coût de la main-d’œuvre ne peut être considéré indépendamment de sa « qualité ». Pour chaque secteur, on peut identifier une zone de viabilité industrielle, quand la main-d’œuvre est dans la bonne fourchette d’un rapport « qualification/prix ». Ainsi, le Maroc a connu, à partir des années 1970, un premier développement dans le secteur de la confection, à l’instar du Portugal ou de la Turquie, suivi, dans les années 1980-1990, par celui du textile. Ces industries se sont ensuite installées dans des pays à plus bas coût de main-d’œuvre (l’Inde, le Bangladesh, le Vietnam) au détriment du Maroc, où des emplois ont été perdus lors de la crise de 2008. Mais, parallèlement, le développement de l’instruction a rendu ce pays à même d’accueillir des entreprises de secteurs industriels plus exigeants en matière de qualification de la main-d’œuvre, notamment les équipementiers automobiles, qui quittaient l’Europe. La présence de ce réseau technique a rendu possible la mise en service en 2012 de l’usine Renault. En 2015, c’est le groupe Psa (Peugeot-Citroën) qui annonce son intention de s’implanter plus au sud, dans la zone franche de Kenitra.

L’observateur qui arrive à Tanger est frappé par l’atmosphère de « révolution industrielle » qui y règne. Dans le port flambant neuf, les nouvelles installations sont en construction. Les zones industrielles s’étalent dans le paysage. Partout, les blocs d’immeubles poussent comme des champignons. Des routes viabilisées, ornées de lampadaires en fonctionnement, semblent ne mener nulle part. Les camions de marchandise et les minibus transportant les travailleurs sillonnent la zone. Des mutations si rapides ne peuvent se dérouler sans effets pervers, dont deux, plus immédiatement perceptibles, concernent la circulation routière et le logement ; ils sont étroitement reliés.

On ne peut faire croître dans de telles proportions en quelques années une cité sans générer des problèmes de logement associés à la spéculation foncière. Les terres agricoles de peu de valeur ont été achetées par des « initiés » qui les ont revendues à des promoteurs, eux-mêmes plus ou moins scrupuleux. Terrains, immeubles et logements ont souvent fait l’objet de plusieurs transactions à crédit, au rythme de la spéculation ; des programmes de logement sociaux ont été eux-mêmes détournés. En conséquence, une proportion importante du parc immobilier construit reste inoccupée, dans l’attente d’un bénéfice spéculatif. D’autre part, la construction, de mauvaise qualité, peut comporter de graves malfaçons. Enfin, s’est développée à l’écart des grands axes de la construction informelle, sans viabilisation préalable, qu’il faut ensuite raccorder aux réseaux d’utilités.

La population nouvellement installée à Tanger est jeune, à l’image du Marocain moyen, qui a 23 ans. Ces jeunes gens s’arrangent (garçons d’un côté, filles de l’autre) pour louer à plusieurs de petits appartements souvent insalubres. Ceux-ci peuvent être loin de l’entreprise où ils travaillent, ce qui génère des problèmes de transport. Ce mode de résidence ne convient toutefois qu’à des célibataires. À cet âge, le mariage est l’enjeu majeur, tant pour les garçons que pour les filles. Il faut alors trouver, en location ou en accession à la propriété, un logement propre. Or les salaires faibles sont souvent amputés par les envois d’argent aux familles restées au village.

La question du logement ne peut être dissociée de celle du transport. Les transports publics font défaut et les entreprises ont donc pris l’habitude d’organiser elles-mêmes l’acheminement de leur personnel, ramassé, soit à domicile, soit dans des points de rassemblement. Mais le réseau routier, qui n’a pas été pensé pour cette affluence, est engorgé par la noria de minibus qui se mettent en mouvement au rythme des changements d’équipe. Il en résulte des embouteillages éprouvants aux périodes de pointe, lesquels peuvent allonger de deux ou trois heures par jour des horaires de travail déjà très longs.

On envisage l’élargissement de l’unique avenue qui mène à la zone franche, voire la construction d’un transport urbain en site propre. Mais en matière de transport comme en matière de logement, les pouvoirs publics peinent à suivre un développement exponentiel et les investissements projetés risquent d’être obsolètes à peine réalisés. On saisit ici toute la contradiction du développement de la zone de Tanger. L’État, qui en a été le moteur, n’a pas la capacité de suivre son rythme. Pour assurer la pérennité de leur activité, les entreprises sont donc amenées, à la manière des entreprises européennes paternalistes du xixe siècle, à se préoccuper du transport, du logement et de la vie familiale de leurs salariés.

Salariat low cost et paternalisme discret

En 1863, l’économiste et publiciste libéral français Louis Reybaud, relatant ses voyages en Angleterre, considérait que le temps du paternalisme y était achevé :

Dans ces dispositions nouvelles, il reste peu de place pour le patronage direct et une tutelle officieuse se mêlant aux détails de la vie. Cette poésie appartient désormais à l’enfance des fabriques. Elle s’efface à mesure qu’elles prétendent à la virilité4.

Il évoquait par là, bien sûr, l’avance historique, sociale et industrielle de la Grande-Bretagne en comparaison de la France, encore dans « l’enfance des fabriques ». Cette belle formule peut s’appliquer à l’industrie tangéroise. La « philanthropie » patronale n’est pas tant le produit d’une idéologie préalable que d’une nécessité pratique.

Les entreprises présentes dans la zone de Tanger sont des industries de main-d’œuvre low cost, selon la formule employée par nos interlocuteurs. Le salaire minimum au Maroc est aujourd’hui d’environ 260 euros pour 191 heures par mois5, niveau considérablement plus faible qu’en France ou en Espagne, si proches, mais aussi moins élevé qu’en Europe de l’Est et même dans les régions les plus développées de Chine. Au-delà du seul salaire, le capital vient chercher dans ce pays des conditions de travail difficilement acceptées en Europe : horaires lourds (48 heures hebdomadaires en deux ou trois-huit sans bonification significative : la prime est de 20 % pour le travail de nuit) ; postes physiquement exigeants que, du fait de leur pénibilité, on automatiserait en Europe ; quasi-absence de contre-pouvoir syndical. Les pays émergents offrent, sur place, au capital son « armée de réserve », selon la formule de Marx. Cette même population fournissait auparavant à l’Europe ses contingents de travailleurs immigrés. En parallèle, on peut remettre au goût du jour les descriptions misérabilistes des observateurs sociaux des années 1840 comme Villermé : les baraques mal bâties ont remplacé les caves de Lille et le prolétariat connaît la joie nouvelle des encombrements routiers, dormant, épuisé après le travail, dans l’atmosphère délétère des gaz d’échappement.

Mais si l’observateur de l’industrialisation déplore la misère du prolétariat urbain, il ignore souvent celle du milieu d’origine qui l’a fait converger vers les villes6. Sans doute, les déceptions n’ont pas dû manquer, conduisant parfois au retour au village. Certaines jeunes filles pratiqueraient la prostitution pour pouvoir remplir leurs obligations familiales, tout en assurant leur survie et en s’offrant quelques plaisirs de la ville. Mais nombre de jeunes gens ont fait souche, se sont mariés, ont acquis un logement. Par rapport à d’autres types de revenus, le salariat présente en effet un avantage considérable : sa grande stabilité qui rend possible, par exemple, l’octroi d’un crédit bancaire indispensable pour l’accession à la propriété. Ce personnel bénéficie de plus de conditions privilégiées au sein du salariat marocain. Les firmes internationales respectent le droit du travail, ce qui n’est souvent pas le cas des entreprises locales. Si le droit du travail marocain est loin d’être aussi favorable aux salariés que ne le sont les droits du travail européens, les avantages sociaux conférés sont nombreux et importants : indemnisation des frais médicaux, congés maladie et maternité, congés payés (dix-huit jours ouvrables par an), pension de retraite…

Par ailleurs, le développement de la zone a offert des opportunités aux salariés. L’expansion industrielle a provoqué une concurrence entre les entreprises pour attirer ou conserver le personnel. Nombre de salariés ont bénéficié de promotions, parfois importantes et rapides, pour satisfaire les besoins croissants d’encadrement technique et social. L’équilibre social est dynamique : le salaire d’entrée est faible, mais la progression est possible, tant que le mouvement ascendant persiste avec l’accroissement homothétique de la pyramide professionnelle. Les principaux gagnants sont les premiers arrivés. Leur success story constitue un stimulant pour ceux qui arrivent derrière, mais l’espérance mathématique de gain se réduit au fur et à mesure que le système s’installe dans un rythme de croisière. Elle pourrait devenir nulle pour les derniers arrivés, si la tendance se retournait.

Les entreprises ne tablent donc pas uniquement sur le mouvement naturel de progression professionnelle pour stabiliser le salariat. Leurs responsables ont conscience des difficiles conditions de vie de leur personnel. Ils savent que leur intérêt bien compris est de s’en préoccuper. S’ils promeuvent la compétitivité salariale du Maroc auprès de leurs investisseurs, ils cherchent à retenir leur personnel par des avantages indirects qui compensent l’insuffisance de l’action sociale publique. On retrouve ici la configuration qui a présidé au « paternalisme » des grandes entreprises européennes du xixe siècle, avant que les institutions sociales ne deviennent municipales ou nationales. Mais à la différence du paternalisme européen du xixe siècle qui s’affirmait dans l’évidence de la vertu charitable des « bonnes œuvres », cet activisme social patronal se fait discret. Revendiquer le paternalisme serait maladroit vis-à-vis tant des investisseurs à la recherche du moins-disant que des pouvoirs publics marocains, dont serait ainsi dénoncée l’insuffisance.

L’enjeu est aussi la concurrence à laquelle se livrent les entreprises pour attirer la « bonne » main-d’œuvre. Les entreprises se sont engagées par un gentlemen’s agreement à ne pas débaucher le personnel du voisin. Pourtant, chacun assure que, si lui-même respecte l’accord, il est victime des stratégies de débauchage de ses concurrents. Pour se faire discrète, la concurrence ne se joue donc pas sur le salaire de base, mais sur les possibilités plus ou moins importantes de promotion, les primes salariales, l’aménagement du temps de travail (qui permet notamment aux salariés de se rendre dans leur famille pour les grandes fêtes musulmanes), le salaire indirect (complémentaire santé, maternité et retraite) et la politique en matière de transport et de logement.

Le paternalisme se caractérise par la démonétarisation partielle du contrat de travail. Selon la théorie économique standard, l’équilibre entre l’offre et la demande de travail serait assuré par l’établissement d’un prix : le salaire. Charge au salarié de faire l’usage optimal de ce salaire ; l’entrepreneur n’a pas à se préoccuper de ses conditions de vie. Dans la logique paternaliste en revanche, l’entrepreneur part d’une analyse des « besoins réels » de l’ouvrier. Il considère qu’il est mieux à même, pour un budget donné, d’améliorer son sort par des interventions indirectes que par une augmentation salariale7. Le paternalisme suppose donc que l’entrepreneur enquête sur les besoins de ses ouvriers. À Tanger, les principaux problèmes identifiés sont le logement, le transport et le mariage, questions étroitement articulées8. Toutes les entreprises assurent l’acheminement gratuit de leur personnel en minibus. Mais la question du transport ne peut être dissociée de celle du logement familial avec l’accroissement du nombre de mariages. Si aucune entreprise n’a pour autant construit de « cités ouvrières », elles s’occupent discrètement du problème en intervenant auprès des bailleurs, des promoteurs, des banques et des pouvoirs publics locaux. L’enjeu est aussi pour elles de favoriser le regroupement de leur personnel dans un nombre restreint de quartiers, afin de rationaliser leur circuit de ramassage.

Le mariage et l’installation durable dans un logement constituent les médiations les plus efficaces de la stabilisation salariale. De plus, souvent, les mariages se nouent au sein des entreprises. Les contraintes sociales de la société marocaine limitent les possibilités de rencontres entre les sexes et les horaires de travail laissent peu de temps libre. De tels mariages, qui rompent avec les mariages encore souvent « arrangés » au village, constituent un puissant moteur de changement social. Ils sont favorisés par la direction du personnel des entreprises : on les annonce dans les journaux d’entreprise, on offre de petits cadeaux lors du mariage et de la naissance des enfants, on organise des fêtes familiales, des séjours à l’étranger pour les enfants, etc.

Tanger et la dynamique du capital

À Tanger se rejoue actuellement en accéléré l’histoire de l’industrialisation, de l’urbanisation, de la salarisation. L’équilibre social du capitalisme est dynamique. Tant que la croissance persiste, elle offre à chacun des perspectives. Mais cette dynamique n’est pas sans limite. L’atout de Tanger est d’abord sa grande proximité avec l’Europe. Le vieux continent a trouvé à ses portes une main-d’œuvre abondante, qualifiée, peu exigeante et peu revendicative. Mais le Maroc n’est pas la Chine ; sa profondeur géographique est limitée. Sans doute, le Maroc ouvre vers l’Afrique subsaharienne. Mais il faudra encore du temps pour que l’Afrique subsaharienne entre dans la mondialisation industrielle. Au sein du Maroc, en revanche, l’armée de réserve industrielle sera bientôt épuisée, tout au moins au niveau actuel du rapport technicité/salaire de la main-d’œuvre. Les entrepreneurs les plus lucides, qui voient monter les revendications salariales, en ont conscience9. Stabiliser le personnel et le former nécessite de mieux le payer. Le personnel va aussi nécessairement vieillir, entraînant de nouveaux problèmes de santé au travail et de reconversion professionnelle. Pour conserver sa dynamique, l’économie marocaine est donc condamnée à poursuivre sa progression dans une croissance de la technicité de sa main-d’œuvre et de ses industries.

Le développement de Tanger doit être situé dans le mouvement général de la mondialisation industrielle. La dynamique du capital, née en Europe, a traversé l’Atlantique puis a conquis progressivement la planète entière. L’Afrique est sa dernière « terre de mission10 » et le Maroc joue en la matière un rôle de tête de pont. Les vagues d’industrialisation successives de ce pays (confection, textile, équipement et montage automobile, services téléphoniques) s’inscrivent dans une histoire mondiale du capital, à la recherche d’une main-d’œuvre moins coûteuse, mais compétente. Ce mouvement ne partage pas la planète de façon duale entre le Nord et le Sud : il s’agit d’un moteur continu, qui s’alimente aux écarts de potentiel mais aussi les comble par son propre mouvement. Il sera actif tant que ces écarts existeront et ils ne sont pas près d’être tous comblés. Mais si on regarde les choses à l’échelle locale, les écarts peuvent se réduire beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine. Le dynamisme actuel de Tanger en témoigne.

  • *.

    Professeur de sociologie à l’université de Paris Ouest. Ce texte constitue le compte rendu d’une enquête menée en novembre 2014 à Tanger en collaboration avec Yolande Benarrosh, Alexandra Bidet, Omar Belkheiri, Jean-Bernard Ouedraogo et Gwenaële Rot pour le Laboratoire méditerranéen de sociologie de l’université d’Aix-Marseille. Le présent texte, qui doit beaucoup à l’apport de tous, n’engage que moi.

  • 1.

    Ce port est actuellement le deuxième en Afrique et le septième en Méditerranée pour le tonnage traité. Son extension prochaine va tripler ses capacités. De plus, on projette la construction d’un port encore plus important à Nador à proximité de la frontière algérienne.

  • 2.

    Une voie de chemin de fer a été entièrement reconstruite pour relier la ville, le port et l’usine Renault.

  • 3.

    Cette politique de désenclavement serait parachevée par la construction d’un tunnel ferroviaire sous le détroit de Gibraltar ; la réalisation de ce projet, en cours d’études, est rien moins que certaine.

  • 4.

    Louis Reybaud, le Coton, son régime, ses problèmes, Paris, Michel-Lévy, 1863, p. 368-369.

  • 5.

    Réévaluation au 1er juillet 2015.

  • 6.

    Il faut reconnaître à Jules Michelet (le Peuple, 1846), inspiré par Eugène Buret (De la misère, 1840), le mérite d’avoir compris que la « misère urbaine », dénoncée par les observateurs sociaux, était le produit de la confrontation avec la richesse. Selon la formule de Buret, la misère est « un fait de relation, un contraste ». Michelet propose de distinguer la misère (urbaine) de la pauvreté (rurale).

  • 7.

    Au xixe siècle, on critiquait l’« imprévoyance ouvrière » pour justifier le paternalisme. Pour autant, la conviction que les salariés ne pourront résoudre seuls leurs problèmes ne repose pas forcément sur une dénonciation de la faiblesse morale ouvrière. En période de disette (comme pendant la Seconde Guerre mondiale en France), l’employeur peut à bon droit considérer qu’il est mieux armé que son personnel pour obtenir à son profit de la nourriture roborative à bon marché.

  • 8.

    Secondairement la santé et la retraite. Les entreprises enquêtées financent systématiquement des régimes sociaux complémentaires.

  • 9.

    Une grève a éclaté en février 2015 à l’usine Renault, obligeant la direction à négocier avec l’Union marocaine du travail.

  • 10.

    François Vatin, l’Espérance-monde. Essai sur l’idée de progrès à l’heure de la mondialisation, Paris, Albin Michel, 2012.

VATIN François

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