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Dans le même numéro

Réinventer la social-démocratie européenne

octobre 2017

#Divers

Les partis sociaux-démocrates connaissent dans la plupart des pays européens une crise conceptuelle et organisationnelle profonde. L’an 2000 a-t-il marqué la fin du siècle social-démocrate2 ?

Là où les masses scandalisées par la mondialisation n’ont pas rejoint les courants nationalistes de droite se forment de nouveaux types de partis politiques de gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. Ces nouveaux courants offrent aux électeurs des réponses politiques qui convainquent manifestement plus que les solutions apportées par les sociaux-démocrates. La social-démocratie doit faire face à des querelles internes concernant son alignement politique : elle perd du terrain à presque toutes les élections en Europe. En outre, les effectifs des partis sociaux-démocrates diminuent rapidement.

Pourtant, si on parvenait à retirer pacifiquement aux nouvelles oligarchies une partie de leur pouvoir et de leur influence au nom de la prospérité de tous, alors l’heure de la social-démocratie pourrait revenir.

L’Union européenne, un projet politique historique qui doit assurer la paix et la prospérité en Europe, traverse une mauvaise passe, étant presque réduite à l’inaction à cause des égoïsmes nationaux. Depuis la crise économique et financière en Europe, les valeurs de respect et de solidarité ont été durement ébranlées : sauvetage total des banques et sauvetage partiel de la Grèce, incapacité à répartir les réfugiés à l’échelle européenne, qui amène chaque pays à devoir gérer tout seul la crise liée à leur accueil, etc. Il y a eu surtout une augmentation dramatique du chômage et de la pauvreté dans les pays d’Europe méridionale. Sur le long terme toutefois, ces problèmes ne se limitent pas aux pays du sud de l’Union européenne, mais entravent la croissance économique de toute l’Europe. Tous les spécialistes sont d’accord sur ce qu’il faut faire : une mutualisation à long terme des dettes ou d’autres formes de redistribution à grande échelle. Mais comment convaincre les électeurs des pays riches3 ?

Plus encore qu’il y a vingt ans, les partis sociaux-démocrates apparaissent dans beaucoup de pays comme des partis d’hommes âgés. On n’a absolument pas fait assez de place aux femmes. Il faut assurer la parité à tous les niveaux des instances politiques et dans toutes les organisations actives sur le terrain (notamment dans les syndicats), à l’image du gouvernement de Justin Trudeau au Canada. Par ailleurs, il faut s’inspirer de la social-démocratie norvégienne : grâce aux mesures mises en place dans les domaines de la garde des enfants en bas âge, des écoles à plein-temps et de l’assistance aux personnes âgées, les femmes ont pu prendre part à la vie économique4.

Depuis les années 1970, la social-démocratie est devenue de plus en plus la « cinquième colonne5 » du service public. Voulant défendre les intérêts de ses partisans, elle plaide de plus en plus pour des modèles de redistribution qui ne sont ni justes, ni solidaires. Il n’est donc pas étonnant que les travailleurs et les employés du secteur privé soient de plus en plus sceptiques vis-à-vis de la capacité de la social-démocratie à défendre leurs intérêts. Le gouvernement social-démocrate doit faire en sorte que le secteur public s’oriente vers le développement moyen de l’économie nationale et doit accorder un droit à la retraite réellement uniforme pour tous les employés.

La répartition des revenus et des fortunes a dramatiquement changé au cours des vingt dernières années, pour ressembler de plus en plus à celle des débuts du capitalisme6. Nous nous trouvons à un point critique de la dérive économique. Avec la concentration des fortunes, la mixité sociale devient beaucoup plus faible : les riches se marient entre eux et envoient leurs enfants dans des écoles privées, conduisant à la formation de deux mondes de plus en plus séparés7. Si la social-démocratie œuvre à la réduction de la répartition injuste des fortunes et des revenus, notamment par des impôts sur l’héritage et les plus-values, il est nécessaire que ces mesures soient crédibles, durables et européennes.

Un État moderne et efficace doit plus s’orienter vers la recherche fondamentale et les structures de l’éducation que vers les compléments de retraite publique, en luttant contre les comportements de type parasitaire comme l’évasion fiscale. Il s’agit pour la social-démocratie d’assurer l’égalité devant l’impôt, de manière à ce que les risques et les coûts ne soient pas socialisés si les bénéfices ne le sont pas.

L’Europe est un continent d’immigration, nécessaire au maintien de nos systèmes sociaux. La recherche sur la résilience montre à quel point le bon voisinage est important pour la cohésion et la capacité de résistance des communautés8. Une société qui exclut une partie de son voisinage s’affaiblit finalement elle-même.

La social-démocratie européenne a besoin d’un réseau d’acteurs et d’experts compétents dans le domaine de l’économie, actifs au niveau national comme au niveau européen. La liberté d’organisation syndicale fait aussi partie de la compétence économique. Elle doit être sans restriction pour tous les salariés en Europe et exigée de toutes les entreprises.

La social-démocratie européenne a besoin de dirigeants, y compris religieux, qui s’engagent pour et dans la société civile sur toutes les conséquences sociales, économiques et écologiques du capitalisme global.

  • 1.

    Martin Winkler travaille à Vienne dans la gestion de trésorerie. Membre du comité du Parti social-démocrate autrichien (Spö) de 1990 à 1992, il est le fondateur d’une plate-forme de financement participatif (respekt.net). Une version longue de cet article est disponible sur le site internet de la revue Esprit.

  • 2.

    Ainsi que Ralf Dahrendorf l’avait prédit dans son essai, »Das Elend der Sozialdemokratie« , Merkur. Deutsche Zeitschrift für europäisches Denken, vol. 41, no 466, décembre 1987.

  • 3.

    Voir Claus Offe, »Europa in der Falle« , Blätter für deutsche und internationale Politik, janvier 2013.

  • 4.

    Knut Kjeldstadli et Idar Helle, “Social Democracy in Norway”, dans Ingo Schmidt (sous la dir. de), The Three Worlds of Social Democracy, Londres, Pluto Press, 2016.

  • 5.

    Gabor Steingart, Weltbeben. Leben im Zeitalter der Überforderung, Munich, Knaus, 2016.

  • 6.

    Voir Thomas Piketty, le Capital au xxie siècle, Paris, Seuil, 2013 ou Branco Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Cambridge, Harvard University Press, 2016.

  • 7.

    Voir à ce sujet Michael Hartmann, Eliten und Macht in Europa. Ein internationaler Vergleich, Francfort, Campus, 2008 et Die Globale Wirtschaftselite. Eine Legende, Francfort, Campus, 2016.

  • 8.

    Daniel Aldrich, Building Resilience, Chicago, The University of Chicago Press, 2012.