Quel peuple voulons-nous être ?
Présidence jupitérienne ou autoritarisme juvénile ? À l’occasion de la crise intervenue entre le président de la République et son chef d’état-major à la mi-juillet, on a pu voir s’opérer un basculement émotionnel entre une forme de « fascination bonapartiste » pour le jeune chef qui avait tout gagné au nez et à la barbe des vieux caciques et la mise en cause de ses « caprices adolescents ». Pourtant, cette ambivalence perceptible chez le chef de l’État, entre la volonté de renouveler les mœurs et les pratiques politiques et des postures parfois égocentriques, voire autoritaires, renvoie à l’ambivalence profonde du peuple français lui-même. Entre l’aspiration à retrouver un « vrai » président après la forte dégradation de l’image élyséenne sous les deux quinquennats précédents et la posture de l’« enfant rebelle », c’est bien la difficulté à se constituer comme peuple adulte et citoyen qui s’exprime.
Quel peuple voulons-nous être ? Cette question fondamentale avait été posée par Benoît Hamon lors du débat télévisé du premier tour, celui-là même qui le vit amorcer sa descente aux enfers, puisque c’est à l’issue de ce débat qu’il fut donné battu par Jean-Luc Mélenchon et que les courbes s’inversèrent jusqu’au score catastrophique du premier tour. À la question : « Quel président voulez-vous être ? », il répondit en effet : « Je préfère retourner la question et poser celle-ci : quel peuple voulons-nous être ? » Nombre de commentateurs ont considéré comme une faiblesse cette réticence à se couler dans le moule présidentiel. Ils avaient probablement raison, hélas ! tant les logiques d’infantilisation marquent aujourd’hui le rapport au pouvoir et la crise de nos démocraties. Mais cette question est bien la grande question politique de l’avenir, sur laquelle se jouera le destin de notre pays, celui de l’Europe et plus radicalement encore celui de ce « peuple de la terre » qui constitue notre genre humain, notre frater puisque tel est, à l’origine, le sens de ce terme en latin.
On ne peut dissocier cette composante émotionnelle du débat, paradoxale dans la « démocratie mûre » qu’évoquait Emmanuel Macron dans Esprit en 20111, des évolutions sociologiques et économiques de la société qui en est la base. Car la fracture entre gagnants et perdants apparue si clairement sur nos cartes électorales n’est pas propre à la France. C’est le clivage qui s’est révélé en Angleterre au moment du Brexit, celui qui a marqué les États-Unis et conduit à l’élection de Trump, celui qui permet à Erdogan en Turquie ou à Orban en Hongrie d’exercer un pouvoir autoritaire2. Une fracture qui, si elle n’est pas résorbée, peut conduire à terme à l’éclatement de l’Union européenne.
Un tel clivage, de plus en plus profond et visible dans le monde entier, est le résultat d’un double phénomène qu’on pourrait qualifier de « grande mutation », associé à une « grande extorsion ». Il faut envisager ensemble ces deux phénomènes et en traiter les conséquences systémiques : on ne réussira pas la mutation vers une économie globale sans s’attaquer à l’évasion fiscale ; on ne traitera pas la question du chômage si l’on reste dans une conception rigide et réductrice de la richesse ; on ne répondra pas à la régression émotionnelle par une simple critique rationnelle ; on n’évitera pas une aggravation de la crise démocratique sans assumer le choix, bien au-delà du seul problème constitutionnel, d’une transformation qualitative de nos démocraties.
La grande mutation
Cette grande mutation se caractérise par trois changements, d’air, d’aire et d’ère. Le changement d’air renvoie au défi écologique et à la prise de conscience relativement récente, sur le plan politique et économique, de la fragilité des écosystèmes, des seuils d’insoutenabilité (pour le non-renouvellement de ressources naturelles par exemple), de l’existence de pollutions assez graves pour causer la mort de millions de personnes, etc. Cette conscience ne concerne pas seulement le dérèglement climatique mais aussi les atteintes majeures à la biodiversité et la transformation de ce bien abondant par excellence qu’était l’air pur en un bien susceptible de devenir rare si l’on ne met pas fin rapidement aux grandes pollutions. Elle bouleverse les perspectives communes aux courants de gauche et de droite, de politiques de croissance fondées sur l’idée d’une nature abondante et malléable à l’infini, croissance qui en retour permettrait d’atténuer les chocs économiques et technologiques et de réduire les inégalités sociales.
Le changement d’aire, c’est le bouleversement du rapport au territoire. Pour la grande majorité de l’humanité, jusqu’au début du xxe siècle, la vie s’est déroulée dans un espace relativement clos, celui des campagnes et des villages, où le nombre de personnes connues était faible et où l’essentiel d’une vie relativement courte était concentré sur des fonctions reproductives, sur le plan personnel (famille) ou sociétal (reprise du travail des générations antérieures). En trois ou quatre générations, nous sommes passés à des populations majoritairement urbaines, aux déplacements multiples et de plus en plus lointains, au développement d’un ancrage continental, voire mondial pour un nombre croissant de jeunes, et à l’émergence des territoires virtuels grâce aux technologies de communication.
Le changement d’ère est celui de la mutation du travail et de l’emploi, et la sortie des sociétés industrielles avec l’apparition d’un secteur quaternaire qui ne fonctionne plus sur le mode du « déversement » cher à Alfred Sauvy, où les personnes devenues inemployables dans le secteur primaire de la paysannerie pouvaient s’employer dans le secteur secondaire (industrie) puis tertiaire (services). Dès lors que l’informatisation détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée dans les services, elle bouleverse la nature du rapport au travail et le lien traditionnel entre emploi et revenu. À ce changement il faut encore ajouter une autre dimension avec la révolution des biotechnologies, potentiellement plus radicale encore que l’entrée dans les sociétés de l’information : avec le clonage ou la création de chimères, c’est la possibilité de faire muter l’espèce humaine qui se dessine. Des courants comme le transhumanisme, largement soutenus par des entreprises multinationales comme Google, témoignent de ce bouleversement à peine entamé.
Ces trois immenses mutations relèvent davantage du registre de la métamorphose que de la simple transition. Elles sont, en outre, systémiques, puisque chacune interagit avec les deux autres. Elles provoquent des effets de bouleversement social, professionnel, personnel, culturel et conduisent toute une partie des populations au cœur des précédentes mutations, agricoles, industrielles et même tertiaires, à avoir le sentiment que leur monde s’écroule. Il est facile dès lors, pour revenir aux enjeux émotionnels, de faire croire que les risques liés à ces mutations seraient provoqués, par exemple, par l’ouverture à l’égard des immigrés due au changement d’aire…
La grande extorsion
On ne reviendra pas sur ces mutations et toute approche nostalgique relève d’un déni dangereux, qu’il vienne de droite ou de gauche. Pour autant, elles auraient pu être considérablement « adoucies » pour nombre de groupes sociaux si elles avaient été accompagnées par des politiques publiques permettant la reconversion, la formation, la poursuite de projets de vie personnels ou sociétaux non marchands, sans mener à la précarisation, voire au basculement dans la pauvreté. Or ces politiques d’accompagnement n’ont pu être menées du fait d’un tarissement des investissements publics et des transferts sociaux, liés à l’explosion du phénomène de l’évasion fiscale et des paradis fiscaux et au creusement des inégalités de revenu et de patrimoine. Les trente mille milliards de dollars présents dans les paradis fiscaux sont autant de ressources qui manquent cruellement aux pouvoirs publics et aux organismes sociaux pour assurer les transitions écologiques, sociales, éducatives et culturelles. Il en va de même pour les mille milliards d’euros annuels pour l’Europe (estimation de Michel Barnier quand il était commissaire européen) ou les soixante à quatre-vingts milliards qui manquent annuellement à la France selon un rapport du Sénat. Ainsi, toute marche forcée vers la mutation – et plus encore si celle-ci est restreinte à sa part technologique et économique, sans prise en compte des enjeux écologiques et culturels – comporte des risques sociaux et politiques majeurs, aggravant le risque de grande régression et de montée des violences.
De même que le déni de la grande mutation conduit à entretenir des illusions nostalgiques de droite et de gauche, le déni de la grande extorsion conduit à ne pas s’attaquer au dérèglement des marchés financiers et au creusement des inégalités. Ce fut l’erreur majeure des « partis de gouvernement » qui se sont contentés, sur un mode tantôt libéral-social, tantôt social-libéral, de se conduire en simples paysagistes d’une économie déréglée par la démesure spéculative et de gérer les politiques d’austérité qui en résultaient.
La question du chômage
Le chômage de masse est le curseur majeur de ces contradictions. On ne peut l’affronter en niant l’ampleur de la mutation. Or c’est ce que font les partisans des vieilles recettes de droite et de gauche, paradoxalement réunis à cette occasion : les premiers estiment que le chômage est plus fort en France qu’ailleurs parce qu’on n’a pas été assez loin dans la dérégulation ; les seconds plaident au contraire qu’on est allé trop loin dans ce sens. Au niveau mondial, cependant, on voit bien les limites de ces deux approches : de Thatcher à Chávez, des plus libérales aux plus étatistes. Les deux grandes traditions issues du xixe siècle doivent toutes deux être profondément repensées. Si la vision libérale pose justement la question de la libération des énergies qu’un modèle d’économie administrée ne peut organiser, elle passe à côté du formidable réservoir de ressources humaines et naturelles qui ne s’expriment pas en termes monétaires. Pire, sa vision de la richesse n’est pas seulement réductrice, mais même mensongère, puisqu’une partie des activités dangereuses ou destructrices sont comptabilisées positivement dans les indicateurs comme le Pib.
Inversement, une vision purement régulatrice, centrée sur des politiques keynésiennes reposant sur de forts investissements publics, se limite, elle aussi, à une approche essentiellement monétaire de l’économie. Elle se heurte depuis les années 1970 à l’échec des plans de relance et à l’incapacité de traiter la question du chômage. La racine du problème est la nature de la richesse, que l’on ne peut plus enfermer dans le seul modèle monétaire. Il faut inventer un modèle « écosystémique », qui intègre l’ensemble des emplois et prenne en compte les ressources écologiques et humaines. C’est l’enjeu de nouveaux indicateurs de richesse que d’identifier ces ressources, celui de nouvelles approches comptables que d’en rendre compte et de déterminer les activités bénéfiques et les activités nuisibles en revenant au sens originel des mots « bénéfices » et « pertes », comme le propose par exemple la « comptabilité bénéfique3 ». La fiscalité, enfin, pourrait généraliser des approches de type « bonus-malus » en incitant au développement des activités bénéfiques pour les humains et leurs écosystèmes et en désincitant les activités jugées nuisibles.
Il faut assumer la mutation du travail et de l’emploi annoncée par Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne4, afin de sortir d’une civilisation du travail pour aller vers une civilisation de l’œuvre, ou pour distinguer, comme le propose André Gorz, le travail contraint du travail choisi. À cette condition, on pourra faire bon usage des mutations technologiques, en confiant aux robots ce qui relève du travail contraint et aux humains les œuvres que ne peuvent accomplir les robots. Nous serons bien alors dans la redécouverte des « métiers », à l’origine une contraction des termes « ministère » et « mystère » : ces « ministères mystérieux » appartiennent au registre des vocations, des projets de vie et non au registre des jobs ou des emplois, où l’on est « plié à », comme le signale là aussi l’étymologie.
C’est dans cette perspective qu’il faut inscrire des projets tel que le revenu universel, dont la vocation première est de permettre une rémunération pour toutes ces œuvres, ces métiers qui ne trouveront pas forcément de valorisation marchande. Loin d’être un revenu d’assistance pour des personnes qui « se tournent les pouces », c’est un revenu qui permettrait la pleine activité des personnes qui veulent réaliser individuellement ou collectivement leurs vocations.
La composante émotionnelle
Par manque d’accompagnement, la transformation de nos économies a généré un déclassement social massif des classes ouvrières et moyennes comme d’une grande partie du monde agricole, et une précarisation croissante, notamment chez les jeunes. Or ce déclassement a des conséquences majeures en termes de « régressions émotionnelles ». La question sociale, la question émotionnelle et la question démocratique sont intimement liées.
Dans la Psychologie de masse du fascisme5, Wilhelm Reich s’était demandé pourquoi les victimes du capitalisme ne se comportaient pas de manière rationnelle, conformément à ce qu’une analyse marxiste conséquente aurait dû leur dicter, et pouvaient même soutenir des partis fascistes ou nazis qui ne servaient en rien leurs intérêts. Il formulait l’hypothèse d’une « peste émotionnelle » : le déclassement social pouvait conduire ceux qui en étaient victimes à se tourner non pas contre les puissants et les riches mais contre les plus faibles, car c’était à leurs yeux la manière la plus simple de maintenir un statut social menacé. À défaut de pouvoir faire face à un système dominant jugé lointain et abstrait, on pouvait juguler la peur du déclassement en se tournant contre plus pauvre ou plus faible que soi. Ce phénomène, visible dans les classes moyennes et ouvrières des années 1930, se vérifie à nouveau aujourd’hui. Une partie de la classe ouvrière a pu se sentir menacée par les nouveaux immigrés ou par des personnes dites « assistées » parce qu’elles touchent des revenus de transfert. Chez des personnes elles-mêmes issues de l’immigration, on voit apparaître un vote Front national lié à l’idée que leur propre intégration est menacée si trop d’immigrés continuent à arriver.
Or on ne peut traiter la régression émotionnelle, surtout quand elle saisit les victimes elles-mêmes, par la seule critique rationnelle. Qu’un tribun populiste, un fondamentaliste, voire, comme aux États-Unis, un milliardaire anti-système se présente et il est susceptible d’instrumentaliser à son profit cette peur du déclassement. Et si « la gauche », « les démocrates », « les progressistes » (les termes peuvent varier mais ce sont toujours les moins menacés qui les utilisent) se contentent d’arguments techniques ou de dénonciations morales, ils se révèlent incapables de s’opposer à ces lames de fond qui conduisent au Brexit, à l’élection de Donald Trump ou au fondamentalisme identitaire, qu’il soit religieux ou nationaliste. Comme le disait déjà Spinoza, on ne combat pas des affects par des arguments. C’est tout l’enjeu de la mobilisation des passions joyeuses face à ce qu’il appelait les « passions tristes ». Comment réintégrer par exemple l’histoire et la fierté du mouvement ouvrier, pour l’inscrire dans l’alliance avec ceux que les sociologues nomment les « créatifs culturels », afin de construire pour le xxie siècle un grand mouvement « œuvrier » ?
Insuffisances démocratiques
Ainsi, ce que l’on peut appeler aussi la « grande transition » – en référence à la « grande transformation » de Karl Polanyi6 – suppose un profond changement de modèle économique, qui intègre l’écologie. Mais elle exige aussi une profonde transformation du modèle politique, qui appelle un rôle accru des citoyens, dans la perspective non pas d’une « prise de pouvoir » mais d’un changement dans le rapport même au pouvoir. Il s’agit de passer du pouvoir sur comme conquête et captation au pouvoir de comme énergie créative.
Ce changement nécessaire de rapport au pouvoir se lit dans l’épuisement croissant de ce que l’on peut caractériser comme le modèle de la démocratie de compétition. On le constate avec la montée des « démocratures », pour reprendre l’expression de Pierre Hassner, ces régimes qui ne conservent de la démocratie que le caractère superficiel des élections et développent des logiques autoritaires. L’élection de Donald Trump, instrumentalisant les peurs et replis identitaires nés des dégâts sociaux du néocapitalisme reaganien (tout comme le Brexit est la conséquence des dégâts sociaux du thatchérisme), intervient après le basculement inquiétant de régimes comme la Turquie, la Hongrie, les Philippines, la Pologne ou le « coup d’État institutionnel » au Brésil pour destituer la présidente élue. Il pourrait menacer la France, qui a placé Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, si Emmanuel Macron ne traite pas les causes du processus qui conduit une partie de la France à se tourner par défaut vers le national-populisme ou s’il cède à la tentation « jupitérienne » en traitant le symptôme émotionnel sans traiter sa cause sociale.
Ce modèle a certes rendu de grands services aux pays dans lesquels il a été appliqué, en instituant une alternative à la guerre civile. Il l’a fait en démilitarisant la lutte pour le pouvoir et en organisant le suffrage universel. Partout où des formes de gouvernance despotiques ou oligarchiques se maintiennent, ce modèle reste comparativement le plus attrayant. Pour autant, il présente des insuffisances de plus en plus criantes pour assurer les fonctions de participation, de délibération et de décision dans des sociétés pluralistes à haut niveau de complexité.
Le premier manque et le plus grave vient du fait que cette approche compétitive du pouvoir nourrit en son sein les germes des deux risques majeurs que la démocratie prétend combattre : la guerre et le despotisme. S’il n’y a pas en effet des forces conséquentes au cœur de la société civile pour s’opposer à ces deux risques, les motivations des compétiteurs restent de nature guerrière, comme l’exprime bien le vocabulaire politique : on parle de « campagne » ou de « bataille » électorale, de vainqueurs et de vaincus, de clans, d’écuries, de premiers ou de seconds couteaux, etc. Dans cette perspective, les compétences requises en politique sont de l’ordre de la capacité à conquérir le pouvoir plus qu’à l’exercer, de la rivalité plus que de la collaboration, de l’idéologie simplificatrice plus que de l’intelligence complexe.
De même, le suffrage universel n’est pas à lui seul une garantie contre le despotisme – Louis-Napoléon Bonaparte a d’abord été le premier président de la République française élu au suffrage universel. Hitler n’a fait son coup d’État qu’après être arrivé au pouvoir dans des conditions légales, et pour prendre des exemples récents, Orban, Erdogan et tout récemment Trump sont arrivés au pouvoir dans des formes légales. Cela signifie que le principe électif, fût-il exprimé au suffrage universel, est insuffisant pour caractériser une démocratie7. Il faut lui adjoindre tous les éléments procéduraux qui permettent une réelle qualité de participation et de délibération citoyennes.
La deuxième série de dysfonctionnements, voire de dérèglements, liée à cette approche vient de sa porosité aux phénomènes de corruption ou en tout cas aux stratégies d’influence d’acteurs riches et puissants sur des clientèles électorales. La plupart des démocraties occidentales sont ainsi minées de l’intérieur par les conflits d’intérêts, les trafics d’influence, et diverses formes de corruption qui finissent par entraîner une défiance généralisée à l’égard des politiques. La progression inquiétante de courants autoritaires qui se nourrissent de ce discrédit en est la conséquence. Et l’affaiblissement des démocraties face à des faits autoritaires externes constitue un danger redoutable.
Enfin, cette forme démocratique s’avère de plus en plus incapable de traiter les grands défis contemporains. Les approches binaires, simplificatrices et fortement idéologiques, peut-être adaptées à la phase de conquête du pouvoir, se révèlent profondément inadaptées à la conduite de transformations importantes qui supposent l’élaboration de diagnostics partagés, de négociations multi-acteurs et de stratégies de transition complexes, comme l’exige par exemple un développement soutenable combinant de manière cohérente approches économiques, écologiques et sociales.
Le rôle des citoyens dans la transition
C’est dans cette logique anticipatrice qu’il faut penser les initiatives multiples qui s’inscrivent dans la perspective d’une mutation qualitative de la démocratie. Des réseaux comme L’Appel des solidarités, le Collectif pour la transition citoyenne, l’archipel citoyen Osons les jours heureux, La Belle Démocratie, les Maisons de citoyens, etc.8, rassemblent nombre d’acteurs venus de la société civile mais ils cherchent surtout à construire une véritable « société civique », fondée sur la réappropriation citoyenne du politique. La phrase de Clemenceau suivant laquelle la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires vaut tout autant pour la finance et la politique. Toutes ces initiatives contestent aux partis politiques le monopole de la représentation, de la délibération et même du choix des responsables publics. Des processus novateurs ont été créés, comme laprimaire.org, qui a organisé un système de vote qualitatif pour la nomination et le choix de candidats. Ou encore le Pacte des Jours heureux, à l’initiative de jeunes marqués par le film de Gilles Perret sur l’histoire du Conseil national de la Résistance9, qui a permis l’élaboration d’un véritable programme de réformes constitutionnelles et législatives destinées à faire vivre l’esprit du pacte de la Résistance en l’adaptant aux conditions de la période actuelle.
C’est dans cette vague transformatrice que le système politique a dû entamer sa propre transformation. Trois personnalités qui ont émergé au premier plan de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, sont en effet de celles qui ont le mieux compris la crise du politique et cherchent à y répondre par des formes nouvelles. Pour autant, ils sont aussi le produit de la démocratie compétitive et du système présidentiel qui en constitue en France la figure dominante et ils sont loin d’avoir rompu avec l’ancien monde malgré leurs affirmations répétées.
Celui qui a le plus exploité la crise du politique traditionnel et en est le principal bénéficiaire, le nouveau président de la République, a vite fait de s’arrêter en chemin et son désir affiché de rénovation ne s’attaque en rien à la question de la régression émotionnelle évoquée ci-dessus. Il ne le fait pas en traitant la cause sociale de cet abandon puisqu’il adopte au contraire la cause de la France gagnante. Il ne le fait pas non plus en cherchant à développer cette « démocratie mûre » qu’il appelait de ses vœux dans son article de 2011, préférant surfer sur l’appel au chef. C’est ainsi que son parti, La République en marche !, se voit imposer à l’Assemblée des règles de verrouillage telle l’interdiction de déposer des projets de loi ou des amendements avec un autre groupe politique. Bien loin du retournement opéré par Benoît Hamon autour de la question « Quel peuple voulons-nous être ? », c’est au contraire la pleine affirmation du « président que je veux être » qui se décline depuis son élection et que la crise avec le chef d’état-major a souligné de manière spectaculaire.
Cette même contradiction se révèle avec éclat dans l’attitude de Jean-Luc Mélenchon qui, ne supportant plus les alliances qu’il avait dû conclure au sein du Front de gauche en 2012, a construit autour de sa personne un mouvement dont l’insoumission s’arrête à la figure du leader charismatique. Tout en proclamant son attachement à la VIe République, Jean-Luc Mélenchon, comme Emmanuel Macron, est un pur produit de la monarchie présidentielle qu’il dénonce et sans laquelle il n’aurait jamais réussi à s’imposer au premier plan. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas des éléments positifs dans La France insoumise, tout comme on peut en constater également dans La République en marche !, à commencer par la place accrue des femmes et le renouvellement du personnel politique élu. Mais tant que ces avancées resteront moulées au sein d’un système de leadership compétitif, la mutation démocratique dont nous avons tant besoin restera au milieu du gué.
Cela semble vrai aussi, étonnamment, pour l’acteur qui s’est voulu le plus conséquent dans cette direction, Benoît Hamon. Certes, il a payé le prix le plus lourd, en étant non seulement la victime de ses propres soutiens officiels qui l’ont délaissé ou trahi, mais il était aussi le plus en avance sur la question démocratique comme sur d’autres enjeux tels la mutation du travail et de l’emploi, le débat sur le revenu universel ou les dossiers décisifs du rapport santé/environnement. Est-ce pour cette raison, comme effrayé de sa propre audace, qu’il a donné l’impression de vouloir construire à son tour un mouvement autour de sa personne, en réduisant les autres acteurs présents le 1er juillet à Reuilly10, notamment ceux issus des mouvements citoyens, au rôle de faire-valoir plus qu’à celui de co-constructeurs d’un mouvement politique réellement nouveau ?
La critique des partis politiques ne suffit pas à garantir le renouveau de la démocratie. Car les partis sont précisément morts de la compétition et de la personnalisation exacerbées, en devenant de simples réservoirs de leaders concurrents et d’écuries dédiées à leur promotion. L’organisation des primaires, qui a semblé un temps assurer aux partis un regain de vitalité, a en réalité achevé leur décomposition. Mais l’histoire des partis, à commencer par celle du Parti socialiste, composante majeure de l’histoire de notre pays, ne peut se réduire à ce triste échec. Elle est aussi celle de mouvements collectifs ancrés dans des visions transformatrices des enjeux historiques, au sein desquels le rôle des militants est décisif, et où le pluralisme oblige à un travail d’élaboration collective et de réduction de l’« empreinte égologique » de chacun des leaders. François Mitterrand et Michel Rocard, souvent évoqués par Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon, ont dû accepter la rencontre souvent difficile avec d’autres personnalités fortes ; c’est aussi cela qui a permis à la Sfio (Section française de l’internationale ouvrière) de Guy Mollet, discréditée par la guerre d’Algérie, de renaître de ses cendres. De même, dans une perspective historique plus profonde, un Jaurès ou une Rosa Luxemburg auraient très bien pu, compte tenu de leurs qualités d’anticipation et de leur personnalité rayonnante, construire des mouvements politiques entièrement dévoués à leur chef. Ils ont fait au contraire le choix, ingrat pour l’ego mais infiniment plus fécond pour la constitution d’un « nous », de participer à de grandes aventures collectives. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui, dans la forme nouvelle qu’appellent les défis du xxie siècle.
Quel peuple voulons-nous être ? Il serait dommage de ne pas aller jusqu’au bout de la réponse : un peuple citoyen et adulte capable de construire, y compris à l’échelle planétaire, une véritable intelligence démocratique.
- 1.
Emmanuel Macron, « Les labyrinthes du politique », Esprit, mars-avril 2011.
- 2.
Bien d’autres exemples pourraient être donnés tels ceux de la Pologne, des Philippines ou de l’Inde. Partout dans le monde cette tentation est à l’œuvre, qui rend possible le choix de tels gouvernants en répondant à l’ambivalence émotionnelle des peuples.
- 3.
Voir notamment Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2003 et la conférence donnée le 12 mai 2015, en ligne : www.youtube.com/watch?v=nPNUSrIXhQQ.
- 4.
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1958], Paris, Pocket, 2002.
- 5.
Wilhelm Reich, la Psychologie de masse du fascisme [1933], Paris, Payot, 1998.
- 6.
Karl Polanyi, la Grande Transformation [1944], Paris, Gallimard, 1983.
- 7.
Comme le souligne notamment Pierre Rosanvallon dans sa série d’ouvrages sur la démocratie et notamment son dernier livre sur le Bon Gouvernement (Paris, Seuil, 2015).
- 8.
Toutes ces initiatives disposent de sites que l’on peut consulter.
- 9.
Gilles Perret, les Jours heureux, La Vaka Productions, 2013.
- 10.
Ce mouvement, dit du 1er juillet, a été lancé à cette date lors d’un rassemblement sur la pelouse de Reuilly dans le bois de Vincennes.