L'adhésion à la démocratie au Brésil. Le cas des syndicats d'employés domestiques
Le cas des syndicats d’employés domestiques
Alors que la réélection du président Lula a été plus difficile que prévu, on ne peut réduire la situation de la démocratie au Brésil à la confrontation politique. Comment la démocratie s’installe-t-elle en profondeur dans cette société caractérisée par des écarts sociaux vertigineux ? L’exemple de la relation de travail des employés de maison, encore marquée par un schéma hiérarchique, montre comment le régime de l’égalité transforme ce pays.
Dans un chapitre fameux de la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville constate que l’état social démocratique a modifié les rapports des maîtres et des domestiques. Ces derniers, remarque-t-il, ne tiennent plus la hiérarchie et l’infériorité comme allant de soi. Leurs relations avec ceux qu’ils servent en sont dès lors frappées du sceau de l’ambivalence.
Ils consentent à servir, écrit Tocqueville, mais ils ont honte d’obéir ; ils aiment les avantages de la servitude, mais point le maître, ou, pour mieux le dire, ils ne sont pas sûrs que ce ne soit pas à eux à être les maîtres, et ils sont disposés à considérer celui qui les commande comme l’injuste usurpateur de leur droit1.
On a pu voir dans ces lignes l’inquiétude de l’aristocrate devant les risques de dislocation sociale que contient le progrès de l’idée démocratique dans des sociétés fondées sur un principe hiérarchique. La portée de son propos réside cependant bien davantage, on le sait, dans la perception des effets de l’égalité sur les relations sociales.
C’est à l’aune de cette intuition que l’on souhaite montrer ci-après comment l’évolution des rapports entre les domestiques et ceux qui les emploient peut être constituée en analyseur de l’état de la démocratie au Brésil2. Le contexte brésilien contemporain est certes très différent de celui évoqué par Tocqueville. On y observe néanmoins l’actualité de son idée selon laquelle la démocratie désigne moins un régime politique qu’un état de la société caractérisé par la généralisation d’une représentation égalitaire des rapports sociaux. Or, les relations entre les employées domestiques et ceux pour lesquels elles travaillent constituent justement au Brésil le mode majeur de mise en contact de groupes sociaux que des distances sociales abyssales séparent. Il est peu de foyers des couches moyennes et supérieures qui n’aient recours à leurs services, et de nombreuses Brésiliennes de milieux populaires ont, à un moment ou un autre de leur vie, été nourrice, femme de ménage, cuisinière, garde-malade ou bonne à tout faire3.
L’intérêt de cette relation sociale tient en outre à ce que le travail des domestiques, demeuré longtemps une affaire privée de personne à personne, est entré depuis peu dans la sphère publique. Promulguée au sortir de vingt et une années d’autoritarisme militaire (1964-1985), la Constitution fédérale de 1988, qui entend sceller l’entrée du Brésil dans un âge démocratique, a en effet accordé de nombreux droits sociaux aux travailleurs domestiques. Il en a résulté qu’une relation de travail, auparavant laissée essentiellement au bon vouloir de l’employeur, a progressivement été saisie par le droit. Les domestiques peuvent aujourd’hui poursuivre en justice un employeur qui n’a pas respecté le droit social, et le respect de ce droit tend par ailleurs, de manière plus générale, à devenir le critère principal d’évaluation d’une situation d’emploi. Ces changements juridiques ont de toute évidence entraîné une amélioration sensible de leurs conditions de travail. Selon les statistiques de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (Ibge), la catégorie des travailleurs domestiques est celle dont les revenus ont le plus augmenté au cours des années 1990 ; tout en restant faibles, ils atteignent aujourd’hui un niveau voisin de celui des autres catégories de travailleurs non qualifiés (c’est-à-dire, en moyenne, autour d’une centaine d’euros par mois dans de grands centres urbains comme Rio de Janeiro, São Paulo et Brasília). Durant cette décennie pourtant marquée par l’accroissement du secteur informel de l’économie, la formalisation des domestiques a également progressé, un fait notable même si près des deux tiers des femmes domestiques ne sont pas déclarées par leurs employeurs.
L’on objectera peut-être que le plus large accès des domestiques au droit social n’a pas mis fin à une forte domination au travail et que, selon qu’elles travaillent dans de grandes villes ou des localités de moindre importance, les possibilités de recours au judiciaire varient considérablement. Mais l’essentiel est ailleurs. Qu’elles soient ou non déclarées, que leurs patrons respectent ou non le droit, les domestiques évaluent désormais leurs conditions d’emploi par rapport à des normes juridiques. Et aussi limitée que soit la protection du droit, c’est un nouveau sens du juste au travail qui se développe chez ces femmes de milieux populaires. Un sens du juste qui, en s’éloignant progressivement du modèle de la relation paternaliste, repose de plus en plus sur la conscience du « droit à avoir des droits » selon la belle expression d’Hannah Arendt.
Pour mettre en évidence l’ampleur et les limites de ce changement, je reviendrai tout d’abord sur le rôle pris par le droit dans les rapports entre les domestiques et leurs employeurs. J’évoquerai en particulier la judiciarisation croissante des conflits qui les opposent, en soulignant l’ambivalence entre la logique ancienne de l’échange paternaliste et la logique nouvelle du droit. En m’intéressant aux réparties que les femmes domestiques rêvent d’opposer aux injonctions de ceux qu’elles servent, je suggérerai ensuite que le problème majeur de la démocratie au Brésil réside aujourd’hui bien moins dans le fonctionnement des institutions politiques que dans la difficulté des Brésiliens à se penser et à se vivre comme une société de semblables.
Juridicisation et judiciarisation d’une relation sociale
Dans les études sur le droit, l’on parle de juridicisation d’une relation sociale à propos du développement de la présence de règles de droit dans cette relation et du recours éventuel aux tribunaux en cas de contestation de leur signification. La judiciarisation désigne à proprement parler la tendance à recourir au judiciaire comme mode de règlement des conflits. Dans les grandes villes brésiliennes, l’entrée du droit dans les relations entre domestiques et employeurs a entraîné ce double processus de juridicisation et de judiciarisation. Un nombre croissant d’employées domestiques se réfèrent maintenant à des normes juridiques pour juger de la qualité d’une relation de travail, et beaucoup n’hésitent pas à poursuivre leur employeur quand surgit un désaccord. Oscillant entre la logique du rapport paternaliste et la logique contractuelle prévue par le droit, leurs relations n’ont probablement jamais été aussi ambivalentes.
La portée d’un changement constitutionnel
Une partie importante des litiges juridiques entre les employées domestiques et leurs employeurs trouve son origine dans le fait qu’il s’agit d’un droit relativement récent, peu connu par la plupart de ceux dont il entend régler les relations. Bien que plusieurs manuels de droit lui soient consacrés et que des kiosques à journaux en vendent des abrégés, les employées domestiques comme les employeurs n’en ont généralement qu’une connaissance lacunaire. Et si beaucoup de bonnes se retrouvent fort déçues quand elles découvrent qu’elles ne peuvent prétendre à l’indemnisation qu’elles escomptaient, beaucoup d’employeurs s’aperçoivent souvent à l’occasion d’une assignation en justice qu’ils n’ont pas respecté certaines dispositions de ce droit. Il est vrai que pendant longtemps le droit social ne concernait pas les domestiques, qui négociaient leurs conditions de travail de gré à gré avec leurs employeurs. Ceux-ci n’étaient notamment tenus à aucun minimum salarial et, bien souvent, la rémunération se faisait principalement en nature sous forme d’alimentation, de vêtements et du droit de résider dans une partie du logement. Depuis 1972, la loi obligeait certes l’employeur à accorder à une employée domestique vingt jours de vacances par an et à la déclarer à la prévoyance sociale, ce qui lui ouvrait le droit à l’assurance-maladie et à l’assurance-retraite. Mais ces dispositions demeuraient largement lettre morte, tant le nombre de bonnes qui recouraient alors au judiciaire était faible.
Il faudra attendre la Constitution de 1988 pour qu’un changement décisif ait lieu. La nouvelle Charte accorde aux travailleurs domestiques de nouveaux droits et en fait une catégorie professionnelle dont le statut juridique se rapproche de celui des autres catégories de travailleurs. Ils se voient ainsi reconnaître la garantie d’un revenu au moins égal au salaire minimum, l’impossibilité de voir leur salaire diminué sans changement du contrat de travail, un préavis de licenciement d’un mois, un treizième mois de salaire, un jour de repos par semaine, cent vingt jours de congé maternité, et trente jours de vacances par an (auxquels s’ajoute obligatoirement une gratification d’un tiers du salaire de base) au lieu des vingt précédemment obtenus. C’est là un changement sans précédent dans la condition des femmes domestiques. Sans se voir accorder tous les droits protégeant les autres salariés du privé (ceux, en particulier, concernant l’indemnisation du chômage, la durée quotidienne et hebdomadaire du travail, la réglementation du travail de nuit, et le paiement des heures supplémentaires), elles peuvent désormais prétendre accéder à un niveau de protection relativement élevé, notamment si on le compare à celui dont bénéficient les travailleurs domestiques dans le reste de l’Amérique latine. Et ce d’autant plus qu’est réaffirmée à l’occasion leur intégration à la prévoyance sociale.
La Constitution de 1988 permet de plus aux associations de travailleurs domestiques de se constituer en organisations syndicales dotées de pouvoirs juridiques, en mettant fin aux dispositions qui les obligeaient à administrer la preuve d’une représentativité minimale pour être reconnues comme syndicats par le ministère du Travail. Sitôt ces dispositions abrogées, ces associations se transforment en syndicats dans de nombreuses villes. Ses militantes se voient investies de nouvelles prérogatives, parmi lesquelles représenter les intérêts de la catégorie professionnelle des travailleurs domestiques devant les autorités judiciaires, négocier des conventions collectives et procéder à la rescision des contrats de travail. Plus de quinze ans après la création des premiers syndicats de travailleurs domestiques, ce syndicalisme reste néanmoins encore de taille embryonnaire, un nombre infinitésimal de femmes domestiques y ayant adhéré. Animé par des militantes issues généralement du catholicisme progressiste et, à quelques rares exceptions, domestiques ou anciennes domestiques elles-mêmes, il joue cependant un rôle important dans la diffusion d’une conscience des droits. Le syndicat de la commune de Rio de Janeiro reçoit par exemple chaque année près de huit mille employées domestiques en quête d’informations, et plus de la moitié d’entre elles sont prises en charge par ses deux assistantes sociales et ses trois avocats.
L’accroissement remarquable des actions en justice des domestiques résulte en partie de ce changement constitutionnel. Il tient cependant aussi à l’augmentation considérable du nombre d’avocats avec le développement de facultés de droit privées depuis une vingtaine d’années, un vecteur important de la juridicisation et de la judiciarisation des relations sociales dans le Brésil contemporain. Bien plus que les syndicats de travailleurs domestiques, qui ne traitent qu’une faible part des affaires, ce sont eux, souvent de piètres juristes passés maîtres dans l’art de pousser les gens des milieux populaires à intenter une action en justice pour les motifs les plus divers, qui sont à l’origine de la plupart des procès.
Pourquoi tenir compte du droit social ?
Les sociologues et les économistes du travail ont fait remarquer de longue date que, au Brésil, un employeur qui ne respecte pas le droit social encourt quasiment un « risque zéro » s’il est poursuivi par un employé. Qu’il soit industriel, commerçant ou patron d’une employée domestique, il n’aura à payer, dans le pire des cas, que ce qu’il aurait dû payer s’il avait observé la législation, en plus d’une amende relativement faible et de frais de justice tout à fait supportables. Avant de rendre un jugement en faveur de l’une des deux parties, la procédure impose en effet au magistrat du travail de pousser le défendeur et le demandeur à la conciliation, c’est-à-dire de convenir du montant de l’indemnisation versée par l’employeur, le plus souvent largement inférieur à ce qu’il aurait dû lui verser s’il avait respecté le droit social. C’est seulement en cas d’échec de la conciliation que le juge rend une décision qui déboute le demandeur ou condamne son ancien employeur à lui verser une indemnisation et à payer les cotisations sociales impayées4. Certains ont pu voir dans l’aspect conciliatoire de son fonctionnement l’indice de son caractère paternaliste. Sans nier les limites intrinsèques à une juridiction qui encourage le demandeur et le défendeur à parvenir à un accord au lieu de veiller à l’observation stricte du droit social, on voudrait ici soutenir que, contrairement à ce qu’affirment certains discours sur la justice du travail au Brésil, le recours au judiciaire n’est pas qu’un moyen de rendre acceptable la domination patronale en offrant une échappatoire et une modeste compensation aux salariés.
Car une question mérite au fond d’être posée : pourquoi un employeur observe-t-il, de près ou de loin, le droit social s’il ne risque pratiquement rien en ne le faisant pas ? D’autant que, sans être insurmontables, les difficultés d’accès à la justice du travail sont bien réelles et font que beaucoup d’employées domestiques insatisfaites ne portent pas plainte ou finissent par renoncer à leur action. Le risque du procès ne suffit donc pas à expliquer la pénétration du droit dans les relations des domestiques et de ceux qui les emploient. Et pourtant force est de constater qu’un nombre croissant de patrons déclarent leurs bonnes sans que l’on puisse toutefois toujours être sûr qu’ils agissent par conviction politique ou par peur de l’action judiciaire. Une première explication réside assurément dans les changements intervenus dans les représentations et les pratiques de beaucoup d’employeurs qui, aujourd’hui, respectent scrupuleusement le droit social. La principale raison de cette évolution paraît plutôt tenir à la conviction qu’une relation de qualité avec une domestique – c’est-à-dire, du point de vue des employeurs, une relation fondée sur la confiance et la stabilité – suppose désormais l’observation de la loi. Nombre de conflits qui opposent les domestiques et les employeurs ont en effet pour origine un différend sur le droit social et, notamment, le refus de l’employeur de les déclarer en remplissant dûment le livret de travail, document définissant les conditions du contrat qui les lie. Tant les employeurs que les bonnes font au demeurant aujourd’hui référence à cette dimension de leurs relations : les premiers pour souligner l’insistance des secondes à être déclarées au moyen de la signature de leur livret de travail par l’employeur ; les secondes sur la reconnaissance que cet acte juridique signifie et l’insistance dont elles font effectivement preuve pour le voir réalisé.
Ce changement tient principalement à l’importance que les domestiques accordent dorénavant au respect du droit. Un « bon patron » n’est plus seulement, selon elles, celui qui traite son employée avec considération, se montre poli, évite de la surcharger de travail, lui fait des cadeaux et l’aide financièrement quand elle est dans le besoin. Il est aussi celui qui, pour reprendre l’expression communément utilisée en la matière, « donne les droits », c’est-à-dire la déclare et paie sa part de cotisations sociales, lui octroie au moins un jour de repos par semaine, lui laisse prendre l’intégralité de ses vacances et ne la licencie pas sans lui donner un mois de préavis. L’accroissement de la référence au droit dans les relations entre les domestiques et leurs patrons se manifeste notamment dans le fait que la négociation des conditions de travail entre un employeur et une domestique a généralement pour toile de fond ce que prévoit le droit du travail, même quand la seconde n’est pas déclarée. Bien que la majorité des patrons emploient des domestiques sans acquitter de cotisations sociales (12 % du salaire pour la part employeur, 8 % pour la part employée), le droit du travail fait figure d’horizon, et il est fréquent que les bonnes perçoivent tout de même au moins l’équivalent du salaire minimum, aient droit à un jour de repos par semaine, touchent un treizième mois et puissent prendre des vacances rémunérées. Tout indique, à cet égard, que le rapport au droit dans l’emploi domestique se rapproche de ce qui a été observé à propos de l’emploi informel dans la petite industrie et les services, où les employeurs tendent à considérer le droit du travail comme une norme, même s’ils ne la suivent pas5.
La pénétration du droit dans les relations entre les domestiques et ceux qui les emploient se traduit de surcroît par la judiciarisation croissante des conflits qui les opposent. Or, les différends les plus divers constituent l’ordinaire de ces rapports. Nombre d’entre eux, on vient de le suggérer, ont pour objet l’application du droit social. Certains naissent d’un malentendu sur le travail à faire ou la façon dont il aurait dû être fait. D’autres portent sur le temps de travail, les bonnes se plaignant des contraintes imposées, les employeurs déplorant les retards et les absences à répétition. D’autres encore ont pour origine un mot de trop, un regard mal perçu, une effronterie. Mais la diversité de ces conflits est telle qu’il est illusoire de vouloir en dresser une typologie qui permette de les classer. Il est du reste difficile d’être assuré de leurs causes véritables, beaucoup d’incidents intervenant pour un motif quelconque après que la relation s’est progressivement dégradée. On ne peut ainsi opposer les conflits liés au non-respect du droit social et les conflits d’ordre personnel : les premiers conduisent souvent à la détérioration des relations entre une domestique et son employeur ; les seconds amènent fréquemment une bonne à saisir la justice dans l’intention d’obtenir une indemnisation pour une violation du droit qu’elle avait acceptée jusque-là.
Des relations de plus en plus ambivalentes
La présence du droit a introduit une nouvelle source d’ambivalence dans les relations entre domestiques et employeurs. Elle n’est certes pas du même ordre que celle qui se produit, selon Tocqueville, lors du passage de la société aristocratique à un état social démocratique, quand « il survient presque toujours un moment où l’esprit des hommes vacille entre la notion aristocratique de la sujétion et la notion démocratique de l’obéissance6 ». Mais elle procède d’une tension voisine, entre l’attachement à certains aspects de la protection paternaliste et le désir de bénéficier des garanties du droit. Car les bonnes continuent d’attendre les avantages d’une relation personnelle tout en invoquant une logique contractuelle qui fixe juridiquement les droits et les devoirs des deux parties. Cela explique que, de leur point de vue, un « bon patron » doit non seulement les déclarer et observer le droit du travail, mais aussi leur venir en aide quand elles traversent une mauvaise passe financière ou ont besoin d’une avance.
Mais l’ambivalence est bien plus forte dans les couches sociales où se recrutent les employeurs que chez les femmes qui servent. Les employeurs font généralement preuve d’un attachement plus marqué à la logique de l’échange paternaliste comme mode de régulation des rapports avec les domestiques. Beaucoup d’entre eux peinent d’ailleurs à imaginer ces relations hors d’un cadre traditionnel où le patron protège celle qui le sert en contrepartie de son allégeance et de sa gratitude. C’est toujours une image de l’altérité des milieux populaires qui ressort alors. Il est en particulier courant d’entendre les employeurs évoquer l’émotivité démesurée des bonnes qui les amènerait à manifester un attachement excessif à ceux pour lesquels elles travaillent. Dans ces discours revient notamment la figure de la vieille bonne qui sert la famille depuis un temps immémorial au point d’en être devenue un membre à part entière. Or, comme le montrent les statistiques de l’emploi au Brésil, la vieille bonne qui a passé sa vie à servir une famille n’est qu’un cas statistiquement limité, la grande majorité des femmes qui gagnent leur vie comme travailleur domestique ne restant pas plus de quelques années au service d’un même employeur. Par ailleurs, si les sentiments ne sont pas absents des relations entre les bonnes et ceux qu’elles servent, il ne faut pas en exagérer la portée ni se tromper sur leur sens. En premier lieu, il convient de ne pas oublier, comme le font communément leurs patrons, que ces femmes envisagent fondamentalement l’emploi domestique non comme un lieu d’accomplissement de soi, mais comme un travail rémunéré qu’elles n’hésiteraient pas à abandonner si elles pouvaient percevoir autrement un revenu. Les sentiments qu’elles éprouvent pour leurs employeurs sont par ailleurs beaucoup moins intenses que ces derniers ne le supposent. Les attentes de rôle auxquelles doivent se conformer les domestiques les obligent en effet à témoigner de l’affection, mais celle-ci peut être autant réelle que feinte. Et, comme le suggèrent les récits de femmes servant ou ayant servi de longues années une même famille, c’est souvent bien plus le ressentiment qui domine leur expérience que la magie d’une relation enchantée que relatent bien des patrons.
L’attachement des employeurs à la logique de la protection paternaliste s’exprime aussi dans l’affirmation que les bonnes reçoivent bien plus sous forme de cadeaux ou de donations d’objets que ce que coûterait le strict respect du droit social. Un nombre important des désaccords entre les domestiques et leurs patrons résulte d’ailleurs d’un conflit entre la logique paternaliste et la logique du droit, chaque partie tendant à mettre en évidence celle qui, selon les contextes, lui permet de se présenter comme agissant conformément à un sens du juste. Il est ainsi courant d’entendre un employeur accuser d’ingratitude une bonne qui le poursuit en justice, alors qu’il l’avait matériellement aidée quand elle connaissait une période de gêne. Ce ressentiment n’exprime pourtant pas seulement une attente de reconnaissance bafouée. De manière plus fondamentale, il révèle aussi en creux l’ébranlement du paternalisme qu’a provoqué la juridicisation des rapports entre domestiques et employeurs. La vigueur de ces accusations d’ingratitude ne peut en effet être comprise indépendamment de la mise en scène de la générosité par laquelle l’employeur cherche fréquemment à asseoir sa domination en cherchant à susciter une dette morale7. Dans cette logique, certains employeurs n’hésitent pas à présenter comme une largesse ce à quoi le droit les oblige et expliquent à leur bonne que le paiement de vacances ou d’un treizième mois doit être perçu comme le signe de leur attachement à sa personne et qu’elle doit, en retour, leur témoigner sa reconnaissance par la qualité de son travail. De mauvaise foi ou parfaitement ignorants du droit, il n’est de même pas rare d’en voir affirmer, devant le juge du travail, que ce sont là, non pas des droits attachés au statut juridique des travailleurs domestiques, mais des gratifications que le patron a la liberté d’accorder ou de refuser selon qu’il est ou non satisfait du travail de son employée. L’incompréhension produite par le fait qu’une bonne ne se comporte pas comme une obligée en les poursuivant pour violation du droit social traduit d’ailleurs bien combien l’attachement au paternalisme est plus marqué chez les employeurs que chez les domestiques. Car si leur salaire et la protection sociale leur permettaient d’échapper à des situations de nécessité qui les réduisent à solliciter régulièrement le secours du patron, ces dernières se passeraient bien de ces demandes qui manifestent leur dépendance et sont vécues comme humiliantes.
Des réparties imaginaires, ou de la difficulté d’une société de semblables
Si ce monde de paternalisme se défait peu à peu, la juridicisation des rapports des employeurs et des domestiques ne remet cependant pas en cause la particularité de ce type de relation de travail. L’accroissement de la protection juridique notamment n’a pas foncièrement modifié l’intensité du face-à-face entre celle qui sert et ceux qui sont servis. La dimension personnelle de la relation profite certes parfois à la bonne qui bénéficie d’aides ponctuelles ou reçoit des dons et des cadeaux. Mais elle comporte toujours un risque d’écrasement qui limite l’expression du mécontentement. Les domestiques ne sont bien sûr pas dépourvues de toute ressource pour refuser un ordre ou formuler une demande. Il leur faut toutefois continuellement faire preuve de la plus grande prudence relationnelle sous peine de provoquer un conflit susceptible d’entraîner leur renvoi. La quasi-impossibilité du conflit ouvert constitue d’ailleurs une des spécificités notables du travail des domestiques, qui ne peuvent jamais s’appuyer sur un collectif ou un tiers pour s’opposer et revendiquer8. Cette limite se manifeste notamment dans les réparties que les domestiques aimeraient adresser à ceux qui les emploient quand ces derniers leur rappellent abruptement leur position inférieure. C’est à la teneur de ces réparties imaginaires que l’on va maintenant s’intéresser pour faire apparaître la difficulté des domestiques et des employeurs à se considérer véritablement comme des semblables.
De ce que l’on aurait aimé répondre ou que l’on prétend avoir rétorqué
L’on apprend très peu du travail des domestiques par observation directe. Il est certes possible de les observer dans des espaces publics promener des enfants ou des personnes âgées, mais l’essentiel de leur activité se déroule à l’abri du regard du chercheur. La sociologie des domestiques repose principalement pour cette raison sur les récits que les domestiques et ceux qui les emploient donnent des rapports qui s’établissent entre eux. Une part importante du travail interprétatif du sociologue consiste de ce fait à essayer de démêler le vrai du faux et le plausible de l’invraisemblable dans des discours où les deux parties cherchent à se présenter sous le jour le plus favorable, souvent en exagérant, en dissimulant ou en inventant de toutes pièces des actions dont elles disent avoir été les témoins ou les protagonistes.
Il est néanmoins un aspect du discours des domestiques dont l’intérêt est absolument indépendant de la plausibilité. Et pour cause. Il s’agit justement de ce que je nommerai les réparties imaginaires que sont, d’une part, les réparties qu’elles auraient aimé adresser à leur employeur et, d’autre part, les réparties qu’elles prétendent leur avoir destinées mais qu’elles ont inventées. Ces réparties imaginaires fournissent des informations sur la façon dont l’acteur pris à partie se prévaut d’une position, et des prérogatives qui lui sont associées, pour arguer de son bon droit, tant une idée de la place que l’on revendique ou que l’on assigne à autrui est au cœur de ces interactions. L’intention de remettre quelqu’un à sa place n’aurait en effet aucun sens si celui qui la nourrit ne disposait pas d’une représentation de l’ordre social et de son fonctionnement ou, à tout le moins, de ce qu’il devrait être. Or une bonne partie des récits que les domestiques donnent des différends qui les ont opposées à leur patron (ou, le plus souvent, à leur patronne) contient justement ces réparties auxquelles elles ont pensé.
Le sens de ces réparties ne peut toutefois être correctement compris sans que soit mentionnée au préalable la relative retenue des propos que les domestiques tiennent sur ceux qu’elles servent ou ont servis. C’est là un fait particulièrement remarquable qui contraste avec la violence que prennent souvent les échanges des femmes des couches populaires entre elles. Cette retenue ne doit pas être confondue avec le comportement de déférence qu’elles se doivent d’exprimer en présence d’un employeur, et dont Goffman a bien montré qu’il traduisait peu les vrais sentiments de son auteur9. Elle concerne, au contraire, la façon dont les domestiques parlent de leurs patrons en leur absence. Elle se révèle dans toute son ampleur dans les moments où leurs relations se dégradent et se terminent par un conflit. Lors d’observations réalisées dans la salle d’attente du syndicat des travailleurs domestiques, où des femmes qui viennent d’être renvoyées discutent à bâtons rompus, il est frappant de constater que, alors même que le ressentiment à l’égard de l’employeur est à son comble, les reproches qui lui sont adressés sont formulés dans des termes nettement moins virulents que ceux utilisés dans les conflits qui opposent les membres des milieux populaires. Cette retenue peut bien sûr être expliquée par la peur qu’inspire encore l’employeur ou par la crainte que la perte de la maîtrise de soi ne les desserve lors d’une audience en justice. Mais la retenue domine également les propos tenus sur d’anciens patrons avec lesquels elles ne seront plus jamais en relation et dont elles se plaignent pourtant encore longtemps après les avoir quittés. Que ce soit lors d’entretiens en face à face ou en écoutant les conversations où elles évoquent leurs expériences respectives, je n’ai ainsi quasiment jamais entendu une femme ayant travaillé comme domestique parler avec agressivité d’un de ses employeurs, tandis que je les ai, en revanche, souvent vues s’emporter et raconter avec passion les disputes qu’elles avaient eues avec un parent, une voisine ou une autre bonne avec laquelle elles servaient une même famille.
La principale raison de la retenue dont font preuve les bonnes quand elles parlent de leurs patrons me paraît résider dans la teneur des reproches adressés. Dans les relations avec les employeurs, les domestiques acceptent implicitement l’existence d’une différence de positions structurelle, à la condition toutefois que ceux qu’elles servent n’affichent pas ostentatoirement leur supériorité sociale et n’abusent pas de leur pouvoir pour exiger d’elles plus que ce qu’elles peuvent faire10. La hiérarchie n’étant pas remise en cause, les reproches qu’elles leur adressent portent sur l’injustice dont ils ont pu faire preuve (par des réprimandes injustifiées ou un renvoi pour un motif futile), les mérites qu’ils n’ont pas reconnus en ne les augmentant pas ou les propos méprisants qui ont brutalement révélé l’infériorité dans laquelle ils les tenaient. Souvent même, c’est l’incapacité du supérieur à se comporter conformément à ce que l’on attend de lui qui est sévèrement critiquée. Pour avoir refusé une avance sur salaire ou ne pas avoir acquitté les cotisations sociales, un employeur se fera par exemple traiter de « faux riche », et une patronne de « fausse Madame [qui] veut avoir une bonne pour montrer qu’elle est quelqu’un dans la vie, mais qui n’est en vérité personne ». La référence à un rang que celui qui est dénoncé ne saurait pas tenir est ici explicite.
Le contenu des réparties que les domestiques imaginent adresser à leurs employeurs renvoie aussi, à mon sens, à un aspect essentiel des relations sociales au Brésil : l’incapacité pour les dominés d’être assurés de leur pleine appartenance sociale sans le regard des dominants11. Loin d’exprimer une différence radicale ou un rejet des patrons au nom de l’affirmation d’une identité collective, ces réparties imaginaires révèlent combien le comportement des patrons affecte l’identité personnelle des bonnes. Les reproches qui leur sont adressés s’organisent principalement, pour cette raison, autour de la dénonciation des actes qui dérogent à l’idée d’une commune humanité de tous les membres du corps social et contredisent les attentes de rôle qui permettent aux domestiques de revendiquer une place. Cela explique également, comme nous allons le voir maintenant, la simultanéité de la condamnation des comportements infériorisants et de l’incapacité à imaginer retourner une injonction hiérarchique par un argument du type « allez vous faire voir » ou « je m’en fous ».
L’écart entre la conviction de la similitude en humanité de tous les individus et la certitude de leur égalité formelle
Les réparties imaginaires des employées domestiques révèlent aussi le faible enracinement de l’idée d’égalité formelle dans le Brésil contemporain. Cette question, pourtant centrale dans la compréhension du fait démocratique, n’a jusqu’à présent suscité qu’un intérêt secondaire dans les études sur la démocratie en Amérique latine. Dans le prolongement de la critique marxiste de la démocratie, la pensée sociale latino-américaine a bien davantage considéré la reconnaissance de l’égalité formelle des individus comme une idéologie masquant la domination exercée par une minorité que comme un trait caractéristique de l’imaginaire démocratique. Plusieurs auteurs se sont cependant engagés dans une voie différente depuis une vingtaine d’années, en suggérant que, en Amérique latine, le problème de l’adhésion à l’imaginaire de la démocratie réside principalement dans la tension produite par la coexistence d’un idéal de relations égalitaires et la présence plus ou moins marquée d’un principe hiérarchique12. Selon l’importance de l’élément égalitaire et de l’élément hiérarchique dans les sociétés considérées, le rappel de la hiérarchie donne lieu à des réponses différentes, qui en disent néanmoins toujours long sur la teneur des relations sociales. Dans un échange qui a fait date, l’anthropologue brésilien Roberto DaMatta et le politiste argentin Guillermo O’Donnell ont ainsi souligné combien les réponses ordinairement données à une injonction hiérarchique dans ces deux pays traduisaient la présence plus ou moins grande d’un référent égalitaire dans les relations sociales. DaMatta insiste sur le fait que, au Brésil, la hiérarchie peut être à tout moment rappelée de manière impérative par la phrase : « Savez-vous à qui vous parlez ?13 » La possibilité de cette injonction traduit, selon lui, la vigueur d’une représentation de la société comme une totalité ordonnée et hiérarchisée où chacun, selon sa place, doit se comporter de telle ou telle façon par rapport à autrui. Faisant écho à cette analyse, Guillermo O’Donnell soutient, de son côté, que, en Argentine, cette logique du « Savez-vous à qui vous parlez ? » ne parviendrait pas à s’imposer et que celui qui tenterait de la sorte de se prévaloir d’une position de supériorité se verrait débouté de sa prétention par un cinglant « Je n’en ai rien à faire14 ». Un type de répartie qui, note-t-il, s’il révèle assurément la plus forte pénétration de l’idéal égalitaire dans la société argentine, traduit cependant une même incapacité à échanger des arguments dans un espace public démocratique.
S’intéresser aux réparties imaginaires des domestiques brésiliennes permet de prolonger ce débat sur les formes et les effets de la rencontre d’une représentation hiérarchique de la société avec l’idée d’égalité. Ces réparties imaginaires révèlent en effet l’écart qui subsiste chez elles (et, de manière plus générale, dans l’ensemble des milieux populaires brésiliens) entre la conviction de la similitude en humanité de tous les individus et la certitude de leur égalité formelle avec ceux qu’elles servent. Et dans cet écart se lit, de mon point de vue, toute la difficulté de la société brésilienne à se penser comme une société de semblables, tant l’idée de l’égalité formelle des individus n’y a pas encore modifié de manière radicale la façon dont ses membres conçoivent leurs relations. Le sens de ces réparties permet par ailleurs de mettre en évidence l’importance de l’ébranlement des hiérarchies sociales là où DaMatta, même s’il perçoit l’affaiblissement des marqueurs hiérarchiques, propose une lecture anhistorique qui fait peu de cas des changements provoqués par les évolutions récentes de la société brésilienne. Car ce qui caractérise aujourd’hui les relations entre milieux sociaux dans les grandes villes du pays est moins la coprésence d’un code hiérarchique et d’un code égalitaire que le vide laissé par l’affaiblissement d’un système de statuts qui fournissait des formes d’inscription dans l’ordre social et permettait de régler tant bien que mal les rapports entre supérieurs et inférieurs. Dans le cas des relations entre les domestiques et ceux qui les emploient, ce vide apparaît justement dans cette incapacité des premières à retourner les injonctions hiérarchiques des seconds autrement qu’imaginairement et en invoquant la commune humanité de tous les membres du corps social.
On se tromperait pourtant si on ne voyait dans cette incapacité à rétorquer que la manifestation d’un trait culturel des milieux populaires brésiliens. La fragilité, chez les domestiques, de la conviction en une égalité formelle des individus tient aussi pour beaucoup à ce que cette idée n’a encore que très partiellement pénétré le système de représentations des couches moyennes et supérieures parmi lesquelles se recrutent leurs employeurs. L’anthropologue Robin Sheriff a ainsi bien mis en évidence comment, au Brésil, la façon dont ces groupes sociaux sont convaincus de leur normalité culturelle les amène à dresser de manière largement inconsciente des frontières qui les font se penser comme séparés des subalternes et, de ce fait, à faire preuve d’indifférence quant à leur sort en n’interrogeant jamais vraiment les conséquences de la domination15. Il n’est pas ici le lieu d’examiner en détail le rapport aux domestiques de ceux qui les emploient, mais de souligner combien, au-delà de la grande diversité des relations qui existent entre les bonnes et ceux qu’elles servent, ces derniers ont généralement tendance à considérer qu’elles appartiennent à un monde social qu’une altérité radicale sépare du leur. Cette naturalisation de la pauvreté ne les empêche certes pas de chercher à gérer au mieux possible ce type de relations particulièrement difficiles qui voient une femme pauvre, vivant souvent dans un grand dénuement et faisant régulièrement l’épreuve du besoin, travailler au domicile de gens qui possèdent et consomment ce qu’elle aimerait tant pouvoir acquérir pour assurer un bien-être minimal à sa famille. Néanmoins, la plupart des employeurs conçoivent l’univers des milieux populaires comme radicalement distinct du leur. Une différence communément formulée dans des discours organisés autour d’une opposition en termes de « eux » et « nous » qui enferment dans une altérité irréductible tous ceux qui se trouvent classés dans les catégories « les pauvres » ou « le peuple ».
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Les effets du droit sur les rapports des domestiques et de ceux qui les emploient montrent combien, en dépit de leur ambivalence, les milieux populaires, au premier rang desquels les femmes, constituent aujourd’hui le moteur de l’approfondissement de la démocratie au Brésil. Cela permet aussi de discuter les deux grandes grilles de lecture qui dominent l’interprétation de l’évolution sociopolitique du pays depuis le rétablissement des procédures démocratiques. La première insiste sur la modernisation socioculturelle de la société brésilienne et la vigueur du processus d’homogénéisation sociale, en proposant parfois une vision quelque peu héroïque de l’inscription des milieux populaires dans la modernité démocratique. Loin de vivre en marge de la société, ceux-ci partageraient en réalité l’essentiel de ses aspirations. La seconde, à l’inverse, souligne l’accroissement des inégalités de revenu, la recherche croissante de l’« entre soi » dont font preuve les couches supérieures, la persistance des distances sociales et le déni de reconnaissance dont continuent d’être l’objet ceux qui appartiennent aux groupes sociaux défavorisés. Faute de bénéficier des protections assurées par un État de droit, ces derniers ne seraient que des citoyens de seconde zone qui vivraient en permanence sous la menace de la déchéance et de la violence criminelle ou policière. Selon les contextes et les situations considérés, ces deux lectures de l’état de la démocratie au Brésil ont leur fondement, et il n’y a rien de surprenant à les voir alterner suivant le mouvement de balancier auquel la sensibilité aux conjonctures est familière. Elles manquent néanmoins toutes deux l’essentiel en ne parvenant pas à traiter conjointement les dimensions qu’elles privilégient chacune, c’est-à-dire à saisir l’incapacité de l’État à produire une société de semblables en réponse au vide entraîné par l’ébranlement des hiérarchies et des statuts qui y étaient attachés.
Or le problème de la démocratie au Brésil réside bien plus dans la fragilité de l’égalité formelle des individus que dans le fonctionnement des institutions politiques. Près de vingt ans après la fin de l’autoritarisme, la vie politique brésilienne a acquis une incontestable stabilité qui lui a permis de réussir, entre autres, en 1992, la destitution d’un président accusé de corruption et, dix ans plus tard, une alternance longtemps impensable avec l’élection de Lula. Si les inégalités sociales demeurent colossales, l’économie n’est plus au bord de l’effondrement, et une croissance durable semble s’installer. La persistance des atteintes aux droits de l’homme et le peu de cas dont il est ordinairement fait des plus défavorisés témoignent en revanche de la persistance de représentations et de pratiques d’une société issue de l’esclavagisme.
À travers le cas de l’élargissement de l’accès au droit social des travailleurs domestiques, l’on perçoit le décalage qui existe entre le temps de la reconnaissance juridique et celui de l’acceptation de l’égalité formelle des individus dans les rapports sociaux. Non parce que le droit social n’est pas respecté au Brésil, il ne l’est jamais complètement dans les pays où la démocratie n’est pas implantée de longue date, mais parce que les transformations juridiques ne suffisent pas en elles-mêmes à modifier le rapport à autrui. C’est pourquoi nous avons insisté tout au long de ce texte sur la nécessité de ne jamais perdre de vue ce qui ressort à la similitude en humanité de ce qui renvoie à l’égalité formelle des individus, car, même si la reconnaissance de l’égalité formelle des individus suppose la reconnaissance de leur similitude en humanité, le passage de la première à la seconde de ces formes de reconnaissance n’a rien d’automatique, comme on le tient un peu trop souvent pour acquis. L’importance que les domestiques accordent, au Brésil, aux manifestations de respect de leurs patrons en est une illustration, qui rappelle combien, de manière plus générale, être reconnu par autrui comme un semblable en humanité est un élément essentiel dans la construction de l’identité personnelle et l’établissement d’un rapport positif à soi.
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Sociologue, université de Lille-III.
- 1.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Garnier-Flammarion, 1981 [1840], vol. 2, p. 229.
- 2.
Cet article s’appuie pour l’essentiel sur les enquêtes que je mène à Rio de Janeiro depuis 2001.
- 3.
Selon les données du recensement effectué en 2000, un peu plus de cinq millions de femmes ont été classées dans la catégorie « travailleurs domestiques », dont elles constituent 93 % des effectifs. Alors que, dans les années 1970, certaines analyses annonçaient son déclin prochain avec le développement de l’industrie et du secteur tertiaire, le travail domestique rémunéré n’a au contraire cessé de croître depuis et reste de très loin le premier emploi féminin, en fournissant des revenus à près de 20 % des femmes qui travaillent.
- 4.
La justice du travail est la seule compétente pour concilier ou juger les différends entre employeurs et employés nés à l’occasion de la relation de travail, qu’il s’agisse du paiement de salaires, de congés payés et d’indemnités prévues par le droit du travail. Elle est en revanche incompétente pour apprécier les litiges entraînés par les accidents du travail, qui sont jugés par une autre juridiction régionale, et ceux concernant la prévoyance sociale, qui relèvent de la justice fédérale. Mais bien qu’elle ne puisse être saisie pour le seul non-paiement des cotisations sociales, un amendement constitutionnel adopté en 1998 oblige la justice du travail à s’assurer du règlement des cotisations sociales dues à la prévoyance sociale.
- 5.
Voir l’article d’Eduardo G. Noronha sur la forte présence de la loi dans la structuration du marché du travail informel, « O modelo legislado de relações de trabalho no Brasil », Dados, vol. 43, no 2, 2000, p. 241-290.
- 6.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., p. 229.
- 7.
Voir à ce sujet l’article de Maria Claudia Coelho sur les sens souvent fort différents que les patronnes et les bonnes brésiliennes donnent aux cadeaux des premières aux secondes, « Sobre agradecimentos e desagrados. Trocas materiais, relações hierárquicas e sentimentos », dans Gilberto Velho e Karina Kuschnir (organização), Mediação, cultura e política, Rio de Janeiro, Aeroplano Editora, 2001, p. 265-291.
- 8.
Geneviève Fraisse a bien montré qu’un des traits de l’emploi domestique résidait justement dans ce qu’il ne s’inscrit pas dans le modèle de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave où chacun accède à la reconnaissance de soi par la reconnaissance de l’autre, mais conduit, au contraire, à « un jeu d’opposition sans issue ». Voir G. Fraisse, Femmes toutes mains. Essai sur le service domestique, Paris, Le Seuil, 1979.
- 9.
Erving Goffman, les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974 (1967).
- 10.
Les relations entre une bonne et son employeur dépendent néanmoins aussi de la façon dont la première perçoit l’origine et la position sociales du second. Bien qu’il n’y ait pas de loi générale en la matière, plus la proximité sociale entre la patronne et sa bonne est importante, plus la relation tend à être émotionnellement investie par les deux parties. C’est aussi dans ce type de relations que celles qui servent ont le plus de mal à accepter de se conformer au rôle de la bonne.
- 11.
J’ai développé ce point dans mon ouvrage la Politique au quartier. Rapports sociaux et citoyenneté à Recife, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1998.
- 12.
Danilo Martuccelli en évoque quelques figures et en propose une interprétation dans Grammaires de l’individu, Paris, Gallimard, 2002, p. 312 sq.
- 13.
Roberto DaMatta, Carnaval, bandits et héros. Ambiguïtés de la société brésilienne, Paris, Le Seuil, 1983 (1978).
- 14.
Guillermo O’Donnell, ¿Y a mi qué me importa ? Notas sobre sociabilidad y política en Argentina y Brasil, Buenos Aires, Cedes, 1984.
- 15.
Voir Robin E. Sheriff, Dreaming Equality. Color, Race, and Racism in Urban Brazil, New Brunswick, Rutgers University Press, 2001.